‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 55 sur 109 · XL. - A MADAME C. B · texte numérisé non relu

XL. - A MADAME C. B

Paris, 31 janvier 1843.

J'ai assisté à une importante solennité théâtrale. Depuis très-longtemps Mademoiselle Rachel reculait devant le rôle de Phèdre. L'épreuve était d'autant plus effrayante que ceux mêmes qui reconnaissaient à la jeune tragédienne l'ironie et le dédain, lui refusaient, en très-grand nombre, les cordes tendres et passionnées. J'étais de ceux-là ; et il peut vous souvenir que, tout en souscrivant à un mérite réel, j'ai toujours dénoncé ce qu'il me paraissait y avoir d'engouement et d'exagération dans cette renommée. Après une semaine entière où elle n'a pas joué pour se livrer sans partage à de dernières préparations, elle a enfin franchi le pas le 21 de ce mois. Et le succès, éclatant, incontestable en fait, a été mérité, j'en conviens. En

celte occasion elle a grandi énormément dans mon estime, et atteint une hauteur dont je n'aurais jamais cru qu'elle pût approcher. Elle avait composé son rôle avec tant de soin que, quand elle est entrée en scène, j'ai cru voir s'avancer une statue antique, la Phèdre d'Euripide en personne, les yeux caves, le teint plombé et comme couvert de farine, les bras ne lui tenant plus au corps, et ayant tant de peine à se soutenir sur ses genoux chancelants, que trois ou quatre femmes n'étaient pas de trop pour porter ce spectre jusqu'à son fauteuil.

En promenant mes regards sur les belles dames qui garnissaient les loges, je me disais combien elles devaient être étonnées d'un amour suivi d'un tel épuisement, elles accoutumées à la galanterie facile et légère, qui presque seule a cours dans nos salons parisiens. L'amour présenté sous l'image de Phèdre ne représente pas davantage le sentiment plus sérieux, plus exceptionnel, qui lie une àmc à une âme d'une ardente afl'ection, et qui devient pour toutes deux la source des plus vives ouissances. L'amour de Phèdre est une fièvre brûlante (1), une peste, un choléra bleu, moins justiciable de la morale que de l'hôpital, qui torture sa victime, ne l'abreuve que de larmes et de fiel, el,

(1) Cest la véritable Folle par amour. (A.)

môme pour l'objet aimé, a tous les traits de la haine. Voyez en effet comment cette possédée parle d'Hippolyte. Sans doute elle lui dit bien en face, dans un instant d'égarement, qu'il est jeune, qu'il a une tête charmante, qu'il traîne tous les cœurs après lui. Mais ailleurs, et quand elle est seule, elle l'appelle son superbe ennemi, cruel, insensible, insolent, ingrat; elle le voit comme un monstre effroyable à aes yeux, comme un tiyre que jamais elle n'aborda sans crainte. Il ne faut pas moins que la fatalité, que la vengeance d'une déesse aussi implacable que Vénus, pour expliquer l'invasion d'un mal si terrible, qui finit par réduire une pauvre femme à se délivrer de la vie par le poison (1). Racine n'avait pas tort de soutenir aux dévots de son temps qu'en faisant ainsi de l'amour une punition, et eu le dépouillant de tous ses côtés séduisants, il avait fait une œuvre morale. Il préludait aux tragédies saintes d'Eslher et d'Alhalie.

Quelque oublieux que soit !e public, et malgré les difiérences de détails, il m'a semblé qu'au fameux récit de Thèramène, quand ce gouverneur racontait à un malheureux roi privé de son fils, ces chevaux qui ne connaissent plus ni le frein ni la voix, — ce char fracassé qui vole en éclats, — ce

(I) Ou, comme Didon, par ie bûcher. (A.)

prince qui tombe embarrassé dans les rênes, — cet Hippolytc étendu sans forme et sans couleur, on se rappelait la lamentable catastropiie du 13 juillet J8i2, qui a ravi à la France le duc d'Orléans.

Au surplus, l'assemblée était digne et de l'actrice et de la pièce. Les notabilités littéraires y abondaient. J'étais entouré de Cousin, Mignet, Jules Janin, Théophile Gautier, etc.

En sortant de là, j'avais prémédité un raffinement de volupté exquis. J'ai une stalle d'orchestre tous les quinze jours, aux Italiens. Je m'y fis porter à dix heures un ({uarl, et j'arrivai juste pour le commencement du troisième acte de Linda di Chamouni. Quitter la mélodie enchanteresse des vers de Racine, pour s'enivrer immédiatement aprèsdes sons non moins enchanteurs de Lablache, de Mario et de ce rossignol de Madame Persiani, cela est piquant.

Vous prenez donc en Angleterre, comme on avait pris chez nous, à une certaine époque, l'habitude de l'assassinat périodique. Parce qu'on a iâme brisée, qu'on est tombé dans la corruption, et qu'on se croit persécuté par les torys, on trouve tout simple de tirer en plein jour, quelquefois sur la reine Victoria, d'autres fois sur le premier minis-

tre, sii" Robert Peel, ou sur son secrétaire intime, peu importe. J'ignore ce qui adviendra de celuici. Mais si, quand M. Diummond est mort, on laisse la vie sauve à celui qui l'a tué; si l'on imagine encore de le taire passer pour un homme en démence, ou pour un mauvais plaisant qui n'a voulu qu'effrayer et faire parler de lui; s'il en est quitte, après s'être donné l'agrément de rendre son nom célèbre, pour avoir la table et le logement gratis (1) dans une des maisons du gouvernement, j'affirme que ce serait une impunité scandaleuse ; et qu'une contagion sanguinaire, à laquelle l'humanité prescrirait de remédier par les moyens les plus énergiques, au lieu d'être combattue serait encouragée.

(1) L'otium cum copia, à Bedlam. (A.)

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