XLIII. —A MADAME C. B
PariSj 10 mars 1843.
Vous faites de jolies choses avec voire doctrine de l'aliénation mentale partielle ou monomanie homicide, dea hallucinations morbides, sans cause raisonnable, dont le meurtre est le paroxysme, et auxquelles vous attribuez l'effet d'affranchir de toute responsabilité pénale. Je reconnais bien là les médecins tels que je les ai toujours vus aux assises, ne voyant que des effets physiques, ne croyant ni au bien ni au mal, durs, insensibles, sans cœur, sans ame, vilaine engeance qui ferait volontiers acquitter tout le monde. Ils étaient bien dignes de faire acquitter ce Mac-Naughten , l'assassin de M. Drummond.
Ce fut ruissi la folio de J.-J. Rousseau de s'inia-
giner que tout le monde conspirait contre lui. Tant que ces pauvres diables se bornent à exhaler leurs idées noires en paroles ou sur le papier, il faut les plaindre d'un mal qu'ils ne font qu'à eux-mêmes. On peut même les admirer quelquefois, au point de vue littéraire, quand leurs rêveries sont écrites en beau style, et avec toute l'exaltation poétique d'une riche imagination. Mais s'ils prennent le poignard au lieu de la plume, et s'ils tuent au lieu de gémir, il faut, au nom de l'humanité, les tuer comme des chiens enragés qu'ils sont.
Au reste, je ne suis pas étonné que vos jurés aient prononcé l'absolution , puisque le président de la cour avait pris l'initiative pour les y inviter. Mais il est besoin de toute la sécheresse d'un vieux juge, autre engeance qui, quand elle est exclusivement renfermée dans son métier, n'a pas moins de férocité, de dureté de cœur que les médecins, pour expliquer qu'on puisse, à ce point, être sourd au cri du sang versé. J'aime beaucoup que ce monsieur dise que l'autorité administrative se chargera de mettre Mac-Naughten en lieu de sûreté. Il oublie que M. Drummond a été mis par lui dans un lieu de sûreté beaucoup meilleur et beaucoup plus définitif, qu'on appelle le cercueil. Il est odieux, il est atroce, que, quand il s'est donné cet agrément pour ses menus plaisirs, on le laisse jouir du
soleil (lu bon Dieu, fût-ce dans une maison d'aliénés, au lieu de le clouera son tour dans le cercueil^ pour lui apprendre si cela est bon, et pour donner une leçon efficace à ceux qui seraient tentés de l'imiter. Je sais bien ce que votre président mériterait. Il mériterait qu'un monomane ruiné, perdu de dettes, mécontent des arrêts de la justice, se croyant opprimé par elle, et il y en a beaucoup, s'attachât à ses pas, et lui tirât à bout portant un bon coup de pistolet qui retendit raide mort, avec la certitude d'avoir ensuite un bill d'indemnité en cour d'assises. La punition serait topique ; et ce serait une personnalité piquante, qui n'aurait à mes yeux rien d'exagéré. Si je voulais être très-indulgent, je proposerais Bedlam pour le juge qui acquitte, à bien plus forte raison que pour l'accusé acquitté.
L'exemple de l'impunité du meurtrier a déjà porté ses premiers fruits. Vous avez vu le chancelier de l'Echiquier obligé de faire décerner un mandat d'amener contre un imitateur de Mac-Naughten, qui le poursuit, et qui penserait aussi ne pas faire mal en tuant quelqu'un dont il aurait à se plaindre pour une injustice. Vous en verrez bien d'aulres, si l'on n'y met ordre. La position des fonctionnaires publics surtout finira par n'c'lre plus lenable. Dans un temps où une ambition ardente et universelle donne à tous le besoin de jouer un rùlc
quelconque dans les affaires publiques, ils seront en butte au fer et au feu de tous les envieux qui, sous le nom d'opposants, convoitent leurs places. Le délire politique fera ce que fit, en d'autres temps , le délire religieux. Les simples particuliers eux-mêmes seront sans cesse menacés par des furieux, qui croiront avoir quelque sujet de les haïr, el, qui, s'autorisant de leur fureur pour se rendre omnipotents, seront investis contre leurs concitoyens plus riches, plus heureux qu'eux mêmes, du droit de vie et de mort.