‹ Mémoires secrets sur l'établissement de la maison de Bourbon en Espagne [electronic resource]Chapitre 12 sur 25 · QUATORZIÈME QUESTION · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME QUESTION

N'y a-t-il aucune correspondance du roi Catholique qu'il faille lui rappeler en cas qu'il l'oublie ?

RÉPONSE

Oui j celle avec monseigneur, et de temps à autre celle avec mesdames de la Rochefoucauld , de Noailies , et surtout avec madame la maréchale de la Mothe.

Ces documens, comme on voit, étaient fort précis; mais M. de Louville eut le bonheur de recevoir des conseils d'un ordre plus élevé pour la direction du jeune roi , et je m'estime heureux d'en faire jouir le lecteur.

La lettre suivante , de M. de Fénélon , est datée de Cambrai, du lo octobre 1701 , c'est-à-dire dix mois après l'établissement de Philippe V en Espagne. Après un début assez long , qui n'a rien de curieux que le détail des précautions sans nombre dont l'archevêque de Cambrai était réduit à se servir pour correspondre avec ses élèves , voici de quelle façon s'exprime ce conjuré d'une nouvelle espèce :

M. de Fënélon à M. de Louville.

(( Que de précautions , monsieur ^

pour le plus innocent de tous les secrets ! Nous ne voulons ni vous , ni moi , nous en servir pour aucune intrigue ni vue humaine, îl ne s'agit que de commerce d'amitié , de consolation et d'épanchement de cœur. Si les maîtres le voyaient , ils ne verraient.que franchise , droiture (0 ^t ^lèle pour eux. Je TOUS dirai sans rien savoir , par aucun canal , de ce qui peut se passer dans votre cour , que vous ne sauriez trop vous borner à vos fonctions précises , ni trop vous défier des hommes. C'est par excès d amitié que je me mêle de vous parler ainsi. Rendez votre esprit patient. Défiez-vous de vos premières et même de vos secondes viies ; suspendez votre jugement ; approfondissez peu à peu. Ne faites de mal à personne , mais fiez-vous à très-peu de gens. Point de plaisanterie sur aucun ridicule. Nulle impatience sur aucun travers. Nulle vivacité pour vos préjugez

(i) On a copié scrapuleiisemenî l'oithograpîie de cette lettre , ainsi que celle de toutes les lettres de Louis XIV et des princes , que l'on rencontrera dans la suite de cet ouvrage.

contre ceux d'autruy. Embrassez les choses avec ëîendiie pour les voir dans leur total , qui est leur seul point de vue véritable. Ne dites jamais que la vérité ; mais supprimezla toutes les fois que vous la diriez inutilement par humeur ou par excez de confiance. Evitez , autant que vous le pourrez y les ombrages et les jalousies. Si modeste que vous puissiez être , vous n'appaiserez jamais les esprits jaloux. La nation au milieu de laquelle vous vivez est ombrageuse à l'infini , et l'est avec une profondeur impénétrable. Leur esprit naturel , faute de culture , ne peut atteindre aux choses solides, et se tourne tout entier à la finesse. Prenez-y garde. Songez aussi à tout ce que vous écrivez. N'écrivez que des choses sûres et utiles.. Ne donnez les douteuses que pour douteuses. Ecrivez simplement et avec une certaine exactitude sérieuse et modeste , qui fait plus d'honneur que les lettres les plus élégantes et les plus gracieuses. Proportionnez-vous au, maître que vous servez. Il est bon , il a le cœur sensible au bien. Son esprit est solide et se meurira tous les jours ; mais il est encore bien Jeune. 11 n'est pas possible qu'il ne lui reste , malgré toute sa solidité , cer-

tains goûts de cet âge , et même un peu de dissipation. îl faut l'attendre et compter que chaque année lui donnera quelque degré d'application et quelque autorité. Neluidites jamais trop à la fois ; ne lui donnez que ce qu'il vous demandera. Arrestez-vous tout court dez que vous douterez s'il en est fatigué. Rien n'est si dangereux que de donner plus d'aliment qu'on n'en peut digérer : le respect dû au maître , et son vrai bien qu'on désire , demandent une délicatesse , un ménagement et une douce insinuation , que je pirie Dieu démettre en vous. S'il vous paroit ne désirer point vos avis, demeurez dans un respectueux silence , sans diminuer aucune marque de zèle et d'affection. Il ne faut jamais se rebuter. Quand même la vivacité de l'âge leferoit passer au delà de quelque borne , son fonds est bon , sa religion est sincère , son courage est grand , et il aimera toujours les honnêtes gens qui désireront son vrai bien y sans le fatiguer par un zèle indiscret. Ce que je crains pour lui , c'est le poison de la flatterie , dont les plus sages rois ne se garantissent presque jamais. Ce piège est à craindre pour les bons cœurs. Ils aiment à être approuvez par les gens de mérite , et

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lesîîommes artificieux sont toujours les plus empressez à s'insinuer par des louanges flatteuses. Dez qu'on est en autorité , on ne peut plus se fier à la sincérité d'aucune louange. Les mauvais princes sont les plus îoiiez , parce que les scélérats qui connoissent leur vanité , espèrent de les prendre par ce côté foible. On a bien plus à craindre et à espérer auprez d'eux qu'auprez des bons princes , parce qu'ils sont capables de prodiguer les honneurs et de pousser loin la violence. Jamais empereurs ne furent autant louez que Caîigula , Néron , Domitien. Si les meilleurs rois y faisoient bien réflexion , ces exemples les rendraient timides sur les louanges les mieux méritées. Ils craindroient toujours d'y être trompez , et prendroient le parti le plus sur , qui est de les rejetter toutes. Les vrais honnestes gens admirent peu , et louent même avec simplicité et modération les meilleures choses. Gela est bien sec pour les princes accoutumez aux exclamations , aux appiaudissemens , à l'encens prodigué sans cesse. Les malhonnestes gens ne loiient un prince que pour en tirer quelque bienfait. C'est l'ambition qui se joue de îa vanité et qui la flatte pour la mener à ses fins. C'est

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le tailleur qui appelle M. Jourdain f3Ionsei' gneiir , pour lui attraper un ëcu. Un grand roi doit estre indigne qu'on le suppose si vain et si foible. Nul homme ne doit estre assez hardi pour le loiier en face. C'est lui manquer de respect. Vous savez que Sixte V défendit sévèrement de le loiier.

))Un roi n'a plus d'autre honneur, ni d'autre intérest que celui de la nation qu'il gouverne. On jugera de lui par le gouvernement de son royaume , comme on juge d'un horloger, par les horloges de sa façon , qui vont bien ou mal. ,

» Un royaume est bien gouverne' quand ou travaille , sans relasche , autant qu'on le peut , à ces choses : i^. à le (i) peupler ; 2°. à faire que tous les hommes travaillent selon leurs forces pour bien cultiver les terres ; 5^. à faire que tous les hommes soient bien nourris , pourvu qu'ils travaillent ; 4*^. à ne souffrir ni fainëans , ni vagabonds ; 5". à récompenser le mérite ; 6°. à punir tous les désordres; •7°. à tenir tous les corps et tous les parti-

(i) Voilà qui ne s'accorde guère avec cette conîrainte morale que nous prêche le savant Malîbns, auîourd'liui où la terre semble embarrassée du nombre

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culiers, quelque puissans qu'ils soient, dans la subordination ; 8^. à modérer l'autorité royale en sa propre personne , de façon que le roi ne fasse rien par hauteur , par violence , par caprice ou par faiblesse ^ contre les lois ; 9®. a ne se livrer à aucun ministre ni favori. Il faut écouter les divers conseils , les comparer, les examiner sans prévention ; mais il ne faut jamais se livrer aveuglément , en aucun genre, à aucun homme. C'est le gaster

d'hommes qu'elle porte. C'est qu'il y a de bons et de mauvais moyens de peupler , et que ce sont exclusiyement les premiers qu'il faut prendre , comme l'indique M. de Fe'nélon par tout ce qui suit. Révolutionner un grand pays , partager de force les propriétés des classes riches, susciter une guerre universelle au nom de l'égalité et de la liberté , tout cela donne un grand mouvement au corps social., et la population , qui augmente alors tout d'un coup , devient gênante. Mais si la même population arrive lentement , par le simple effet des bonnes lois , de la paix et de la bonne administration , elle ne gêne plus ; et lorsqu'elle a pris trop d'accroissement, elle épanche d'elle-même son superflu hors du sol originaire : car le système des colonies se lie naturellement à l'ordre des sociétés, et beaucoup plus sans doute que tout autre système tendant à arrêter le cours des générations; bien entendu que les colonies lointaines doivent être patronées et non gouvernées par la métropole.

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s'il est bon , c'est se trahir soi-mesme s'il est mauvais.

)) Par cette conduite , un roi fait véritablement les fonctions de roi , c'est-à-dire , de père et de pasteur des peuples. îl travaille à les rendre justes , sages et heureux. Il doit croire qu'il ne fait son devoir que quand il est la houlette en main à faire paistre son troupeau , à l'abri des loups. Il ne doit croire son peuple bien gouverné que quand tout le monde travaille , est nourri et obéit aux lois. îl y doit obéir lui-mesme , car il doit donner l'exemple , et il n'est qu'un simple homme comme les autres , chargé de se dévoiler pour leur repos et pour leur bonheur.

» Il faut qu'il fasse obéir aux lois et non pas à lui-mesme. S'il commande , ce n'est pas pour lui y c'est pour le bien de ceux qu'il gouverne. Il ne doit estre que l'homme des lois et l'homme de Dieu. Il porte le glaive pour se faire craindre des méchans. 11 est dit que tous les peuples craignirent le roi , voyant la sagesse qui étoit en lui ( c'est Saîomon ). Kien ne fait tant craindre un roi que de le voir égal , ferme , se possédant , ne précipitant rien , écoutant tout , et ne décidant jamais qu'aprez un examen tranquille.

» Si un jeune prince est assez heureux pour n'avoir ni favori , ni maistresse , et s'il ne croit aucun de ses ministres qu'autant qu'il reconnoistdevantDieu que son avis est meilleur que celui des autres , il sera bientost craint , révéré et aimé. Il doit estre fort attentif aux bonnes raisons d'un chacun , mais il ne doit jamais se laisser décider ni par la qualité des personnes , ni par certains tons décisifs qui imposent. îl doit accoutumer les premières personnes à proposer simplement leurs pensées , et h attendre en silence sa résolution. Cet ascendant sur ceux qui l'ap^ prochent , est le poinct capital. Mais il ne peut le prendre tout à coup. Un jeune roi , quoiqu'il ne soit pas moins roi et maistre qu'un autre plus âgé, ne peut avoir la mesme autorité sur les hommes. Par exemple , le roi catholique sera fort heureux s'il peut , dans quarante ans , se faire obéir comme le roi notre maistre est maintenant obéi dans tout son royaume. Un jeune roi qui arrive dans un royaume, où iî est étranger, et d'une nation que l'espagnole regardoit comme ennemie, doit se faire à la nation , se plier aux coutumes, s'accommoder aux préjugez, surtout s'instruire des lois du pays et les garder

religieusement. A mesure que son application et son expérience croistront , ii verra croistre aussi son autorité. D'abord il doit se ménager et n'entreprendre que les choses d'une nécessité absolue. Ce qu ii est impossible de redresser aujourd hui , se redressera dans dix ans , peu à peu et presque de soimesme. Qu'il écoute facilement , mais qu'il ne croye que sur des preuves claires. Qu'on ne gagne jamais rien ni à lui parler le premier y ni à lui parler le dernier. Le premier et le dernier parlans doivent estre égaux ; c'est le fonds des raisons qui doit décider. Qu'il étudie les hommes ; qu'il ne se fie jamais aux flatteurs ; qu'il examine les talens de chacun ; que les bonnes qualitez d'un homme ne lui fassent jamais perdre de viie ses défauts ; qu'il craigne de s'engouer. Chaque homme a ses défauts ; dez qu'on n'en voit pas dans un homme , on le connoist mal , et on ne doit plus se croire. La grande fonction d'un roi est de savoir choisir les hommes , les placer , les régler , les redresser. Jl gouverne assez quand il fait bien gouverner par ses subalternes.

» Si le roi doit tant prendre sur lui , estre si modéré ^ si appliqué , que ne doivent pas

faire ceux qui oiitThonneurd'estre auprez d@ lui. Je prie Dieu tous les jours pour sa majesté et aussi pour vous , monsieur , que j'aime et que j'honore du fonds du cœur.

)î J'oublioisde vous dire que personne n'est plus persuade que moi que le roi catholique est né avec une parfaitte valeur, et mesme avec des grands sentimens d'honneur en toutes choses. J'en ai vu des marques dez sa plus tendre enfance. J avoiie que c'est un grand poinct à un roi que d'estre intrépide à la guerre. Mais le courage de la guerre est bien moins d'usage à un si grand prince que le courage des affaires. Quand se trouvera-t-il au milieu d'un combat? Peut-estre jamais! 11 sera au contraire tous les jours aux prises avec les autres et avec lui-mesme au milieu de sa cour. Il lui faut un courage à toute épreuve contre un ministre artificieux , contre un favori indiscret, contre une femme qui voudra estre sa maîtresse. Il lui faut du courage contre les flatteurs , contre les plaisirs , contre les amusemensqui le jetteroient dans l'inapplication. Il faut qu'il soit courageux dans le travail, dans les mécomptes, dans le mauvais succez. Il faut du courage contre î'importunité , pour savoir refuser

sans rudesse et sans impatience. Le courage de guerre , qui est plus brillant , est infiniment inférieur à ce courage de toute la vie et de toutes les heures. C'est celui-là qui donne la véritable autorité , qui prépare les grands succez , qui surmonte les grands obstacles et qui mérite la véritable gloire. François \^^. estoit un héros dans une bataille , mais c'estoit la foiblesse mesme entre ses maîtresses et ses favoris. Il dépensoit honteusement dans sa cour, toute la gloire qu'il avait gaignée à Marignan. Aussi tout alloit de travers et rien ne réussissoit. Charles , dit le Sage , ne pouvoit aller à la guerre à cause de ses infirmités ; mais sa bonne et forte teste régloit la guerre mesme. Il étoit supérieur à ses ministres et à ses généraux. Le roi notre maître s^est acquis plus d'estime par sa fermeté pour régler les finances, pour discipliner les troupes , pour réprimer les abus, et par les ordres qu'il a donnez pour la guerre , que par sa présence dans plusieurs sièges périlleux. Son courage patient à Namur y fît plus que la valeur mesme de ses troupes.

» Dittes toutes ces choses, monsieur, comme vous le Jugerez à propos. Je vous les doaue

telles que je les pense. Vous saurez les accommoder au besoin , et je ne doute point que vous n'ayez parfaittement à cœur la réputation et le bonheur du roi auquel vous estes attache. Pour moi , je souhaitte ardemment qu'il soit un grand roi et un vrai saint, digne descendant de saint Louis »

Le reste de la lettre n'est plus qu'une répétition des petites ruses de correspondance que l'on trouve au commencement. Elles servent à faire voir quel prix l'archevêque de Cambrai mettait à n'être pas découvert , et combien le succès était difficile.

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