A MONSIEUR J.-F. MICHAUD
DE l'académie française
Paris, ce 10 août 1830.
OÙ êtes-vous, mon cher Monsieur, au moment où je prends la plume pour vous écrire? dans quel lieu cette lettre vous trouvera-t-elle? de quel empire foulerez-vous la poussière? à quelles ruines demanderez-vous le récit des événements qui changent la face des sociétés, lorsqu'on vous remettra ce paquet timbré de Paris, dont vous n'attendez peutêtre que des nouvelles frivoles et seulement de quoi rassurer votre cœur sur la santé des amis que vous avez laissés? Cette fois ce n'est pas pour si peu que mon fidèle attachement va vous chercher par delà les mers, et jeter au milieu de vos méditations un souvenir de la patrie. Quelque sérieuse que puisse êtrejmaintenant l'occupation de votre esprit devant ces débris qui vous racontent de si tristes histoires, ne vousjdérangez pas, je ne serai pas de trop dans vos pensées : je viens vous parler révolution.
Vous souvient-il du jour où, par le plus beau soleil dont notre France reçoive les rayons, un vent, favorable à vous éloigner, soufflait dans les voiles du brick le Loiret et vous poussait rapidement dans la direction de votre pèlerinage ? Alors votre âme, préparée à l'absence, aux fatigues et aux périls, se retourna tout émue vers celte terre natale « dont ce l'horizon, disiez-vous, se rembrunissait à votre « départ, et sur laquelle grondaient des orages plus « formidables que ceux qui vous attendaient au mite lieu des mers.» C'était le 2G mai que vous écriviez, presque en vue de notre sol, ce témoignage d'une inquiète préoccupation. Et pourtant la veille même de ce jour, vous aviez contemplé le spectacle admirable de nos vaisseaux sillonnant, sous la bannière blanche, les flots enfin ouverts à leur ardeur; vous aviez vu des milliers de soldats saluant, d'un adieu déjà triomphal, cette immense population répandue sur tout le rivage, qui confiait à leur courage l'honneur du roi et de la France. Tout cela était bien fait pour ne vous donner en parlant d'autre sentiment que l'orgueilleuse joie de pouvoir vous annoncer, aux nations lointaines, fils de cette France si puissante en ressources, si féconde en guerriers, sujet de ce roi dont les généreuses pensées trouvaient une si noble obéissance. Ainsi, ce me semble, aurais-je quitté le port de Toulon le lendemain de cette belle journée où la flotte expéditionnaire d'Alger leva fièrement ses ancres et déploya ses mille voiles. Mais vous, vieux navigateur sur
la mer des révolutions, la beauté du ciel n'éblouissait pas vos regards, le bruit caressant des acclamations ne trompait pas votre oreille, et derrière cette apparence de calme et de sérénité vous aviez aperçu le signe fatal des tempêtes.
Eh bien, elles nous sont venues plus promptes, plus violentes peut-être que votre expérience même n'avait pu les prévoir. Figurez-vous d'abord, pour avoir au moins quelque chose des surprises par où nous avons passé, Paris, la ville aux émotions rapides, aux affections mobiles, aux joies tumultueuses, apprenant, le 9 juillet, par son Moniteur tonnant des Invalides, qu'Alger, l'insolente Alger, s'est rendue au roi de France; que le drapeau de la vieille monarchie flotte sur ces murs vainement foudroyés par Duquesne; toute la population sortant de ses maisons pour lire la dépêche télégraphique; la grande nouvelle proclamée dans nos théâtres; la longue et claire soirée de cette saison prolongée encore par une illumination brillante; la cité entière s'endormant tard sur sa gloire, demandant le lendemain à ses journaux ce qu'ils en pensent, et, le jour suivant, se pressant innombrable et joyeuse sur le passage de son roi, lorsqu'il va remercier le Dieu qui donne les victoires. Car il ne faut pas que Paris se fasse plus méchant qu'il ne l'est, plus sceptique, plus dédaigneux. Alors Paris était fier et content. Le roi lui-même n'était que l'homme le plus heureux de son peuple. L'impres-
sion fut si profonde, qu'il nous fallut près de trois jours pour en revenir.
C'est qu'après son Te Deum Paris avait ses élections, et le dey d'Alger sa revanche; les élections, la grande affaire de notre temps, où chacun peut traduire facilement, par les deux ou trois syllabes d'un nom, cette prévention aveugle, irréfléchie, qu'il appelle son opinion politique. Celte fois, il ne s'agissait pas de choisir entre des notabilités plus ou moins obscures, faisant assaut de recommandations et de promesses. La liste était toute dressée, les positions prises, le signalement convenu. Une première épreuve du vote parlementaire avait été faite quelques mois auparavant. Il fallait déclarer que ce qu'il avait produit était aussi le dernier mot de la majorité éleclorale , et pour cela recomposer la Chambre des mêmes élus. Ainsi les noms avaient gagné bien plus que leur valeur personnelle. Ils exprimaient une antipathie prononcée, une résolution opiniâtre, un déti obstiné. Il y en eut coites qui purent s'étonner de signifier tant de choses. Quoi qu'il en soit, l'urne du scrutin parla de tous côtés ce langage de provocation et de refus. L'opposition licenciée retrouva son nombre dans le recrutement ; je crois même qu'elle eut du retour.
Pendant plusieurs jours, l'attitude de l'opposition et du pouvoir fut celle de deux personnes entre lesquelles il existe une cause d' impardon-
nable offense; l'une s'agitant avec véhémence, se répandant en paroles, s'excitant dans sa haine, s'encourageant à la fois par des menaces et par de fausses alarmes; l'autre calme, silencieuse, réservée, ne laissant rien voir de son ressentiment, et gardant sur ses projets une discrétion qui pouvait bien être de l'inceriitude. En attendant, moins le gouvernement manifestait sa volonté, plus les commentateurs avaient beau jeu à lui prêter des projets. Les coups d'Etat couraient les rues.
Or, le rendez-vous donné pour la rencontre parlementaire demeurait toujours fixé au 3 août. Nous étions au 25 juillet, et les choses allaient, hors des journaux, comme si nous eussions vécu à cent ans des révolutions. Déjà treize millions nous arrivaient d'Alger; on souscrivait en France pour les vainqueurs; le commerce tournait déjà ses vues vers la nouvelle conquête; la rente était à 105,50 ; les juges d'instruction n'avaient pas un seul procès politique dans leurs dossiers, et Ton venait de représenter Guillaume Tell à l'Odéon. Le dimanche s'était passé à Paris comme tous les jours fériés de l'été, avec grande affluence de promeneurs dans les jardins publics et gais pèlerinages aux villages des environs. Saint-Cloud, la demeure royale, n'avait compté ni moins de visiteurs dans ses brillants salons, ni moins de groupes joyeux sous ses ombrages populaires. La nuit avait ramené au logis cette foule insouciante, heureuse, prête à recom-
mencer une autre semaine de travail et de profit. Toute la ville dormait... excepté peut-être sept hommes, ministres du roi, revenus de Saint-Gloud dans leurs hôtels, le cœur chargé d'un lourd secret, prêts à tenter une de ces expériences hasardeuses que la conscience seule ne justifie pas, et qui ont besoin du succès.
Le 26 juillet au matin, le iWomfeur publia l'œuvre mystérieuse du jour précédent. Je pourrais, si le sujet était moins grave, vous amuser un peu de l'étonnement qu'il causa chez certains personnages toujours fort affairés, grands faiseurs de nouvelles, colporteurs d'avis, courtiers de projets et d'expédients, qui furent celte fois pris au dépourvu, et apprirent, comme tout le monde, la chose faite avant d'avoir pu l'annoncer. On y lisait d'abord un rapport au roi, espèce d'acte d'accusation dressé contre la presse périodique; puis une ordonnance qui soumettait les journaux à un régime d'autorisation et de surveillance directe; la Chambre des députés était dissoute, et un nouveau mode d'élection établi pour en composer sur-le-champ une autre. Tous ces actes étaient signés collectivement par les sept ministres qui composaient alors le conseil. Vous savez ce que faisait le huitième.
Une partie de la journée f^e passa tranquillement à commenter le Moniteur et les journaux du soir qui s'étaient hâtés de reproduire, avant l'heure
accoutumée, la publication officielle. La Bourse d'abord fut plus agitée que la rue, et une baisse de 4 francs ne fut pas un faible encouragement à ceux qui préparaient la résistance. L'ordonnance électorale n'avait en quelque sorte qu'une action négative. Mais l'ordonnance sur les journaux touchait aux intérêts et obligeait les personnes. Ce fut donc là que dut s'organiser l'opposition matérielle. Elle y trouvait des têtes ardentes, échauffées encore par une longue jouissance de l'attaque et de l'impunilé. Il fut résolu de protester, de ne pas obéir et d'engager une lutte avec la force. Entraînés par ce mouvement, quelques industriels offrirent de fermer leurs ateliers, et de jeter (je suis fâché de l'avoir entendu), de jeter, dis-je, leurs ouvriers sur le pavé.
Mais tous ces préparatifs restèrent enfermés entre un petit nombre d'intéressés. L'aspect de la ville n'en fut pas changé, si ce n'est que le soir quelques groupes, rassemblés au Palais-Royal, dont on leur ferma les grilles, se portèrent en poussant des cris vers l'hôtel du principal ministre et brisèrent les vitres à coups de pierres. Ce n'était rien d'étrange pour un homme qui avait quitté depuis moins d'un an l'ambassade de Londres.
Le lendemain, mardi, tout était calme le matin, autour des bureaux où s'imprimaient les feuilles non autorisées. L'impression avait eu lieu sans
obstacle, ia distribution se fit librementi Et, dans le fait, depuis l'émission des ordonnances, personne n'avait entendu parler de ce pouvoir qui s'était proclamé hors des voies légales. Ce fut seulement après la publicité donnée aux journaux, qui contenaient une protestation énergique signée par quarante-quatre écrivains, que l'on voulut s'emparer de leurs presses, en plein jour. Des commissaires de police et des gendarmes furent chargés de cette opération. On leur opposa des paroles et des serrures; dans le bureau d'un journal, la discussion dura sept heures.
Cependant, à mesure que la journée s'avançait, le mouvemenl de la population prenait un caractère plus sinistre. La peur, comme c'est l'ordinaire, prenait ses avances sur de danger et aidait à le grossir. Dans le Palais-Royal et aux environs, les boutiques se fermaient. Les groupes s'entassaient de ce côté, où l'on venait de placer une poignée de soldats. A trois heures, la circulation des voitures était interrompue. Les gendarmes essayaient de dissiper la foule. Des pierres volaient de toutes parts dirigées contre la troupe. Une riposte terrible était à craindre; vers cinq heures, une décharge d'armes à feu apprit à Paris que la guerre était dans ses murs.
Vous n'attendez pas, mon cher Monsieur, que je vous en raconte tous les accidents, les chances
et les succès. Ceci est affaire de bulletins, de relations intéressées, do pétitions; et quand il vous prendra fantaisie de ramasser ces documents, vous y verrez moins clair, je vous en préviens, que dans les chroniques qui vous racontent les combats des Croisés. Ce qui vous importe, c'est de savoir le progrès des événements sortis de la lutte armée. Vous la voyez commencer le mardi 27 devant le Palais-Royal, vers cinq heures. Le soir, elle s'engagea sur plusieurs autres points. La garnison, peu nombreuse et diminuée par le service de Saint- Cloud, était sortie de ses casernes et parcourait la ville. Partout elle se fit chemin à travers les attroupements qu'elle dissipait, non sans échange de coups et de blessures. A minuit, elle était rentrée, et le général qui venait d'en prendre le commandement écrivait que la tranquillité était rétablie.
Mais tandis que Paris semblait et croyait dormir, Paris veillait, tant il y avait de forces diflerentes dans l'action d'une grande ville. L'aurore du lendemain, mercredi, vint révéler ce qu'avait fait la nuit. Vous eussiez cru que son ombre vous avait dérobé quelque grande victoire obtenue par l'insurrection, en voyant comme elle se montrait menaçante et maîtresse. Des armes brillaient parmi les groupes; car plusieurs magasins avaient été pillés. Partout la voix delà révolte commandait et trouvait obéissance. Des enfants, agents zélés de tout ce qui est destruction, couraient les rues en
brisant les enseignes, les armoiries, les lanternes, les écussons qui avaient quelque signe de protection royale. Soit prévoyance, soit instinct, leur colère s'en prenait aussi aux réverbères, qui tombèrent tous en éclats dans le ruisseau, de sorte que, le soir, la ville n'aurait rien eu pour s'éclairer si la lune, qui n'était pas du complot, ne s'était avisée d'entrer la veille dans son premier quartier. En même temps, des barricades se formaient, surtout autour de l'Hôtel-de-Ville, qu'une direction habile avait désigné comme le centre des mouvements. A midi, la révolution était plus que faite; elle était proclamée.
C'est seulement à cette heure que les troupes se présentèrent pour lui disputer sa conquête. Déjà leur chef avait écrit au roi « qu'il était urgent de a prendre des mesures de pacification ; que, plus cf tard, il ne serait plus possible do sauver Thon- « neur de la couronne. » Les troupes n'en furent pas moins et braves et fidèles. Elles attaquèrent avec courage; elles trouvèrent du courage dans la défense : c'est une habitude de notre pays. Jelés au milieu d'une population irritée, perdus dans les détours étroits de ces rues dont les maisons même leur étaient hostiles et ^meurtrières, séparés des leurs, privés de secours et de subsistances, voyant sans cesse renaître et se multiplier les adversaires et les obstacles, émus sans doute par mille sentiments contraires de compassion, de devoir, d'af-
fection, d'orgueil, de douleur et de colère, les soldats firent tout ce qui n'était pas impossible.
Le combat dura toute la journée. Le canon, cette puissance dont on avait pu espérer un si grand effroi, retenlit désormais sans effet aux oreilles des Parisiens, comme un bruit qui leur était devenu familier. De quartier en quartier se répandaient des nouvelles fausses ou exagérées qui excitaient l'ardeur des insurgés et déterminaient les plus prudents. C'était tantôt la jonction d'un régiment de ligne avec le peuple, l'arrivée de vingt mille Rouennais armés, tantôt la mort du commandant en chef des troupes royales ; et au milieu de tout ce désordre, le gouvernement ne parlait que par ses soldats. Seulem.ent on avait appris que Paris, déjà par le fait en état de guerre, avait été déclaré en état de siège. D'un autre côté, le tribunal do commerce venait de juger, au bruit de la fusillade, que les ordonnances du 25 ne pouvaient obliger les citoyens à l'obéissance, pas plus qu'elles ne devaient nuire aux droits sacrés et à l'inviolabilité du roi. Quelques députés présents à Paris avaient signé une protestation dans laquelle ils déclaraient ne pas se tenir pour dissous, mais seulement empêchés de remplir leurs fonctions par la violence matérielle. Ce qui était beaucoup plus efficace, c'était la réapparition spontanée de l'uniforme que les bourgeois avaient quitté en 1827, et qui se mêlait çà et là parmi les combaitants.
Le feu continua encore durant la nuit, sauf quelques intervalles de trêve et de silence. Le jeudi matin, on sut que les troupes s'étaient retirées de rHôlel-de~Ville et de tous les points éloignés, pour se concentrer autour des Tuileries. A dix heures, la ligne était rassemblée tout entière sur la place Vendôme, ayant ses faisceaux formés ; ses chefs annonçaient la paix. Pendant que cette force était inaclive, la garde royale défendait inutilement au prix de son sang le Louvre et les Tuileries. Il y eut là d'horribles scènes de carnage. A deux heures, tout était fini, la garde royale et la gendarmerie faisaient leur retraite sur Saint-Cloud, et les troupes de ligne rentraient dans leurs casernes. Il n'y avait plus de combat. Les hommes d'Etat allaient agir; rHôtel-de-Ville en était encombré.
Et, cependant, c'était une chose singulière, inouïe peut-être dans l'histoire des révolutions, que de voir tout ce peuple vainqueur, étourdi lui-même de la promptitude avec laquelle on pouvait se débarrasser d'un gouvernement, s'arrêter tout à coup dans son triomphe, ne sachant plus que faire de sa vengeance ni où placer son affection. On lui avait montré des troupes à combattre : il les avait chassées. Personne n'avait pu lui dire jusqu'où l'on devait aller, parce que personne n'était assuré de ce qu'il voulait, de ce qu'il pouvait oser. Le fait le plus clair, le plus intelligible pour la multitude, c'était le drapeau tricolore, retrouvé dans les bar-
ricades et replacé sur les monuments publics, flottant au faîte de la Colonne. C'était là tout ce qu'il lui fallait, sa part de la victoire. Quant à l'interprétation de ce signe par un état politique ou par des noms d'hommes, il attendait assez patiemment qu'on la lui fournît. La popularité comme le pouvoir étaient à qui voudrait les prendre. Il y eut des gens qui s'en donnèrent pendant vingt-quatre heures, des gouvernements provisoires qui allèrent jusqu'à figurer sur une affiche, des généraux qui ramassèrent quelques vivats dans leur promenade. Jamais Paris n'eut moins de discorde que dans la soirée du jeudi. Il était sans chefs, partant sans opposition.
Le premier avis qui vint au peuple du gouvernement qu'il avait fait, fut un acte de souveraineté exercé par un homme. Mais cet acte constatait seulement une volonté générale déjà exécutée; il trouvait trop d'assentiment pour qu'on en discutât la forme. C'était le rétablissement de la garde nationale ordonné par M. de Lafayette; il portait la date du 29 juillet. En même temps on apprit qu'une commission municipale s'était formée à l'Hôtel-de-Ville. Elle faisait au peuple des proclamations laudatives, elle nommait des ministres, des généraux, des préfets; elle gouvernait, en un mot, avec tout le respect dû au vœu national qu'exprimait autour d'elle par ses clameurs une cohue de conseillers. D'un autre côté, les députés présents à Paris s'installaient dans leur
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local et composaient une sorte de représentation au petit pied, pendant que les pairs, moins sûrs de leur existence, se rassemblaient en petit nombre et sans éclat. Les députés avaient pour eux la faveur d'une espèce de persécution; ils avaient signé la protestation dont je vous ai parlé, et le bruit avait couru que leur liberté, leur vie, étaient menacées. Dès leur première réunion, ils parurent regarder avec un œil jaloux l'autorité que s'était arrogée la commission municipale. Us voulurent donc donner une autre tête à ce gouvernement naissant, et quatre-vingt-neuf membres de la Chambre élective invitèrent le duc d'Orléans à venir prendre la lieutenance générale du royaume. Pour lui préparer un meilleur accueil, on fit répandre une note officieuse dans laquelle il était dit que le roi Charles X avait voulu faire arrêter son cousin. Le prince arriva aussitôt de Neuilly. A compter de ce moment, il y eut scission parmi les vainqueurs; les mécontents et les mal partagés eurent une bannière qui s'appela République.
Il ne suffisait pas que le prince eût reçu une invitation des députés; il fallait encore qu'il fil sanctionner sa prise de possession par cette puissance mystérieuse de l'Hôlel-de- Ville, dont tantôt le commandant en chef de la garde nationale, tantôt la commission municipale, était l'organe auprès des masses. Le duc d'Orléans alla donc, le 31 juillet, îi l'Hôlel-de-Ville. Il y entendit un discours des dépu-
tés, il y reçut l'embrassement de M. de Lafayelte, il écouta, il parla, il promit. Dès lors M. le duc d'Orléans fut reconnu lieutenant général du royaume. Le lendemain 1" août, il signait des ordonnances, il convoquait les Chambres, il confirmait les ministres provisoires; le gouvernement avait repris la forme monarchique.
Il me semble vous voir déjà vous impatienter de ce que je vous conduis si avant dans le récit des événements sans vous parler du monarque dont on brisait le trône, et vous me dites sans doute avec reproche qu'il n'est pas permis d'abandonner ainsi les rois malheureux. Ce n'est pas avec vous, mon cher Monsieur, qu'on se laisserait tenter de celte faiblesse. Mais j'avais besoin de vous montrer un peu rassis ce Paris que vous aviez vu soulevé. Maintenant qu'il est heureux, joyeux, illuminé, qu'il sait à qui adresser ses acclamations, qu'il s'arme en garde national et veille tout entier à sa sûreté, nous pouvons le quitter un instant.
Pendant les tristes journées, Charles X était resté à Saint-Cloud. Vous savez trop ce que l'habitude des cours met de distance entre les événements les plus voisins et le regard des rois, pour ne pas comprendre qu'il put jusqu'à la lin ignorer le véritable état des choses. Cet état, d'ailleurs, marcha si vite, les progrès en furent si rapides, que bien des gens, placés plus près encore, intéressés de toute leur
espérance au succès de l'insurrection, ne s'aperçurent guère du chemin qu'elle avait fait que tout juste pour se trouver avec elle au moment de sa victoire. D'heure en heure, les exigences allaient croissant; d'un quartier à l'autre la volonté nationale avait une expression différente. On acceptait l'armistice sur la place Vendôme pendant qu'on égorgeait au Louvre. On criait encore Vive la Charte ! à vingt pas du lieu où l'on vociférait Plus de Bourbons! On peut dire avec vérité que, vainqueurs et vaincus, tous furent surpris, les uns de ce qu'ils avaient gagné, les autres de ce qu'ils perdaient.
Le jeudi matin, les ministres du roi, arrivés des Tuileries, lui apportèrent leur démission. Les ordonnances fatales furent aussitôt révoquées. Un ministère nouveau fut choisi : on y comptait deux hommes qui, en ce moment môme, prenaient place à l'Hôtel-de-Ville. Paris le sut à peine ; il était emporté bien au delà d'une telle concession et trop enivré pour y revenir. Le lendemain, le chef de ce ministère clandestin essaya de faire entendre à l'Hôtel-de-Yilledes paroles de conciliation : sa voix fut étouffée, on lui répondit qu'il était trop tard.
Dans la nuit du vendredi au samedi, le roi quitta Saint-Cloud, emmenant avec lui une partie de SCS troupes fidèles, et se dirigea sur Rambouillet. Là il semblelque les forces de sa vieillesse se refusèrent à un plus long espoir, et il ne songea plus
qu'à conserver la dignité du malheur. Le 1" août, il nomma aussi le duc d'Orléans lieutenant général du royaume, et peut-être faut-il remarquer qu'aucun acte de gouvernement signé par ce prince n'est antérieur à celte résolution, encore bien que, dès la veille, ce titre lui eut été reconnu à l'Hôtel-de- Ville. Le 2, le roi Charles X et son fils abdiquèrent l'un après l'autre leurs droits à la couronne de France, pour faire place à celui d'un enfant pur de toute intervention dans la lutte qui venait de se terminer. Le même jour, des commissaires envoyés par le gouvernement se rendirent à Rambouillet.
Nous étions au 3 août, au jour où les Chambres allaient s'assembler. Un assez grand nombre de pairs et de députés s'étaient rassemblés dès le matin au Palais-Bourbon, quelques-uns, vous devez le penser, assez étonnés de se trouver ensemble. Une espèce de cortège avait été improvisé pour le lieutenant général. Tout à coup une agitation singulière se répand par la ville. Des groupes bizarrement équipés pour la guerre marchent vers la place Louis XVI en proférant des cris de rage. Le tambour bat dans tous les quartiers, et pousse de nouvelles masses au lieu du rendez-vous. Bientôt les Champs-Elysées présentent, au milieu d'un nuage de poussière, le spectacle fantastique de plusieurs milliers d'hommes avec une étrange variété d'armes et de costumes, se ramassant en ban-
des irrégulières, les plus avisés montant dans l'intérieur et sur l'impériale des voitures dont ils avaient pu s'emparer, d'autres traînant des canons, la plus grande partie portant du pain et de la viande à la pointe de leurs baïonnettes, tous obéissant en sens divers à leurs innombrables chefs, et sachant seulement qu'ils allaient marcher sur Rambouillet. On parlait de menaces faites par Charles X, d'hostihtés commises par ses troupes, de violences exercées sur les négociateurs, et chacun de ces braves gens promettait, pour sa part, d'exterminer la garde royale. Il se trouva un général pour prendre le commandement de Varmée expéditionnaire^ qui finit par se mettre en route. Ce mouvement est resté la chose la plus mystérieuse de ce que nous avons vu. Voulait-on éloigner de Paris la portion la plus turbulente des vainqueurs au moment où le lieutenant général venait prendre séance de roi devant les deux Chambres, au risque de ce que pourrait devenir cette multitude engagée en pleine campagne avec des régiments ? Ou bien espérait-on obtenir de Charles X un départ plus prompt, en faisant parler à son cœur la crainte d'un carnage inutile ? C'est ce qu'en conscience je ne puis vous dire. Quoi qu'il en soit, le résultat fut plus heureux que le conseil n'avait été sage. L'armée populaire arrivant dans la nuit à Rambouillet, n'y trouva plus ni roi ni troupes. Elle revint le lendemain, harassée, hideuse do sueur, de poussière et de fatigue. Un ordre du jour fit complimenta son cou-
rage de la fuite précipitée du roi, pendant qu'une lettre des commissaires, destinée à des lecteurs plus polis, annonçait simplement que Charles X se déterminait à partir. Le 3 août, en effet, à onze heures du soir, le roi se mit en chemin pour Cherbourg avec une escorte de ses gardes, accompagné des trois commissaires. Il sembla dès lors que tout le monde fût soulagé, les uns d'une inquiétude, les autres d'une haine, d'autres peut-être d'un remords.
Cependant le lieutenant général du royaume venait d'ouvrir la session, et les Chambres avaient hâte de sanctionner la destruction, de constituer, d'organiser, de gouverner, car tout cela leur était laissé. Le prince alors avait la plus belle part; il donnait les places, et Dieu sait comme on se jetait sur ce butin qui, malheureusement, devait s'épuiser. La Chambre des pairs, à laquelle on songeait peu, se trouvait toute prête; celle des députés commença par se déclarer en permanence pour la vérification des pouvoirs; en moins de deux séances tout fut terminé, et vous pensez bien que la précipitation eut ses hasards. Le 5 août, la liste des candidats à la présidence était dressée, et un membre avait proposé l'accusation des anciens ministres. Cela fait, on se mit à l'ouvrage pressé, qui était tout uniment de rebâtir le gouvernement du pays. Ln député proposa des corrections à la Charte de 181 i, et, pour supplément, l'élection d'un roi;
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une commission fut nommée à l'effet de débrouiller cette besogne. Pendant que les députés faisaient une constitution, il s'en faisait dix autres au dehors; il pleuvait des lois fondamentales. Les Lycurgues des couloirs assiégeaient les Solons de l'enceinte : autre motif pour se dépêcher. Le soir du 6 août, un incident s'éleva sur la question de savoir si l'acte d'abdication de Charles X et de son fils serait consigné dans les archives de la Chambre. Cette question, devenue importante par l'opposition qu'elle souleva, fut résolue affirmativement. Ensuite on entendit le rapport sur l'œuvre proposée le matin, et ce ne fut pas sans peine qu'on se résolut à prendre une nuit pour la méditer.
Le lendemain, 7 août, on se mit à la Charte de bonne heure, plus tôt qu'on ne l'avait annoncé, pour dépister les législateurs auxiliaires, et l'on n'alla diner qu'après avoir déclaré le trône vacant, fondé une nouvelle royauté, retranché de l'Etat la reUgion, proscrit à jamais la censure, réduit le pouvoir royal à la stricte exécution des lois, supprimé d'un seul Irait quatre-vingt-treize pairs, menacé d'une révision l'institution môme de la pairie, changé les conditions d'éligibilité, donné aux deux Chambres l'initiative des propositions, maintenu la magistrature, et promis une douzaine de lois organiques. Quand tout cela fut voté, avant cinq heures, par deux cent cinquante-deux membres présents, la'Chambre tout entière s'achemina, quatre
par quatre et à pied, vers le Palais-Royal. Il paraît qu'il avait été préparé pour la Chambre des pairs une copie de ce travail. Le soir même elle délibéra en deux heures sur cet acte dont elle approuva toutes les dispositions à la majorité de quatre-vingtneuf votes sur cent quatorze; mais la voix de M. de Chateaubriand eut le temps de se faire entendre.
Hier enfin, 9 août, le duc d'Orléans s'est rendu au milieu des députés et des pairs, dont il s'est fait lire la déclaration et l'adhésion ; puis il a déclaré en accepter sans restriction les clauses et le titre de roi des Français qu'elles lui confèrent. Il a juré d'observer ces conditions, et s'est assis sur un trône. Louis-Philippe I" règne depuis hier. Aujourd'hui, la Chambre des pairs lui prête serment de fidélité ; demain ce sera le tour de la Chambre des députés, qui a eu l'inadvertance d'oubUer cette formalité sur son ordre du jour. Je reçois en ce moment un exemplaire de la nouvelle constitution : je vous l'envoie sous ce pli, ne le perdez pas.
Adieu, mon cher Monsieur; je vous ai raconté trop de choses, et ces choses parlent trop haut pour que je veuille y joindre des réflexions. Sur le passé, ce serait inutile ; sur l'avenir, ce serait une affectation d'originalité; car je vous assure qu'ici bien peu de gens y songent. Toute la ville est dans l'enchantement de son roi élu, de son roi garcle natio-
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nal, père de famille et homme de ménage, de son roi-citoyen enfin : c'est un mot qu'on a trouvé. Paris n'avait jamais eu un pareil enthousiasme depuis l'avénemenl de Charles X.
A. Bazin.
P. S. En relisant ma lettre, je m'aperçois que je ne vous ai pas dit un seul mot de ce qui s'est passé dans les provinces. Voilà bien d'un Parisien! Maintenant que j'y songe, je trouve que cet oubli était encore de la vérité historique ; le fait est que, notre révolution achevée, nous l'avons expédiée dans les départements par la diligence ; ils n'ont eu besoin que de nous en accuser réception.