LVI. — A MADEMOISELLE M. DE N
Paris, 3 mai 1847,
Les réunions de ma voisine, la princesse de Nariscbin. ont élé, cette année, plus intéressantes que jamais. Tous les frais en sont faits par la causerie ; pas une table de jeu n'y est dressée. Une comtesse Rostopchin, jeune, jolie, mais surtout très-spirituelle et très-sémillanle, est une de celles qui tiennent le dé dans ces conversations. On lui reproche seulement d'en prendre un peu trop le monopole et de ne mettre ni points ni virgules , tant est grande sa volubilité. Une Anglaise plus âgée, mais d'une conservation merveilleuse, MistressM..., célèbre par sa beauté, par ses ouvrages et par ses aventures (1), était là fort courtisée un de ces soirs. Elle n'est pas
(1) Une adultère émérite^ une notabilité de la conversation criminelle. (A.)
jelée dans le moule commun des pâles insulaires qu'on dirait pélrit-s avec du lait, à la taille souple et frêle , aux blonds cheveux en saules pleureurs, aux yeux d'un bleu clair que je compare quelquefois à l'eau du lac des Quatre-Canlons. C'est une beauté brune et sévère , aux traits fortement accusés, qu'on dirait être née sous les feux du Vésuve ou de l'Elna ; un de ces extérieurs que l'on prêle à la Judith, meurtrière d'Holopherne. Plusieurs personnes qui se livraient tout haut devant elle à ces commentarres et à ces compaiaisons , signalaient surtout un cercle noir qui entoure ses yeux, et qui leur donne une expression singulière, presque sinistre. Deux galantins surannés, le préfet de Rambuteau et le vice -amiral Lassusse, surnommé le Ramhuleau des mers, étaient du nombre. L'un des deux, je ne sais lequel, imagina de lui adresser à ce sujet le madrigal, style Pompadour, que voici : Madame semble porter le deuil des victimes quelle a faites, — Je vous prie du moins de croire y répondilelle avec assez d'à-propos, que je ne leur ai jamais coupe la tête.
A vous, élégante et intrépide écuyère, je ne veux pas laisser ignorer (juc j'ai changé mon équipage pour le printemps. Je suis si constant par ma nature, et je m'attache tellement par la durée, que je ne m'y suis pas délermmé sans peine. Mais le désir de
mieux n oir la campagne m'a d'abord conduit à remplacer mon coupé par une calèche. Une fois entré dans cette voie, je suis passé fatalement d'une infidélité à une autre. Quand je me suis vu une voiture si neuve et si légère, il m'a paru conséquent de mettre à la retraite mes grands chevaux gris, qui faisaient beaucoup d'effet dans les rues, mais auxquels il était arrivé ce qui arrive à toute chose en ce bas monde : c'est qu'à force de servir ils étaient usés, et qu'ils avaient plus d'apparence que de fonds. J'ai voulu aller jusqu'au bout de mon idée, et me jeter dans une réaction complète contre le genre pompeux. Il m'a fallu de petits chevaux bruns, presque noirs, qui ont à peine cinq ans, et qui sont fringants comme la jeunesse. « Ils sont encore un peu bêles, me disait mon cocher, ils ne savent pas faire grand'chose ; mais nous les formerons. » Je suis presque effrayé de voir combien ont été peu longs mes regrets pour l'attelage qui n'est plus ; mes nouveaux serviteurs ont fait sur-le-champ ma conquête. Dieu me garde de la moindre parole impie, mais , toute assimilation à part, je suis comme un homme qui , longtemps soumis à l'empire d'une allière beauté dans le goût de Judith ou de Mislre^s M..., abdiquerait l'école imposante pour se réveiller par quelque chose de plus vif, de plus étourdi, de plus coquet.