‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 50 sur 109 · XXXV. — A MADAME C. B · texte numérisé non relu

XXXV. — A MADAME C. B

Paris, 3 juillet 1842.

Vous savez qu'obligé de fuir île Montmorency, en juin 1762, à la suite de l'arrêt du parlement de Paris contre VEmiky Rousseau s'était réfugié en Suisse. Il y resta, d'abord à Motiers dans le Val-de- Travers jusqu'en septembre 1763; puis, en septembre et oclo])re de la même année, dans file de Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne. Mais il fut encore chaussé de celte île.

Il erra pendant plus d'un mois à Bienne, à Bàle, à Strasbourg, incertain sur le nouveau refuge au- (juel il recourrait. Ce fut dans cette dernière ville qu'il reçut du pliilosoplie et historien écossais David Hume, l'ulïre de lui procurer en Angleterre une retraite solitaire et libre, où il \)\\[ terminer ses

jours en paix. Sur les conseils de la marquise de Verdelin et de la comtesse de Boufflers, il finit par accepter cette offre le -4 décembre. Le 16, il joignil Hume à Paris, et il partit de Paris pour l'Angleterre, le 3 janvier 1766, avec ^J. de Luze. Hume lui-même l'accompagnait.

Après avoir séjourné quelques semaines à Londres et ChisNvick, il choisit définitivement pour son asile AVootton, près de la ville d'Ashbourn, dans le comté de Derby, à cinquante lieues de Londres. Là il s'établit, vers le 20 mars, dans l'habitation de M. Richard Davenport, qui la lui avait oflértede son propre mouvement. Il y avait pour voisins le comte de Granville, sa fille la comtesse Cowper, sa nièce Mademoiselle Dewes, depuis Madame Port. Il s'y occupa beaucoup de botanique, si bien qu'il se donnait par plaisanterie le titre dlierborisle de la duchesse de Porlland. Ily commença aussid'écrire sesConfessions.

Mais, dès le 31 mars, il écrivait à M. d'Ivernois que M. Hume, qu'il appelait le 29 mars encore son cher patron, avait toute la mine d'un fourbe, et qu'il ne pouvait s'empéclier de lui croire des intentions sinistres. Le 10 mai, il disait à M. de Maiesherbes avoir rompu toute communication avec lui. Le 23 juin, il signifiait par lettre celle rupture à Hume lui-même, et, le 10 juillet, il lui on expli- (juait longuement les motifs.

Il resta plus longtemps en bonne harmonie avec M. Davenport, le nommant son respectable hôte, le remerciant de toute son âme. Cependant, le 22 décembre, il lui envoya une première lettre de reproches : « C'est pousser trop loin le mystère, lui disait-il, que de refuser constamment de me dire sur quel pied je suis dans votre maison, et si j'y suis de trop ou non. Sans amis, sans connaissances, dans un pays dont j'ignore la langue, je suis entièrement à la merci de vos gens. Il en est à qui mon séjour dans votre maison déplaît beaucoup, et qui feront de leur mieux pour me le rendre désagréable. » Le 30 avril 1767, après une station d'un peu plus de treize mois, la bombe acheva d'éclater, et il prit congé du maître de Wootton dans les termes suivants : « Si vous ignorez ce qui se passe dans votre maison à mon égard depuis Noël, vous avez tort; si vous le savez et que vous le souffriez, vous avez plus grand tort. Mais le tort le moins excusable est d'avoir oublié votre promesse, et d'être allé tranquillement vous établir à Davenport, sans vous embarrasser si l'homme qui vous attendait ici sur votre parole, y était à son aise ou non. En voilà plus qu'il ne faut pour me faire prendre mon parti. Demain je quitte votre maison. Je regretterai souvent la demeure que je quitte; mais je regretterai beaucoup davantage d'avoir eu un hôte si aimable, et de n'en avoir pu faire mon

ami. » Il a ajouté plus tard, ce qui n'aurait rien de bien vraisemblable, qu'il avait- été chassé par l'air du pays.

Le 22 mai 1767 il débarque de Douvres à Calais, après, dit-il, bien des aventures bizarres. Il écrivait de là au marquis de Mirabeau qu'il ne voyait pour lui qu'un repos stable, c'était dans l'Etat de Venise, et que, malgré l'immensité du trajet, il était déterminé à le tenter. Cependant il se borna à passer quelques jours dans une maison de campagne de VAmi des hommes à Fleury, près de Paris; et le 21 juin il alla s'installer, pour une année environ, au château de Trye, près de Gisors, chez le prince de Conli, comme dans un hospice, c'est son mot. Ne voulant plus conserver le nom de Rousseau sous lequel il avait vécu si malheureux, il y prit le nom de M. Renou, le nom de M. Jacques qui\ avait d'abord voulu prendre n'ayant pas plu au prince.

Le prince ne fut pas plus heureux que le gentilhomme anglais. Dès les mois d'août et de septembre, il se plaignait à M. de Mirabeau, à son ami Du Peyron, qu'il fallût fuir les maisons des grands, qui n'étaient point les maîtres chez eux, et ne savaient rien de ce qui s'y faisait, — qu'on eût suscité contre lui, dès l'instant de son arrivée, toute la

maison du prince, les prêtres, les paysans, tout le pays, — qu'on les fît les satellites des Anglais pour assouvir la rage d'un Ecossais, et pour l'expulser de sa nouvelle retraite. Enfin, en juin 1768, il adressa à M. de Conti lui-même une lettre d'adieu, ayant la plus grande analogie avec celle qu'il avait adressée, en avril 1767, à M. Davenport. Il y accusait sans exception ceux qui composaient la maison de Monseigneur; et tout en protestant que sa vie et son cœur étaient à Son Altesse sérénissime, il lui demandait de permettre qu'il sortît dès le lendemain de chez elle, ajoutant qu'elle ne devait pas laisser un coquin de son espèce parmi ces honnêtes gens. Il était à Lyon le 18 juin, à Bourgoin le i 6 août.

Vous connaissez maintenant les faits piincipaux, relatifs au séjour en Angleterre de cet ombrageux génie, qui fut presque toujours errant. J'y ai joint sommairement ceux qui avaient précédé et ceux qui suivirent, pour vous mieux faire saisir l'ensemble de cette portion d'une vie qui, tout en attestant la déraison d'un infortuné, a l'intérêt du drame le plus saisissant, et surtout le plus admirablement écrit.

Cela posé, voici mes questions. Existe-l-il encore quelques traces de l'habitation momentanée de

LA ROYAUTÉ DE JUILLET. i93

Rousseau à Wootton? Pourrail-on se faire désigner la maison qu'il habita, soit qu'elle ait gardé la mônae forme, soit qu'elle ait changé d'apparence? En la supposant conservée, au moins en partie, serait-il possible d'en visiter l'intérieur, ou au moins de la voir extérieurement ?

Quant à l'époque de mon départ, je ne saurais la fixer d'une manière définitive. Dans tous les cas, il ne faut compter que sur un mois pour la tournée proprement dite. Je ne me dissimule pas que c'est bien peu, et je n'ai pas besoin de vous dire combien je désirerais que ce piil être davantage. 3Iais vous avez entendu combien de foi^, même quand je ne l'avais quitté que pour quelques heures, mon bon vieux père demandait : Mon fils? où est mon fils? Vous pouvez juger par là combien de fois ces questions se renouvellent quand je suis absent pour plusieurs semaines, et combien il m'est impossible par conséquent de me séparer d'une si chère existence, à laquelle je suis si nécessaire.

Cela serait très-fàcheux, au point de vue du voyage, s'il s'agissait d'un voyage définitif, qui ne devrait être suivi d'aucun autre. Mais, dans ma pensée, il est loin d'en être ainsi. Ce qui ne pourrait pas être fait celte fois, ne serait qu'ajourné. Jo ne tiens nullement à ce que nous voyions beaucoup,

i94 LA ROYAUTÉ DE JUILLET.

je tiens seulement à ce que nousvoyions ensemble, commodément, avec toutes nos aises, en raftinés qui savent vivre et ne cherchent que leur agrément, de manière surtout à ce que vous, chère amie, n'éprouviez pas la moindre fatigue. Nous ne verrions que le Derbyshire que cela serait encore très-bien.

Page 1