I. — LE 22 FÉVRIER. — L'ATTITUDE DU ROI ET DE LA REINE
RÉCIT DE M. GUIZOT. — OBSERVATION i)'UN POLITIQUE ANGLAIS
Avant la session qui allait s'ouvrir et dont M. Guizot pressentait les difficultés, il voulut son-
der le roi et ie mettre, dit-il, à Taise vis-à-vis du cabinet. « Que le roi, lui dis-je un jour, ait la bonté d'y penser sérieusement : la situation est grave et peut provoquer des résolutions graves; on a réussi à donner à cette question de la réforme électorale et parlementaire une importance qu'en soi elle n'a pas, mais qui, dans l'état des esprits, est devenue réelle ; il n'est pas impossible que le roi soit obligé de faire à cet égard quelque concession. — Que me dites- vous là? s'écria-t-il avec un mouvement de vive impatience ; voulez-vous, vous aussi, m'abandonner, moi et la politique que nous avons soutenue ensemble? — Non, Sire; personne n'est plus convaincu que moi de la bonté de cette politique, et plus décidé à lui rester fidèle; mais, le roi le sait par sa propre expérience, il y a clans le gouvernement constitutionnel des moments difficiles, des désagréments à subir, des défilés à passer. C'est sur le roi lui-même, je le reconnais, non sur ses ministres, que pèsent les situations de ce genre ; les ministres qui n'y conviennent pas peuvent et doivent se retirer ; le roi reste et doit rester. Si la question qui agite en ce moment le pays plaçait le roi dans une nécessité semblable, il y aurait pour lui plus de déplaisir que de danger ; il trouverait dans les rangs de l'opposition des conseillers qui lui sont sincèrement attachés, et qui accompliraient probablement ces réformes dans une mesure conciliable avec la sûreté de la monarchie. Et si cette mesure était dépassée, si les nouveaux conseillers du roi ne con-
tenaient pas le mouvement après l'avoir satisfait, si la politique d'ordre et de paix était sérieusement compromise, le roi ne tarderait pas à retrouver, pour la relever, l'appui du pays. — Qui me le garantira? Qui sait où peut me mener la pente où l'on veut que je me place? Ou est près de tomber quand on commence à descendre -, avec votre cabinet, je suis à l'abri des mauvais pas. — Pas autant que je le voudrais, Sire; le cabinet est bien attaqué, il Test non-seulement dans la Chambre, dans le public ardent et bruyant, il l'est quelquefois auprès du roi lui-même, dans sa cour, plus haut peut-être. — C'est vrai, et je m'en désole; ils ont même inquiété et troublé un moment mon excellente reine; mais, soyez tranquille, je l'ai bien raffermie; elle tient à vous autant que moi. — J'en suis bien heureux, Sire, et bien reconnaissani; mais tout cela fait pour le cabinet une situation bien tendue. S'il doit en résulter une crise ministérielle, il vaut mieux, infiniment mieux que la question soit résolue avant la réunion des Chambres et leurs débats. Aujourd'hui le roi peut changer son cabinet par prudence; la lutte une fois engagée, il ne le changerait plus que par nécessité. — C'est précisément là lua raison pour vous garder aujourd'hui! s'écria le roi. Vous savez bien, moucher ministre, que je suis parfaitement résolu à ne pas sortir du régime constitutionnel et à en accepter les nécessités, même déplaisantes; mais aujourd'hui il n'y a point de nécessité constitutionnelle; vous
avez toujours eu la majorité ; à qui céderais-je en changeant aujourd'hui mes ministres? Ce ne serait pas aux Chambres, ni au vœu clair et régulier du pays, ce serait à des manifeslatious sans autre autorité que le goût de ceux qui s'y livrent, et à un bruit au fond duquel il y a évidemment de mauvais desseins. Non, mon cher ministre, si le régime constitutionnel veut que je me sépare de vous, j'obéirai à mon devoir constitutionnel; mais je ne ferai pas ce sacrifice d'avance et par complaisance pour des idées que je n'approuve pas. Restez avec moi, défendez jusqu'au bout la politique que tous deux nous croyons bonne. Si on nous oblige à en sorlir, que ceux qui nous y obligeront en aient seuls la responsabilité. — Je n'hésite pas. Sire; j'ai cru de mon devoir d'appeler toute l'attention du roi sur la eravité de la situation. Le cabinet aimerait mille fois mieux se retirer que de compromettre le roi, mais il ne l'abandonnera point. »
M. Guizot ajoute « qu'il n'y a, dans cet entretien, pas une idée, pas un mouvement, pas une parole qui ne soient restés gravés dans sa mémoire et qu'il ne reproduise avec une scrupuleuse fidélité. M
Observation. — Un Anglais qui connaît les choses de France aussi bien que celles de son propre pays, appelait ce passage des Mémoires de M. Guizot « le dialogue des suicidés sans le savoir. » — « On fait volontiers, ajoutait-il, le mea culpa de son prochain, et il faut convenir que cette confession, faite ici au compte de Louis-Philippe, inculpe et
condamne lourdement ce vieux roi. Mais si M.Guizot croit par là s'être blanchi lui-même, certes il s'abuse fort. Si lui voyait clair à ce point dans la situation du pays, devaitil se contenter d'une telle remontrance et laisser le roi persister dans l'aveuglement, s'en rendre même complice en cédant sans trop se faire prier? Est-ce donc ainsi qu'eût agi un premier ministre anglais, un Robert Peel ou tout autre homme d'Etat digne de ce nom? Eût-il attendu qu'il fût trop tard pour arrêter une ligue, légitime en principe, et devenue menaçante, même en dehors des Communes et du pays légal? Non pas! M. Guizot a perdu le roi, en le laissant se perdre; il l'y a aidé, et il a précipité la France dans la révolution et l'imprévu. Ce n'était pas la peine de si bien sentir les périls, de si bien professer, de si bien prévoir! Dans un pays comme le vôtre, il y avait bien plus de danger encore qu'il n'y en eût eu chez nous à ajourner d'année en année cette question de réforme électorale et parlementaire, et à la faire ainsi dégénérer en question de banquets plus ou moins licites. En vérité, ne hausse-t-on pas les épaules, quand on songe à tout cela aujourd'hui? C'était un jeu mesquin et hypocrite, qui ne pouvait qu'être funeste tôt ou tard. On prétendait remplir les devoirs du gouvernement constitutionnel, tandis qu'en réalité il était faussé dans son essence même. Quelle pitoyable politique que ce conservatisme doctrinaire qui consistait à venir à tout propos et à satiété redire textuellement, avec un pédantisme solennel : « Toutes les politiques vous promettront le progrès; la mienne seule vous le donnera! » Le beau progrès! Vous ne pouviez pas môme obtenir une petite réforme pour étendre à certaines capacités notoires le droit de suffrage et restreindre le fonctionarisme de votre parlement. En administration, vous ne pouviez pas même obtenir soit, par exemple, les coupures de billets de la Banque de France inférieures à oOO francs, soit l'introduction des
timbres-poste, dont nous jouissions déjà avec tant d'avantage! Il est évident que tout cela lassait, ennuyait, dégoûtait votre pays. Une surprise qui était, on l'a bien senti, dans la force des choses, a suftî alors pour vous jeter inévitablement dans un cataclysme et dans le suffrage universel, préconisé depuis dix ans par la Gazette de France et par le pontife des légitimistes, de Genoude... M. Guizot et le vieux Louis-Philippe se sont entr'aidés pour se suicider, cela est incontestable et acquis à l'histoire. Vous allez voir comment les choses se passent différemment chez nous. Quand le moment sera venu d'effectuer un progrès électoral, je parierais mille livres sterHng que cette grosse affaire, bien plus grosse pour nous encore, se débattra et se résoudra loyalement, pacifiquement. Peut-être même n'est-ce pas les whigs, mais bien les torys, qui auront l'honneur de la solution. Voilà comme on gouverne et voilà aussi comme on règne ! »
Il est à remarquer que l'événement a donné raison à notre Anglais. On se rappelle que Robert Peel,en recevant les nouvelles de la révolution de Février, alla serrer la main de Richard Cobden et lui dit : « Nous avons, vous et moi. Monsieur, assuré notre pays contre une semblable convulsion. Félicitez-vous d'avoir pesé sur moi par votre ligue (celle des céréales, corn-leagué) et de m'avoir poussé à opérer une réforme utile, nécessaire; et moi, je me félicite de vous avoir cédé à temps et d'avoir fait voter la réforme {corn-law) (1). » — Nous avons entendu Richard Cobden raconter lui-même ce fait, qui avait eu lieu le 2(3 février à la Chambre des Communes.
(1) Robert Peel avait déjà précédemment prononcé cette parole qu'on a retenue : « Je veux la réforme, parce que je no veux pas la révolution. »