‹ Mémoires secrets sur l'établissement de la maison de Bourbon en Espagne [electronic resource]Chapitre 15 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Arrivée ( i ) de Philippe V à Madrid. Heureux commeiicemens. Sources du maJ.

Le 4 décembre 1700 , toutes les dispositions relatives à la marche de l'auguste voyageur étant achevées, M. de Pujsëgur ayant été envoyé à Bruxelles pour s'assurer des places

(i) Ici commence notre correspondance- Nous n'indiquerons le texte que dans les passages principaux , afin de ne pas multiplier les renvois ; et souvent, quand nous aurons occasion de citer, nous conserverons la forme e'pistolaire , en ayant soin , pour tout ce qui sera textuellement copié , comme pour tout ce qui ne sera qn'auaiysé , d'indiquer la date des lettres et le nom des correspondans , sans toutefois nous astreindre à un autre ordre que celui de notre récit; en sorte que Ton trouvera de suite des particularités qui sont semées dans plusieurs lettres différentes. Le lecteur est prévenu que nous avons retranché de cette correspondance tout ce que M. Tabbé Millot en a transcrit dans les mémoires de Noailles, pour ne pas faire de répétitions inutiles , car il paraît que cet auteur a eu connaissance d'une partie des matériaux sur lesquels nous avons travaillé.

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que les Hollandais tenaient encore au nom des Espagnols , le maréchal de Boufflers en Flandre pour le rassemblement des troupes, et le marquis , créé alors duc d'Harcourt , à son poste d'ambassadeur qu'il avait si bien rempli; Louis XÏV, sourd aux protestations de l'empereur , aux représentations des états de Hollande , et aux sombres raurmxn^es du roi Guillaume , partit de Versailles avec sa famille , escorté d'une cour brillante mais sérieuse y ayant à sa droite dans sa voiture îe jeune roi d'Espagne , monsieur le Dauphin son lîis à sa gauche , les princes ses petits-fîls devant lui , le duc et la duchesse (i'Orléans aux portières. Il vint jusqu a Sceaux dans ce cortège. C'était le lieu marqué pour la séparation. Le duc et la duchesse du Maine reçurent leurs majestés , et les reconduisirent jusqu'à leurs carrosses. Les adieux furent touchans. Les deux rois versèrent des larmes enVembrassant , et se jurèrent une alliance éternelle devant leur suite attendrie ; enfin ^ laprès quelques instans d'un silence douloureux , ils se quittèrent pour toujours. Philippe emmenait avec lui , jusqu'à la frontière , les deux princes ses frères , le duc et la duchesse de Beauviîliers elle maréchal de

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Noailles. Le comte d'Ayen raccompagnait jusqu'à Madrid. Le marquis de Louville , MM. de Montviel et de Valouze, le père d'Aubenton , jésuite , confesseur du roi , la nourrice , MM. de la Roche et de Hersan , valets de chambre , les médecins , avec environ cent personnes pour les divers services , composaient toute la maison française qui devait rester avec le roi. Du reste , aucun courtisan , aucun officier, ne fut admis à ce voyage. On craignait d effaroucher les grands; on voulait se jeter dans leurs bras et leur témoigner, de toutes les manières, la confiance qu'ils inspiraient. Inutile prudence ! Philippe n'était pas encore à Bayonne , que la renommée avait signalé en Espagne une colonie française à sa suite. Le voyage fut lent. Il fallut , de ville en ville , recevoir les hommages d'un peuple, ivre encore de ses prospérités passées , et fière de la gloire de son roi. A Bordeaux, le nouveau monarque rencontra don Vélasco , duc de Frias , connétable de Castille , qui se rendait à Versailles , pour complimenter sa majesté (i) très-chrétienne , au nom de la junte , et il reçut son

(r) M. de Torcy dit que Louis XiV lui fit un prcscnt de vingt miile e'cus.

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serment. A Dax , il s'embarqua sur TAdour , qu'il descendit jusqu'à Bay onne , où il entra le 1 5 janvier pour en repartir le i8. A tousmomens il e'tait arrête' par des Espagnols de distinction, qui se trouvaient sur sa route. Dans la matinée du22(i), on passa dansl'ilefameuse où, quarante-un ans auparavant, Mazarin avait conclu le mariage qui abaissait alors les Pjrénées devant la maison de Bourbon. Ce fut là que Philippe quitta ses frères et son gouverneur. Les princes reprirent le chemin deBayonne, pendant qu'il prit celui d'Irun, où il coucha le même jour. Le lendemain ^5 , le canon de Fontarabie annonça aux Espagnols l'arrivée de leur souverain, et la joie fut telle y que le roi , pour mieux y répondre , se rendit à cheval à Yittoria.

L'enthousiasme des peuples est à lui seul une pompe magnifique , mais aussi Philippe n'en voyait point d'autre. « Quelle despre- » vencion » , écrivait Louville , dans la surprise où il était de ne voir autour du roi que quelques hallebardiers et une douzaine de valets mal couverts de leur vieille livrée autrichienne : « Je crois que nous aurons be-

(i) Eli 1659.

» soin que vous nous envoyiez ici des gens )) habiles. » «Vous serez bien heureux, ré- )) pondait Torcy, si vous ne découvrez d'im- )) prévoyance que dans ce qui concerne la )) maison. En tout cas , comptez sur nous. » On fera de grands efforts ici pour vous )) soutenir, s'il en est besoin. » Il est curieux de voir comme Ubilîa , dans son Diario, se rengorge de la beauté de ce triste équipage. 11 n'en finit plus de nombrer les timbales , les clarinettes , les banderoles , les franges , la livrée , les carrosses et les litières de velours vert , les vingt-neuf calèches de suite , et les deux cent trente mules de pas avec des valises pour les domestiques , etc. Tout cela est vu à la loupe castillane. — En arrivant à Vittoria , le père d' Aubenton eut une idée heureuse , ce fut de faire communier le roi d'Espagne en public ; et M. de Louville , pour tenir la balance égale entre les moines , ayant donné le conseil d'aller k vêpres aux jacobins , parce qu'on avait eu la messe aux dominicains , les Espagnols ne mirent plus de bornes à leur enchantement. De Vittoria , la route se fît en voiture et ne fut qu'une fête continuelle. Partout Philippe était béni au nom de l'espérance , et l'émo-

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tion qu'il éprouvait d'un accueil si flatteur , donnait à son maintien , à sa physionomie , comme à ses discours y cette ouverture et cette aisance que son caractère froid et timide leur ôtait ordinairement. On ne fît que traverser Madrid , parce que l'entrée royale devait avoir lieu plus tard. Enfin , le i8 février on descendit à Buen-Retiro y oii Porto- Carrero reçut son maître avec une effusion de tendresse respectueuse, que ses cheveux blancs , sa dignité de cardinal primat , et les dix - sept ans du roi , rendaient encore plus auguste , et qui pénétra l'âme des spectateurs. Rien n'est si intéressant que la jeunesse revêtue de la royauté ; la candeur et les grâces de cet âge , en tempérant l'éclat de la pourpre , lui donnent un charme' qui gagne les cœurs les plus endurcis. Philippe eut d'ailleurs un début de favorable aug^ure. Il annonça sur-îe-champ le projet de ne point vivre dans l'isolement comme ses prédécesseurs y de travailler , de s'entourer de sages conseils , et de décider par lui-même , en n'écoutant aucune prévention. Il avouait un jour que la prédilection était le plus grand piège des rois. On rapporte encore que le président de Castille , pour le mettre au fait

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des usages du conseil , lui ayant exposé que son prédécesseur se contentait dédire à tout ^ c'est bien ; il répondit : « Pour moi , je dirai )) d'une chose , dest bien ou cest mal, selon » que je la trouK>erai bien ou mal. » Une autre fois , questionné sur la place que devait occuper le monarque dans les combats y il dit que « là , comme partout , détait la )) première; » mot qui , rapporté à Louis XIV, fît tressaillir ses entrailles de père et de guerrier. La piété du jeune roi se fît également reconnaître dès l'abord. C'était la meilleure recommandation qu'il pût avoir auprès d'une nation catholique avant tout. Quelques auteurs ont raconté la marque de respect qu'il donna au Saint-Sacrement, loi^que, l'ayant rencontré , en revenant de la casadelcampo , comme on le rapportait de chez un malade , il descendit de carrosse , et le reconduisit tête nue jusqu'à l'église : mais voici un trait inconnu, qui montre bien le disciple de Fénélon. Son confesseur lui lisait un endroit de Quenade , où cet auteur , après avoir cité plusieurs passages très-véhémens des pères , sur l'énormité du péché par rapport à Dieu , les accuse d'un peu d'exagération. A ce mot d'exagération, Philippe s'écria : a Voilà im

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» étrange mot , mon père ! comment ^^otre avril 1701. >, Quenade V entend- il , et oit prend -il que » des devoirs en\>ers un être infini puissent » être exagérés ? » « Soyez sûr , disait Lou- >j ville à M. de Beauvilliers , que notre prince » est aussi religieux que saint Louis. Il a son » innocence baptismale , mais il ne Fa pas w eu enfant. Ce n'est nullement faute de sa- » voir le mal qu'il ne le fait pas , et je vous » réponds même qu'il est vertueux contre » son tempérament , dont la nature ne le » porte à rien moins qu'à la vertu. »

Les bonnes dispositions du roi éclatèrent bientôt par une victoire qu'il remporta sur lui-même , et qui dut réjouir les peuples autant qu'effrayer les intrigans. Sa nourrice, qu'il aimait fort, fut convaincue d'avoir trafiqué de son crédit ( car , il faut le dire , elle en avait déjà ) ; il consentit qu'on la renia ducîiçsse de vovât Qw Francc , et ne mit dans ses adieux

Beauvilliers à •/

^^^^"V^qI! que de la sensibilité , sans aucune faiblesse. Peu de temps après, il surprit les deux cours par une de ces grâces bien placées , dont l'àpropos doul)le le prix ; il créa le duc de Beauvilliers grand de première classe , au moment où ce dernier s'attendait seulement à recevoir la toison. Tous ces détails rem-

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plissaient de joie le roi , son grand-père , qui se faisait lire par M. de Torcy les lettres du duc d'Harcourt et du marquis de Louville , où ils étaient contenus , et l'avenir en paraissait éclairci.

L'ensemble des choses jusque-là repondait assez à ces heureuses prémices. La concorde re'gnait encore entre les Espagnols et les Français , aussi-bien que parmi les Français entre eux , grâce au petit nombre de ces derniers , aux soins que l'on prenait de modérer leurs saillies ironiques , à l'aveugle déférence du duc d'Harcourt pour le cardinal; grâce enfin à la prudence qu'avait Louvilie de cacher dans l'ombre des appartemens, la confiance absolue dont Philippe daignait personnellement l'honorer. 11 y avait beaucoup à dire sur la forme de gouvernement que le cardinal semblait adopter , et qu'il faisait consister dans un conseil suprême ou petit despacho , composé seulement de lui , du duc d'Harcourt et de don Manuel Arias, alors président de Castille , comme nous lavons dit , par l'éloignement d'Oropeza : mais , outre que la nécessité où l'on était d'agir vite et avec secret , entraînait à un certain point celle de délibérer en particu-

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lier, sans égard pour le grand conseil d'état ou despacho universale, la présence de l'ambassadeur excusait tout , en garantissant la pureté des intentions. Quant à la situation extérieure , l'Espagne et les Indes n'étaient pas de ces proies qu'on pût craindre de voir dévorer en un jour. Leur seule niasse était une grande défense. Le Milanais , quoicpe menacé , ne donnait aucune inquiétude pressante , grâce à la conduite qu'y tenait alors le prince de Vaudemont. Naples était trop isolé des ennemis , pour exciter les premières craintes. Enfin , quoique le conseil de Flandre , séant à Madrid , et son président Monterey , semblassent avoir pris à tâche de contrarier dans les Pays - Bas les plans de Louis XIV et les sages mesures du marquis de Bedmar , gouverneur espagnol , M. de Torcy ne permettait pas qu'on s'alarmât pour le Nord. « Depuis l'occupation des » places , mandait-il en février ^ MM. les n Hollandais cessent de faire Jes maîtres dans » les Pays-Bas ; l'anûvée de nos troupes leur » inspire un ton plus sage. Pour l'empereur, » il fait le méchant ; il ne montre pas en- » core ses troupes , mais il en a beaucoup. » Le parlement d'Angleterre voudra- t~ii les

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» payer ? c^est là toute la question ; or vous }) saurez qu'à Londres , ils veulent mettre » Portland en jugement à cause du traite de » partage. »

Ainsi l'aspect gène' rai des deux monarchies, quoique grave , n'avait encore rien de sinistre, il ne tarda pas à se rembrunir. Le 22 mars parut le mémoire des Hollandais , où, sans tenir compte des lettres de félicitation qu'ils avaient précédemment écrites à Philippe V, ces fiers re'publicains le priaient doucement de descendre du trône et de le restituer de bonne grâce à l'archiduc. Ce mémoire mit M. de Torcj dans une fureur légitime qui ne rabattit pourtant rien de sa sécurité ; ce qui prouve que vingt -cinq ans sont un tort dans le plus sage ministre. « Vous le lirez cet insolent écrit , mandait- » il à Louville , ^t vous le trouverez eu- )i core plus insolent que je ne vous le dis. » Pour moi , je pense qu'ils sont déjà hon- )) teux de l'avoir envoyé. Il y a de quoi do?i-^ )) nerde la colère a de^>enîr canard. »> C'était lion qu'il fallait devenir, et non point canard. Or, Louis XiV se préparait bien , de tous côtés, à la guerre ; il s'y préparait ; peut- ^tre a- t-on eu raison de dire qu'il fallait îa I. 8

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commencer. C'était l'opinion de Louville Contre celle de M. de Torcy. Pour moi , je pense qu'à trente ans, Louis-le- Grand eût attaqué les Hollandais dès 1701. A soixante il aima mieux négocier; et, lorsqu'en mai 1 702 , ceux-ci se virent en mesure de rompre et de soutenir l'empereur avec les Anglais alors débarrassés de leur opposition parlementaire , il se trouva qu'il y avait une année de perdue. A la vérité l'on avait obtenu , dans cet intervalle , un traité avec le Portugal et un autre avec la Savoie ; mais , malgré l'assurance qu'ils donnaient à Versailles , il était clair que le Portugal ne respecterait le sien ^ que tant qu'il ne pourrait pas impunément le fausser, en dépit des avantages commerciaux qu'il en retirait, puisque, en pleine paix , Lisbonne servait de refuge aux Espagnols mécontens. Pour le duc de Savoie, son caractère étant connu, on devait faire peu de fonds sur sa parole et sur sa double qualité de beau-frère d'un prince et d'un roi du sang Bourbon.

En Espagne c'était bien pis qu'en France; on ne se préparait même pas. Qu'avait fait le cardinal depuis que le duc d'PIarcourt l'avait mis en exercice de la souveraineté, c'est-

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à-dire depuis décembre jusqu'en avril suivant? Peu de chose ou rien; car ce n'était rien, pour un homme de son autorité , à la veille d'un embrasement général , que d'avoir signé quelques amendemens de détail sur l'administration de la justice, et réformé la maison, sans réformer aucun impôt, pour économiser un fonds de deux cent mille écus, qu'il dissipa presque aussitôt, en rétablissant les pensions de Charles II ; que d'avoir exilé deux ou trois ennemis impuissans , placé cpelques amis ineptes ou dangereux , tels que le marquis de Leganez , du parti autrichien ; donné au duc de Médina Sidonia la charge de l'amirante; nommé le comte de Palma , son neveu , gouverneur de la Catalogne; et réglé d'autres choses pareilles. Ce n'est pas qu'il ne songeât aux grandes affaires , mais le mal était qu'il se contentât de songer , quand il fallait agir , et qu'autour de lui personne ne songeât à autre chose que s'avancer dans la faveur. 11 faut bien remarquer ce point de vue; tous les malheurs de ce règne y aboutissent. On n'y dit jamais : « Gom- » ment utiliser ou seconder le pouvoir? mais )) qui l'aura ou le gardera , et qui en profî- ?) tera? » La politique et le gouvernement

juillet 170J4

étaient concentres dans le palais. Pourquoi ? parce qu'ainsi que nous 1 avons dit plus haut , il ne restait plus dans l'ëtat que quelques illustres attachés exclusivement à la cour par les rivalités, la jalousie et la cupidité. Veuton connaître l'esprit de ces personnages et les ressorts de leur politique ?

^t»^ Louville à Torcy.

...... « Ils manquent de vigueur; ils sont

incapables de se donner aucun mouvement pour servir le roi , ou pour le renverser , quoique au rebours de la nation, la plupart ne l'aiment pas , et soient jaloux furieux des Français ; mille factions différentes les divisent ; ils se haïssent tous à la mort. Vous voudriez bien , je le vois , qu'ils eussent au moins de l'esprit ( j'entends ceux de notre côté); mais Dieu a été d'un autre avis, et ils en ont très-peu. Je ne parle pas de Mancera,qui est âgé de quatre-vingt-six ans; ni de Villafranca , et de Saint-Estevan , qui ont du bon sens et des lumières. En revanche, ils sont crédules jusqu'à l'excès. Le chambellan Benavente nous vint avertir l'autre jour , en pleurant , de nous méfier d'une berline attelée, que la douairière avoit

DU MARQUIS DE LOUVILLE. 117 donnée au roi catholique , et qui devait , disait-il , par lefFet d'un sortilège , devenir caisse doranger , pendant que le roi deviendrait oranger en caisse. Jh uno dis ce omnes , car Benavente est fort de mise. Les deux aigles de la cour sont précisément l'ami^ rante etd'Aguilar, qui nous détestent. Ces hommes pourraient nous faire bien du tort ^ et , s'ils ne nous en font pas , ce ne sera point la faute de M. le cardinal ; car , tout en ôtant au premier sa charge et ses pensions , et au second plus de trente mille écus de rente , qui faisaient la meilleure part de son bien , il lésa laissés tous deux dans le grand conseil d'état , qui ne décide rien , je vous l'accorde, mais d'où ils peuvent du moins plongerdans le conseil suprême , et voir tout ce qui s'y passe. Ne pensez-vous pas qu'il valait mieux les gagner ou les anéantir ? Ajoutez qu'il y a dans le petit conseil un homme non moins suspect qu'eux et comme eux fort habile : c'est don Antonio Ubilla. Cet homme était autrefois haï du cardinal , mais il a tant cajolé Urraca, qu'il a tout d'un CQup , au grand ëtonnement de chacun , retourné son éminence , et que , de secrétaire du despacho général , il l'est aussi devenu du petit des-

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pacho. Qui peut rempêcber , je vous le demande , de conserver des relations avec i'amirante et de lui révéler les secrets du gouvernement? Heureusement que celui-ci , en sa qualité de grand , est fort paresseux ; qu'il ne songe qu'à se raccrocher à la cour par de petites menées sourdes ; qu'il aime son plaisir uniquement ; et que son amour pour la maison d'Autriche ne va pas jusqu'à la servir avec résolution. Aguilar est d un caractère plus hardi , il a plus de tête , il est plus capable d'affaires. On en eût fait un très-bon ministre , il peut être un dangereux ennemi : mais , par bonheur encore , les grands l'es--* timent trop pour l'aimer , et le craignent tous également. De plus , il est très-pauvre pour un homme de son rang ; aussi est-il plus rampant qu'aucun d'eux. Pour le président Arias , il est assez sage et bien inten- Lonviiiek tiouné , quoique despote et colère en même

Beauvuhers , ' 1 -l ■«■

émai 1701. jgjjjps qu'obséquieux et flagorneur. Voulezvous un échantillon de l'homme ? Il m'a dit ce matin qu'il avait parlé au roi catholique pour l'engager à décider hardiment de toutes choses , et cela pour le bien de son service ; j'ajoute , probablement aussi pour que le cardinal n'en décide pas. Wim-

porte , comme le discours paraît sincère , et dénote du moins un serviteur dévoue ^ j'en suis assez content. Il disait donc à notre petit roi , « qu'ils étaient tous ses valets , y) le cardinal comme les autres , et lui le n maître ; qu'il était indépendant , absolu ; )) que tout ce qu'il voulait, devait être fait sans » réplique et sans retard ; que toute la mo- » narchie espagnole , quand elle serait as- » semblée , n'aurait qu'une simple voix con- » sultative , et lui seul une voix décisive ; » qu'enfin, tous les plus grands ministres, et )) même M, le cardinal, devant qui il parlait,. i) quoique archevêque de Tolède , primat » du royaume et cardinal , n'avaient qu'un » seul ange gardien pour conduire leur per- » sonne , mais que tous les rois en avaient )) deux, dont l'un présidait au gouvernement i) de leur état , et que celui-là était beaucoup ^ plushabile que l'autre ; de sorte qu'il croyait, » comme article de foi , qu'un roi d'une me- )) diocre capacité , par les lumières que cet » habile ange-là lui fournissait continuelle- M ment, était plus capable de bien gouver- » ner son état que le meilleur et le plus grand » ministre ; qu'enfin , il devait se souvenir » que Dieu lavait mis à la tête d'un état , non-

)) seulement monarchique, maisdespotique, » et plus despotique qu'aucun autre état de » la chrétienté, tel, que la voie de la re- » montraiice n'y était même permise que » par son ordre. » Voilà liotre mentor ! du iTorcy. rc slc , il cst mal avec Unaca, par conséquent sans prépondérance. On dit , en outre, qu'il est jaloux du cardinal , comme le cardinal l'est de lui , à cause de la dépouille du grand inquisiteur , dont ils veulent tous deux , quelque mine qu'ils fassent l'un et l'autre : on en peut juger par l'ardeur avec laquelle ils poursuivent leur proie , qui es* confinée à Ségovie, et que l'ambassadeur duc d'Uzeda dépèce pour eux à Rome, contre le gré du pape (i). Ce président fait le désabusé. Il dit qu'il veut se retirer des affaires ( ce qui serait fâcheux en ce moment ) ; mais , n'en déplaise à sa fi^anchise , et malgré les honnêtetés dont il m'accable en toute rencontre, comme je sais ce qu'il lui en a coûté d'argent donné à la reine pour avoir la place d'Oropeza , qu'il n'exerce , après tout , que par ccKmmission , je lui suppose plus d'ambition qu'il n'en montre , et je croirai difficilement tjue , chevalier de Malle et à cinquante-

Z' {i) Clément Xï,

cinq ans , il s'avise de se faire prêtre seulement pour pensera son salut. S'il veut quit-' ter la présidence de Castille , c'est qu'il voit venir la guerre, et qu'il sent que dans le dëla])rement où sont les finances et les troupes, et croise par le cardinal , il succomberait sous le fardeau. D'ailleurs , la couronne d'Espagne nomme cette année au chapeau ; le cardinal est vieux ; l'archevêché de Tolède est riche. En cas de vacance , qu'y mettre ? }e cardinal de Borgia ? il n'y a pas d'apparence , quoique peut-être on dût le faire. Il est si borné , qu'il semble qu'on ait hasardé en lui le baptême : avec un tel compétiteur le triouiphe serait facile. Voilà le secret de la modestie de mon ami , et de sa nonchalance dans l'oflice de sa place. Au fur et à mesure que j'en apprendrai sur les principaux sujets de cette cour , je vous ferai part de ma science. Aujourd'hui , qu'il vous suffise de savoir qu'au total , le peuple , qui nous aime toujours , commence à nous mépriser, particulièrement à Madrid , où il est moins respectueux qu'ailleurs , et où la populace est armée »

Conduisons le lecteur dans l'intérieur du

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