‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 51 sur 109 · XXXVI. — A M. M. E · texte numérisé non relu

XXXVI. — A M. M. E

Paris, 21 juillet 1842.

Je t'avais écrit en octobre 1841, à la suite de ma nomination comme conseiller, que je ne renonçais point à mes chances électorales dans la Gironde. xMais je n'ai reçu, ni de toi, ni de personne, avant les dernières élections générales du 10 juillet 1 8 i2, aucune lettre m'indiquant que des chances existassent en ma faveur, soit à La Uéoie, soit à Bazas, soit dans aucun autre arrondissement. J'ai donc dû me tenir tranquille. Il n'est pas dans mes habitudes de me jeter à la tête des gens.

Je ne le dissimulerai pas d'ailleurs que j'avais un très-médiocre désir de revenir à la députation. Les occupations modérées que me donne ma position actuelle, les loisirs qu'elle me laisse pour les

diverses études vers lesquelles mes goûts me portent; les agréments les plus recherchés de la vie et de la société parisiennes, auxquels je suis profondément initié ; les soins constants que je prodigue à mon bon vieux père, non pour le maintenir en excellente santé, car cela n'est nullement nécessaire, mais pour lui faire mener douce et joyeuse existence, ce à quoi je réussis au mieux; enfin, de délicieux voyages à l'étranger exécutés avec toutes les aises qui peuvent en augmenter le charme; tout cela me compose un ensemble de vie dont tu n'as jamais pu te faire une idée complète, mais que tu as dû pourtant entrevoir, et au delà duquel, pour l'harmonie, pour le parfait bien-être je n'imagine rien. Il serait bien difficile, pour ne pas dire impossible, que les afi'aires, les tracas nombreux inséparables des fonctions de député, ne jetassent pas quelque perturbation dans cette harmonie, quelque dérangement dans ce bonheur.

J'ajoute que les questions habituellement soumises à la Chambre, tendent de plus en plus à se renfermer dans le cercle des intérêts purement matériels. Il n'y a plus, ou il y a très-peu, de ces hautes questions qui donnent lieu à remuer les grands principes du gouvernement représentatif, et à produire les grands effets de la parole. Le droit de visite, l'introduction des bestiaux étrangers.

l'industrie linière, le combat de la canne à sucre et de la betterave, les tronçons de chemins de fer, voilà les questions à l'ordre du jour. Le Courrier de la Gironde en particulier ne lient compte que des intérêts vinicoles. Pour être député de Bordeaux, il demande combiende temps on a passé dans le comptoir d'une maison de commerce, combien on possède de journaux de vignes, quel nombre de tonneaux on récolte. A ses yeux, tout se réduit à voter en vigneron, et non en forgeron. Autrement on n'est qu'un rêveur, un phraseur à la parole creuse. Je ne nie pas que tout cela ne se rattache à un ordre d'idées très-positif, et d'une ulihté pratique incontestable, et je ne blâme aucun de ceux à qui ce terre-à-terre convient de s'y tenir exactement. Mais il ne m'est pas donné de trouver tout cela fort amusant, ni d'y reconnaître rien qui appartienne à un point de vue fort élevé. Je vis, grâce à Dieu, dans une autre sphère d'intelligence, et je m'y trouve trop bien pour être tenté d'en descendre.

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