‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 72 sur 109 · LVII. -A M. E · texte numérisé non relu

LVII. -A M. E

Pari?, 24 août 18;7.

Quand vous me demandiez ce que c'était que lo procès Teste et Cubières à la Cour des pairs , vous étiez bien loin, je suppose, d'imaginer quel bruit tout cela ferait, et par quelles tragiques péripéties le drame serait assombri. Je ne suis pas des Alcestes qui ont été étonnés et indignés outre mesure, car, vous le savez, j'ai toujours cru très-médiocrement à la vertu dans la politique, Je ne suis pas non plus de ceux qui ont pris texte de là pour diriger une satire contre les mœurs du temps ; car je suis convaincu que des traits de corruption de ce genre, môme parmi les classes les plus élevées, se sont renouvelés à toutes les époques et sous tous les régimes. Les Turcaret étaient des Pellapra anticipés, et, alors surfout que les maîtresses de rois

exerçaient des fonctions presque officielles , Dieu sait si les pots-de-vin, perçus par soi-même ou par des intermédiaires, étaient habituels. Sans parler des saturnales du Directoire, ni l'Empire, ni la République malgré son désintéressement si van!é, n'en furent exernpîs. Mais, ce qu'il y a d'incroyable, c'est tant d'imprudence ou de cynisme chez un ministre dans la manière de se vendre ; c'est la forfaiture s'écrivant dans les registres du Trésor, donnant quittance, mettant la turpitude de Teste père sous le nom transparent de Teste fils ; et cela sous un gouvernement de critique comme le gouvernement leprésentatif , où l'opposition est toujours si empressée à rechercher et à publier les faits occultes qui attaquent le pouvoir. — Et quelle conduite depuis que l'accusation se produit ! Avant que sa culpabilité ait éclaté avec tant d'évidence, mais alors que, dans le secret de son cœur il le sait parfaitement bien, il écrit au roi pour lui faire le dépôt de ses dignités, afin de n'être protégé que par son innocence. Il remercie la Cour d'avoir, par la mise en accusatio:i, donné à cette innocence une occasion de se mieux manifester. Aux débats il réitère les plus énergiques dénégations, faisant ainsi peser sur ses coaccusés une imputation d'escroquerie, et il le fait avec un air de sincérité tel que ses juges même en sont ébranlés. Puis, qu<md les preuves sont venues plus claires que le jour, à la dernière extrémité il

s'avoue coupable, disant, en vrai style d'avocat, qu'il n'y a plus place à la contradiction ; écrivant à sa femme que la partie est perdue, comme s'il s'agissait d'un jeu de cartes et d'un coup malheureux ; protestant, ce qui est peu vraisemblable, que c'est l'unique faiblesse qu'il ait eue à se reprocher. Et il ne trouve rien de mieux qu'une tentative de suicide, parce qu'il a toujours préféré l'honneur à la vie. VA, tirés à bout portant, deux coups de pistolet lui efTleurent à peine la peau, de telle sorte que plusieurs personnes sont conduites à regarder la tentative comme une comédie. Et quand on lui demande (pii lui a remis les pistolets, il répond que ce n'est jtas son fils, ce qui très-probablement est un autre mensonge, mais que, si c'était lui, il V en remercierait comme d'un acte de véritable piété filiale. Voilà comment, lui ancien ministre de la justice et des cultes, il parle d'un acte que la religion et la morale s'accordent à condamner ; il appelle le fils qui aurait procuré des armes à son père de soixante-sept ans pour se faire sauter la cervelle, un fils pieux. Enfin, si pour distraire son désespoir après n'avoir pas réussi à se tuer il demande un livre à la bibliothèque de la Chambre , ce n'est ni le Phédon ni Vlmitation de Jésus- Christ , c'est le comte de Monte - Christo , le

roman de cette c d'Alexandre Dumas. —

Quelle série d'aberrations, bon Dieu! Et si les intelligences d'élite , qui avaient place hier encore

dans la première de nos assemblées politiques, dans le premier de nos corps judiciaires, s'égarent à se point, que pourrons-nous dire, nous autres présidents d'assises , aux coupables vulgaires traduits tous les jours devant nous ?

Ce qu'il y a de plus déplorable au point do vue de l'ordre social , ce sont les conclusions que les classes populaires et l'école démocratique, qui se fait leur organe, ne manquent pas de tirer de pareils scandales. Déjà cet hiver, on nous avait montré, à la Porte-Saint-Martin, un chiffonnier vertueux, une jeune ouvrière pure comme un ange, tandis ([u'un baron est un scélérat , et que de jeunes membres du Jockey-Club sont d'horribles débauchés. Jugez de ce que l'on dit, après ce qui vient de se passer dans le monde réel. M. Teste n'est plus que l'àne de la fable , qui paye pour tous, et pour d'autres plus coupables que lui, dont le seul avantage est de n'elre pas découverts. Il faut purifier, ou plutôt culbuter toutes ces sommités où trône le vice. C'est dans cette idée qu'au passage des invités du duc de Montpensier à la fête de Yincennes on criait de quelques groupes du faubourg Saint-Antoine : Le peuple na pas de pain, pendant que ces coquins-là s'amusenl. C'est dans le môme esprit qu'on avait affiché des placards oii l'on lisait (1) : On demande des ou-

(11 Six mois avant la riWolulion ilr> 1S4S. (A.)

vrières sans ouvrage pour nettoyer une cour et deux chambres. On a beau jeu en effet, quand on veut célébrer comme incorruptible la probité de gens qui ne sont rien, ne peuvent rien, et à qui personne n'a jamais rien offert parce que personne n'a d'intérêt à les corrompre. Pour les juger il faudrait que cette probité eût été mise à l'épreuve. Auquel cas on les trouverait aussi faibles que ceux contre lesquels l'envie plus que la vertu les fait crier si haut, parce que l'humanité est ainsi faite à sa honte, qu'une situation trop élevée corrompt souvent, en exposant à des tentations trop nombreuses et trop fortes.

Sans doute il y a des hommes d'Etat sur lesquels ces tentations n'agissent point, parce que l'argent n'est pas ce qu'ils aiment, qu'ils n'ont pas les goi*its, les passions, à la satisfaction desquels l'argent est nécessaire, souvent même parce que leur faiblesse physique ne les comporte pas. Un homme comme M. Guizot par exemple, une nature maigre, jaune, soucieuse, ratatinée, étrangère à tous les côtés riants et gracieux de l'existence, a peu de mérite à no se pas laisser gagner par des écus. Ce qu'il veut à tout prix, c'est le pouvoir pour l'amour du pouvoir, le plaisir de dominer, d'imposer sa volonté aux nulles. Et pour arriver à son hut, pour compléter TaiistiTilé calviniste de sa physionomie, il lui sied

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bien d'élre V incorruptible , comme dans une politique toute difTérente cela convenait k l'ambitieux Robespierre en son temps. Mais il en est autrement d'une nature impressionnable, expansive, ouverte à toutes les séductions, appelée à tous les plaisirs comme celle de M. Teste. 11 suffisait de le voir pour reronnaître un de ces corps vigoureusement charpentés, en quil'étofle et l'ardeur surabondent pour jouir largement de la vie. Aussi fut-il toujours joueur, mangeur, ami des femmes ; il avait, me disait la spirituelle Madame Valmore , le coup de tête du cheval entier. Qui ne comprend dès lors combien à un tel homme il eût fallu de force, surtout dans ce ministère des travaux publics, oii la fièvre des chemins de fer, et tant d'entreprises industrielles dont le pays raffole, donnent tant de millions à remuer. Je ne dis pas ceci, vous l'entendez bien, pour pallier le moins du monde son crime, mais seulement pour l'expliquer.

Je ne m'explique pas celui de ce forcené duc de Choiseul-Praslin, dont tout le monde parle en ce moment. D'abord les habitudes aristocratiques répugnent à ces scènes violentes, qui sentent le peuple, et qui nécessilentun bras et un travail de boucher. Et puis, dans ces mai'ons opulentes où chacun fait si facilemnnt ménage à part, quel besoin de tuer sa femme pour entretenir des rapports inli-

mes avecune ou plusieurs maîtresses? Au moins quelque prudeuce aurait-elle dû présider à l'exécution. Mais non, des maladresses inouïes sont accumulées, comme pour se dénoncer soi-même à la justice la moi;is clairvoyante. En un siècle positif et calculateur, où personne ne croit plus à l'exaltation de l'amour, un grand seigneur en délire joue un nom historique, joue sa tête, ses millions, pour une institutrice d'enfants!

Voilà donc le lot qui était destiné h cette fatale année 1847 ! Elle devait commencer par la disette, dégrader deux pairs de France pour improbité, et tenir l'écliafaud en perspective pour un troisième pair assassin (I). Je tremble d'ajouter qu'elle est loin d'être finie encore.

(1) On a appris le 25 août qu'il était mort, après s'être empoisonné avec (le l'arsenic. (A.)

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