LIVRE PREMIER
(JIAPITRE !•'.
J'ai vicu. Ainsi s'exprime racadémk'îen Duclofi en commençant ses Considérations sur Us moeurs dm dùe^ huitième siècle.
Consumer soixante ans dans l'impeiturbable ôisiTet<f de Paris, j observer les mœurs effrénëet dont le r^nt et Louis XV donnaient l'exemple, j disputer sur la musique, ou quintessenrier le cœur humain, ou sophiaii* quer contre le Christianisme, c'était là pour lors m*o/#* vécu!
Tel na pas été notre sort à nous, qui avoot apparu fur la terre à hi suite de cette génération-là. Noua arone' técu à d*autret condhîoiiai
Heureux encore si nos voix désolées n avaient qu'à répéter ces poitiqu|f clyims de Racine :
« Nos pères ont péché, uos pères ont péri ,
» Et nous portons la peine de leurs crimea I »
A nous n'appartient point une telle innocence. L'héritage de nos pcres, nous le livrons à nos successeurs bien autrement grevé de crimes et de vertiges. Il est vrai que notre expérience pourrait en être le puissant correctif; mais qui veut croire à rexpérience? Comment son pâle flambeau illuminera-t-il les ténèbres que déjà la génération suivante épaissit comme à plaisir dans les routes scabreuses où nous la devançâmes?
De 1789 à 1834, un demi-siècle a j^e^que accompli son cours.
En ces quarante-cinq ans de fracas, de convulsions, de vicissitudes inouies, la vie d'un homme a passé : la vie d'une nation déjà bien ancienne y a-t-elle également trouvé son terme? Doit-elle y ajouter d'autres siècles encorfB ou du moins d'autres années? Âu^a-t-elle appris d^llëdée l'art de rajeunir le corps par la dissection des membres? Ou doit-elle expirer à la suite de cette longue U cruelle agonie ?
Voilà le problème qu'au sein dune retraite profonde JQ me propose d'examiner.
J'ai vu commencer le cercle des douleurs; et mes premiers regards à Paris, dans mon adolescence, tombèrent sur les têtes des gardes-du-corps, triomphalement portées, le 6 octobre 1789, par la populace pari- 4WM3e, populace hurlant, folâtrant et traînant après elle ^uis XYi et sa famille et leup MoifU:^ cortëgc ; ce. fut
un Jour dëdnf ; il byrt Paris à la rérolutiofi et la Franoi à Paria.
Quarante ans ensuite, le 29 juillet 18S0, autre ex» trëmité du cercle, autre spectacle; et moi-mdnie alors ^ fragment de ce spectacle de destruction 'échappant à pied de Paris bouleversé, entendant autour de moi ré* péter mon nom compris entre les noms proscrits , che* minant k travers les barricades, franchissant la demièro barrière encore entr*ouverte trois minutes avant qu^ello ne fût close à main armée, assez libre seulement, dana ces flots tumultueux, pour apprécier le délire des Tain* queurs, Tinhabileté des défenseurs, la stupéfaction dee spectateurs.
Dans l'intermédiaire, que de points du cercle faitui tracés en traits de flamme, de sang ou de boue! J*ai coaversé avec la déesse Raison de Paris et avec la déesse Raison de Bourges. Cité devant des clubs ou le cordon* nier tutoyait celui dont une heure ensuite il cousait la chaussure; contemplateur ahuri aux fêtes burlesque* ment célébrées par le jacobinisme en honneur de U Vieillesse, de la Jeunesse, de FAgriculture et autres êU vimtés; observateur tacite en des conventicules se* crets de théophilantropes qui jouaient leur apostolat sur le succès de tel nouveau costume théophilantropique en bleu ou blanc, rouge ou noir, etc., etc., faî encore devant les yeux toutes ces orgies ; et les yeux les livrent à la réflexion de la solitude, les soumettent à la méditation qui les rapporte aux temps futurs.
Omettrai-jc les épreuves et les actions personnelles? Non ^ les faits personnels sont les phis précieux pour qui raisonne sur des exemples. Les épreuves personnelles sont aussi I pour qui veut y reporter sea réflexions , les
plu& sftrs jaloDS des souvenirs comme les meilleures leçons de l'avenir. Ce sont surtout les meilleurs titres de créance offerts à la foi publique. Or donc, en remémorant le cercle douloureux où roula notre demi-siècle, j*ai pu aussi en marquer les points divers par les empri* sonnemens de Robespierre, par Teffusion de lavantdernière goutte de mon sang dans les assassinats du Directoire, par les violences et par les enlèvemens où Bonaparte regrettait de ne m avoir pas «consumé en holocauste *.
Ainsi les ennemis ont signalé leur passage en ma mé« moire par des traces profondes.
Que diraije des amis? Ce ne fut plus la violence épuî* sant ma vie dans le sang versé ou dans les réclusions forcées. C*est la légèreté ou la bizarrerie, flétrissant le cœur et déconcertant le bon sens. Il fautliien le dire; car franchise et vérité sont Sues à la Restauration comme au& autres périodes. Eclairs de bienveillance et années ou de disgrâce ou d^exil au fonddes lieuxles plus déserts, quelques honneurs et de fréquentes avanies, des anomalies in* compréhensibles : telles ont été dans cette série dernière, et sur moi et sur bien d'autres , les impressions d'une roue de fortune que la restauration et la révolution conjurées semblaient fciire à mains jointes tourner à lenvi.
Le bon sens, a-t-on dit, est le maître des choses humaines. Par bon sens, j'entends la liaison naturelle des pensées et clos actes. Par non-sens, j'entends l'incohé*
* Voir U rorrcsponUaDrc tk Napoléon avec Carnot ^oa minière, dasi 1« c*nt jonrt.
Teus le bonbenr de me »ouftrairc à Mi duiti iB^iiu dau Bi trtatlttioa
reiice, soh des idéesi soit des acdons. A la hérence qui a û souvent caractérisé la périoi icconi» tauration, a-t on pu reconnaître Tenipire du^^ Ma mémoire m'en présente un exemple perso * '^ groeciterai. Cetaiit en juillet I8I5; deux faits ma<^ ^*'^ ^^^ même jour, presqu'à la même heure. D'une f , çus du roi Louis xviii une lettre où il me di7^ ^Ww w n'oublierai jamais les services que vous m*ave^reh^ » dus; » et d autre part, je lisais dans la Gazette Tordonnance du même roi qui me destituait brutalement de la préfecture où j'avais rendu ces mêmes services. Qui expliquera et excusera ces non«sens de l'intervention royale? Et afin de compléter les contradictions étranges, le jour où le roi me disait, là : o Je vous remercie; • ici : •« Je vous casse, » était celui où je rentrais sur le sol français à coté de l'héritier de son trône ; c'était celui où| muni des pleins-pouvoirs du roi &on oncle, AL le Dau phin daigna m'en conférer Texercice sur tout le midi du royaume. J'exerçais donc un grand pouvoir de par le Roi, pendant que le Roi me flattait d'une main et me brisait de l'autre : un seul jour voyait le pour et le contre , le bien et le mal sur le même point et sur le même homme s entre-heurter de la même impulsion. A qui entendre, à qui croiie do toutes ces incohérences? Où étaient l'équité, la rectitude, le bon sens enfin, ce grand arbitre des affaires? Et de tels contrastes pouvaient-ils correspondre au dévoùment de la loyauté ? Pouvaient-ils satisfaire à la simple raison des spectateurs?
Oh! loin, bien loin de moi la pensée de me produire ainsi sur la vaste scène où nous allons entrer. Il est peu de Français en ma ligne politique, il est surtout peu de gentilshommes français qui n'aient autant et plus éprouv^
. ion H les contre-coups d'an dâire à pèa plus sûrs jai^ Maïs je vais parler à h/uture génération. Je çons de 1 «\hibition des lettres qui peuvent m'accr^diter créance o., gi , dans son temps , elle me demande : « Avezrant le ccy ]a révolution face à face, dans toutes ses j ai pu auje réponds d avance : « En voilà les preuves ; » sonnemfie tant d*autres Français, je peur dire de la ré- Toiiibon ce qu on disait de Mars au sujet du maréchal de Baatiau brisé en pièces par la guerre :
Et Mars ne lai laissa rien d'entier qae le cœur.
Si la génération future ajoutait : « Avez-vous connu maw la Restauration dans les hommes qui Font guidée, dans les effets qu elle a produits au loin comme de près?» Je répondrais : « Oui; cinq préfectures et Fadministration générale du quart du royaume pendant la crise terrible de 1 8 1 5 , m'ont mis en mesure de mArir mes jugemens. »
Enfin , je suis contraint encore de le dire , l'histoire en général , l'histoire de France surtout , fut l'étude de ma vie : et sans doute elle a dû mûrir aussi mes opinîcnia.
Ainsi l'expérience, Tétude, la réflexion concourront peot-étre à m*accréditer envers celle des races présentes ou futures qui voudront étudier les symptômes de notre dksolution sociale.
Mais pourquoi écrire ces observations ?
Mais à quelle adresse effectivement pourront-elles ]mrvenir?
Je les écris, comme un navigateur revenu du tour du monde décrit la région peu connue où il a fait naufrage, aignale les écueils qu'il a observés , blâme les fausses maiKenrrev qnll a vues, et, sans trop slnquiéter ni des
HogM hi dés ièeti&aVes, se Krre à là conTiAîon d'acochnplir un dernier devoir éventaellement utile.
Je les adresse à la race ultérieure plus qu'à la gÀiéradon immédiate qui nous suit : car autaht les faits terribles et en tout sens gigantesques de 89, de 93 *et de Napoléon avaient porté dans les esprits de vives chrtâ et dans les cœurs une sorte de grandeur, autant la pruderie de la molle Restauration, et sa fausse allure, et son gouvernement oscillatoire qui se fit nécessairement corrupteur, et le conflit de toutes les opinions ballotées dans son vide, et son intarissable loquacité, ont senië dans les têtes de ce qui s'intitule h/BUPie Francs des germes faux et flasques de demi-vérités, de demi-erreurs, de demi-volontés au-dessus desquelles ne surgit dans sa plénitude qu*une présomption étonnante.
En un mot, sous le règne do l'austère Louis xvf| 1^ opinions et les mœurs, saines encore dans plusieurs provinces, flottaient à Paris et dans sa vaste sphère sans règle et sans frein. Trente ans de malheurs ou de phénomènes avaient donné & l'âge suivant , le temps d'épuret les mœurs et de redi-osser les opinions. Survinrent quinze autres années d*une paix décevante, où s*éleva une autre race ) oublieuse des leçons subies par nous ; orgueilleuse quand elle sait ou qu'elle peut ; vaniteuse quand elle né sait pas ou qu'elle ne peut pas; pn'tentieuse , sans mesure, sVlançant, avec les transports d'une joie tantôt fëroce et tantôt niaise, versTavenir où ses yeux sVUouissent au prestige d'un Eldorado et se <lissimulent les approches du chaos. Qu'elle en supporte l'épreuve; elle Ta voulu : soit. Mais qu'au moins sVlève après ellci si la Providence réserve à la France d*autres annéei| une race mofau déréglée que la génération de Lôrfi
XTi| plos persërérante que la nôtre» plot hehîle ei plus modeste que celle de nos fils.
Devons-nous l'espérer ? Je ne ssûs. Néanmoins c*est elle qu'au loin je considère ; et c est encore dans la vague idée d'en être entendu , que je mettrai au futur ce vers consolant du poète latin :
Mque novtu êœchrmm noicetmr ordo,
et que je terminerai le verset du Psalmiste pris pour
épigraphe :
Et popuUa y«« cr^tibitmr UuuiakU domimm.
Classer ainsi des générations successives dans une immense nation, cest user, me dira-t-on peut-être, d'expressions illimitées et confuses. Je le sens. L'homme assis au bord d'un large fleuve voit à chaque minute se dérouler sous ses regards une nappe liquide dont toutes les gouttes se pressent, arrivent, fuient, se mêlent, et ne donnent pas de prise au discernement. Ainsi de nous, frêles humains ; ainsi de nos vaines prévisions. Les générations humaines sont à la fois identiques et succèssives : comment attribuer la raison à l'une, imputer l'imprudence à l'autre ? Comment entrevoir en arrière , dans le cours des âges, tel âge auquel plus qu'au précédent peuvent se porter nos paroles ? Le fait est pourtant que, sans pouvoir établir au milieu de flots tous fugitifs un point mathématique pour distinguer les uns des autres, l'histoire signale dans le torrent des générations les vicissitudes qui changent les mœurs, les opinions, les résuluts. Ainsi, Lyon voit sous ses murs le 1^^ et la ^ôn« unir leurs ondes, mips ppn les cor^
fondre à llfistaQt : Toril jrait Tan et Tautre fleuve claii# le Ut commun > et peut dire de Vun : il est lent et fécond ; de lautre, il est fougueux et terrible. Telles sont la race de la restauration et la race de la réyo* lution.
Qu'au surplus, en ce qui précède etenceguistiiyra^ les traits généraux de censure et de blAme ne donnent aux exceptions que plus de relief et de saillie. Dans les temps hoifteux de Tempire . romain
ThrMéas an léost, Corbaloo à larmée ,
Des crimes àt Isor temps tsnTaient lear reoommée.
Ainsi dans nos sombres jours s élèvent, au milieu d'une génération faussée, des jeunes gens doués d'une instruction solide et d*une vraie force d*esprit : ceuxlà ne croient pa», à vingt-cinq ans, savoir gouverner à leur propre choix ou une escadre ou un empire; ils dédaignent le sot adage qu'il faut « marcher avec son siècle >*, et ils prennent le rebours du siècle actuel pour le droit chemin. Dans la bourgeoisie envieuse sont encore des hommes qui honorent le rang ; dans l'opulente finance, des b«mquiers qui honorent le sol de la terre comme principe et type de la vraie richesse ; dans le commerce spéculateur et industriel (mais ceci est plus rare), des esprits droits et des cœurs généreux qui révèrent sur les parchemins Tenipreinte sacrée du temps, et sur les clescendans actuels, les longs services des vieux ancêtres ; enfin , même au barreau , sont des orateurs de l>on sens pour qui improviser ^ alors même qu'ils en possèdent le talent au suprême degré, n'est pas le superlatif du mérite de l'homme public et privé*
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Ce kùùt là nôi kôifatafiè^ sùj^eôrs : tè sbht \ei VMii écrits fi>its : qu'ils s*6n sèuTiennietit <m me liihnt. Pai^ ill dé plus loin j franchiMmt plus d obsueles, ils trôUtéfit dans leur g^nie ou dans leur &me la vigueur qu*il leur &ut pour toucher au but : ce but, c'est la vérité en toute chose. Nobles exceptions à leur profession ou à leur âge, je les signale. Je m*én reprocherais Fomis^on. Mais au fond , qu'importent k là desdnëe générale d*une nation les faits ou les hommes ezcepdonnek P Qu'iniporte à Vimmense nuit la scintillation des étoiles ? Qu'importent quelques Osààis au Voyageur qui contemple et veut peindre les arides solitudes de f Arabie-Pétrée ?
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