‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 48 sur 109 · XXXIII. — A MADAME C. B · texte numérisé non relu

XXXIII. — A MADAME C. B

Paris, 27 avril 1842.

Déjà toute la nature a pris son essor, la verdure b'est élancée ; c'est le moment de vous allonger.

A ce sujet, il faut que j'attaque de front et avec l'énergie d'un ami vrai, un passage de votre dernière lettre. C'est celui-ci : Je me trouve de plus en plus disposée à faire la sérieuse. Je n'hésile pas à vous déclarer que, dès qu'il m'a été donné de vous connaîti'c, ce qui est un des grands bonheurs qui ont pris date dans mon passé, une des qualités que j'ai le plus estimées en vous, a été votre gaieté. La gaieté est, à mes yeux, la marque infaillible d'une saine raison et d'un jugement droit. Loin d'être, comme les sots se le figurent, un indice de frivolité, elle atte-^te'uu esprit réellement fort et

profond, qui a creusé les choses liuiiiaines, qui en sait le dernier mot, et qui ne s'en surfait pas la valeur. Auprès de moi vous perdriez beaucoup, vous perdriez énormément pour vous-même, le jour où vous laisseriez un voile s'étendre sur cette imagination riante, dont j'ai toujours tant aimé, tant admiré la verve et l'entrain. — Vous ajoutez que cependant vous ne voudriez pas devenir bête. Je n'ai certes nulle peur de ce résultat, qui ne serait à personne plus impossible qu'à vous, mais je repousse tout ce qui pourrait amener la moindre diminution, l'altéralion la plus légère, dans le trésor d'intelligence dont Dieu vous dota, et dont je suis jaloux comme d'un beau soleil oii je me chauffe. Or il n'est pas d'intelligence dont, à la longue, l'éclat ne se ternît, qui ne devînt moins riche et moins étendue, par une absence habituelle de sérénité et de douce joie. — Certainement vous êtes de force à supporter la solitude, et je ne vous détourne pas d'y consacrer de longs moments. L'incapacité de le faire est une plaie des mondains futiles, dépourvus de culture, et l'une des sources de l'ennui qui s'attache à eux. Mais, après la solitude, vous vous devez aussi au monde, où vous appellent tous lesdons qui en font le charme. A vous qui pouvez jouer de loiiles les cordes de la lyre, une demi-cxislenco ne vous suffit pas; il vous faut cet heureux, ce noble ensemble, doni se compose une; existence large et

digiiomeat remplie. Faites donc dès à présent sans scrupule les honneurs de vos grands dîners de mai, et que votre couronne de reine y brille de toute sa splendeur sur votre front ; mon seul regret est de n'y pouvoir pas prendre place parmi vos plus humbles sujets. Et quand luira le jour de la réunion, qu'alors votre bonne humeur redouble, et que votre imagination, toujours souple et variée, tire tous les feux d'artifice qui s'allument si bien aux joies du voyage.

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