XXXII. — A MADAME C. B
Paris, 12 février 184-2.
Vous ne vous êtes pas trompée : un procès contre le Naiiotial, où le nouveau procureur général Hébert portait pour la première fois la parole, a été suivi d'acquittement, le 23 novembre 18il, ainsi que cela était arrivé dans une autre affaire contre le môme journal, le 22 octobre, oii la prévention avait été soutenue par l'avocat général Nouguier. C'est ainsi qu'a été Unie cette année judiciaire 1840-1841, où j'avais gagné à moi seul cinq procès de presse. Comme il était avéré par là qu'il n'avait pas suffi de changer l'organe du ministère public pour empêcher tout acquittement, on a eu recours à un moyen plus décisif. Les jurés qui siègent chaque quinzaine aux assises, sont, d'après notre législation, tirés au sort sur une liste do
quinze cents noms, dressée à la fin de chaque année par les préfets. Jusqu'à présent, notre préfet, M. de Rambuteau, qui ne s'occupe que de bâtisses et de bals, n'avait nullement songé à cette partie si importante de ses fonctions. Il s'en était remis à un certain M. Regley, qui était le véritable autocrate en cette matière. Or, M. Regley, non-seulement y mettait lui-même de la négligence, mais trahissait à dessein le gouvernement, remplissant la liste d'une multitude d'individus sans consistance, livrés par la peur ou par la mollesse à l'action des journaux démocratiques, ou même personnellement hostiles par parti pris. Nous en avions tellement acquis la conviction, l'ancien procureur général Franck-Carré et moi, que nous n'avions pas cessé, surtout dans ces derniers temps, de réclamer ou le remplacement de cet homme, ou une surveillance exercée sur lui de manière à paralyser son mauvais vouloir. Jamais, nous qu'on a voulu depuis injustement rendre responsables de ses fautes, nous n'avions pu obtenir ni l'une ni l'autre de ces choses ; la protection aveugle et trèsvive du préfet pour son factotum, avait toujours prévalu. C'est à cette révocation que, pour rendre la chance meilleure au nouveau ministère public inauguré en octobre, ou s'est enfin décidé. Nonseulement le grand maître des jurys jusqu'en 1840 et 1841, a été destitué, mais on a changé tous les
employés de son bureau, pour n'y placer que des hommes sûrs. Sous des auspices si différents, rien n'a été si facile que d'élaborer et d'enfanter une série de quinze cents noms où ne figurent que les personnes les mieux posées par leurs fonctions ou par leur fortune, et les plus chaudement dévouées à l'ordre et an gouvernement. Avec de tels jurés, la condamnation est devenue infaillible. Et, en effet, le contraste n'a pas tardé à se manifester; car, aussitôt après ces acquittements réitérés qui avaient terminé 1841, janvier 1842 a commencé par deux condamnations, contre le Charivari et contre la Mode, frappant, outre les gérants, les imprimeurs de ces journaux. Comme bon citoyen et conservateur déterminé, j'applaudis à ces résultats, et je n'entends jeter aucun blâme sur les moyens légaux employés pour y parvenir, sauf peut-être qu'on n'a pas assez ménagé la transition, et qu'à force d'exclure, de trier, de reviser, d'épurer, on est arrivé à une liste par trop excellente, à un choix sur choix par trop évident ; mais je dis seulement qu'il n'y aura pas de quoi se vanter pour les orateurs qui s'adresseront à des jurés de cette trempe, et qui en obtiendront des condanmations décidées d'avance. L'éloquence devant eux sera aussi superflue qu'elle était impuissante devant des jurés décidés d'avance à dire non. Le ministère public soia du luxe, romine il l'est devant la Cour
des pairs, Et c'est bien ici que s'applique le fameux vers de notre Corneille : A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
Oui certes, la vie de conseiller répond à mon attente; je dis plus, elle la dépasse. Outre qu'elle m'affranchit de ces agitations politiques et de ces responsabilités capricieuses imposées au rôle d'avocat général, il me prend envie, pour vous en faire mieux comprendre le charme, de vous esquisser jour par jour l'emploi de mes moments. A la 2^ chambre civile où je siège , j'ai audience les lundi, mardi, mercredi et jeudi de chaque semaine. Cette audience va environ de neuf heures et demie à deux heures et demie. Je m'y rends habituellement dans ma voiture ; et après l'audience je fais, quand le temps le permet, une promenade à pied. Dans ces relations quasi quotidiennes, je me lie d'une façon de plus en plus étroite avec des collègues, presque tous fort gais, et plusieurs pleins d'esprit, de goût et de bonnes manières. Le vendredi est le jour réservé pour l'étude et pour les méditations solitaires. Je sors avec mon père le samedi et le dimanche. Tout cela, joint au spectacle dans de justes proportions, et à quelques distraclions mondaines dans des maisons où l'on ra'accneille avec beaucoup de bienveillance, me composent ensemble Ho vie le mieux équilibré, le plus
LA ROYAUTÉ DE JUILLET. iSS
doux et le plus commode (yita rite fluens), qui se puisse imaginer. — El, si tel est l'état des choses en cette saison de froid, de brouillard et de boue, 011, par le deuil du ciel, l'homme est entouré de l'atmosphère la moins favorable à son bien-être, que sera-ce quand, au soleil de fête d'avril et de mai, renaîtra la nature avec cette belle robe brodée qui la pare si bien et qui m'émeut tant ! Que serace quand, pour rac délasser des chicanes du palais et des croassements des avocats, je pourrai, à l'instant même où je descendrai de mon siège, me faire porter sous les ombrages de l'allée de Longchamps, et y écouter le rossignol ; ou même, aux petites vacances de Pâques ou de la Pentecôte, monter dans la malle-poste pour aller visiter un ami à Dieppe, à Saumur ou ailleurs !