LETTRE ÉCRITE PAR UN TÉMOIN
Lorsque Charles X eut pris avec sa suite le chemin de l'exil et gagné Cherbourg à petites journées, il y trouva le commandant Dumont d'Urville qui avait été chargé de noliser en toute hâte deux paquebots américains et de les apprêter pour le transport de la royauté déchue. L'embarquement et la traversée s"e(iectuèrent en bon ordre et l'on appareilla pour l'île de Wighl, ou l'on arriva le il août.
Le tableau frappant de cette arrivée, les impressions qu'elle fit naître chez nos voisins, se trouvent fidèlement tracés dans une lettre qui fut écrite alors au journal anglais de l'île de Wight, et dont voici la traduction :
Après une longue résidence à Londres j'avais résolu de passer quelques semaines dans l'île de Wight, dont les fraîches solitudes rehaussent encore et font valoir par le contraste l'attrait pittoresque et la grandeur magique des aspects de l'Océan. A peine étaisje arrivé, nous reçûmes la nouvelle de cette surprenante révolution qui venait de s'accomplir en France. Ce matin le malheureux Charles X débarqua avec sa famille à Spithead. Pendant que je trace ces lignes, le paquebot américain Great-Britain est en rade sous ma fenêtre, et je puis distinguer, de l'endroit même où je suis, les exilés royaux, qui se promènent sur le pont du navire. A peu de distance se trouve le Cliarles-Carrol, qui porte la suite de Charles X ; sur tous les mâts et sur la poupe de ces bâtiments, le pavillon étoile des Etats-Unis, le drapeau républicain de Washington, flotte au gré des vents. La corvette française la Seine, avec son drapeau et son pavillon tricolores, a jeté l'ancre assez près des deux vaisseaux, dont elle peut observer tous les mouvements. Il est facile déjuger que son escorte a été moins honorifique que vigilante, et que, sentinelle jalouse, elle a pour objet non-seulement d'accompagner la fuite du monarque déchu, mais de la surveiller et de prévenir, s'il est nécessaire, son débarquement sur les côtes de la patrie dont des fautes politiques l'ont chassé. Plus près encore du Great-Brilain sont deux petits navires français armés de canons et de coulcvrines : les couleurs nationales de la France les décorent.
Un de ces vaisseaux portait naguère le nom de Duchesse-de-Bemj : c'était lui qui servait ordinairement aux promenades de la princesse, quand, au milieu d'une prospérité dont le terme devait être si prochain, elle visitait Dieppe, où elle versait l'argent à pleines mains et répandait la joie autour d'elle. Maintenant c'est pour elle et sa famille un ennemi chargé d'épier ses démarches, un gardien dont la surveillance doit éloigner à jamais elle et son fils du pays qu'elle a parcouru au milieu des hommages universels, où elle a dirigé tant de fêtes, et dont son enfant devait être roi.
Ainsi le hasard soumet à mon observation personnelle une partie de ce grand événement qui change la face de l'Europe , le dénoûment de ce drame dont les résultats sont impossibles à prévoir. C'est un triste spectacle, en dépit de tous les raisonnements, que ces débris d'une royauté d'hier; et, quelles que soient ses fautes, je plaindrais l'homme qui les contemplerait sans un sentiment de pitié.
Un grand nombre de gens à la mode et de membres de la première noblesse d'Angleterre s'étaient réunis dans l'île de Wight pour assister à la joute sur l'eau ou regalta (1) de Cowes. On remarquait dans ce nombre le marquis d'Anglesea, lord Grantliam, le duc de Norfolk, et la plupart des membres
(1) A riruitalion de la regalla de Venise. On dit aujourd'hui régate.
du Roijal Yaclit-Club (\). Une foule d'embarcations élégantes sillonnent l'onde azurée, qu'une brise légère soulève ; elles sont dirigées par les jouteurs, membres du club en question , vêtus de jaquettes bleues et la tête couverte de chapeaux blancs, avec une ganse rouge. Le soleil d'été, tempéré par le souffle des vents maritimes, anime toute la scène d'un éclat sans égal ; c'est à la fois le cadre splendide d'un événement historique de la plus haute importance et le paysage pittoresque d'une fête originale : double panorama mobile qui charme la vue, et qui offre à l'observateur un intérêt vif; la joie universelle, l'allégresse de la nature , les ondulations brillantes des flammes tricolores, les cris des matelots, l'éclat de ces poupes argentées, dorées, chatoyantes, qui se croisent dans tous les sens, contrastent avec l'immobilité mélancolique et silencieuse des deux vaisseaux américains. Par un hasard singulier, leurs agrès se dessinent sur un fond de sombres nuages accumulés sur ce point de l'horizon, tandis que le reste du ciel étincelle de lumière.
Quel spectacle, quand on pense que la partie la plus frappante de ce panorama est le résultat imprévu d'une convulsion politique amenée par l'incurable fatuité (2) de deux hommes, et leur igno-
(1) Club institué pour aviser aux préparatifs et subvenir aux frais de ces joutes sur reau.
(2) Infalualion, fatuilas, dans le sens latin; vide de l'esprit, nullité de l'intelligence.
rance imbécile du temps où ils vivent ! Il n'a donc fallu, pour renverser en un jour le trône que huit siècles n'avaient pu détruire, il n'a fallu que l'entêtement et le faux calcul de ces deux hommes. Trois générations de rois, le père, le fils et le petitfils, chassés et comme balayés [swept awaij) du sol natal, dépouillés de leur pompe royale, redevenus non citoyens de leur patrie, mais exilés et sans patrie, passent tout à coup des magnifiques et opulentes retraites de Saint-Cloud et des Tuileries sur le pont d'un vaisseau républicain. Ils ne savent encore où ils trouveront asile et ce qu'ils deviendront. Et tout cela n'est pas la conséquence d'une série de campagnes, ni de ces longues guerres dont l'importance consacre pour ainsi dire la destinée des vaincus, et jette de l'éclat sur leur défaite. Non : c'est ici l'ouvrage d'hier. Le soleil se leva sur un roi presque absolu ; le soleil qui se couche le voit sans couronne et n'éclaire qu'un trône vide. Quelque profondeur de réflexion pourrait sonder l'abîme que nous cache un tel événement, si plein de résultats pour la France, si menaçant pour l'Europe.
Yoici vingt-huit ans (et ce fait n'est pas dépourvu d'intérêt, même au milieu de tout ce qui altère et partage notre attention ), voici vingt-huit ans que le drapeau tricolore ne s'est pas montré dans les eaux de la Méditerranée. L'apparition d'un tel symbole dans une mer que les Anglais regardent comme à eux parle si haut el atteste de si grands change-
ments qu'à peine pouvons-nous en détacher nos regards. Nos matelots le contemplent d'un œil jaloux : ce ne sont pas les événements survenus en France qu'ils réprouvent et qu'ils critiquent, c'est la prépondérance de la France, c'est le souvenir de Bonaparte et de ses victoires cpii réveille en eux le sentiment de cette hostilité si longtemps soutenue entre les deux contrées. A Portsmouth et à Cowes, le pavillon tricolore n'est point populaire. On sait que les habitants des côtes se sont toujours fait remarquer par l'ardeur de leur haine contre leurs voisins , séparés d'eux par un bras de mer. Les femmes surtout, plus vives et plus étourdies dans leurs sentiments, témoignent leur crainte à la vue de ce pavillon redoutable. J'ai entendu plusieurs dames se plaindre de ce que , par une affectation cruelle, en multipliait autour des exilés, et sous leurs yeux, les signes de leur déchéance, les cocardes aux trois couleurs, devenus une insulte à leur malheur.
Ce n'est pas que la famille royale ait pu s'apercevoir d'un mouvement bien vif ou bien ardent pour ou contre sa cause. On sympathisait avec leur infortune, on se taisait autour d'elle. Point de foule empressée qui raccueillit par des vivat, ou dont la curiosité fatigante vînt l'assaillir. Presque tous les hommes de distinction [(jentlemen) saluaient la famille en passant. Cette marque de politesse envers un roi détrôné a quelque chose de noble qui touche
l'âme. La duchesse d'Angouleme , la duchesse de lîerry et ses enfants se confièrent sans réserve à rhospitalité des habitants de Cowes , qui répondirent à cet appel par tous les indices de bienveillance et toutes les preuves de respect possibles. Le jeune duc de Bordeaux rendait aux passants leur salut, et défaisait son chapeau en traversant les rues ; sa tante saluait, mais avec froideur ; la duchesse de Berry avait les yeux remplis de larmes.
L'a'uteur immédiat de leur infortune, Charles X, restait à bord du vaisseau pendant que sa famille visitait l'île. On a beaucoup parlé de la prétendue indifférence, et même de la gaieté avec lesquelles la famille royale a subi, dit-on, son exil ; sans doute, lorsqu'elle se croyait observée, elle essayait de tromper, par un extérieur calme et dégagé, les regards de ceux qui se trouvaient sur son passage. Mais, en les examinant plus attentivement, il était aisé de découvrir, sur les traits de tous les membres qui la composent , les traces d'un désespoir amer. Il y a environ six ans que je vis pour la première fois à Paris la duchesse d'Angouleme et la duchesse de Berry : elles assistaient au Te Deum solennel célébré à Notre-Dame pour rendre grâce à Dieu de la destruction des Cortès d'Espagne, c'est-à-dire d'un des actes les plus funestes et les plus atroces dont nos annales européennes gardent le souvenir. Je comparai dans ma pensée Téchitant costume de cour qui les parait alors, les diamants qui brillaient sur
leur COU et sur leurs épaules, avec la robe de mérinos brun et le chapeau de paille qu'elles portaient dans leur exil. Mais le contraste était bien plus grand encore entre la joie et l'orgueil dont leur physionomie s'animait autrefois sous les voûtes de la cathédrale parisienne, et ce triste sourire qu'elles se contraignaient à simuler au milieu des rues de Co^ves ; leurs sourcils mélancoliquement baissés, leur front ridé, leurs lèvres tremblantes démentaient la violence qu'elles se faisaient.
J'eus occasion d'ob&erver les restes de la famille des Bourbons dans un moment où elle croyait échapper à tous les regards. Le château de Carisbrooke est, comme on sait, «ne des curiosités les plus célèbres de rile de Wight, un des lions (1) de l'endroit, comme disent nos fashionables. J'allai visiter cette magnifique ruine des temps passés, séjour de Charles I", et prison de sa famille, après la mort sanglante de ce monarque. On montre encore la fenêtre par laquelle il tenta de s'échapper, aidé de son fidèle serviteur lienry Firebrace. Ce fut dans une des chambres de ce château que sa fille mourut en 1650. Nous entrâmes par une belle porte gothique, couverte de mousse, sculptée à la fois par le ciseau de l'ancien artiste normand et par le cours des âges. Dans la cour intérieure, nous aper-
(1) Oa sait que, dans le jargon de la sociéià anglaise, a Huit csi une chose à voir, une curiosité. Lord Byron, dans son temps, était» lion, etc.
çûmes tout à coup les deux princesses et leurs enfants.
Elles étaient appuyées sur une palissade de bois vermoulu, qui servait de clôture à un petit potager qu'on avait pratiqué dans la cour. La duchesse d'Augoulême, un livre à la main, semblait absorbée dans une triste méditation ; ce livre était le Guide de l'île de Wight. Sans doute il lui apprenait comment Charles d'Angleterre, chassé de son trône et détenu prisonnier dans ce château, lui imposa, il y a plus d'un siècle, la consécration du malheur. Comment de tels souvenirs n'eussent-ils pas renouvelé les chagrins de la famille ?
La duchesse d' Angouléme, loin de montrer la fière résignation qu'on lui attribue, paraissait accablée ; ses yeux étaient rouges et comme égarés. La duchesse de Berry tenait pressée entre ses deux mains la main de son fils ; elle jetait sur lui de temps en temps le plus triste regard. Le duc de Bordeaux pleurait ; il aura bientôt dix ans ; sa figure est peu remarquable, mais douce ; ses yeux, à fleur de tête, manquent de vivacité, mais non d'intelligence: quant à sa sœur, qui a un an de plus que lui, elle était, sans contredit, la plus vive et la plus gaie de ces quatre personnes. Elle interrompait la lecture de sa tante et la rêverie de sa mère par des questions fréquentes adressées d'un ton léger et d'une voix aiguë ; cette vivacité enfantine n'avait rien de com-
mun avec les souvenirs du lieu et les événements qui y conduisaient la famille.
Je les revis encore une fois, à la messe, dans l'église de Cowes. Le service divin y fut célébré sans aucune pompe ; on ne présenta pas l'encens au duc de Bordeaux, devant lequel on plaça sur la grille qui entoure le chœur, un tapis de soie orné de l'écusson royal, seul indice du rang que sa famille lui attribue. A sa gauche était sa mère , à sa droite sa sœur, et plus loin la duchesse d'Angoulême. Leur dévotion semblait profonde.
Charles X ne mit pas pied à terre. Le duc d'Angoulême visita l'île à pied ; personne ne fit attention à lui. Nous vîmes Charles X se promener sur le pont du Great-Britain ^ enveloppé d'une redingote bleue, assez mal faite, portant des bottes et un vieux chapeau rond. Il prenait beaucoup de tabac ; à le voir, on n'aurait pas cru que sa soixante-douzième année était accomplie ; il a l'air plus jeune que son fils. Ses gestes annoncent de l'énergie, de la résolution et môme de la violence. On dit que les personnes attachées à son service intérieur ont beaucoup d'aff"ection pour lui. Quant à sa dévotion, elle est assez connue, et l'on assure qu'elle est aussi sincère qu'elle est fervente.
Les personnes de la suite de Charles X nous instruisirent de deux faits importants : le premier, c'est
que le conseil des ministres n'a pris aucune part aux fameuses ordonnances du 25 juillet, ordonnances préparées, méditées, résolues, promulguées par le roi et le prince de Polignac , seuls auteurs de cet acte atroce ; le second, c'est que ni l'un ni l'autre ne s'attendaient à une résistance sérieuse. Ils croyaient que l'on se contenterait de se plaindre, et que la populace de Paris essayerait à peine quelques légers mouvements, faciles à dissiper. La prise d'Alger les enhardissait ; ils ne se doutaient pas que l'armée pût jamais ou les abandonner ou les servir avec mollesse. Ils comptaient sur le retour de Bourmont ; et j'ai entendu répéter aux mêmes personnes dont je viens de parler que, si l'armée victorieuse se fût trouvée à Paris vers le milieu de juillet, la révolte n'aurait pas eu lieu , ou du moins n'aurait pas été couronnée de succès.
Si nous échappons à ce mélancolique prestige dont s'entoure une grandeur si rapidement détruite, et que nous cherchions à apprécier dans ses causes et dans ses effets cette révolution, dont la rapidité lient de la féerie, nous éprouverons plus d'une difficulté. Chaque jour, chaque heure, chaque moment change Taspect des choses. Tantôt le calme semble renaître ; tantôt les éléments de l'orage reparaissent à la surface des affaires publiques et paraissent prophétiser le renouvellement de ces troubles, qui ont tout ébranlé, d'un bout de l'Europe à l'autre. Au milieu
LA RÉVOLUTION DE JUTLLET i830. 30
de cette variation perpétuelle et de cette oscillation pénible, essayons de fixer quelques points qui nous serviront de base et d'appui, et qui nous dirigeront au moins dans une appréciation néoessairement si incomplète.
Depuis la Restauration , le gouvernement de la France se trouvait dans une position très-délicate et très-périlleuse, entre le despotisme de l'ancien régime et le libéralisme toujours croissant de l'époque et de la nation. Fallait-il essayer la résurrection des anciens abus ou faire des concessions à l'esprit du temps ? Ce problème ne cessait point de se présenter. Une armée ennemie venait d'occuper le sol français ; on passait subitement des habitudes de la guerre à celles de la paix, du despotisme guerrier au règne de laCliarte. Tout ôlait danger et contraste. Louis XVIII, roi plus astucieux (an astute King) que sage, savait esquiver tous les partis, et se prémunir contre eux, en leur témoignant tour à tour une faveur qu'il leur enlevait ensuite. Il avait pour aide, dans cette manœuvre, un des plus habiles gens de son royaume. De son vivant, les germes de liberté contenus dans la Charte se développèrent avec une lenteur silencieuse ; mais le progrès, tout mystérieux qu'il fût, n'en était pas moins réel. La conspiration de Berton et de ses associés révéla sa marche ; mais on étouffa cet effort. Louis XVIII mourut sans que les institutions créées par lui fussent parvenues à ce degré de maturité qui, plus fard, devait exiger
des changements dans leur propre sein, ou meltre le trône en péril.
Charles X commença son règne par la suppression de la censure; il ne tarda pas à révoquer cette ordonnance, et ce double acte fut une double faute. La presse, le Briarée des temps modernes, tour à tour protégée et attaquée, n'en devint que plus formidable. On avait rejeté les impraticables utopies des théoriciens de la Révolution. Des hommes de talent, s'attachant à la Charte, comme au pilier monumental sur lequel repose toute l'espérance de leur pays, la protégèrent avec une constance et une énergie invincibles. Ils ne cessèrent pas d'indiquer les améhorations et les institutions nouvelles que la patrie réclamait, et qui devenaient nécessaires pour étayer les branches vigoureuses dont l'arbre nouveau de la liberté s'environnait de toutes parts. Les gouvernants méconnurent leur position et la nécessité de rétablir l'harmonie entre la situation morale de la France et l'administration chargée de la régir. Enfin, le ministère Martignac ouvrit les yeux sur l'urgence des événements et de son célèbre manifeste, proposa la formation des municipalités, seul moyen d'employer, sans danger pour la couronne, cette ardeur si juste et si louable, cette inquiétude de liberté qui bouillonnait dans toutes les parties do la monarchie française. Ce manifeste, lorsqu'il parvint en Angleterre, y sembla le précurseur d'une révolution. Il attestait la con-
naissance la plus intime de l'état des opinions en France. Il était évident que la crise approchait, et qu'il était urgent de se décider, ou à révoquer toutes les concessions déjà faites en faveur de la liberté, ou à faire le sacrifice d'une partie de la prérogative royale. On résolut de tenter le premier essai, et de remettre en vigueur, dans toute son étendue, la doctrine du pouvoir absolu. Les propositions du ministère Martignac furent rejetées, le prince de Polignac entra au conseil, le gant fut jeté au peuple. Depuis cette époque, on put regarder les ordonnances du 25 juillet comme rédigées et proclamées. Contre cet effort de despotisme, rendu évident avant son explosion, on vit se former dans toute la France une confédération à laquelle la publicité de la presse servait de lien; conspiration tramée, non dans l'ombre des caveaux et loin de tous les yeux, mais à la lumière du jour, à la face du ciel. On se servit avec une ardeur infatigable de tous les instruments de résistance offerts par la Charte, et la Charte en présentait plus d'un. Du côté du peuple se trouvaient la loi et la raison, deux, armes puissantes. Il défendait sa propriété, son bien acquis. L'énergie la plus terrible, dirigée par une tête forte, eût à peine réussi à le dompter.
Pour y parvenir, on employa deux mesures : la dissolution de la Chambre qui avait voté l'adresse contre le ministère Polignac et la promulgation des ordonnances du 25 juiliot. La France fut deux fois
victorieuse, et resta deux fois maîtresse du champ de bataille : elle battit le ministère dans les élections, et, par une résistance physique et un combat de trois jours, elle expulsa du trône la branche aînée des Bourbons.
Le plus curieux de tous les documents de notre époque, si féconde en monuments historiques, est, sans aucun doute, le rapport au roi qui précède les ordonnances. C'est la charte du despotisme. On y trouve exposés et analysés les plus efficaces moyens pour affermir les ressorts du gouvernement monarchique, en diffamant d'abord la liberté, pour étouffer ensuite sa voix.
Là, plus de trente millions d'hommes sont considérés comme la propriété héréditaire d'une famille. La religion y est invoquée au secours de la politique ; et la plus ingénieuse combinaison d'entraves et de chaînes ne tend que vers un seul but, vers l'étouffement de la pensée humaine, de l'énergie morale et de la civilisation. Ce n'est pas seulement le manifeste de Charles X, mais celui du despotisme à l'agonie; document vraiment atroce(most alrocious document), suivi de quatre ordonnances également foudroyantes, qui détruisaient de fond en comble tout Lédifice de la Charte et toute la liberté du pays.
Jamais, dans l'histoire d'aucune nation, autant d'audace écrite ne menaça les destinées d'un peu-
pie. Si le forfait était de l'oser, la sottise était de l'imprimer d'avance. On a vu plus d'un despote briser les lois à coups de canon ; souvent les rois ont, par leur audace, imposé silence à tous ceux que leur pouvoir écrasait; mais proclamer la violence sans avoir les moyens de la soutenir, c'était le comble de l'absurdité. Quand les ordonnances furent publiées, il n'y avait pas à Paris sept mille hommes de toute arme. Excusera-t-on le coup d'Etat en disant que l'approche d'une révolution que Cliarles X avait prévue, et qui était sur le point d'éclater, fut la cause d'une telle mesure, et qu'il voulut frapper le premier coup? Dans ce cas, pourquoi'le frapper à l'étourdie, et sans être préparé à la résistance? Qui n'aurait cru, à la lecture des ordonnances, que l'Autriche et la Prusse étaient d'accord avec Charles X, que Bourmont marchait sur Paris avec son armée, que tous les moyens d'oppression étaient organisés de longue main ? Rien de tel. On n'y avait pas même pensé. Toute l'alfaire fut conçue par la plus complète ignorance, (ramée par l'imbécillité la pins consommée, abandonnée enfin avec la lâcheté la plus digne de mépris.
Quant aux mesures prises par le peuple, quant à son héroïsme, à sa prudence, à sa modération après la victoire, il est impossible d'en parler avec trop d'honneur. On dirait que la France, heureuse de trouver l'occasion d'elVaccr les souillures de sa
première révolution, s'en est emparée avec ardeur pour reconquérir tous ses droits à l'admiration de la race humaine. Si jamais on rappelle aux Français les actes des Marat et des Robespierre, ils n'auront qu'à en appeler à leurs trois jours, au chevaleresque dévouement de leur Ecole polytechnique, au courage civil des Laffitte et des Périer, à l'organisation magique de la garde nationale, au respect de la propriété privée, respect si admirable au sein de l'anarchie; ils n'ont qu'à rappeler surtout le grand acte qui servit de conclusion à ces rapides scènes, cet acte de généreuse et noble pitié qui protégea, môme contre l'insulte, le roi conspirateur qui venait d'attenter aux libertés populaires. On a vu, chose inouïe, ce grand coupable et sa famille reconduits comme par la main jusqu'aux limites de leur ancien royaume, au milieu d'un peuple ému et indigné; on les a vus stipuler paisiblement les sommes d'argent que leur existence réclamait, et partir, sans avoir à se plaindre d'un seul outrage, pour les rivages de leur choix.
Nos journaux, et le Times entre autres, sont loin d'avoir imité cette délicate générosité envers un malheur si grand, quoique mérité. Qu'ils apprennent à ne point déverser l'injure et la haine sur des exilés, qu'ils l'apprennent de ces hommes qui, à peine délivrés d'une tyrannie insupportable, ont épargné avec une magnanimité sans exemple l'auteur de ces désastres. Puisque ces offenseurs [par-
doned o/fenders) auxquels leur patrie a pardonné sont venus se réfugier à l'ombre hospitalière du vieux chêne anglais, infâme soit la bouche qui ose lancer contre eux une lâche invective. Prenons l'exemple de ces soldats qui, en reconduisant l'ancien monarque, cachaient dans leur sein, sous leur uniforme, la cocarde tricolore qui leur était si chère, et qui eût blessé ses regards.
Quels sont aujourd'hui les desseins et les espérances de Charles'X? C'est ce que nous ne pouvons ni conjecturer, ni deviner, de la manière même la plus vague. Il compte, dit-on, sur l'appui de l'Autriche ; il espère que le cabinet de Vienne reconnaîtra le duc de Bordeaux pour roi de France sous le nom de Henri Y. Sans doute l'Autriche ne verra pas sans un mécontentement extrême le changement qui vient d'avoir lieu. De trois choses l'une : ou elle essayera de détruire le nouvel ordre de choses, ou elle établira un cordon sanitaire destiné à protéger les peuples de ses domaines contre le contagieux et brillant exemple que la France vient de leur donner, ou, ce qui n'est point probable, elle cédera au torrent et adoptera elle-même l'esprit du siècle. Les Hongrois seront sans doute parmi les sujets de l'empire ceux qui les premiers essayeront de changer en une liberté véritable ce fantôme de constitution représentative qu'on leur a concédé. La partie autrichienne de l'Italie, avec ses vieux souvenirs de gloire et d'indépendance, ne tardera
pas à les suivre. Metternicb, ainsi entouré d'obstacles et de périls, no soulèvera point la bannière monarcbiquo contre la France conslilutionnelle, à moins de se voir soutenu par la Prusse et surtout par la Russie. Mais l'empereur Nicolas n'en a-t-il pas assez lui-môme des soins qu'exige le vaste et informe empire qu'il commando? Seul, il ne pourrait rien contre les troupes françaises si énergiques, si bien disciplinées, et brûlant de renouveler les jours d'Austerlitz, de Marengo et du Borystbène, Le seul danger qui menace la France à l'extérieur est donc cette alliance pro-monarcbique {pro-monarchical alliance) entre la Prusse, l'Autriche et la Russie.
Quant à l'Espagne, on peut avancer que l'influence de la révolution récente sur ses destinées est inévitable et toute prévue. Du moment où le Irône de Charles X est resté vacant, celui de Ferdinand MI a tremblé sur ses bases ; il n'avait qu'un seul appui, c'était la France, dont la prépondérance et les secours pécuniers l'ont seuls soutenu. Avant le 25 juillet, une conspiration aussi secrèlo qu'étendue avait préparé la résurrection des Corlès en Espagne. S'il faut en croire des rapports auxquels nous avons toute raison do nous fier, l'exemple de la France sera suivi en Espagne, où l'on pense à fonder un système d'ordre embrassant tous les intérêts légitimes, y compris ceux de la religion, de la noblesse et des communes. On assure que l'erreur
de n'instituer qu'une seule assemblée délibérante, armée du pouvoir exécutif, sera enfin corrigée. Espérons que le mouvement qui accomplira ce grand acte portera le même caractère de générosité qui a distingué le mouvement de la France. Puisse-t-on imiter son exemple, et reconduire paisiblement le monarque espagnol et sa perfide tamilie jusqu'aux confins du territoire! Puisse-t-on ne souiller d'aucune vengeance juridique la gloire des libérateurs de la Péninsule ! En disant la Péninsule, nous comprenons dans ce terme le Portugal et l'Espagne, car l'expulsion de don Miguel suivra naturellement celle de son ami don Ferdinand.
Il est facile de prévoir qu'en Angleterre aussi d'importants résultats suivront le triomphe de la liberté en France. Déjà les disciples de Thomas Payne, qui avaient longtemps disparu, recommencent à lever la tête. L'esprit de jacobinisme ne prendra jamais racine en Angletene, mais on exigera du ministère de lord Wellington des réformes importantes : on demandera l'abolition complète do la traite des nègres ; on voudra que toutes les villes d'Angleterre soient convenablement représentées au Parlement.
On entend répéter de toutes parts cette question j la France, si des ennemis extérieurs ne l'assaillaient pas, reirouvera-t-elle bientôt le calme et la stabilité ? C'est un problème que ses plus grands admi-
râleurs ne pourraient point résoudre aujourd'hui. Qu'il y ait en France un parti républicain, c'est ce que personne ne niera. On sait aussi que Louis- Philippe, roi des Français, n'a été porté au trône par aucun parti. Qu'on ait voulu frayer la route au duc de Bordeaux par la nomination du nouveau roi, ou que le parti républicain regarde le monarque actuel comme son lieutenant et le précurseur d'un ordre de choses démocratique, ce sont deux assertions contradictoires qui manquent de toute probabilité, et que nous ne répétons que pour donner une idée de l'état actuel des esprits en France. Homme de sens et doué de lumières, Louis-Philippe, sans être l'idole d'aucun parti, peut trouver moyen de les concilier et de les satisfaire.
Quelques personnes craignent en Angleterre que la garde nationale organisée dans toute la France ne se transforme en une espèce de garde prétorienne. On sait combien cette institution a contribué à la décadence de Rome ancienne; on blâme aussi l'élimination des soixante-douze pairs, et le rang inférieur ou plutôt la nullité complète à laquelle la Chambre des pairs s'est trouvée réduite. Les deux Chambres devraient marcher pari passu, et rien ne serait plus fatal que de voir un esprit de monopole s'emparer de la Chambre basse; il y aurait là un germe de troubles semé entre les deux Chambres, et qui, ajouté à tant d'autres semences de division, ne pourrait manquer d'amener de
fâcheux résultats. En somme, les nouvelles destinées de la France et de son gouvernement sont incertaines et couvertes de nuages; les relations étrangères ne sont pas encore fixées. Un parti, faible il est vrai, s'attache à la famille exilée ; celui du duc de Bordeaux semble plus important. Beaucoup de personnes désirent une république fédérale avec un président. On n'a point d'enthousiasme pour le nouvel ordre do choses, et l'armée est impatiente de victoires. Amis comme nous le sommes des libertés de la France, nous prendrons la liberté de recommander à nos braves voisins des concessions mutuelles et une union incorruptible. Ils ont entre leurs mains la destinée du continent européen; lo bonheur de plusieurs générations encore à naître dépend de leur fermeté et de leur prudence à conserver la précieuse conquête qu'ils viennent de faire. Qu'une guerre d'opinion doive éclater, que le Sud et le Nord doivent s'entre-choquerunjour, c'est ce que Canning avait prévu, et ce dont il est impossible de douter. La nécessité des temps et le défaut de préparation détourneiont un jour ce fléau, mais rien ne pourra le conjurer. Si les Français ne cherchent pas à provoquer celte guerre, s'ils n'essayent pas de propager leurs doctrines politiques, s'ils se l'enferment dans 'eurs limites naturelles, toute la sympatlii'3 de l'Angleterre leur appai tient, et peut-être les deux pays uniront-ils leurs armes et leurs ressources.
oO I.A nÉVOLUTIOX DE JUILLET 1830.
jMais supposez au contraire que d'extravagantes prédications l'emportent sur la modération et la sagesse qui ont distingué la dernière révolution; supposez qu'ils se combattent entre eux et s'enlrcdécliirent pour se disputer des places et de sordides émoluments; que par vanité et par ambition ils plongent leur pays dans des hostilités inutiles contre les puissances étrangères, alors la France restera isolée, livrée à sa propre fureur, et exposée à tous les maux. Jusqu'à présent nous ne pouvons que nous réjouir de son succès; et à l'exception de quelques mesures, nous approuvons toutes ses démarches. Puisse-t-elle continuer connno elle a commencé! et puisse l'histoire placer la révolution de 1830 à côté de noire glorieuse révolulion de 1688 !