‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 89 sur 109 · I.A r.KYOLUTinX DE PEVUIKR · texte numérisé non relu

I.A r.KYOLUTinX DE PEVUIKR

le coQimandemcnt des gardes nationales el des (roupes. Chacun se lève et s'écrie : « Bravo ! nous allons en finir ! »

Après s'être arrêté peu de temps au Carrousel, le maréchal ne tarde pas à monter. 11 s'assied au bureau, et, s'adressant au général Tiburce Sébastiani, commandant la 1'" division militaire, il lui demande quelques détails sur la répartition de l'armée dans Paris. « Je ne veux pas, dit-il, d'une dissémination par petits paquets. Il me faut trois fortes colonnes agissant vigoureusement, balayant partout l'émeule, sans attendre qu'on les attaque : la première dans le quartier du Panthéon; la deuxième vers l'Hôtel-de-Ville; la troisième le long des boulevards intérieurs. Quel est le général qui commande au Panthéon? — C'est le général Renault (l'Africain). — Il faut l'y laisser... La colonne des boulevards sera sous les ordres du général Bedeau... Général Sébastiani, voulez-vous le conîraandement de la colonne de l'Hôtel-de-YiHe? — A vos ordres, IMonsieur le maréchal. »

Plusieurs olliciers qui ont fait la guerre en Algérie accourent offrir leurs services. Parmi eux se trouve le général Saint-Arnaud, à qui est immédir.tement confié le coDimandement d'une petite colonne d'infanterie, sans matériel d'artillerie, dirigée vers le boulevard en passant par la nie i\o Richolien.

Le maréchal a, dès son entrée, posé sur le bureau sa montre (une ancienne montre de famille) : « Il est deux heures, dit-il en la consultant; il faut attaquer partout à quatre heures du matin, sans attendre l'agression des éraeutiers. »

Dans la nuit se présentent les princes et plusieurs personnages politiques, entre autres M. Thiers. Après s'être entretenu à mi-voix avec lui, et au moment ou M. Thiers s'éloignait , le maréchal ajoute à voix haute : « Vous le formerez! » On croit comprendre que ces mots concernent ^l. Odilon Barrot, chargé avec M. Thiers de la formation d'un nouveau cabinet.

Le 24, à la pointe du jour, le maréchal Bugeaud descend au Carrousel pour reconnaître la position des troupes ; il prescrit quelques mortifications pour la défense des abords desTuileries. L'artillerie qui était au Carrousel entre dans la cour, afin que la place reste libre pour mettre l'infanterie dans un ordre de bataille qui lui permette de bien « jouir de tout son feu. j) [Sic.) Il ordonne de délivrer aux soldats un certain nombre de balles libres, en outre des paquets de cartouches dont ils sont nantis, pour qu'ils puissent au besoin glisser deux balles au lieu d'une sur la charge du fusil.

On annonce une députation de notables habitants du quartier Saint-Martin, où était arrivée la

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colonne Bedeau, qui se disposait à enlever une grande et formidable barricade. L'un d'eux, trôsému, prend la parole au nom de tous. Voici à peu près ses paroles : «Monsieur le maréchal, nous venons vous supplier de retirer vos troupes, afin d'éviter ime grande effusion de sang. Nous avons l'intime conviction que si le peuple savait que MM. Thiers et Odilon Barrot sont appelés à former un nouveau ministère, tout rentrerait dans le calme. La garde nationale seule suffirait pour maintenir l'ordre. — C'est votre idée, répond assez brusquement le maréchal; mais qui me garantira ce retour à la tranquillité? — 11 est vrai que je suis trop peu de chose pour obtenir votre confiance ; mais j'ai des amis qui répondront de ce que j'avance, et qui ont l'honneur d'être connus de vous. » Plusieurs noms sont alors cités; je n'ai retenu que celui de M. Lestiboudois.

La dépulalion ne s'est pas encore éloignée quand le duc de Nemours entre et vient parler à l'oreille du maréchal. Celui-ci se retourne du côté des officiers qui sont dans le bureau, il les invile à prendre des plumes et leur dicte un ordre laconique à envoyer sur les points occupés, et d'après lequel toutes les troupes devaient se retirer sur le Carrousel, laissant à la gardo nationale le soin d'assurer le service. En même temps, des avis manuscrits sont confiés à des commissaires de police poiir l(>s placarder dans Paris, afin d'informer que le roi, usant

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de sa prérogative constitutionnelle, avait cliargé MM. Thiers et Barrot de composer un nouveau cabinet, et qu'il avait donné au maréchal duc d'Isly le commandement en chef de la garde nationale et des troupes.

Selon les ordres expédiés, les troupes abandonnant leurs positions, se replient sur le Carrousel, à l'exception de celles que les insurgés tiennent bloquées dans leurs casernes ou dans leurs corps de garde. Suivi de ses fils les ducs de Nemours et de Montpensier , du maréchal Bugeaud et d'un nombreux état-major, le roi monte à cheval pour passer la revue des troupes, ainsi que des gardes nationaux. Il est accueilli par des cris nombreux de Vive le roi! partant de l'armée. Mais la majorité de la garde nationale, sur laquelle il comptait tant, lui crie : Vive la réforme !

Cependant les choses ne tournaient point au calme, comme l'avait avancé l'envoyé du quartier Saint -Martin. Au contraire, l'insurrection n'étant plus endiguée, déborde menaçante, suivant de près nos troupes et convergeant vers les Tuileries. Sa tête de colonne arrive contre le quartier général, même avant la lin de la revue des troupes. Déjà les insurgés entouraient le perron qu'ils allaient gravir ; l'un d'eux, prêt à faire usage de son arme chargée, avait pénétré dans le vestibule, au moment où je venais d'y descendre avec un chef d'escadron d'état-

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major. Il nous est facile de désarmer cet homme et de l'enfermer dans une pièce voisine , tandis que le maréchal, ayant aperçu de loin l'apparition des premiers insurgés, se lance au trot sur eux et leur fait une allocution énergique qui, pour le moment, les détourne de leur projet.

De nouveau, la fusillade se fait entendre dans les enviroiis , et particulièrement du côté du Palais - Royal. Les circonstances s'aggravant à chaque seconde , bien des personnes marquantes dans les Chambres, dans la magistrature et dans l'armée accourent aux Tuileries pour eulourer le roi qui, désabusé, abdique en faveur de son petitlils.

Dans la cour du palais, le maréchal Bugeaud était resté à cheval, escorté de son état-major et de plusieurs officiers. Un lieutenant des grenadiers de la garde nationale, très-reconnaissable à son bonnet à poil, s'était joint à eux. La fusillade devenant de plus en plus vive et commençant à gagner le Carrousel, on voulut annoncer au plus tôt l'abdication du roi aux insurgés du Palais-Royal. Le maréchal liugeaud avait résolu de se porter lui-même sur ce point, lorsque le lieutenant de la garde nationale lui dit : X N'y allez pas, Monsieur le maréchal, n'y allez pas, je vous en conjure, il pourrait eu résulter un grand malheur. On vous estime comme guerrier, mais votre nom est impopulaire. Il nous faudrait

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quelqu'un comme le maréchal Gérard, ayant la coiifuince du peuple. »

On alla cliercbcr le maréchal Gérard qui se trouvait dans ce moment auprès du roi ; il se rendit de suite au vœu exprimé. Il était en habit de ville. On lui choisit un cheval irès-doux parmi les miontures des officiers présents dans la cour. Puis il se dirigea vers le Palais-Royal en passant sur le Carrousel. A quelques pas en avant, deux olliciers de l etat-major de la garde nationale agitaient leurs chapeaux , faisant signe de respecter le maréchal que les balles auraient pu alteindre dans son trajet.

Sa mission n'eut pas de succès. Les insurgés exigèrent l'abdication écrite. Le général Lamoricière la leur porta (?) écrite et signée par le roi. Ils la prirent et la gardèrent , mais n'en continuèrent pas moins leur feu. Le général fut blessé, le capitaine du génie RifFault, ofiicier d'ordonnance du duc de Montpensier, qui Taisait momentanément dans cette triste mission les fonctions d'aide de camp du général, fut grièvement atteint par deux balles.

Ma présence n'ayant plus d'utilité au quartier général, qui avaii été abandonné, je me dirige vers le Chàleau pour prendre de nouveaux ordres, lorsque je rencontre le commandant F... qui me dit; « C'est inutile. On se })répare à partir. » Me joignant alors aux batteries qui ont pris position dans la cour,

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je moute le cheval d'un brigadier qui va s'asseoir sur un caisson, et j'attends. On voit d'ailleurs que la situation devient de plus en plus critique. En proie à la plus grande émotion, le général Dumas, aide de camp de Louis-Pliiiippe, se présente dans la cour et nous crie : « Pour Dieu, Messieurs, sauvez le roi ! »

Presque au même moment , un palefrenier à la livrée royale traverse au galop le Carrousel ; il a quitté les écuries du roi pour se diriger sur la grille du palais , lorsque son cheval est tué raide d'un coup do fusil. L'infortuné, qu'on croyait perdu, vient à bout de se relever, et il court à la grille ; mais il n'a pas fait quatre pas qu'un autre coup de feu l'étend raide mort près de sa monture.

Nous demeurons les témoins passifs de cet assassinat. Il nous est ordonné de ne pas tirer, et même de mettre de côté les écouviiions. Nous ne devons également partir que lorsqu'il n'y aura plus do troupes aux Tuileries ni sur le quai. Le mouvement s'opère, en effet, dès que les troupes du quai se sont repliées vers la place de la Concorde, et dès que la garde d'honneur du palais a définitivement quitté son poste en passant sous le pavillon de l'Horloge et par le jardin.

Nous nous mettons alors en devoir de regagner la caserne de l'Ecole militaire en passant par la rue

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du Bac. A peine la colonne est-elle à l'entrée de cette rue qu'un nouvel ordre du général Gourgaud fait taire demi-tour pour rentrer dans la cour des Tuileries et s'y remettre en batterie. Le mouvement est rapidement exécuté, et la pièce arrivée la première en ligne (un obusicr de 15 centimètres), chargée promptement à mitraille, va faire feu quand paraît le général Gourgaud s'écriant : « Ne tirez pas ! » Par le fait, celte mise en batterie n'est qu'un moyen d'en imposer aux insurgés , de les tenir a distance du Château pour retarder l'envahissement. Le roi , sa famille et sa suite auront le temps de gagner du terrain. Probablement encore dans le même but , on quitte la cour pour entrer dans le jardin, en passant par le quai et par la grille, et on se met en bataille en avant de la pièce d'eau la plus rapprochée du palais.

Une demi-heure après on rompt en colonne par section, et on gagne la place de la Concorde par la grande allée du jardin. Longtemps encore, on stationne sur cette place. Apprenant que la duchesse d'Orléans est à la Chambre des députés, et croyant la régence sur le point d'être proclamée, on laisse un large intervalle entre les deux iiles de voitures pour faciliter la rentrée de la duchesse au Palais, Cette précaution ne sert qu'à laisser un large passage aux insurgés qui se dirigent vers le Palais- Bourbon. Plusieurs portent à la pointe de leurs baïonnettes des lambeaux d'uniforme et des objets

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d'équipement de la garde municipale. Beaucoup d'entre eux s'arrêtent à considérer nos pièces. Un homme de quarante à cinquante ans, en casquette et capote bleue, qui paraît exercer un certain ascendant sur ses camarades, m'interpelle en ces termes : a Ah ! vous vouliez nous saler. — Si on l'avait voulu, on aurait eu beau jeu tout à l'heure, aux Tuileries. — C'est une boîte à balles que vous avez dans cet obusier ?. . . — Eh bien ! cela prouve qu'on ne l'a pas tirée. — Oh! c'est que je suis du métier, moi... Vous parlez à un ancien artilleur. — Dans quel régiment ? — Dans celui du colonel Bonnafos , à Strasbourg, en 1824. — Nous y étions ensemble alors... »

Un quart d'heure après mon homme, tout entier à ses souvenirs de garnison, paraissait avoir oublié ce que le début de sa conversation pouvait avoir d'hostile. J'en profitai pour lui dire : « Maintenant que le roi est parti, je vous engage à faire rentrer vos camarades chez eux. » Et j'eus la satisfaction de voir le groupe qu'il dirigeait s'éloigner par le quai, sans suivre ceux qui se portaient du côté de la Chambre.

La place de la Concorde est, il est vrai, couverte de troupes de toutes armes. Le pont est bordé des deux côtés par une double rangée de soldais, mais personne n'a la consigne de s'opposer au passage des insurgés. Pendant ce temps des régiments d'in-

fanterie passent sur la place, et regagnent leurs casernes la crosse en l'air. Comme les batteries avec lesquelles je marche ne sont pas placées sous mes ordres, je profite d'un de ces régiments qui se rend à Vincennes pour cheminer en sécurité jusqu'au pont des Saints-Pères. Quai du Louvre, je vois les insurgés traîner comme un trophée une pièce de campagne, conquêtefacilequileurasans doute été abandonnée par une de nos colonnes. Sur le pont des Saints-Pères, mon sabre est demandé par un jeune homme de bonne mine qu'un pareil spectacle a sans doute mis en goût. Je refuse énergiquement. Les curieux s'attroupent déjà, lorsqu'un officier velu en bourgeois (le commandant 31 , professeur à l'Ecole d'état-major), vient passer son bras sous le mien en disant : « Mon cher , permettez-moi de vous enlever à celte vilaine conversation, »

Et nous nous éloignons aux cris de: Vive l'artillerie l qu'on pousse comme celui de : Vive la ligne! à tout propos et sans trop savoir pourquoi, puisque son désarmement paraît être à l'ordre du jour.

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