AVANT-PROPOS
Le lecteur verra, parle chapitre qui suit cet avant-propos $ de quelle manière il doit me juger. Ces lignes s'adressent de préférence aux gens du métier , qui se distinguent des autres en ce qu'ils lisent un ouvrage pour le juger , tandis que les bouiilleurs littéraires ne le jugent que parcequ'ils l'ont lu.
Personne ne connaît mieux que moi les défauts de ce livre et ne les avoue plus volontiers* C'est une peinture de moi-même , et les copie» ne doivent pas être meilleures que l'original* Il m'eût été facile de donner à l'ensemble de l'unité et de la conformité ; des amis éclairés me le conseillaient : je ne l'ai pas voulu, il m'eût fallu renoncer à l'unique mérite de l'ouvrage, à la ressemblance
du tableau, à la vérité du récit. On trouvera réunies les choses les plus disparates , des passages subits de la tristesse à une joie extravagante. On y vern* des réflexions où il n'en faut pas et on n'en rencontrera pas où il en faudrait
Au lieu /autre moi-même , de présenter au lecteur des pensées et des sentiments tirés au cordeau, mon livre, comme autrefois ma vie, aura l'aspect d'un jardin anglais, où tout paraît désordre. Que les critiques fâcheux se rappellent que l'œil humain ne peut recevoir que des rayons isolés, qui même ont été réfléchis à l'infini , mais que les images bizarres de cette vie d'illusions se peignent avec fidélité dans l'œil de l'univers. Je* dois l'avouer franchement : il en a été et il en est de moi comme des ouvriers des Gobelins ; je travaille assidûement , mais
sans savoir le moins du monde ce qui résultera de ce travail. Peut-être la plupart des
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hommes en sont-ila là. Notre existence n'est qu'une lutte perpétuelle : nous ne connais-» sons le présent que lorsqu'il a disparu , et ce n'est que dans l'éternité que nous apercevons la traîne du temps» Notre vie est une sorte de compte incomplet dont la mort seule évalue le montant.
Sx le critique s'étonne, par intérêt pour l'auteur, qu'il n'ait rien fait pour se présenter sous un jour moins défavorable et se concilier ses lecteurs , l'ouvrage*, dont le but n'est pas précisément de faire un portrait, mais d'esquisser une silhouette, se chargera dé la réponse. Je n'insiste pas sur cette fidélité dans la peinture de moi-même, qui n'est pour ainsi dire qu'un mérite négatif; mais, j'attache quelque importance aux chapitres où je m'étends sur les Sociétés secrètes , l'état de la , révolution du Piémont , l'esprit qui règne en Italie , et les intrigues anti-autrichiennes du cabinet français. Je parle avec assurance de
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ces divers sujets que je connais mieux que
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Mou style m'exposera à de nombreux reproches; mais je les recevrai avec reconnaissance pour peu qu'ils soient fondés. J ai parlé bien Jes années l'anglais* le français et l'italien. J'ai oublié pendant ce temps ma langue maternelle , sans en avoir appris d'autre à fond* J'ai d'ailleurs commencé à écrire dans des circonstances pénibles. J'étais gravement malade, en proie 4 tout ce que l'anxiété a de plus cruel ; et puis, être enfermé sous de triples verrous, avoir une sentinelle qui ne vous perd pas de vue , n'est pas propre à appeler l'inspiration,, encore moins à vous laisser le calme dont on a besoin pour classer, disposer ses idées , chercher le mot qui doit les rendre.
Les circonstances dans lesquelles j'ai ter* miné mon ouvrage ne sont pas beaucoup plus favorables. D'épais barreaux de fer qui
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interceptent pour ainsi dire là lumière , Forage qui mugit sans cesse autour de ma prison ne forment ni un tableau bien séduisant ni un concert bien harmonieux, et le séjour d'une citadelle solitaire , bâtie sur une mer en courroux , n'est propre ni à ranimer un corps languissant ni à relever une âme abattue.
Au reste, qu'on ne croie pas qu'en exposant ma situation je cherche à mendier les suffrages du public. Non , je ne veux pas excuser, mais seulement expliquer les défauts de ma composition. Je prie mes lecteurs de ne pas me juger sur des choses que j'aurais pu leur présenter d'une manière qui m'eût été plus favorable.
J'ai pu mal écrire un nom, commettre même quelque erreur ; car je suis toujours privé de mes papiers, et n'ai eu pour me guider dans la rédaction de cet écrit que ma mémoire et le peu de notes que j'ai sauvées.
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Des motifs que je développe dans le chapitre suivant me forcent à faire imprimer cette partie de mon histoire. C'est la moins intéressante, attendu 'que passif pendant le laps de ^emps qu'elle renferme f je rapporte moins ce que j'ai fait que ce que j'ai souffert.
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