‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 93 sur 109 · RÉCIT DE M. GUIZOT. — NOTES MANUSCRITES D'UN LECTEUR ET RAPPROCHEMENTS · texte numérisé non relu

RÉCIT DE M. GUIZOT. — NOTES MANUSCRITES D'UN LECTEUR ET RAPPROCHEMENTS

Nous arrivons au 22 février. Le banquet était interdit. Vingt-Jeux mandats d'arrestation contre des meneurs républicains étaient lancés. Sur l'avis du préfet de police G. Delessert et des deux généraux commandants de la garde nationale et des troupes de Paris, avis approuvé par le roi, on contremande le déploiement de forces prescrit pour le lendemain dans les divers quartiers delà ville, selon le système de mesures défensives combiné par le maréchal Gérard. On croyait avoir doublé le cap des tempêtes. Cependant quelques personnes, parmi lesquelles le colonel de Chabaud-Latour, naguère officier d'ordonnance du duc d'Orléans, alors un des aides de camp du jeune comte de Paris, vinrent voir M. Guizot et appelèrent, dit-il, avec instance toute sa sollicitude sur le péril de la situation, péril mal défini, inconnu, mais réel. M. Guizot ajoute qu'on était prêt à tout, qu'on avait sous la main des forces au moins égales à celles qui avaient suffi à réprimer les diverses insurrections tentées de 1830 à 1840 (trente et un mille hommes environ, dont plus de cinq mille de cavalerie), et qu'on était bien décidé à les déployer, le cas échéant.

Cependant le roi se montrait rassuré, enchanté. Il se félicitait et félicitait ses minisires sur leur habileté : « Quand je pense, s'écriait-il, que beaucoup de nos amis voulaient qu'on cédât!... » L'agitation persistante qui lui était signalée ne l'inquiétait pas. Des désordres commencèrent dans la journée, la fermentation augmenta pendant la nuit et s'aggrava encore dans la matinée du 23. De? détachements des 2% 3% 7^ et 10^ légions de la garde nationale se mirent en mouvement dans plusieurs quartiers en criant : « Vive la réforme! » et leur influence fut bientôt contagieuse, provoquant chez les uns l'action, chez les autres l'abstention. Dans les meilleures compagnies de la S'' légion, notamment dans celle que commandait le fils d'un banquier-député, ami de M. Guizot, François Delessert, les conservateurs ne se rendirent pas à l'appel. Laissons maintenant la parole à M. Guizot, qui va continuer les confessions du roi et de la reine: « J'étais à la Chambre des députés, raconte-t-il, avec la plupart des membres du cabinet; M. Duchâtel seul y manquait. On annonçait des interpellations sur les incidents du jour. Je fus averti que, hors de la Chambre, M. Duchâlel me demandait. En y venant, il avait passé par les Tuileries. Je montai dans sa voiture, et nous retournâmes ensemble au palais. Je reproduis son récit de l'entretien qu'il venait en hâte m'en rapporter : « Le roi, me dit-il, me demanda aussitôt où nous en étions. Je lui répondis que l'allaire était plus sérieuse que

]a veille et l'horizon plus chargé, mais qu'avec de l'énergie dans la résistance on s'en tirerait. Il me répondit que c'était aussi son sentiment; il ajouta qu'on lui donnait de tous côtés le conseil de terminer la crise en changeant le cabinet, mais qu'il ne voulait pas s'y prêter. « Le roi sait bien, lui dis-je, que, pour ma part, je ne tiens pas à garder le pouvoir, et que je ne ferais pas un grand sacrifice en y renonçant; mais les concessions arrachées par la violence à tous les pouvoirs légaux ne sont pas un moyen de salut : une première défaite en amènerait bientôt une nouvelle ; il n'y a pas eu loin, dans la Révolution, du 20 juin au 40 août, et aujourd'hui les choses marchent plus vite que dans ce temps-là ; les événements vont à la vapeur, comme les voyageurs. »

« Je n'avais pas en ce moment, ajouta M. Duchâtel, l'idée que le changement du cabinet fût entré dans l'esprit du roi. Y avait-il déjà songé sérieusement, ou bien la résolution de se soumettre à une concession qui lui coûtait beaucoup, lui vintelle soudainement, sous la pression d'une émotion vive ? Je ne pourrais trancher la question, mais j'incline à croire qu'il se décida brusquement, emporté par cette espèce de trouble que produit le passage d'une sécurité complète à l'apparition subite d'un grand péril. « Je crois, comme vous, me dit le roi, qu'il faut tenir bon ; mais causez un moment avec la reine; elle est très-efl'rayée. Je désire que vous lui parliez. » lU'appela..,

« Elle entra dans le cabinet du roi, me dit M. Duchâtel, suivie du duc de Montpensier. Elle était agitée et sous l'empire d'une vive excitation. « Monsieur Duchâtel, me dit-elle, je connais le dévouement de M. Guizot pour le roi et pour la France; s'il le consulte, il ne restera pas un instant de plus au pouvoir, — Madame, lui répondis-je, un peu ému de cette sortie si vive, M. Guizot, comme tous ses collègues, est prêt à se dévouer pour le roi jusqu'à la dernière goutte de son sang ; mais il n'a pas la prétention de s'imposer au roi malgré lui. Le roi est maître de donner ou de retirer sa confiance, selon qu'il le juge convenable pour les intérêts de la couronne. — Ne dis pas des choses pareilles, ma chère amie, dit le roi ; si M. Guizot le savait!... — Je ne demande pas mieux qu'il le sache, répliqua la reine ; je le lui dirai à lui-même, je l'estime assez pour cela; il est homme d'honneur et me comprendra. » J'ajoutai alors que je ne devais pas cacher au roi qu'il me serait impossible de ne pas communiquer à M. Guizot tout ce que je venais d'entendre; c'était un élément important de la situalion; je ne pouvais lui en dérober la connaissance, ni comme collègue, ni comme ami... Le roi était devenu sombre et soucieux. « Il y aurait peutêtre lieu, me dit-il, de convoquer sur-le-champ le conseil. — Je crois, lui répondis-je, qu'il y aurait peut-êlre des inconvénients à une convocation subite du conseil ; la Chambre est assemblée et ne peut pas rester sans ministres. Le roi ferait mieux,

ce me semble, de causer avec M. Guizot. — Vous avez raison, me dil-il; allez trouver M. Guizot sans perdre un instant, et amenez-le-moi (1). »

« En nous rendant ensemble aux Tuileries, nous causâmes, à cœur ouvert, M. Duchalel et moi , de la situation; et, sans la moindre discussion, nous fûmes tous deux du même sentiment sur la conduite que nous avions à tenir. En ce qui nous concernait, nous étions et nous devions nous montrer décidés à maintenir jusqu'au bout la politique que nous avions pratiquée et que nous persistions à croire la seule bonne ; mais si, dans l'intérêt de la couronne dont il était juge , le roi croyait devoir changer le ministère, il ne nous convenait d'opposer ni résistance , ni plainte. Dans l'état général du pays, et à plus forte raison dans la crise du jour, ce n'était pas trop, c'était à peine assez , on le voyait bien, de l'accord des grands pouvoirs de l'Etat pour faire prévaloir leur politique commune contre ses divers adversaires. Si cet accord cessait, n'importe de quel côté, la défense serait trop faible pour l'attaque. Le roi ne pouvait se passer du concours de la majorité des Chambres, cl la majorité des Chambres n'était ni assez forte, ni assez liée, ni assez expérimentée pour se passer de l'appui du roi. Si nous prétendions , en ce moment , imposer au roi

(1) 11 est évident qu'en tout ceci M. Duchâtel n'aura pas dû prendre le change. 11 aura bien compris que c'était là une de ces scènes bien connues de la comédie bourgeoise, où un mari qui s'est mis ou qu'on a placé dans rend)arras prie sa femme de prendre certaines initiatives, d'assumer certaines responsabilités, {^'ofes manuscrites d'un lecteur.)

chancelant le maintien du cabinet ébranlé, nous ne lui assurerions pas les avantages d'une résistance énergique, car il n'accepterait pas ou ne soutiendrait pas les mesures qu'elle exigerait, et nous ne réussirions même pas à prolonger longtemps notre faible situation, car le roi ne persévérerait pas avec nous jusqu'au terme de la crise. C'était, pour nousmêmes, la seule conduite sensée et digne, et envers la royauté notre devoir impérieux de la laisser choisir librement dans son hésitation , sans aggraver les conditions des deux conduites entre lesquelles elle avait à se prononcer.

«c Nous entrâmes vers deux heures et demie dans le cabinet du roi. La reine, M. le duc de Nemours et jM. le duc de Montpensier y étaient réunis. Le roi exposa la situation, s'appesantit sur la gravité des circonstances, parla beaucoup de son désir, qui était très-sincère, de garder le ministère, du regret qu'il épouvait à être obligé de se séparer de nous, ajoutant qu'il aimerait mieux abdiquer. « Tu ne peux pas dire cela, mon ami, dit la reine ; tu te dois à la France ; tu ne t'appartiens pas (1). — C'est vrai, dit le roi; je suis plus malheureux que les minisires; je ne puis pas donner ma démission. » Ce préambule couvrait évidemment une résolution arrêtée ; pour ceux qui connaissaient les allures de l'esprit du roi , le doute n'était pas possible. Je l'avais écoulé en silence ; je pris la parole : « C'est

(1) Contre-partie de la scène précédente. (Note manuscrite.)

à Votre Majesté, dis-je, à prononcer : le cabinet est prêt, ou à défendre jusqu'au bout le roi et la politique conservatrice qui est la nôtre, ou à accepter sans plainte le parti que le roi prendrait d'appeler d'autres hommes au pouvoir. Il n'y a point d'illusion à se faire. Sire ; une telle question est résolue par cela seul que , dans un tel moment , elle est posée. Aujourd'hui plus que jamais le cabinet, pour soutenir la lutte avec chance de succès, a besoin de l'appui décidé du roi. Dès qu'on saurait dans le public , comme cela serait inévitable , que le roi hésite, le cabinet perdrait toute force morale et serait hors d'état d'accomplir sa tâche. » — Le roi, sur ces paroles, laissa de côté toute hésitation, toute précaution de langage, et considérant la question comme tranchée : « C'est avec un bien amer regret, nous dit-il, que je me sépare de vous ; mais la nécessité et le salut de la monarchie exigent ce sacrifice. Ma volonté cède ; je vais perdre beaucoup de terrain ; il me faudra du temps pour le regagner, w La reine et le duc de Montpensier ajoutèrent des paroles dans le même sens. Le duc de Montpensier me dit qu'il fallait que sa conviction fût bien profonde pour qu'elle l'emportât sur la reconnaissance qu'il me devait. Après ces témoignages d'estime et de regret , le roi dit qu'il songeait à M. Mole et nous demanda ce que nous en pensions. Nous n'avions à faire et nous ne fîmes aucune objection. « Je vais donc le faire appeler, » reprit le roi. Puis il nous fit ses adieux, ainsi que la famille

royale, en nous embrassant avec larmes: «Vous serez toujours les amis du roi, dit la reine ; vous le soutiendrez. — Nous ne ferons que de la résistance au petit pied et sur le second plan, me dit le duc de Nemours ; mais sur ce terrain, nous comptons retrouver votre appui. » Le roi était triste et troublé ; la gravité de la résolution qu'il venait de prendre semblait grandir à ses yeux. Il sentait surtout combien il allait perdre en Europe, et quel coup en recevrait sa considération. Nous sortîmes du cabinet. M. Duchâtel était le dernier près cle la porte, le roi lui tendit la main une dernière fois : « Vous êtes plus heureux que moi, vous autres, » lui dit-il, et il prononça à voix basse quelques mots que j'entendis imparfaitement, et où se révélait à quel point sa résolution lui était amère.

« Nous retournâmes sur-le-champ à la Chambre des députés ; on nous y attendait dans une agitation immobile ; il était question d'interpellations, de pétitions. Je montai à la tribune. «Je crois, dis-je, qu'il ne serait ni conforme à l'intérêt public, ni à propos pour la Chambre d'entrer, en ce moment, dans aucun semblable débat. Le roi vient de faire appeler M. le comte Mole pour le charger de former un nouveau cabinet. Tant que le cabinet actuel sera chargé des affaires, il maintiendra ou rétablira l'ordre, et fera respecter les lois selon sa conscience, comme il l'a fait jusqu'à présent. » M. Odilon Barroi demanda aussitôt la parole. Il eut quelque peine à la prendre au milieu du tumulte qui s'éleva dans

la Chambre ; il voulait parler de la fixation de l'ordre du jour pour la séance du lendemain , séance dans laquelle la proposition d'accusation du ministère devait être renvoyée à l'examen des bureaux : «J'avais cru, dit-il, que la conséquence naturelle, inévitable même, de la réserve que M. le président du conseil montrait sur les inlerpellations qui lui étaient adressées, à raison de la gravité des circonstances et de la situation spéciale du cabinet, j'avais cru, dis-je, que la conséquence inévitable, naturelle , était l'ajournement de l'ordre du jour indiqué, c'est-à-dire l'ajournement de la discussion sur la proposition que j'ai déposée hier sur le bureau. Je suis à cet égard parfaitement subordonné aux convenances de la Chambre et du ministère lui-même. »

M. Dupin prit vivement la parole (pour appuyer cet ajournement, en faisant valoir le besoin d'apaisement. M. Guizot insista, ne voulant pas que l'accusation proposée contre le cabinet restât ainsi en suspens après que l'opposition avait atteint son but. M. Dupin persista dans sa demande d'ajournement. La majorité vint fermement en aide à M. Guizot et la proposition d'accusation fut maintenue à l'ordre du jour.

«A l'annonce de la chute du cabinet, poursuit M. Guizot, l'émotion, je devrais dire l'irritation, avait élé profonde dans la majorité (1) ; elle y voyait

(1) Tellement profonde que lorsque M. Guizot fut descendu de la tribune et revenu à ton banc, un député de la majoiilé (entre autres), un magistrat, se précipita vers lui et lui adressa cette apostrophe

sa propre clmîe et celle de la politique qu'elle soutenait courageusement depuisdix-septans. Plus clairvoyants encore et plus expérimentés dans les crises révolutionnaires quelques-uns de ses membres pressentirent immédiatement dans celle-ci bien plus que la chute du cabinet : un de mes amis particuliers, M. Muret de Bord, qui s'était vivement prononcé en ces dernières circonstances, était assis à côté de l'ancien et habile directeur général des domaines, M. Calmon, qui en entendant ma déclaration luicUt en lui frappant sur l'épaule :'« Citoyen Muret de Bord, dites à la citoyenne Muretde Bord de préparer ses paquets; la République ne vous aimera pas (1). » Dans l'opposition môme les esprits élevés étaient soucieux: « Je désirais vivement la chute du cabinet, dit à M. Duchâtel M. Jules de Lasteyrie ; mais j'aurais mieux aimé vous voir rester dix ans de plus que sortir par cette porte. » Au même instant, M. de Kémusat, ami et camarade de collège deM.Dumon,

véhémente : « C'est une infamie, Monsieur, c'est une lâcheté de se retirer ainsi en face de l'émeute ! » On croyait alors que la retraite du ministre était spontanée, volontaire; on ignoraitqn'il avait été congédié parle roi. Ces révélations ont vengé depuis lors M. Gulzot; il le croit du moins. Mais qu'est-ce à dire?... Un autre inagistrat-député, mieux avisé encore, avait donné un exemple qui, s'il eût été suivi par quelques autres, aurait eu sans nul doute une grande influence sur les événements. C'est M. le président de Belleyme, qui, se détachant courageusement de la majorité, avait volé contre le ministère. [Notes munuscriles.)

(1) Fort joli et fort bien pronostiqué, mais un peu tard ! Il eut mieux valu être moins spirituel, mais plus sage, en volant avec le président de Belleyme contre le minislere, pour le faire tomber un peu plus lût et constituiionnellement. M. Calmon élait de cesdépulésfouclionnaires qui ne goûtaient pas, et pour cause, la réforme parlementaire. {Nuies manusaitea.)

vint s'asseoir près de lui au l)anc des ministres : « Je sais, dit-il, que la sortie du ministère ne te contrarie pas beaucoup ; je puis donc venir causer avec toi. Si j'entre dans le nouveau ministère, j'espère que nous causerons souvent ensemble, et que nous pourrons nous entendre. — Je ne demande pas mieux, lui répondit M. Dumon ; pourvu que la Chambre ne soit pas dissoute et que les réformes ne soient pas excessives , je ne ferai pas d'opposition. — C'eût été bien facile, reprit M. de Rémusat, si nous étions arrivés par un mouvement de Chambre ; mais qui peut mesurer les conséquences d'un mouvement de rue ?» (1)

« A quatre heures et demie, le cabinet se réunit aux Tuileries. De plusieurs côtés le bruit de l'irritation de la majorité parlementaire était arrivé au roi ; il en était visiblement troublé. Il essaya d'alléger un peu, pour lui-même, la résolution qu'il venait de prendre en donnant à entendre que j'avais, ainsi que M. Ducliâtel, partagé son avis. Je rétablis en termes positifs ce que je lui avais dit dans notre première entrevue. « Nous étions décidés et prêts, lui dis-je , à soutenir jusqu'au bout la politique d'ordre et de résistance légale que nous trouvons la seule bonne ; mais le roi s'était montré disposé à penser qu'il devait changer son ministère. Poser une telle question, dans un tel moment, c'était la

(1) Si un mouvement de Chambre n'avait pu être effectué à temps, à qui donc la faute , si ce n'est à la majorité des fonctionnairesdéputés, et à ceux qui la tenaient dans leur main? (iVo/e manuscrite.)

résoudre.» Le roi n'insista pas. MM. Hébert, de Salvandy et Jayr exprimèrent leur désapprobation de sa résolution. Nous sortîmes des Tuileries pour ne plus nous occuper , en attendant la formation d'un nouveau cabinet, que de défendre partout l'ordre toujours violemment attaqué. La nouvelle de la chute du ministère n'avait point fait cesser la lutte ; elle continuait sans que nulle part l'insurrection triomphât ou cédât. L'événement tombait de plus en plus entre les mains des républicains fanatiques résolus à le pousser jusqu'à une révolution. Nous allions d'heure en heure, M. Duchâtel et moi, rendre compte au roi de l'état des choses. Vers six heures, il nous témoigna le désir de donner le commandement général dans Paris au maréchal Bugeaud. Nous fîmes sur-le-champ , auprès des généraux Jacqueminot et Tiburce Sébastian!, une démarche pour les en prévenir ; puis le roi préféra attendre l'avis du cabinet qu'il travaillait à former. Il n'avançait guère dans son travail ; M. Mole discutait, négociait , cherchait des alliés efficaces. Vers huit heures, M. Jayr, qui avait quelques signatures de travaux publics à demander au roi, retourna aux Tuileries; il le trouva seul, agité et taciturne. En lui soumettant son travail administratif, M. Jayr lui représenta la nécessité de reconstituer promptement le pouvoir politique et le commandement militaire , l'un et l'autre ébranlés et flottants au milieu d'une crise aussi obstinée que violente. Le roi signait et l'écoutait en silence; puis tout à coup :

« Et quand je pense, dit-il, que cette résolution a été prise et exécutée en un quart d'heure ! » M. Jayr se retira sans autre réponse.

« Personne n'ignore l'événement (je ne décide pas s'il faut dire fortuit ou criminel) qui éclata à neuf heures du soir, sur le boulevard, devant l'hôtel des Affaires étrangères. Une bande d'insurgés, armés de piques, de pistolets, de bâtons, portant des signes de luttes récentes , et partie d'abord de la place de la Bastille, s'était avancée le long des boulevards, grossie dans sa route par des passants et des curieux ; après plusieurs démonstrations bruyantes , entre autres devant le bureau du Naiionaly elle arrivait près du ministère des Affaires étrangères, plus d'une fois menacé depuis le commencement de l'insurrection. Un bataillon d'infanterie de ligne en couvrait les approches. Au milieu de la pression désordonnée qu'exerçait la foule et de la résistance immobile que lui opposait la troupe, un coup de feu partit ; selon les uns, des rangs de la troupe même, et par un accident du fusil d'un soldat ; selon les autres, le coup fut tiré du sein de la foule , sur la troupe , et par un des insurgés. Quoi qu'il en soit, la troupe se croyant attaquée, fit feu ; beaucoup de personnes tombèrent, les unes frappées à mort, les autres blessées, d'autres renversées et foulées aux pieds. Un désordre immense, mêlé d'effroi et de colère, éclata sur le théâtre et tout à l'entour de l'événement ; la passion a de soudains et puissants instincts au service de sa cause ;

quelques-uns des insurgés relevèrent des cadavres (seize, dit-on), les placèrent sur un chariot qui se trouvait là, et ce cortège funèbre se promena jusqu'à une heure du matin, sur les boulevards, devant les bureaux du National el de la Réforme, dans tout le centre de la ville, au milieu des cris : Vengeance ! Aux armes l Aux barricades î provoquant partout un nouvel et plus ardepl élan d'insurrection et de lutte. La nuit se passa à exploiter ainsi ce malheur ou ce crime, pour transformer l'émeute en révolution.

«J'étais au ministère de l'Intérieur quand la nouvelle de ce fatal incident y arriva. Plusieurs de mes collègues et de nos amis y étaient réunis. De leur avis unanime, je me rendis sur-le-champ aux Tuileries, avec M. Dumon, pour insister auprès du roi sur l'urgence de la nomination du maréchal Bugeaud au commandement de toutes les forces militaires. Il en reconnut la nécessité ; mais il ne savait pas encore quel cabinet il parviendrait à former. Je le quittai sans qu'il y eût rien de décidé. Entre minuit et une heure, il m'envoya chercher et me dit qu'à la fin de la soirée, M. Mole était venu lui annoncer qu'il n'avait pu réussir à former un cabinet : « Je fais appeler M. Thiers, ajouta-t-ii ; mais, en attendant, la lutte devient de plus en plus grave ; il y faut sur-le-champ un chef-militaire, d'une capacité et d'une autorité éprouvées , et qui puisse porter le fardeau jusqu'à l'installation d'un nouveau ministère. Je vous demande la nomination immé-

diate du maréchal Bugeaud au commandement de la garde nationale et de l'armée. M. Thiers ne voudrait peut-être pas le nommer lui-même ; mais il l'acceptera, je n'en doute pas, s'il le trouve nommé et installé. C'est au nom du salut de la monarchie que je fais appel au dévouement de mes anciens ministres. — Le roi sait , lui dis-je , que nous sommes tout prêts à accomplir son désir. » Il envoya chercher M.Duchâtel et le général ïrezel dont la signature était nécessaire pour cette nomination. Ils arrivèrent et donnèrent sur-le-champ au roi leur assentiment et leur concours. Le maréchal Bugeaud arriva aussi. Le duc de Nemours, le duc de Montpen&ier et M. de Montalivet étaient présents. Les deux ordonnances signées , le duc de Nemours, M. Duchâtel et moi, nous accompagnâmes le maréchal Bugeaud pour l'installer à l'élat-major. Il s'arrêta sur la place du Carrousel pour visiter les troupes qui y étaient réunies. Nous lui demandâmes ce qu'il pensait de la journée du lendemain : « Il est un peu tard, nous dit-il ; mais je n'ai jamais été battu et je ne commencerai pas demain. Qu'on me laisse faire et tirer le canon, il y aura du sang répandu; mais demain soir la force sera du côté de la loi, et les factieux auront reçu leur compte. »

« Ce fut là le dernier acte du cabinet et ma dernière entrevue avec le maréchal Bugeaud. Je ne retournai aux Tuileries le lendemain 24 février, vers huit heures du matin, que pour prendre délinitivement congé du roi, que je ne revis plus qu'à Clara-

mont. Ce qu'on a dit de prétendus conseils qu'il m'aurait demandés et que je lui aurais donnés, à ce moment, sur ses rapports avec son nouveau cabinet et les concessions qu'il devait lui faire, est dénué de tout fondement. Il se borna à m'annoncer que MM. Thiers et Odilon Barrot avaient accepté le ministère, et moi à lui témoigner ma satisfaction qu'au moins la crise ministérielle fût terminée... »

Rapprochements. — Plaçons ici, en regard du récit de M. Guizot, celui qu'a publié en 1851 M. de Groiseilliez, après une consciencieuse recherche de la vérité. Ce rapprochement a son importance :

« On vient d'apprendre que la garde nationale se prononce pour les réformes. « Eh bien! Monsieur Guizot, dit le roi, rompant enfin le silence, que comptez-vous faire?

— Sire, répliqua le ministre, un peu embarrassé, et après un moment de réflexion, je ne vous dirai pas ce que je puis faire... je vous dirai seulement ce que je ne puis pas faire.

— Expliquez-vous, Monsieur, reprit le roi fort surpris de ces paroles. — Sire, continua M. Guizotje ne puis accorder la réforme... je ne puis faire tirer sur la garde nationale... — Alors, s'écria Louis-Philippe, péniblement affecté, en quoi pouvez-vous m'étre utile? S'il en est ainsi, je n'ai plus besoin de vous... Je vais faire appeler M. Mole... » Cette conversation, comme on le pense bien, a été plus longue ; je n'en ai rapporté que les traits principaux, ceux qui m'ont été fournis par des personnes dignes de foi; d'où il résulterait que M. Guizot n'a pas précisément donné sa démission, et que Louis-Philippe ne l'a pas précisément demandée. Le portefeuille du ministre est pour ainsi dire tombé machinalement aux pieds du souverain, qui l'a laissé par terre. Voilà pourquoi les confi-

dents du souverain accusent M. Guizot d'avoir abandonné son maître, tandis que le ministre et ses amis se plaignent d'avoir été repoussés par le souverain. En effet, le reproche est grave à l'adresse de l'un comme de l'autre. Louis- Philippe, se séparant de son premier ministre, commettait un acte de faiblesse; M. Guizot, abandonnant le roi dans un moment si critique, faisait pis encore, il commettait une lâcheté ! Tous deux par une rupture inopportune et pusillanime, soit que l'initiative vînt de celui-ci ou de celui-là, donnaient raison aux balles de l'insurrection, désavouaient la gloire du gouvernement de Juillet, infligeaient un blâme honteux à leur politique... Et cependant M. Guizot, d'après son caractère connu, n'était pas homme à renier ses actes et à se retirer volontairement devant le danger; mais Louis-Philippe pouvait bien croire que le danger se dissiperait dès que le ministre aurait disparu... M. Guizot, en quittant le roi, se rendit à la Chambre, où il annonça la dissolution de son ministère. Quelques amis vinrent à lui, tout surpris et tout contristés de sa brusque retraite en présence d'événements si graves. « Telle est la volmté du roi, » leur dit-il sans autre commentaire. Le plus grand nombre battit des mains, tant l'intelligence d'une situation politique est rare en France ! Les conservateurs euxmêmes, sachant que M. Mole avait été appelé en haut lieu, se firent illusion à tel point qu'ils crurent ce nom sufiîsant pour ramener la tranquillité dans les carrefours de la ville. Ils ne voyaient pour eux qu'un changement d'idole; ils restaient les grands prêtres de ses autels. »

{Histoire de la chute de Louis-Philippe, ch. 14.)

Il importe encore davantage de mettre à côté du récit de M. Guizot quelques lignes d'un écrit tout récent, composé à Twickenham, par M. Aug. Trognon, avec les souvenirs mômes de la reine Marie-Amélie, et sous sa dictée, pour ainsi dire :

<c Tous les récits qu'elle entendait lui montraient la fermentation populaire croissant de moment en moment. Le ministère était sorti victorieux de la discussion de l'Adresse ; mais il se sentait isolé et impuissant dans sa victoire. Les promoteurs du grand banquet réformiste le bravaient^ et annonçaient la résolution de résister par la force, si la force était employée contre eux. Ce qui était plus grave que tout le reste, le cri de Vive la réforme I cri de guerre contre le gouvernement, se faisait entendre dans la plupart des légions de la garde nationale. « Les choses vont mal, disait la reine à une personne qui avait toute sa confiance : je m'attends au pis. Je voulais vous envoyer à Bruxelles avec mes diamants et des papiers; mais le roi n'a pas voulu. » Il n'eiit pas voulu non plus se séparer de son ministère, il s'y résigna malheureusement trop tard. Trop tard, mot terrible, qui revient fatalement dans l'histoire de toutes les révolutions accomplies par l'élan emporté des multitudes !

« Je n'étais pas aux Tuileries le 24 février, mais je n'ai vu personne qui s'y soit trouvé et à qui l'attitude de la reine, dans cette journée, n'ait laissé un profond sentiment d'admiration. La grandeur de son âme se mit naturellement au niveau de la grandeur du péril : elle était préparée à tout, à la fois calme et exaltée, plus que jamais digne et imposante au milieu de l'étrange confusion qui régnait... »

{Vie de Marie- Amélie, 4872.)

Observation. — En présence de ce témoignage, on ne s'explique guère comment la reine a pu avoir le rôle qu'on lui voit jouer dans le récit de M. Guizot, et cornment elle aurait eu l'initiative du renvoi, trop tardif pour être efficace (M. Trognon lui-même le déclare), du ministère du 20 octobre. M. Trognon dit avoir eu sous les yeux 0 l'histoire de ces huit jours racontée par le roi Louis-

Philippe lui-même avec la plus minutieuse exactitude ; » mais il ajoute» que son récit, plein de détails intéressants, n'ayant pas été destiné à la publicité, il n'a pu se permettre d'en emprunter que ce qui était strictement nécessaire au sien (1). »

II semble que si le récit inédit du roi était conforme à celui de M. Guizot, il eût paru «strictement nécessaire » à M. Trognon d'indiquer la part prise par la reine dans le brusque renvoi du ministère, le 23 février.

(1) Nota Bene. — Dans l'opuscule de M. Ed. Lemoine [Abdication du roi Louis-Philippe racontée par lui-même, nov. 1849), le roi s'exprime ainsi : « Je n'avais qu'un parti à prendre : imiter l'exemple de mes ministres qui avaient abdiqué. »

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