DERNIER ROI DE POLOGNE
relatifs à ses rapports intimes avec rimpératrice Catherine II et à son ayènement aii trône.
Alexandrycz Naryszkin. — Première entrevue.
Portrait de V Impératrice.
Ce fut Williams qui fut chargé d'apprendre à BestuszefF, alors grand Chancelier de la Russie, ce secret qui lui avait échappé pendant plus de six mois, malgré sa vigilance et ses espions, et même malgré le désir extrême et particulier de diriger les affections d'une princesse qu'il idolâtrait au point qu'il en était presque amoureux lui-même. Il avait essaj^é vainement de lui donner des amants de sa main; il avait entre autres jeté les j-eux pour cela sur le comte Lehadrofif (il est mort quelques années après), qui fut présenté à la cour le même jour que moi, et que des courtisans curieux vantèrent exprès à la princesse le même soir. Elle répondit que des deux, le Polonais lui revenait davantage. Ce seul mot dit sans intention alors de sa part, fut remarqué par L. Alexandrycz Naryszkin, alors gentilhomme de la chambre, aujourd'hui grand-écuyer,
qui bientôt fit connaissance avec moi, chercha à devenir mon intime, me rapporta ce mot et ne cessa de me dire tout ce qui pouvait servir à me faire concevoir des espérances. Longtemps j'évitais de l'écouter seulement, tant j'avais l'esprit prévenu contre les artifices et les espionnages des cours en général et nommément sur les dangers elîrayants de celle où je me trouvais.
J'avais été bercé des récits du règne d'Anna Iwanowna, dont le nom seul taisait frissonner les Husses. Je savais que j'avais eu un Soltykow pour prédécesseur, lequel Elisabeth régnante alors avait éloigné sous prétexte d'une mission à Hambourg; mais j'ignorais qu'il avait donné des sujets de mécontentement à la princesse. Je croyais d'ailleurs celle-ci principalement occupée d'ambition.
Je la croyais si Prussienne, tandis que j'étais élevé dans l'aversion la plus grande pour tout ce qui l'était. . Je lui croyais tant de dédain pour tout ce qui n'était pas Voltaire. Je la supposais en un mot si différente de ce qu'elle était, que non seulement par prudence, mais par défaut de désirs je fus environ trois mois soigneux de fuir tout ce qui dans les discours de Naryszkin ne me paraissait que des pièges. Sa conduite était celle d'un courtisan qui devine des dispositions qu'on ne lui a pas confiées, qui espère se faire un jour un mérite de son audace, en précipitant la princesse qu'il sert pour ainsi dire malgré elle.
Il m'en dit tant et tant, qu'enfin je fus tenté
d'hasarder quelques pas ; surtout lorsque sur un mot que j'avais dit à JSTaryszkin au sujet d'une dame que je voyais à la cour, je vis la grande-duchesse un moment après, en passant devant moi, m' adresser la parole pour me rappeler en riant presque les mêmes paroles que j'avais dites, en ajoutant: „vous êtes peintre, à ce que je vois "
Bientôt ensuite, je risquai un billet, dont Naryszkin me rapporta la réponse le lendemain. Alors j'oubliais qu'il y avait une Sibérie.
Peu de jours après il me conduisit chez ellemême sans l'en prévenir que lorsque j'étais déjà à la porte de sa g-arde-robe , dans un temps de la soirée et dans un endroit où il était à craindre que le grand-duc ne passât un quart-d'heure après, de sorte qu'il ne lui restait d'auti'e parti à prendre pour me cacher, que de me faire entrer chez elle sans quoi elle risquait de m'exposer et elle au plus grand danger. — Elle avait 25 ans. Elle ne faisait presque que de relever de ses premières couches. Elle était à ce moment de beauté qui est ordinairement le comble pour toute femme à qui il est accordé d'en avoir. Avec des cheveux noirs, elle avait une blancheur éblouissante, les couleurs les plus vives, de grands yeux bleus à fleur de tête très-parlants, des sourcils noii-s et très-longs, le nez grec, une bouche qui semblait appeler le baiser, les mains et les bras parfaits, la taille svelte, plutôt grande que petite, la démarche extrêmement leste et cependant de la plus grande noblesse, le
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son de voix agréable et le rire aussi gai que l'humeur, qui la faisait passer avec une facilité égale des jeux les plus folâtres, les plus enfantins, à une table chiffre, dont le travail phj^sique ne l'épouvantait pas plus que le texte, tel importante et périlleuse qu'en fût la matière. La gêne où elle vécut depuis son mariage, la privation de toute compagnie analogue à son esprit l'avait portée, à la lecture. Elle était beaucoup caressante sachant choisir l'endroit faible de chacun. Elle se frayait dès lors par l'amour du public le chemin à ce trône, qu'elle a depuis rempli avec tant de gloire. Telle fut la maîtresse qui devint l'arbitre de ma destinée. Mon existence entière lui fut dévouée beaucoup plus sincèrement que ne le disent d'ordinaire tous ceux qui se trouvent en pareil cas. Par une singularité remarquable j'eus à lui offrir, quoique à l'âge de 22 ans , ce que personne n'avait eu . . . D'abord une éducation sévère m'avait éloigné de tout commerce crapuleux. Ensuite, l'ambition de me percer et de me soutenir dans tout ce qu'on appelle (principalement à Paris) bonne compagnie, m'avait préservé dans mes voyages, et un concours de singulières petites circonstances dans les liaisons que j'avais ébauchées dans les pays étrangers, dans le mien et en E,ussie même, avaient semblé me réserver après tout entier à celle qui depuis a disposé de mon sort. Je ne puis me refuser à marquer ici jusqu'à l'habillement où je la trouvais ce jour-lù. C'était une petite robe en satin blanc, une parure
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légère de dentelles mêlées de rubans roses en était le seul ornement. Elle ne concevait point, pour ainsi dire, comment il fût possible que je fusse réellement dans son cabinet, et il est vrai que je me suis demandé à moi-même, quand aux jours de cour je paraissais au milieu de tout ce nombre de gardes et de surveillantes en tous genres, comment enveloppé d'un nuage, j'entrais dans les lieux que je n'osais pas seulement envisager en public.
J'ai dit que Williams fut celui qui fit part à Bestuszeff de l'intérêt que prenait à moi la grandeduchesse. C'était une nécessité, il fallait arrêter les ressorts que le grand-chancelier faisait jouer pour faire rappeler Soltykow, qui alors résidait à Hambourg et auquel la grande-duchesse aimait mieux continuer les secours pour l'emploi qu'il exerçait, que de le revoir en Russie. Il fallait de plus engager Bestuszeff à user de l'influence impérieuse qu'il exerçait dans le cabinet de Saxe pour faire en sorte que je pusse revenir à Pétersbourg avec un caractère public. Quatre lignes de la main de la grande-duchesse qui furent présentées à Bestuszeff produisirent la promesse désirée.
Portrait du Roi.
La dépendance presque enfantine dans laquelle l'impératrice Elisabeth tenait son neveu rendait nécessaire une permission expresse qu'il fallut solli-
citer pour que moi et Ilora puissions aller à (Jranienbaum. Plus je m'y trouvais heureux de passer ces -deux jours , plus " je fus exposé à la vigilance des espions que l'Impératrice entretenait dans la jeune cour. Je n'avais jamais eu tant de facilité d'approcher la duchesse et de jouir en société des charmes de sa conversation, elle tomba entre autres sur les mémoires de la .grande - mademoiselle et sur les portraits faits par elle, qui se trouvent à la suite de ses mémoires; cela m'a donné lieu de faire le mien que la grande-duchesse voulait avoir. Je le place ici tel que je l'avais fait en 1756, je le relus en 1760 j'y ajoutai alors le peu de lignes qui portent cette date ... Je dirai avec sincérité au lecteur dans la suite de ce mémoire les changements que les circonstances ont apportées à ce portrait, du moins pour autant qu'il est donné à l'homme de se connaître lui-même.
„A force de lire des portraits, l'envie m'a pris de faire le mien. Je serais content de ma figure si j'étais d'un pouce plus grand, si j'avais la jambe mieux faite, le nez moins aquilin, moins de bouche, la vue meilleure et que mes dents parussent davantage; ce n'est pas qu'avec toutes ces corrections je me crusse encore fort beau, mais je ne désirerais pas de l'être davantage; car je me crois la physionomie noble et fort significative, et un air de qualité dans le geste et maintien assez distingué pour me faire remarquer partout. Ma vue basse me donne pourtant souvent un air embarrassé et sombre,
mais cela ne me dure pas, et dès que ce moment est passé, j'ai le défaut ensuite d'avoir souvent la contenance trop fière. L'éducation excellente que j'ai reçue m'a beaucoup aidé à pallier les défauts de ma figure et de mon esprit, et à tirer parti de l'un et de l'autre au delà de leur vraie valeur. J'ai assez d'esprit pour n'être jamais au-dessous d'aucune conversation, mais pas assez fécond pour en faire les frais principaux souvent ou longtemps, à moins que le sentiment n'y ait beaucoup de part, ou le g-oiît que la nature m'a donné pour tout ce qui a rapport aux arts. J'aperçois vite le lidicule et le faux en tout genre et les travers des gens, et souvent j'ai été trop prorapt à le leur faire sentir. Je hais la mauvaise compagnie par antipathie. Un grand fond de paresse ne m'a pas laissé étendi'e mes talents et mes connaissances aussi loin que je l'aurais pu. Quand je travaille c'est par inspiration. Je fais beaucoup tout de suite, ou rien du tout, je ne me commets pas aisément et par là je parais plus habile que je ne suis. Pour ce qui s'appelle la conduite des affaii'es, j'y porte ordinairement trop de franchise, trop d'empressement et par là je fais souvent des pas de clerc. Je jugerais bien d'une affaire, trouverais d'abord la faute d'un projet ou de celui qui l'exécute, mais il me faut encore et un conseil et un frein pour n'en point commettre moimême. Je suis extrêmement sensible , mais plus au chagrin qu'à la joie; et le premier prendrait sur moi, si je ne portais au fond de mon cœur un
pressentiment d'un trop grand bonheur futur. Né avec une vaste et ardente ambition, les idées de réformation, de gloire et d'utilité pour ma patrie sont devenues comme le canevas de toutes mes affaires et de toute ma vie. Je ne me croyais guère fait pour les femmes. Je n'attribuais les premiers essais que j'en ai faits qu'à quelques convenances particulières, enfin, j'ai connu la tendresse, et j'aime avec une telle passion, que je sens qu'un revers dans mon amour me rendrait l'homme le plus malheureux du monde et me donnerait un découragement total. Les devoirs de l'amitié me sont sacrés et je les pousse fort loin; si mon ami a tort envers moi, il n'y a rien au monde que je ne fasse pour m' empêcher de rompre avec lui, et longtemps après qu'il m'a offensé, je me souviens que je lui ai desobligations. Je me crois très-bon ami, il est vrai que je le suis intimement de peu de monde, quoique je sois infiniment reconnaissant pour toute espèce de bien que l'on me fait. Quoique fort prompt à discerner les défauts de mon prochain, je suis fort porté à les excuser par une reflexion que j'ai faite souvent. C'est que tel qu'on se croie si l'on s'examine bien impartialement, on trouve en soi des affinités bien humiliantes avec les plus grands crimes^ auxquels il ne faudrait peut-être qu'une forte tentation pour éclore, si l'on n'y prend garde sévèrement. J'aime à donner, je déteste la retenue, mais aussi ne sais-je pas trop gouverner ce que j'ai. Je ne garde pas si bien mes propres secrets que ceux
des autres sur lesquels je suis fort scrupuleux; je suis fort compatissant, j'aime si fort à être aimé et à me voir approuvé, que ma vanité serait excessive, si -la crainte du ridicule et l'usage du monde ne m'avaient appris à me contraindre là -dessus. Au reste je ne ments point, par principe autant que par aversion naturelle pour la fausseté. Je ne suis point ce qu'on appelle dévot et tant s'en faut, mais j'ose dire que j'aime Dieu et m'adresse trèssouvent à lui, et j'ai cette idée flatteuse qu'il aime à nous faire du bien, quand nous le lui demandons. J'ai encore le bonheur d'aimer mon père et ma mère par inclination autant que par devoir. Tel projet de vengeance que le premier mouvement m'inspire, je ne pourrais guère l'exécuter en plein; la pitié l'emporterait, je crois. On pardonne souvent par une sorte de faiblesse autant que par grandeur, et je crains que cette même cause ne porte un jour de l'inexécution à beaucoup de mes projets. Je réfléchis volontiers et j'ai assez d'imagination pour m' amuser seul et sans livre, surtout depuis
que j'aime — — 17.56
Je dois ajouter à présent, que je veux longtems les mêmes choses et que j'ai observé en m'examinant que, depuis que j'ai vécu trois ans au milieu des gens détestables et qui m'ont fait horriblement souffrir, je suis devenu moins haineux. Je ne sais si c'est ma dose de haine qui est épuisée, ou si c'est qu'il me parait toujours ,que j'ai vu pis. Si jamais je suis heureux , je voudrais que tout le
monde le fût alors pour que personne n'eût regret à mon bonheur 1760. —
Accouchement. — Aventure du traîneau.
Elisabeth avait dès lors des maladies fréquentes et qui ne permettaient pas de lui présager de longs jours. La grande-duchesse était accouchée dans ces temps-là d'une fille qui est morte en 1759, je la voyais souvent. Naryszkin même ne m'était plus nécessaire pour cela, je me rendais en cariole ou en traîneau à une certaine distance du château où j'allais à pied seul par le même escalier par lequel Naryszkin m'avait introduit, et dont la sentinelle (apparemment avertie d'avance) ne me faisait ni question ni obstacle. Quelquefois la grande-duchesse à une heure convenue sortait par la même porte, habillée en homme et venait se mettre dans mon traîneau et je la conduisais chez moi.
Un jour que je l'attendais ainsi, un bas officier vint à tourner autour de mon traîneau et me fit même quelques questions, je fis semblant de dormir comme un laquais qui attend son maître; j'avoue que j'avais chaud malgré le froid terrible qu'il faisait; enfin le ^questionneur s'en alla, et la princesse vint. Mais c'était la nuit des aventures. Le traîneau heurta si rudement contre une pierre, qu'elle fut jetée contre terre à quelques pas du traîneau; elle ne remuait pas, je la crus m.orte, je courus la relever,
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elle en fut quitte pour des contusions. Mais en rentrant, sa fille de gai-derobe, par je ne sais quelle méprise, n'avait pas laissé la porte de sa chambre ouverte, elle courut les plus grands risques, jusqu'à ce qu'enfin un heureux hasard servit à faire ouvrir cette porte par un autre.
Branicki, la mésaventure du 6 juillet.
Un de ceux qui composaient la suite du prince Charles, était Branicki, aujourd'hui g-rand général. Tout prince qu'il était alors, il s'était déjà fait connaître par deux campagnes qu'il avait faites avec distinction en volontaire à l'armée autrichienne, à la suite de ce même prince Charles. Dès le moment de son arrivée à Pétersbourg, il me témoigna une si grande envie de gagner mon amitié et d'une façon si particulière, si chevaleresque, que j'eus l'envie d'en faire l'épreuve dans l'aventure suivante.
Comme la tournure qu'avait prise l'aff'aire du grand chancelier et toutes les circonstances d'alors des cours de Pétersbourg et de Varsovie, devenaient de plus en plus épineuses pour moi, je trouvais nécessaire de m'absenter pour quelque temps de Russie par congé, sauf d'y retourner en temps et lieu. Cette idée même rendit mes courses nocturnes à Oranienbaum plus fréquentes, surtout depuis que mon séjour à Péterhoff à l'occasion de celui qu'y faisait le prince Charles me rapprochait des
deux tiers du chemin de mon objet. L'habitude heureuse jusqu'alors que j'avais eue des travestissements et de tous les moyens relatifs à cette course, en avait tellement fait disparaître les risques à mes yeux, que le 6 juillet j'hasardais d'en faire une sans me concerter même d'avance avec la grandeduchesse comme j'avais toujours fait; je tenais comme de coutume un petit chariot couvert que menait un izwoszczyk russe sous me connaître. Au dos de la voiture était assis le même coureur travesti qui m'avait toujours accompagné ci-devant. Cette nuitlà (qui n'en était pas une en Russie) nous rencontrons par malheur le grand -duc avec toute sa suite, tous à demi-ivres. On demanda à l'izwosz- C7;yk qui il mène? Il répond qu'il n'en sait rien; mon coureur répond que c'est un tailleur. On nous laissa passer. Mais Isabelle Woronzow, demoiselle d'honneur de la grande-duchesse et maîtresse du grand duc qui était avec lui, fait en ricanant sur ce prétendu tailleur des suppositions qui mettent le grand-duc tellement de mauvaise humeur, qu'après que j'eusse passé quelques heures avec la grande - duchesse en sortant du pavillon écarté qu'elle occupait alors sous prétexte de bains, je me vis à quelques pas de là tout d'un coup assailli par trois hommes à cheval, qui avaient le sabre à la main, et qui me saisirent au collet et me conduisirent ainsi jusqu'au grand -duc qui, m' ayant reconnu, ordonna simplement à mes conducteurs de le suivre. On me mena quelque temps
par nn chemin qui aboutissait à la mer. Je crus voir ma fin, mais sur le bord on tourna à droite vers un autre pavillon, où le grand duc me demanda d'abord en termes clairs si j'avais sa
femme? je lui dit que non.
Lui. Dites -moi la vérité, car si vous me la dites, tout pourra s'arrang-er -, si vous la niez, vous passerez mal votre temps.
Moi. Je ne peux pas vous dire que j'ai fait ce que je n'ai point fait. Sur cela il alla dans la chambre voisine avec les gens de sa suite où il parut faire une consultation; il rentra et me dit:
Lui. Oh bien! puisque vous ne voulez pas parler, vous resterez ici jusqu'à nouvel ordre.
Et il me laissa avec un garde à la porte dans une chambre où il n'y avait que moi et son général Brockendorff; nous gardâmes le plus profond silence pendant deux heures , au bout desquelles je vis entrer le prince Alex. Schouvaloff cousin du favori. C'était le grand inquisiteur, chef de ce terrible décastre d'Etat qu'on appelait en Russie la chancellerie secrète. Comme pour augmenter la terreur que le nom seul de son emploi inspirait, la nature lui avait donné des tiraillements de nerfs, qui défiguraient horriblement son visage, laid d'ailleurs toutes les fois qu'il s'était sérieusement oc- •cupé. Son apparition me fit comprendre que l'Impératrice était instruite, il balbutia d'un air embarrassé ^ quelques paroles qui me firent deviner plutôt i que comprendre, qu'il me demandait explication de
ce qui venait d'arriver? Au lieu d'entrer en détails là-dessus, je lui ai dit: „Je crois que vous „comprenez, monsieur, qu'il importe autant à l'hon- „neur de votre propre cœur qu'à moi que tout „cela finisse avec le moins d'éclat possible, et que „vous me tiriez au plus tôt d'ici."
Iaii (toujours en balbutiant, car il était bègue pour agrément). „Vous avez raison et je vais m'en occuper" et il sortit. En moins d'une heure il revint me dire qu'il y avait une voiture prête pour moi et que je n'avais qu'à retourner à PéterhoiF. C'était un mauvais petit carrosse , mais tout en glaces ou plutôt en vitres de tous côtés comme une lanterne, c'est dans ce prétendu incognito, à six heures du matin, en plein jour, que je m'acheminai tristement à deux chevaux dans un sable profond, qui me fit paraître le temps de la traversée d'une longueur infinie. A quelque distance de Péterhoff; je fis halte, je renvoyai cette voiture pour faire le reste du chemin à pied dans ma capote et mon bonnet gris rabattu sur les oreilles. On aurait pu me prendre pour un brigand, mais toujours ma figure devait moins attirer l'attention de la part des curieux que cette belle voiture. Arrivé près du bâtiment où je demeurais avec plusieurs des cavaliers de la suite du prince Charles, dans des chambrettes basses au rez-de-chaussée, dont toutes les fenêtres étaient ouvertes, je ne voulais pas entrer par la porte, de peur de rencontrer quelqu'un, je crus faire merveille en entrant par la
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fenêtre dans ma chambre, mais je me mépris de fenêtre et en faisant le saut je me trouvai dans la chambre de mon voisin, le général Honslad, qui se faisait raser et crut voir un spectre; nous restâmes réciproquement muets quelques moments, des éclats de rire succédèrent; je lui dis: „ne me demandez pas d'où je viens, ni pourquoi j'arrive par la fenêtre, mais en bon compatriote donnez-moi votre parole d'honneur de ne point parler de tout cela"; il me la donna et j'allai essayer de dormir mais inutilement. Je passai deux jours dans la plus cruelle perplexité, je voyais bien à la mine de tout le monde qu'on savait mon aventure, mais personne ne m'en parlait. Enfin la grande duchesse trouva moyen de me faire parvenir un billet, par lequel j'entrevis qu'elle avait fait quelques pas pour se concilier avec la maîtresse de son mari. Le lendemain le grand duc avec sa femme et toute sa cour arriva à Péterhoff pour y passer la S. Pierre, 29 juillet. Fête de cour à cause du nom du fondateur de l'endroit. Il y eut bal à la cour; en dansant un menuet avec Elisabeth Woronzow, je lui dis: „Vous pourriez rendre quelques personnes bien heureuses." Elle me repondit: „Cela est déjà presque fait, venez à une heure après minuit avec E-ose Alexandrycz au pavillon de mon- plaisir où leurs A. A. Impériales logent, dans le jardin d'en bas;" je lui serrai la main, je fus me concerter avec Eose Alexandrycz Naryszkin, il médit: venez, vous me trouverez chez le grand duc. Je déli-
bérais un moment, puis je dis à Branicki: „voulez-vous risquer de vous promener avec moi dans le jardin d'en bas? Dieu sait où la promenade nous conduira, mais j'espère qu'elle finira bien." ILalla sans hésiter et nous nous rendons à l'heure marquée. A vingt pas du salon je rencontre Elisabeth Woronzow, qui me dit: „il faut que vous attendiez quelque temps ici encore, car il y a des gens qui fument la pipe avec le grand duc et dont il veut premièrement se débarrasser avant de vous voir." Elle alla plusieurs fois épier le moment que nous attendions. Enfin elle me dit d'entrer. Et voilà le grand duc qui d'un air gai s'en vient à moi et me dit „n'es-tu pas fou de ne m'avoir pas mis dans la confidence à temps ; si tu l'avais fait, tout ce tapage ne serait pas arrivé." Je convins de tout (comme on peut croire) et tout de suite je me suis mis à exalter la profondeur des dispositions militaires de S. A. Impériale auxquelles il m'était impossible d'échapper; cela le flatta si fort et le mit de si bonne humeur, qu'il me dit au bout d'un quart d'heure: „ Mais puisque nous voilà bons amis , il manque encore quelqu'un ici et sur cela il passe dans la chambre de sa femme, la tire du lit, ne lui laisse que le temps de mettre une robe de Batavia, sans jupe, et dans cet état nous l'amène en lui disant en me montrant: „Eh bien, le voilà, j'espère que l'on sera content de moi." Elle prend la balle au bond et lui dit: „il ne manque qu'un billet de votre part au vice - chancelier Woronzow pour lui demander
d'effectuer à Varsovie le prompt retour ici de notre ami. " Le grand duc demande qu'on lui apporte une table pour écrire , il ne se trouve qu'une planche qu'on lui met sur les.g-enoux et il écrit au crayon un billet très-pressant pour Woronzow pour cela et m'en donne un écrit au crayon et contresigné de la main de sa maîtresse, que voici et dont je conserve encore l'original... „Vous pouvez „être assuré que je ferai tout au monde pour vous ,,faire revenir, je parlerai pour cela à tout le monde „et je vous démontrerai que je ne vous oublierai
„pas Je vous prie de ne me point oublier
„et de croire que je serai toujours votre amie et .„je ferai tout mon possible pour vous servir. Je reste votre très-affectionnée servante
Elis.4beth Wokozow."
Ensuite nous nous mettons tous à causer, à rire «t à faire mille espiègleries avec une petite fontaine qui était dans ce salon , comme si nous n'avions aucun souci et nous ne nous séparâmes qu'à quatre heures du matin. Quelque faux que cela puisse paraître, je proteste que c'est l'exacte vérité ; ce fut le commencement de mon intimité avec Branicki.
Le lendemain tout le monde me faisait meilleur visage. Le grand duc me fit réciter jusqu'à quatre fois mes courses à Oranienbaum. J'arrivais le soir, je montais par un escalier dérobé dans la chambre de la grande duchesse, j'y trouvais le grand duc et sa maîtresse, nous soupions ensemble,
après quoi il en menait sa maîtresse, en me disant: „ah ça! mes enfants, je crois que vous n'avez plus besoin de moi", et je restais tant que je voulais. Iwan Iwanowicz me disait des choses agréables, Woronzow en faisait autant; j'eus cependant lieu de m'apercevoir que tout cela n'était pas bien clair et qu'il fallait partir; j'en avais la permission d'avance et il fallait quitter Pétersbourg: le
Gh'ande lettre de t Impératrice.
Envoyée le 2 aoiit de Pétersbourg* par Mercier Argenteau :
Pierre III avait perdu le peu d'esprit qu'il
avait: il heurtait tout de front; il voulait casser les gardes; il allait les mener à la campagne pour cela, comptant les faire remplacer par celles d'Holsteiu, qui devaient rester en ville ; il voulait changer la religion, se marier avec Elisabeth Woronzow, me répudier et m'enfermer.
Le joiir de la célébration de la paix avec le roi de Prusse, après m'avoir injuriée publiquement à table, il avait ordonné le soir de m'arrêter. Mon oncle, le prince George, fit rétracter cet ordre. Ce n'est que depuis ce jour que je prêtai l'oreille aux propositions qu'on me faisait depuis la mort de l'impératrice Elisabeth. Le dessein était de le prendre dans sa chambre, et de l'enfermer, comme autrefois
la princesse Anne et ses enfants. 11 s'en alla à Oranienbauni. Nous étions suivis d'un grand nombre de capitaines aux régiments des g'ardes. Le sort du secret était entre les mains des trois frères Orlow, dont Osten se souvient d'avoir vu l'aîné me suivre partout, et faire mille folies; sa passion pour moi était publique, et tout a été fait par lui dans cette vue. Ce sont des g'ens extrêmement déterminés, et fort aimés du commun des soldats, ayant servi dans les gardes. J'ai la plus grande oblig-ation à ces gens-là: tout Pétersbourg en est témoin. Les esprits des gardes étaient préparés, et il y avait à la fin trente et quarante officiers, et près de dix mille hommes du commun dans le secret. Dans ce nombre il ne se trouva pas un traître, pendant trois semaines ; il y avait quatre factions séparées , dont on réunissait les chefs pour l'exécution, et le vrai secret était entre les mains des trois frères. Panin voulait que ce fût en faveur de mon fils; mais ils n'y voulurent jamais consentir. J'étais à Péterhof, Pierre III vivait et buvait à Oranienbaum. On était convenu, qu'en cas de trahison, on n'attendrait point son retour, mais qu'on assemblerait les gardes, et qu'on me proclamerait. Leur zèle pour moi fit ce que la trahison aurait eff'ectué. 11 se répandit un bruit, le 27, que j'étais arrêtée. Les soldats se mettent en mouvement; un de nos officiers les calma. Vient un soldat chez un capitaine nommé Pacik, chef d'une faction, et lui dit qu'assurément j'étais perdue. 11 l'assura qu'il avait de mes non-
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Telles. Ce soldat, alanné pour moi, va chez un autre officier, et lui dit la même chose; celui-ci n'était pas du secret: effrayé d'entendre qu'un officier avait renvoyé ce soldat sans l'arrêter, il s'en va au major: ce dernier fit arrêter Pacik, et envoya le rapport pendant la nuit à Oranienbaum: voilà tout le rég-iment en mouvement, et l'alarme parmi nos conjurés. Ils résolurent d'abord d'envoyer chez moi le deuxième frèi'e Orlow, pour m'amener en ville, et les deux autres allèrent partout dire que j'y étais arrivée. Le hetman, Wolkonski, et Panin étaient du secret.
Je me trouvais presque seule, à Péterhof, avec les femmes qui me servaient, oubliée en apparence de tout le monde. Mes journées étaient ti*ès-inquiètes cependant, parce que je savais régulièrement tout ce qui se tramait pour et contre moi. Le 28, à six heures du matin, Alexis Orlow entre dans ma chambre, m'éveille, et me dit, avec une g-rande tranquillité: Il est temps de vous lever-, tout est prêt pour vous proclamer. Je lui demandai des détails, il me dit: Pacik est arrêté. Je n'hésitai plus; je m'habillai au plus vite, sans faire de toilette; et je montai dans le carrosse qui l'avait amené. Un autre officier était en guise de valet à la portière; un troisième vint au devant de moi, à quelques verstes de Péterhof. A cinq verstes de la ville, je rencontrai l'aîné Orlow avec le prince Baratinski, le cadet. Celui-ci me céda sa place dans sa chaise, car mes chevaux étaient rendus, et
nous allâmes débarquer dans les casernes du rég-iment Ismailowski. Il n'y avait que douze hommes et un tambour qui se mit à battre l'alarme. Voilà les soldats qui arrivent, me baisent, m'embrassent les pieds, les mains, l'habit, me nomment leur sauveur. Deux amènent un prêtre sous les bras, avec la croix ; les voilà qui se mettent à prêter le serment. Cela fait, on me prie de monter dans un carrosse. Le prêtre, avec la croix, marchait devant. Nous allâmes au rég-iment de Simeonowski. Celui-ci vint au devant de nous en criant: Vivat! Is^ous allâmes à l'église Kasan, où je descendis: le régiment de Préobrazinski arriva en criant: Vivat! en me disant: Nous vous demandons pardon d'être venus les derniers, nos officiers nous ont retenus; mais en voilà quatre que nous amenons arrêtés, pour vous montrer notre zèle: car nous voulons aussi ce que nos frères veulent. La garde à cheval arriva après; celle-ci était dans une fureur de joie que je n'avais jamais vue. Ils criaient en pleurant à la délivrance de leur patrie: cette scène se passait entre le jardin du hetman et la Kasanski. La garde à cheval était en corps , les officiers à la tête. Comme je savais que mon oncle, le prince George, à qui Pierre III avait donné ce régiment, en était horriblement haï, j'envoyai des gardes à pied chez mon oncle pour le prier de rester dans sa maison, de peur d'accident pour sa personne. Point du tout, son régiment avait détaché pour l'arrêter; on pilla sa maison, et on le maltraita; j'allai au nouveau
Palais d'hiver, où le synode et le sénat étaient assemblés. On dressa à la hâte le manifeste et le serment. De là je descendis, et fis à pied le tour des troupes, il y avait plus de quatorze mille hommes, g-ardes et régiments de campagne. Dès que l'on me voyait, c'étaient des cris de joie qu'un peuple innombrable répétait. J'allai au vieux Palais d'hiver, pour prendre les mesures nécessaires et achever. Là, nous consultâmes, et il fut résolu que j'irais à la tête des troupes à Péterhof, où Pierre III devait dîner. Il y avait des postes posés sur tous les chemins, et de moment en moment on nous amenait des langues. J'envoyai l'amiral Talieszin à Cronstadt. Arriva le chancelier Woronzow, pour me faire des reproches sur mon départ de Péterhof. On l'amena à l'église pour me prêter serment; ce fut ma réponse: ensuite arrivèrent le prince Troubetzkoy et le comte Alexandre Schouvalow, aussi venant de Péterhof, pour s'assurer des régiments et pour me tuer. On les mena aussi prêter serment sans aucune violence.
Après avoir expédié tous nos courriers, et pris toutes nos précautions, vers les dix heures du soir, je me mis en uniforme des gardes, m'étant fait proclamer colonel avec des acclamations inexprimables. Je montai à cheval , et nous ne laissâmes que peu de monde de chaque régiment pour la garde de mon fils, qui était resté à la ville.
Je sortis ainsi à la tête des troupes, et nous marchâmes toute la nuit vers Péterhof. Arrivée au
petit monastère, le vice-chancelier Gralitsyn me vint apporter une lettre très - flatteuse de Pierre III. J'oubliais de dire qu'en sortant de la ville, trois^ soldats envoyés de Péterhof, pour répandre un manifeste dans le peuple, me le donnèrent en me disant: Tiens, voilà ce dont Pierre III nous a chargés; nous te le donnons à toi, et nous sommes bien aises d'avoir cette occasion de nous joindre à nos frères. Après donc cette première lettre de Pierre III, il m'en arriva une seconde portée par le général Michel Ismaïlow, qui se jeta à mes pieds^ et me dit: Me comptez-vous pour un honnête homme ? Je lui répondis : Oui. — Eh bien ! dit-il, il y a plaisir d'être avec des gens d'espint; l'empereur s'offre à résigner; je vous l'amènerai après sa résignation très-libre ; j'éviterai une guerre civile à ma patrie. Je le chargeai sans difficulté de cette commission, et il alla la faire.
Pierre III renonça à l'empire à Oranienbaum en toute liberté, entouré de quinze cents Holsteinois,, et vint avec Elisabeth Woronzow, Gudowitz, et Michel Ismaïlow à Péterhof, où, pour la garde de sa personne, je lui donnai cinq officiers et quelques soldats. C'était le 29 juin, jour de la Saint Pierre, à midi. Tandis qu'on préparait à manger pour tout le monde, les soldats s'imaginèrent que Pierre III était amené par le feld-maréchal prince Troubetzkoy, et que celui-ci tâchait de faire la paix entre nous deux. Les voilà qui chargent tous les passants,. entre autres le hetman, les Orlow, et plusieurs au-
très, disant qu'il y a trois heures qu'ils ne m'ont vue, qu'ils meurent de peur que ce^vieux fripon de Troubetzkoy ne me trompe, en faisant, me disaientils, une paix simulée entre ton mari et toi, et qu'on ne te perde, toi et nous aussi; mais nous les mettrons en pièces ; c'étaient leurs expressions. Je m'en allai parler à Troubetzkoy, et lui dis: Je vous prie, mettez-vous en carrosse, tandis que je ferai à pied le tour de ces troupes. Je lui contai tout ce qui se passait : il s'en alla en ville tout effrayé, et moi je fus reçue avec des acclamations inouïes, après quoi j'envoyai, sous le commandement d'Alexis Orlow, suivi de quatre officiers choisis et d'un détachement d'hommes doux et raisonnables, l'empereur déposé à vingt-sept verstes de Péterhof, dans un endroit nommé Eopscha, très-écarté, mais très-agréable, tandis qu'on préparait des chambres honnêtes et convenables à Schlusselbourg", et qu'on eut le temps de mettre des chevaux pour lui, aux relais. Mais le bon Dieu en disposa autrement : la peur lui avait donné un cours de ventre qui dui'a trois jours et s'arrêta au quatrième. Il but excessivement ce jourlà, car il avait tout ce qu'il voulait, hors la liberté. Il ne m'a cependant demandé que sa maîtresse, son chien , son nègre , et sou violon -, mais , crainte de scandale et d'augmenter la fermentation dans les esprits, je ne lui envoyai que les trois dernières choses. La colique hémorroïdale lui reprit avec le transport au cerveau: il fut deux jours dans cet état, d'où s'ensuivit une grande faiblesse, et, malgré
les secours des médecins, il rendit l'âme en demandant un prêtre luthérien. Je craignis que les officiers ne l'eussent empoisonné, tant il était haï. Je le fis ouvrir, et il est certain qu'on n'en trouva pas la moindre trace: il avait l'estomac ti'ès-sain, mais l'inflammation dans les boyaux; et un coup d'apoplexie l'avait emporté; son cœur était d'une petitesse extrême, et était fléti-i.
Après son départ de Péterhot', on me conseilla d'aller tout droit à la ville; je prévis que les troupes s'en alarmeraient: j'en fis semer le bruit, sous prétexte de savoir à quelle heure elles seraient en "état de se mettre en chemin. Après trois jours d'une aussi grande fatigue, ils donnèrent l'heure à dix heures du soir: pourvu, ajoutèrent-ils, qu'elle vienne avec nous. Je partis donc avec eux: et, à "moitié chemin, je vins me reposer à la maison de campagne de Kourakin, où je me jetai tout habillée sur un lit. Un officier m'ôta mes bottes. Je dormis deux heures et demie, et puis nous nous remîmes en chemin de Catherinhof: je me remis à cheval; un régiment de hussards marchait devant, puis mon escorte qui était la garde à cheval; puis venait immédiatement après moi toute ma cour; après moi marchèrent les régiments des gardes, selon leur ancienneté, et trois régiments de campagne. J'entrai en ville avec de grandes acclamations, et j'allai ainsi au Palais d'été, où m'attendaient la cour, le synode, mon fils, et tout ce qui m'approche. J'allai à la messe: puis on chanta le Te Deum; puis
on vint me féliciter, moi qui, depuis vendredi, six heures du matin, n'avais presque ni bu, ni mangé, ni dormi. Je fus fort aise de me coucher le dimanche au soir.
A peine étais-je endormie, à minuit, que le capitaine Pacik entra dans ma chambre, et m'éveilla en me disant: Nos g-ens sont horriblement ivres: . un hussard, dans le même état, a passé devant eux, il leur a crié: aux armes! trois mille Prussiens arrivent , et veulent nous enlever notre mère ; ladessus, ils ont pris les armes, et viennent pour savoir l'état de votre santé, disant qu'il y a trois heures qu'ils ne vous ont vue, et qu'ils iront tranquillement à la maison, pourvu qu'ils voient que vous êtes bien; ils n'écoutent ni leurs chefs, ni même les Orlow, Me voilà de nouveau sur pied; et, pour ne point alarmer ma garde de cour, qui était d'un bataillon, j'allai première à eux, et leur dis la raison pourquoi je sortais à pareille heure. Je me mis ensuite dans mon carrosse, avec deux officiei's, et j'allai aux troupes, et leur dis que je me portais bien, qu'ils allassent dormir, et me donnassent aussi du repos, que je ne faisais que de me coucher, n'ayant pas dormi depuis trois nuits; que je souhaitais qu'à l'avenir ils écoutassent leurs officiers. Ils me répondirent qu'on leur avait donné l'alarme avec ces maudits Prussiens; qu'ils voulaient tous mourir pour moi: Eh bien! leur dis-je, je vous remercie; mais allez vous coucher. Là-dessus, ils me sonhaitèrent le bon soir et beaucoup de santé,
et s'en allèrent, comme des agneaux, à la maison, tournant toujours les yeux sur mon carrosse, en se retirant. Le lendemain ils me firent faire des excuses, et regrettèrent beaucoup de m'avoir éveillée. Il faudrait un livre entier pour décrire la conduite de chacun des chefs. Les Orlow brillent par l'art de savoir régir les .esprits, par une prudente hardiesse, par les grands et petits détails, par une grande présence d'esprit, et par l'autorité que cette conduite leur a donnée. Ils ont beaucoup de bon sens, un courage généreux; patriotes jusqu'à l'enthousiasme, et fort honnêtes gens; attachés avec passion à ma personne, et unis entre eux comme jamais frères ne l'ont été. Ils sont cinq, mais trois seulement étaient ici. Le capitaine Pacik s'est fort distingué en restant douze heures entières dans son arrêt, quoique les soldats lui ouvrissent portes et fenêtres; et cela pour ne point jeter l'alarme avant mon arrivée à son réginjent, quoiqu'il s'attendît à tous moments d'être arrêté et amené à Oranienbaum, pour y être mis à la question. Heureusement cet ordre de Pierre III n'arriva que lorsque je fus entrée à Pétersbourg. La princesse Daschkow, sœur cadette d'Elisabeth Woronzow, quoiqu'elle veuille s'attribuer tout l'honneur de cette révolution, était en très - mauvaise odeur à cause de sa parenté, et son âge de dix-neuf ans n'en imposait à personne. Elle prétendait que tout passait par elle pour venir jusqu'à moi. Cependant, depuis six mois, j'avais des correspondances avec tous les chefs,
avant qu'elle en connût seulement le premier nom. Il est vrai qu'elle a beaucoup d'esprit; mais il est gâté par sa prodigieuse ostentation, et l'humeur naturellement brouillonne; elle est haïe des chefs, et amie des étourdis qui la mettaient au fait de ce qu'ils savaient, qui étaient des menus détails. Ivan Schouvalow, le plus bas et le plus lâche des hommes, a écrit, dit-on, à Voltaire, qu'une femme de dix-neuf ans avait changé le gouvernement de cet empire: détrompez, je vous prie, ce grand écrivain. Il fallait cacher à la princesse Daschkov^ les canaux des autres à moi, cinq mois avant qu'elle sût la moindre chose ; et, les quatres semaines dernières, on ne lui disait que le moins qu'on pouvait. La force d'esprit du prince Baratinski qui cachait à un frère chéri, adjudant du ci-devant empereur, ce secret, parceque c'aurait été un confident, non pas à craindre, mais seulement inutile, mérite louange. Dans la garde à cheval, un officier, nommé Chitron (?), âgé de vingt-deux ans, et un bas officier de dix-sept, nommé Potemkin, ont dirigé toutes choses avec courage et activité.
Voilà à peu près notre histoire. Le tout se faisait, je vous l'avoue, sous ma direction très-particulière; et, à la fin, j'y jetai de l'eau, parce que le départ pour la campagne empêchait l'exécution, et que le tout était plus que mûr depuis quinze jours. Le ci-devant empereur, quand il apprit le tumulte de la ville, fut empêché par les jeunes femmes dont il composait sa suite, de suivre l'avis
du Tieiix feld-maréchal Munnich, qui lui conseillait de se jeter dans Cronstadt, ou de s'en aller, avec peu de monde, à l'armée ; et, quand il alla sur une g-alère, à Cronstadt, la ville était déjà à nous par la bonne conduite de l'amiï'al Talieszin, qui fit désarmer le général Lievers, qui y était déjà de l'empereur. Quand Talieszin j arriva, un officier du port, de son propre mouvement, menaça ce prince malheureux de faire tirer à boulets sur sa galère. Enfin, Dieu a mené tout à la fin qu'il s'était proposée, et tout cela tient plus du miracle que des choses prévues et arrangées; car tant de combinaisons heureuses ne peuvent se rencontrer que par les ordres du Tout Puissant.
J'envoie incessamment le comte Kayserling, ambassadeur en Pologne, pour vous faire Roi, après le désir de celui-ci, et en cas qu'il ne puisse réussir pour vous, que ce soit pour le prince Adam. —
^ote de la main du Roi mise sous la dernière lettre de l'Impératrice écrite le 1^'" Janvier 1763.
Dans l'hiver de 1763 à 1764 j'écrivis deux fois à l'Impératrice „ne me faites pas Roi, mais rappelez-moi auprès de vous." Deux motifs me dictèrent ces paroles, l'un fut le sentiment que je portais encore dans mon cœur, l'autre était une persuasion que je ferais plus de bien à ma patrie, comme pai^ticulier présent auprès d'elle, que comme Roi ici.
34 MÉMOIEES SECRETS ET INEDITS
Mais ce fut en vain, mes prières ne furent point écoutées. Pendant quelque temps milord Stormond,. envoyé d'Angleterre à notre cour, avait par ordre de la sienne favorisé et servi de temps en temps ma correspondance en Russie. Lorsqu'on s'aperçut en Angleterre du changement survenu à mon égard, milord Stormond déclara qu'il ne pouvait plus me rendre ce service . . .
Changement en Russie a notre égard.
Lorsque nous croyions être sur le point de mettre la dernière main à l'ouvrage de notre confédération , il se fit un étrangement en Russie qui arrêta notre entreprise. Panin, alors premier ministre en Russie et gouverneur du grand duc, auquel l'Impératrice pour ainsi dire avait dérobé la connaissance de ses projets en Pologne, se montra jaloux des ordres qu'elle donnait directement à Kayserling par rapport à nous. Il fit des remontrances rigoureuses à l'Impératrice contre ce qu'elle méditait en Pologne, il se prévalut pour cela tellement de l'impression craintive qu'avait donnée à cette souveraine tout ce qui s'était passé à son couronnement à Moscou, pendant lequel une maladie grave avait menacé les jours du grand duc son fils, presqu en même temps qu'elle s'était vue obligée de renoncer au projet de mariage tout orme avec Cfrégoire Orlow , parce que les princi-
paux de l'empire tels que le hetman Rozumowski, le chancelier Woronzow et plusieurs autres manifestèrent une opposition décidée à cette union. Il vint donc de sa part des ordres à Kayserling qui rétractaient tout ce qui avait été déclaré jusqu'alors.
Anecdote sur le haron de Czernicheff.
Pour bien comprendre quelle était notre position relativement à la Russie , il faut que je rapporte ici un incident dont le ridicule ne diminue pas l'importance par les suites qu'il a eues.
Le baron Osten qui, par ordre de sa cour, avait favorisé ma correspondance avec la grande duchesse pendant qu'il était à Pétersbourg et depuis, lorsqu'il fut envoyé en Pologne, se lia d'une amitié si étroite et si singulière avec Oginski, alors Pisarz et depuis grand général de Lithuauie, qu'elle donna lieu à une opinion établie qui faisait rire aux dépens d'Osten. Comme cette espèce particulière de liaison ne paraissait point influencer sur la politique ni sur l'amitié qu'Osten continuait à me témoigner, ma confiance pour lui ne diminuait pas, de sorte que, lorsqu'il fut envoyé de rechef par sa cour en Russie, je lui confiai une lettre à l'Impératrice au sujet de Czernischeff. Je ne voyais à la vérité que peu d'apparence à cet avertissement. Cependant, il paraissait si désintéressé, il était si
important, que je ne permis pas de le laisser ignorer à l'Impératrice. Osten porta la lettre que je lui écrivis à ce sujet. L'Impératx'ice me répondit comme ne croyant pas à la vérité de cet avis. Mais j'ignorai longtemps qu'Osten avait averti les Czernischeff eux-mêmes de ce dont j'avertissais par lui l'Impératrice. Cela fut cause que les deux frères CzernischefF, c'est à-dire Zachar et Iwan, devinrent mes ennemis : mais surtout Zachar le fut de moi et de la Pologne jusqu'à sa mort et on en verra un effet funeste pour la Pologne dans l'année 1772 —
Mission de Nostiz a Varsovie. — Propositions qui me furent faites.
Peu après le décès d'Auguste III, l'électeur son fils aine fit des tentatives en Pologne pour lui succéder. L'Électrice, sa femme, en fit sous main de particulières ... Le chambellan Nostiz fut envoyé à cet eflet à Varsovie. La cour de Saxe imagina entr'autres de me proposer une somme d'argent et beaucoup d'autres promesses pour me détourner de cette compétence. Le conseiller 8chmidt qui en fut chargé, riait lui-même de l'objet de sa commission en prévoyant ma réponse. Mais tous ces projets saxons furent renversés par la petite vérole qui emporta l'électeur de Saxe; et personne ne voulut se prêter à lui substituer un de ses frères. —
DE STANISLAS ATTGIISTE. 37
Proposition importante de Kayserling h moi.
Vers le milieu de l'hiver 1764 dans le temps que les difficultés paraissaient s'accumuler contre mon élévation au trône, l'ambassadeur Kayserling qui me montrait constamment la confiance la plus affectueuse, me dit un jour: „Que penseriez-vous d'une idée sur „laquelle je voudrais avoir votre propre avis. Ce ^serait de porter au trône le prince Czartoryski, pa- „latin de Russie, votre oncle, au lieu de vous. Dites- „moi franchement ce que vous croyez qui serait „plus avantageux pour la Pologne, vous me répondrez „là-dessu8 dans trois jours." Dans cet intervalle, mille pensées différentes me montrèrent tous les côtés de la question. Celle qui m'occupa le plus, ce fut que tôt ou tard, l'Impératrice pourrait penser à m'épouser, si je devenais Roi; et si je ne le devenais pas, cela ne serait jamais. D'un autre côté, les trois personnes que j'affectionnais alors le plus tendrement, étaient: mon frère aîné, Rzewuski alors Pisarz et depuis maréchal, et Branicki, celui avec qui j'avais fait amitié en Russie. Or mon oncle le Palatin de Russie, leur avait donné à tous les trois des marques sensibles de sa mauvaise volonté. Enfin je connaissais en général, l'esprit despotique et implacable de mon oncle. Ce furent là les motifs qui au bout de trois jours me firent dire que „ïelle „amitié que je croyais voir dans mon oncle pour moi
„personiiellement, j'avais lieu de croire, qu'en totalité „le règne de mon oncle serait dur, et que, pour „cette raison, je croyais que pour le bien de la na- „tion, il valait mieux que ce fût moi que lui, qui „parvînt à la couronne." Du moment que Kayserling entendit ma réponse, il me repartit avec vivacité: „Dieu nous préserve d'un règne dur" et il ajouta qu'il ne voulait pas qu'il fût seulement question de ce qu'il m'avait proposé. Cette circonstance si importante de ma vie est celle qui m'a le plus confirmé dans le sentiment, que de toutes les erreurs humaines la moins excusable est l'orgueil. Celui qui s'applaudit d'avoir bien fait ou bien dit dans telle ou telle occasion ne considère pas que l'on n'est pas maître de se donner une pensée; que toutes et nommément celles dont le succès nous flatte le plus, nous vient de celui à qui il plait de nous l'envoyer. Ce ne fut que huit ans après cette réponse, que se présenta à mon esprit celle que j'aurais dû lui faire si je lui avais dit: „Je ne veux devenir „E,oi, que si j'ai la certitude d'épouser l'Impéra- „trice. Si cela m'est refusé, je ne demande que „rassurance des grâces du Roi futur pour mes trois „amis, et je resterai particulier. Car sans l'Impéra- „trice, la couronne n'a point d'appas pour moi." De cette manière j'aurais tout concilié. Dans le premier cas, quel n'eut pas été le degré de splendeur auquel la Pologne serait monté. Dans le second, je me serais acquis un nouveau droit sinon à l'amour, du moins à la reconnaissance de l'Impératrice-, j'au-
rais assuré la fortune de mes amis et j'aurais été sûr de la plus grande faveur et de tous les agréments possibles dont un particulier puisse jouir de la part du Roi mon oncle, et je me serais épargné tous les chagrins, et à ma patrie tous les malheurs, dont, malgré les opinions contraires de mes ennemis, la vraie cause primitive fut que mon oncle ne m'a jamais pardonné de ce que ce n'est pas lui qui est devenu Roi. Je suis persuadé qu'il était au fait (si même il n'en était pas l'auteur) de la proposition de Kayserling à moi. J'en juge sur ce qu'environ six mois après, dans un moment où l'on parlait des oppositions probablement sanglantes que mon élection pourrait rencontrer, comme je dis sur cela que j'aimerais mieux ne pas devenir Roi, s'il devait en coûter une goutte de sang polonais, la princesse Straznik, depuis grande maréchale, prononça avec feu ce peu de paroles : „Mais il n'a dépendu que — " puis elle s'arrêta en se troublant et détourna la conversation sur d'autres objets.
Quelques semaines après la question susdite que Xayserling m'avait faite, il me dit que, si j'épousais une des filles du Palatin de Kiovie Potocki, cela pourrait aplanir bien des difficultés pour moi. Je lui témoignai alors (mais trop tard) combien toute idée d'autre mariage me répugnait. Il me répliqua qu'une telle union donnerait trop de jalousie et pourrait mettre l'Europe en combustion ; et ensuite il me montra une dépêche dans laquelle il mandait à l'Impératrice qu'il m'avait vu les larmes aux yeux à la
seule idée d'un mariage quelconque, qui ne serait pas conforme au seul désir de mon cœur. Mais encore cela resta sans , effet. Depuis le moment de la mort d'Auguste III jusqu'environ quatre semaines avant celui de mon élection, le Palatin de Russie n'a pas cessé d'espérer que de manière ou d'autre il parviendrait pourtant à la couronne, jusqu'à ce qu'un jour qu'il représentait au prince Repnin (que l'Impératrice avait adjoint au comte de Kayserling avec le caractère seulement d'envoyé) répondit au prince Palatin: „Malgré tout ce que vous me dites, „nous réussirons pourtant bien à réunir du moins „50 voix en faveur du Stolnik, et l'Impératrice y „ajoutera tous ses trésors et toutes ses armées." Ce ne fut que dès ce moment que mon oncle renonça à toutes ses espérances.
Anecdotes relatives a mon élection.
Quelques semaines avant le jour fixé déjà pour mon élection, l'Impératrice conçut tant de crainte que mon élection ne lui causât de trop g-rauds embarras et même une guerre de la part des Turcs, que contre l'avis de Panin elle écrivit à Kayserling que, comme elle craignait trop d'inconvénients pour son empire et pour elle, en soutenant trop ouvertement ma promotion au trône , elle lui ordonnait de ne pas risquer une recommandation formelle de
ma personne, mais d'agir seulement de la manière dont il pouvait se promettre les conséquences les moins fâcheuses. — Panin osa écrire à Kayserling: „Je ne sais ce que l'Impératrice vous écrit, mais „d'après tout ce que nous avons fait jusqu'ici, l'hon- „neur de notre Souveraine et de notre Empire est „trop engagé ; si nous reculons, nous nous ferons trop „de tort. Ainsi, faites ce qu'il faut pour activer la „besogne, c'est moi qui vous le dis hardiment." Kayserling eut le courage de désobéir à sa souveraine et de suivre l'avis de son premier ministre. Il dressa un acte formel de recommandation pour ma personne au nom de l'Impératrice et, comme il était malade, au lieu de le remettre en personne au primat (comme cela s'était pratiqué dans les élections précédentes), il le lui fit remettre par le baron Aschson, secrétaire d'ambassade, et l'élection fut paifaitement unanime et si tranquille, que nombre de dames se trouvèrent présentes sur le champ électoral, au milieu des escadrons de noblesse, sans qu'il arrivât le moindre accident à personne, excepté une seule jambe cassée par un coup de pied de cheval au sieur Trojanowski. Beaucoup de dames même mêlèrent leur voix à celles des acclamations que faisaient successivement les Palatinais, lorsque le Primat, dans un char ouvert, en faisant la tournée pour recevoir de la main de chaque maréchal de confédération palatinale respective, ou de leur premier sénateur les suffrages signés par eux qui se trouvaient présents. Le nombre des signatures fut
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comme je l'ai dit plus haut. Mais plusieurs personnes qui entouraient le champ électoral se sont accordées avec peu de différence à porter la somme totale à environ 25,000 personnes dont aucune n'éleva la voix contre moi. —