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DE LA GARDE NATIONALE SUR LE DÉPART DU ROI

En ma qualité de clief d'escadron attaché à l'étatmajor général de la garde nationale de Paris, j'étais à mon poste le 24 février, dès sept heures du matin, comme les jours précédents. Déjà le duc de Nemours, le maréchal Bugeaud, le général deLamoricière, étaient à l'état-major, chez le général Jacqueminot, indisposé.

La place du Carrousel était occupée militairement par des dragons, des cuirassiers, un fort piquet de gardes nationaux à cheval, un ou deux bataillons de la garde nationale, quelques détachements de troupes à pied et quelques pièces d'artillerie. Le ciel répandait sur Paris un jour sombre ; le temps était un peu froid; les alentours du Château, mais plus particulièrement la rue de Richelieu, étaient hérissés de barricades. Cet ensemble offrait à l'œil un aspect imposant, effrayant même, et bien fait pour attrister l'âme.

A neuf heures le maréchal Bugeaud parut sur la place. Nous l'entourâmes ; il nous dit : « Mes amis, mes camarades, tout est terminé. L'ordre vient d'être expédié aux troupes de ne pas combattre, et d'annoncer que la police de Paris est conliée au

patriotisme de la garde nationale. S'il y a du retard dans l'exécution, ce ne pourra être que par les difficultés que les officiers de l'état-major éprouveront à circuler dans Paris. »

Vers les neuf heures et demie, après avoir passé en revue les deux bataillons de la garde nationale, le maréchal Bugeaud mit pied à terre sur la place. J'étais à pied et placé à sa droite, quand un capitaine de l'état-major de la garde nationale vint lui rendre compte, au nom du général qui commandait à la Bourse, je crois, de ce qui se passait sur ce point. Le maréchal, jugeant qu'il était utile qu'il s'y rendît, demanda son cheval ; mais les officiers qui l'entouraient s'y opposèrent avec instance. « Pourquoi, dit-il, parce qu'on ne m'aime pas ? » On garda un respectueux silence. Il ajouta : a Quand il s'agit de sauver son pays de l'anarchie, on ne doit pas hésiter à monter à cheval. » Je crus alors devoir lui faire part de ce dont j'avais été témoin le malin, à la mairie du W arrondissement; je lui dis qu'on s'y informait avec anxiété du nom du personnage investi du commandement supérieur des forces militaires, et que son nom avait été accueilli par plusieurs avec une défaveur non équivoque. Il persista néanmoins à vouloir monter à cheval ; mais on le supplia tellement de n'en rien faire , qu'il fut obligé de céder; ne pouvant vaincre cette résistance, toute de dévouement pour sa personne, il se décida à

aller en faire part au roi ou au duc de Nemours,

Peu de temps après, le maréchal Gérard, en bourgeois, monta à cheval et se dirigea du côté de la rue de Rohan. Le roi, en grande tenue, accompagné des princes, passa en revue, sur la place, à dix heures et demie environ, la garde nationale et les autres troupes qui y stationnaient. Il est exact de dire qu'il fut accueilli avec enthousiasme aux cris de : « Vive le roi » ; peu de cris de : « Vive la réforme » se firent entendre. Le roi paraissait manifester la ferme volonté de se montrer dans Paris ; on parvint à l'en détourner, et assurément on fit bien! Il était impossible de circuler dans les rues : de nombreuses et formidables barricades, vigoureusement défendues, s'y opposaient; le roi eût exposé inutilement sa vie en persistant dans son projet.

Le général de Lamoricière, qui venait d'être investi du commandement en chef de la garde nationale, instruit qu'une colonne de 250 à 300 individus, qu'on disait armés jusqu'aux dents, arrivait par la rue Richelieu pour pénétrer sur la place, monta bien vite à cheval et se porta au galop audevant de cette colonne ; je le suivis. Pendant la lutte, qui dura un quart d'heure au moins, nous fûmes joints par les chefs d'escadron ^lorisseaux, de Lagalisscrie, de l'élal-major de la garde nalionalo, le lieutenant Tanier, du 7^ hussards (en per-

mission), qui contribuèrent, pour leur part, à contenir énergiquement cette troupe armée, dont le but était, à n'en pas clouter, de s'emparer d'abord de l'élat-major, où quatre à cinq mille armes étaient emmagasinées, et de marcher ensuite sur le Château. Enfin, après avoir couru bien des dangers, le général parvint à amener la colonne devjmt l'étatmajor, lui adressa une chaleureuse allocution, et obtint des individus qui la composaient, en leur annonçant que le ministère était changé, qu'ils renonceraient à tout projet hostile.

Ils exécutaient assez paisiblement leur retraite, lorsque tout à coup une forte fusillade, se faisant entendre dans la direction du Palais-Royal, les attira vers ce lieu ; ils y coururent pour prendre part au combat. Le général de Lamoricière les y suivit, et pour mettre fin à ce drame épouvantable, il se jeta dans la mêlée, où il fut légèrement blessé, et son cheval tué.

Ayant eu, en résistant, le pied droit fortement froissé contre la borne placée au coin de la rue de Rivoli et de celle de Rohan, je fus obligé, à mon grand regret, de quitter le général, pour me remettre de la vive douleur que je ressentais.

Il était à peu près midi quand la nouvelle de l'abdication du roi commença à s'ébruiter, mais il n'y avait encore rien d'ofliciel. Dès ce moment, tout

sur la place prit une physionomie lugubre, et il devenait urgent de fixer la garde nationale et la iroupe sur les devoirs qu'elles avaient à remplir en cette triste occurrence. Malgré la douleur que j'éprouvais à la jambe, je remontai à cheval ; n'ayant aucune mission à remplir dans ce moment critique, je me mis à parcourir la place. Ce fut alors que j'aperçus dans la cour des Tuileries le duc de Nemours sur le perron du pavillon de la reine ; je courus à lui pour m'informer si la nouvelle de l'abdication était vraie ou fausse. Le prince était très-ému ; le général Dumas était à sa droite, dans le même état d'agitation. Sur ma demande : «Monseigneur, que faut-il annoncer ? w le duc de Nemours envoya le général Dumas prendre les ordres du roi. Quelques minutes après , le- général descendit et me dit à haute voix : « Commandant, annoncez que le roi signe en ce moment son abdication en faveur du comte de Paris , avec la régence de la duchesse d'Orléans. »

En partant pour transmettre cette trisfe nouvelle, je fus frappé d'élonnement de voir la cour des Tuileries entièrement dégarnie de troupes. Sur la place, il n'y avait plus que de la cavalerie qui n'aurait pu défendre la famille royale dans ses appartements. J'appelai un adjudant du palais et je me plaignis vivement de cette imprévoyance. Je lui ordonnai d'aller chercher des troupes immédiatement. (Il n'était que temps, car le bruit de la fusillade qui se

rapprochait faisait craindre l'envahissement prochain qui, en effet, eut lieu bientôt après.) Il courut du oôté du Louvre, et peu d'instants après il arriva avec une trentaine de gardes municipaux à pied, commandés par un officier du corps. En les voyant ainsi venir au pas de course, on eût dit qu'ils craignaient de ne pas arriver assez à temps pour se faire tuer; ils étaient seuls pour combattre. Je les fis mettre en bataille devant le perron de la Reine, et je passai sur le quai des Tuileries, pour répandre la nouvelle de l'abdication.

Autant que je puis me le rappeler, il n'y avait de troupes, sur les quais qui bordent les deux rives de la Seine, que depuis le pont des Arts jusqu'au delà de la place de la Concorde. Arrivé à la hauteur de la grille qui fait face au Pont-Royal, je vis des gardes nationaux à cheval, dont plusieurs m'étaient connus, sortir du jardin et venir à moi pour me questionner sur ce qui se passait. Je leur appris l'abdication du roi. Cette nouvelle les terrifia profondément. Ils prenaient le parti de s'en aller ; mais comme il y avait danger pour eux de traverser la place, puis de s'engager dans les rues, je crus devoir leur recommander de ne pas se retirer isolément et de prendre les quais. Pendant que je m'entretenais avec eux, ma vue découvrit dans le jardin un groupe noir qui paraissait descendre du Château et se diriger vers la première pièce d'eau : je me hâtai d'aller le reconnaître.

Celaient le roi et la reine, suivis d'une partie de leur famille et de plusieurs personnes de distinction, tous en bourgeois, à l'exception du duc de Montpensier et du général Dumas, qui portaient l'habit militaire. Je revins au galop sur les quais ; j'appelai à moi les gardes nationaux à cheval que je venais de quitter et leur dis : « Mes camarades, c'est la famille royale ; il faut l'entourer et la défendre, coûte que coûte. « J'entre avec eux dans le jardin. Au même instant , des gardes nationaux à cheval, qui étaient restés au pied du grand escalier, entre les deux jardins, et dont j'ignorais la présence dans cet endroit, furent bien vite placés autour du groupe royal par les soins du chef d'escadron Sa Valette et des capitaines Jeanne de la Roche et Latry, et je formai aussitôt une avant-garde.

Je dois dire, avant d'aller plus loin dans le récit des faits, que dans ce moment rien au dehors du Château ne transpirait sur le départ du roi ; et cela est si vrai, que beaucoup de gardes nationaux à cheval, de piquet dans le jardin, venaient de le quitter, et que les gardes nationaux qui stationnaient à la grille de l'Obélisque, n'étaient point prévenus ; car, sans cela , l'officier aurait pris ses dispositions pour éloigner les groupes et tout préparer pour assurer le passage de la famille royale.

Une fois entré dans le jardin avec les gardes nationaux que je venais d'appeler à mon aide, ne re-

cevant d'ordre de personne, et me doutant néanmoins que c'était par la grille du pont de la Concorde qu'on voulait sortir, je partis au galop pour la faire ouvrir et m'assurer des dispositions de la garde nationale et des groupes qui stationnaient sur la place. Arrivé au milieu des gardes nationaux, ils se pressèrent autour de moi. Je leur dis : « Mes camarades, c'est la famille royale qui Va passer au milieu de vous; je compte que vous la protégerez, que vous la défendrez, comme jo compte sur votre patriotisme... B Le lieutenant Proux, qui les commandait, me dit en me serrant la main : « Commandant, fiez-vous à nous. » Ensuite il forma deux haies avec sa troupe. Je fus alors au milieu des groupes, qui grossissaient et qui paraissaient animés. Après quelques paroles prononcées avec émotion et chaleur, j'obtins d'eux la promesse du silence et du respect.

Ainsi, toujours sans ordres et sans instructions, je me hâtai de retourner vers le cortège royal, croyant le trouver encore dans le jardin; mes appréhensions furent grandes quand je le vis hors des grilles et déjà engagé derrière la haie de gauche de la garde nationale. Craignant que cette conduite ne fût interprétée par les gardes nationaux comme un sentiment de défiance, sentiment dangereux dans un pareil moment, et surtout en présence des groupes, je revins bien vite me placer devant le roi et la reine, et d'une voix haute et ferme, mais cependant respectueuse, je priai Leurs

Majestés de passer au milieu de la £:;arde nationale, ce qu'elles firent aussitôt, en retournant sur leurs pas et en parcourant les deux haies. La garde nationale présenta les armes et cria « Vive le roi! » Cette manifestation fit un heureux effet sur les groupes. Je suppliai encore le roi et la reine de passer sans crainte au milieu du peuple, ce qu'ils firent avec la plus grande confiance. Au même instant, un petit coupé bourgeois bleu foncé, attelé d'un bel et bon cheval noir, qui stationnait, avec un cabriolet, à gauche du Pont-Tournant, approcha vivement du roi. Aussitôt des groupes se pressèrent autour de la voiture. Ce mouvement fit naître soudainement des craintes. Les gardes nationaux se hâtèrent de dégager la voiture. Pour moi, je poussai brusquement mon cheval derrière le roi et la reine pour éloigner les groupes. Heureusement, l'apparition du général Regnaud de Saint-Jean d' Angely, qui fut bientôt auprès de la voiture, avec le colonel Reibell, à la tête de deux escadrons de son régiment (2^ de cuirassiers), et que suivaient deux officiers supérieurs de la place, MM. de Lavaucoupet et Anselme, vint imposer à la foule. Il y avait aussi des cuirassiers du 7^ régiment. Le roi monta le premier, prit la place de gauche; la reine prit ensuite celle de droite. Les deux fils du duc de Nemours furent placés dans la voiture du roi par les soins du colonel Desperay de Neuiily, du 3' chasseurs, qui avait porté un de ces enfants depuis le Château. Le capitaine Basire, de l'état-

major, en tenue militaire, et qui avait suivi la famille royale depuis le Château, sauta sur la partie gauche du siège ; le garde du Château Suppli, en tenue militaire, s'élança sur la partie droite, et sur un signe la voiture fut enlevée au galop. Le colonel de Montalivet, indisposé, monté sur un cheval de cuirassier; les capitaines Jeanne de la Roche et Latry; les officiers Ampert, Contour, et les gardes nationaux Molinet, Barthélémy, Wacrenier, Ferdinand Bosquet, Aguado, Desgranges, Aubert, Imu, Keller, Dufour et autres, vinrent se joindre à nous et formèrent la grande escorte. Le général Regnaud de Saint-Jean d'Angely se plaça à la portière de gauche, où je me mis aussi, et le colonel Reibell àla portière de droite. Pendant le trajet, qui fut parcouru au grand trot allongé, la reine nous honora souvent de signes bienveillants de haute satisfaction. Nous arrivâmes au château de Saint-Cloud à une heure trois quarts environ ; le roi et la reine descendirent de leur coupé, ainsi que la duchesse de Nemours, le duc de Montpensier, le général de Rumigny, le général Dumas, etc., qui se trouvaient dans les deux autres petites voitures.

Le roi et la reine, en nous pressant affectueusement les mains, nous chargèrent, le commandant Savalette et moi, de remercier pour eux la garde nationale. Le duc de Montpensier me serra dans ses bras; il paraissait en proie à de grands tourments; il ne savait ce qu'était devenue la duchesse sa

LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER. 36o

femme. Leurs Majestés montèrent dans leurs appartements. Pendant ce temps on distribua à l'escorte un peu de pain et de vin. Le roi était Irès-afTecté et abattu; sa démarche était pénible; il paraissait absorbé en d'amères pensées. La reine, malgré la douleur qui brisait son âme, était sublime de noblesse dans ce moment solennel ; on voyait des larmes couler lentement sur son visage, demeuré calme. La duchesse de Nemours, les traits altérés et inondés de larmes, était anéantie, accablée sous le poids d'une cruelle anxiété, car le duc de Nemours était resté près de la duchesse d'Orléans.

Pendant que nous nous rendions à Saint-Gloud, le peuple s'était emparé des Tuileries. Ce qui nous le fit croire fut une immense colonne de fumée qui semblait, de la cour du château de Saint-Cloud, planer sur les Tuileries, et nous donnait à penser que les événements de Paris se succédaient avec la rapidité de l'éclair. Craignant pour la sûreté de la famille royale, il fut convenu entre nous que nous conseillerions son prompt départ de Saint-Cloud. En effet, il n'y avait pas de troupes à pied pour la défendre dans ses appartements, en cas de surprise. La cavalerie qui avait formé l'escorte n'aurait pas pu abandonner ses chevaux pour résister à une attaque dans le château. Il y avait donc tout à craindre à une si faible distance de Paris. Je montais pour exprimer nos vœux, lorsque je rencontrai le général de Rumigny, qui se chargea de les por-

ter immédiatement au roi et à la reine. Peu de minutes après, le duc de Montpensier descendit et donna à haute voix l'ordre d'amener sans délai toutes les voitures et tous les chevaux disponibles.

En attendant les voitures, qui arrivèrent promptement, le roi ût dire au colonel de Monlalivet de se rendre auprès de lui. On me fit demander mon nom, et on m'invita à monter. Arrivé dans les appartements, je fus chargé par la reine d'une lettre à l'adresse de M. de Latour,au Palais-Royal, chargé des commandements du duc de Montpensier. Cette lettre concernait la duchesse sa femme. Les voitures arrivèrent, et la famille royale partit en nous laissant dans une profonde consternation. La comtesse Dolomieu et une autre dame s'adressèrent à nous, tout éplorées de ne pouvoir suivre la reine, car les voitures manquaient ; nous ne pouvions leur en procurer; je leur conseillai de ne rentrer à Paris que le lendemain. Toute l'escorte se remit en route pour Paris. Nous cheminions, lorsque le gé-^ néral Boyer, aide de camp du roi, passa auprès de nous, suivant la même direction, accompagné seulement des ofliciers supérieurs Lavaucoupet et Anselme. Je le joignis. Il allait à la recherche du duc de Nemours. Ne le rencontrant pas, nous nous séparâmes à la hauteur du pont des Invalides. Pour rentrer chez moi, j'avais encore bien du chemin à faire et des diliicultés à vaincre, exposé à chaque pas aux défiances du peuple par mon uniforme

d'état-major et mon cheval en partie couvert do boue. J'y parvins cependant, après de pénibles efforts. Après avoir quitté mon uniforme, je descendis au Palais-Royal, pour remettre la lettre dont j'étais chargé. Je le trouvai envahi par le peuple et une partie ravagée par les flammes. Il me fallut attendre au lendemain, où, après bien des recherches, j'appris très-tard, dans les boutiques entr'ouvertes, l'adresse de M. deLatour, à qui je remis la lettre de la reine contre son reçu.

Je déclare, en terminant, que tous ces détails, dont je pris note quelques jours après, sont de la plus absolue exactitude. Je n'ai songé à les rédiger pour le public, qu'afin que l'histoire de ces événements ne demeurât pas tronquée sur l'autorité d'un illustre écrivain (Lamartine), dont le livre, tombé par hasard sous mes yeux, m'a étonné par les nombreuses erreurs que j'y ai rencontrées dès le début (1). Pour dire ce que j'ai vu, j'ai été obligé de parler de mes faits et gestes, dont sans doute on n'avait que faire. Mais comment apporter autrement son témoignage à l'histoire? Tel était mon objet, telle est mon excuse.

(1) Voir t. I, p. 148.

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