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Veut-on considérer les effets de cet ordre de choses ? Quelques traits particuliers en diront plus à cet égard que les grandes histoires du temps. Par exemple , l'Espagne , en dépit de ses tableaux d'armées , à cette époque , n'entretenait pas dans son sein six mille (i) hommes de guerre en bon état ; et le roi n'avait dans son palais , pour garde , Louvîiic kTor- qu'un ramassis de savetiers et autres bas artisans de Madrid , rendus à leurs professions toutes les fois quîls n étaient pas employés ^ et sous les annes, di^>isés en trois ban-des y la Flam.ande , V Espagnole et la Tudes^ que , digne mémoire de la possession des Espagnes , des Pays-Bas et de l'Empire. Il y eut un moment , pour la sûreté de la capitale , un seul régiment de cavalerie , fort de sept cents hommes et commandé par le même prince de Darmstadt, qui fut depuis si contraire à la maison de Bourbon ; ce régiment fut renvoyé de Madrid par le crédit du cardinal Porto-Carrero , archevêque de Tolède , primat du royaume , de peur que
(1) Le marquis de Saint-Philippe porte toutes les forces de terre de la monarchie espagnole , en 1 700 , à vingt mille hommes, et la marine à treize galères.
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 71 don Henri (i) de Cabreras , amirante de Castille , grand ëcuyer du roi , alors toutpuissant auprès de la reine , ne s'en aidât pour assurer sa domination , parce que le prince était cousin-germain de Marie de Neubourg , seconde femme de Charles IL La France y gagna , mais il n'y avait plus aucun moyen de répression contre la populace. Aussi , dans le soulèvement pour le pain, qui eut lieu le 28 avril 169g, accordat-on aux mutins tout ce qu'ils osèrent demander. De telles scènes n'étaient pas rares sous ce règne. Outre la grande sédition dont nous venons de parler , et celle qui éclata sous la première reine Marie-Louise d'Orléans, où l'on massacra tous les Français qui habitaient Madrid , que n'avait - on pas tenté contre la reine mère , ensuite contre don Juan d'Autriche , son ennemi , dans le temps qu'il gouvernait comme frère et comme ministre du roi ! De Vavcu de tout le monde , dit Louville , // ne se passait aucune fête ^ecÇriomaiitôl taureau , il ne se donnait aucune comédie , qiion ne mit Vépée à la m^ain. L/autorité royale , quoique reconnue sacrée, était sou-
(t) Il descendait d'Alphonse XI, roi de Castille. «4
Louville à Ter-
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vent outagée , faute de moyens de se faire craindre ; et les lois semblaient abolies par rimpunitë , les églises et les maisons des grands servant d'asile pour tous les crimes. Au moindre renchérissement du pain , il n'j avait plus de sûreté pour les ministres ni pour personne. Tout le monde était armé dans Madrid, excepté le roi. Il n'y avait pas d'homme un peu riche qui n'eût au moins cent coupe-jarrets à sa solde ; et sur les cent cinquante mille habitans de la capitale , soixante mille hommes vivaient de ce honteux métier. Après cela , comment s'étonner que Charles II sortît le moins possible de son palais î Toutes les fois , depuis son second mariage , qu'il faisait l'expédition de s'aller promener , les gens du peuple, selon ses propres gentilshommes de la chambre , les lavandières du Mansanarès et les petits enfans couraient après lui en l'appelant mariccon ; ce qui , traduit en bon français , veut dire niquedouille y et accablaient la reine des plus sales ^injures ,\sans qu'il, y eût un seul garde auprès du carrosse pour punir ces infamies. Le peu de soldats qui résistaient à la désertion , étaient vêtus de haillons , sans- solde, sans pain ( car il n'y avait plus de fonds spécial
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pour les troupes ) , tandis que les officiers venaient dépenser en débauches à Madrid des appointemens dont ils avaient trafiqué avec les bureaux. Quant aux généraux , il n'y avait de noble en eux que la naissance ou seulement le rang. Avides d'emplois , sitôt qu'ils en avaient obtenu d'importans , ils ne demandaient plus qu'une chose , c'était de ne les pas remplir , estimant qu'il n'était pas possible de vivre hors de Madrid. C'est bien à eux que s'appliquait le proverbe espagnol , hijo de sus padres , no hijo de sus obras , Jils de leurs pères et non de leurs œui^res. Une personne de distinction , dont le fils venait d'être envoyé à son corps pour le commander , fît retentir la cour de ses cris , parce que , disait-elle , on lui voulait tuer son enfant. Ainsi , au milieu d'une noblesse brave , nombreuse et fidèle , l'étendard des Gonzalve, des Gid et des Cortez , ne réunissait plus que des mendians. — Les places de la monarchie offraient le tableau de la plus complète dégradation comme d'un dénùment absolu; et je ne parle pas seulement de celles de Naples , abandonnées à un vice-i^oi ; ni de celles du Milanais , où commandait le prince de Yaudemont , alors suspect aux
Espagnols , comme il le fut depuis à la France ; ni des forteresses des Pays-Bas , que le duc de Bavière, gouverneur, faisait si imprudemment garder par des Hollandais , ce qui pensa devenir funeste au commencement de la guerre de 1701 ; je dis les places mêmes qui , avec la mer et les Pyrénées , couvraient l'Espagne.
Les finances allaient-elles mieux? Un seul fait en fera juger. Lorsque le duc de Médina- Céli s aperçut que la faveur de don Juan chancelait, il pensa qu'une habile opération financière dans cette circonstance lui vaudrait la première place , et voici ce qu'il imagina. Depuis long -temps la monnaie avait été administrée sans loyauté. L'altération des pièces frappées dans les hôtels royaux avait encouragé la fraude privée , tellement , que le commerce menaçait ruine. Don Juan s'était sagement préparé de loin à faire uîie refonte générale , et rassemblait tous ses moyens pour ce grand objet , quand ii mourut.
Médina-Céii crut faire merveille , dans son empressement , de déclarer à l'improviste que la monnaie d'or et d argent ne serait plus reçue qu'au titre , et de choisir le
moment où le trésor en était peu charge' , de sorte que les particuliers furent abîmés , principalement dans les provinces les plus riches, telles que l'Andalousie et les Castilles, où la circulation des espèces était le plus active. On pense -bien que dans un pays où de telles opérations prévalaient en plein conseil , le ménagement de la recette et de la dépense , à quoi se réduit la véritable science financière , était essentiellement vicieux.
L'argent devait arriver au trésor de deux manières ; 1°. par les concessions votées des provinces qui avaient conservé des états ou l'ombre de ces assemblées ; 2^. par des impôts combinés, établis et perçus avec prudence. Au lieu de cela , les états payant en secret des ministres et des favoris dont ils dépendaient , pour en obtenir la faveur de donner au roi le moins possible , tout en recevant du roi des présens pour lui accorder beaucoup ; de plus, chacun des conseils, prenant et dépensant de son côté , sans correspondre avec aucun autre , les recettes mortes-nées se croisaient, s'obstruaient réciproquement , et se perdaient dans les canaux mêmes qui devaient taciliter leur cours : tandis qu'une
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foule de sujets pressures par les exacteurs subalternes , abandonnaient les travaux productifs et couraient se réfugier dans les grandes villes , non pour fléchir une autorité qui n'entendait rien , puisqu'elle ne s'entendait pas elle-même , mais pour partager avec elle , sous le nom de surnuméraires , de commis , de familiers , de secrétaires , la dépouille du peuple. A force d'importuner les ministres, d'assiéger les chancelleries , de courtiser les suivantes de la reine et les filles des médecins , ces malheureux finissaient par dévorer, en gratifications secrètes ou avouées , une bonne part des revenus de l'état. Une autre part, distribuée au nom du monarque , souvent à son insu , enrichissait ouvertement les personnes en crédit. Lexeste arrivait jusqu'au roi , et en prenait , sans trop compter , qui pouvait , pour le service public , lequel ne se trouvait jamais fait que par hasard.
Le mal produisit un remède pire. Ce fut la vente des titres de Castille , des grandesses et des dignités les plus révérées , jusqu'à l'emploi de vice-roi des Indes. Ce scandale , si sensible aux Espagnols , parce qu'il touchait aux mœurs de leur monarchie , avait commencé sous l'administration même du sa^e
Valensuéla ; il s'était accru sous don Juan , . et avait atteint son comble sous l'amirante , quand il eut subjugue la reine , temps où s'ouvrirent des enchères publiques pour ce nouveau commerce. Ce fut alors que l'affidé du secrétaire du marquis de Santillane, et le fils du maître des œuvres Joseph del Olmo , et Jean Prieto , entrepreneur à Madrid , et Castramonte, devinrent, les uns (i) titres castillans , les autres grands d'Espagne. Ce fut alors que la Berlips, dame d'honneur de la reine et sa favorite, soutenue d'une bande d'Allemands comme elle , dont elle avait r9mpli les ministères , fît vendre presque tous les capitaux des rentes espagnoles , une quantité considérable de ceux de Naples , et ( ce qui fut très-pénible pour les gens de bien ) un capital de six mille ducats de rentes sur les trois cent mille provenant des gabelles , dont autrefois le comte de Onate avait composé une espèce de caisse militaire
''i) La noblesse espagnole est divise'e en deux classes : les grands, ou noblesse du roi; les titolos ethydalgos, ou noblesse du royaume. Cette division est surtout sensible en Arragon où la noblesse forme aux états deux ordres ou deux bras à elle seule.
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pour rentretien des troupes. Cette dame se fît donner , en récompense de tant d'opérations , dix mille ducats de rentes sur les fiefs revenus à la couronne à défaut d'hoirs , et elle s'en acheta , près de Cologne , un fort beau fief de cent mille doublons. Elle eût été bien plus loin sans la France qu'elle gênait et qui la fît partir.
Don Antonio (i) Ubilla , secrétaire du conseil , assistait bénévolement à ces déprédations ;, aussi-bien que le père Carpani , moine carme et envoyé de l'électeur de Trêves , qui se vantait d'avoir fait passer par ses mains , en peu de temps , pour deux millions de ducats de ce qu'ils appelaient merced de carte , bienfaits du roi. Ceci répond assez à ceux qui accusent la maison de Bourbon delà décadence de l'Espagne.
Nous dirons peu de chose de la justice séculière. Elle ne pouvait être que languissante dans un pays où l'on distinguait la voie
(i) Ce même Ubilla , crée' marquis de Ribas en 1 708, a laissé un journal fort insignifiant des faits et gestes de Philippe V, jusqu'à son retour d'Italie. C'est l'œuvre d'un commensal du palais , plutôt que le mémorial d'un ministre d'état.
du droit , via dejitstizia , et la voie de V autorité, ou la justice administrative , via de governo. D'ailleurs le pouvoir judiciaire , amovible en Espagne , relevait principalement de la présidence de Castille ; et comme cette magistrature éminente avait été constamment donnée par l'intrigue , dont l'essence est le changement , on avait vu tour à tour à la tête des tribunaux , dans l'espace de quelques mois , le comte Oropeza, puis don Antonio Arguelles, confident de Tamirante; puis don Manuel Arias , puis de nouveau le comte Oropeza , puis Arias, aussi pour la seconde fois ; et chacune de ces mutations, étant l'eil'et d'une lutte entre les partis, avait dû entraîner le triomphe d'une foule de partisans du vainqueur , qui ne l'étaient guère des lois.
La justice ecclésiastique n'était pas plus consolante. Néanmoins , on tomberait dans une grave erreur si l'on adoptait les préjugés de bien des gens contre le clergé d'Espagne. La vérité commande de dire que , de toutes les classes delà société, dans ce royaume et à cette époque , le clergé était le plus fécond en gens de talent et de probité . L'inquisition même dont le seul nom produit l'effet d'un spec-
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tre sanglant , était composée de gens d'une si haute vertu , qu'elle avait su vaincre la haine qui devait naturellement la suivre , et inspirer pour ses fonctions plus de respect encore que de terreur. Je ne parle pas ici du chef , trop souvent créature de la cour ; mais on peut se former une idée de ces juges par le fait suivant. L'inquisiteur général , don Baltazard de Mendoce , évêque de Ségovie , ayant consenti , par faiblesse , à ser^ vir la colère de la reine Marie de Neubourg , contre le confesseur du roi Froylan Dias , accusé de sortilèges , trouva dans les inquisiteurs particuliers une telle opposition > que , pour passer outre , il fut forcé de destituer trois des plus anciens et des plus révérés d'entre eux , ce qui ne s'était jamais vu , et qui contribua dans la suite à le perdre.
Je dirai la même chose des confesseurs. Il s'en trouva beaucoup de purs, dans un poste où il était difficile de l'être y parce que le pouvoir le plus absolu , en matière d'administration ecclésiastique , y était attaché. De ce côté pourtant on eut aussi à souffrir de grands maux ; mais aussi pourquoi faire du confessionnal un ministère politique? Cela n'est pas plus raisonnable que de faire d'un
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tribunal de conscience un tribunal criminel. Si ce tableau n'est pas séduisant, la suite des événemens ne l'est pas davantage. On sait ce que fut Charles II , roi d'Espagne. En i665, à I âge de cinq ans, il avait succédé à Philippe IV son père , qu'il surpassa en faiblesse , de toutes les infirmités corporelles dont il fut accablé pendant une vie de trente-neuf ans. Les quatre premières années de son règne coûtèrent beaucoup à ses peuples. Il était alors sous la tutelle de sa mère Marie- Anne d'Autriche , ou plutôt sous celîe du jésuite Nittard , confesseur de cette princesse , devenu par elle grand inquisiteur. Dès 1669, don Juan d'Autriche , son frère naturel , légitimé , essaya de rétablir les affaires , et d'effacer du moins, par quelques sages réformes, la honte du traité dAix- la -Chapelle. Tant que vécut ce prince , digne de son nom , l'Espagne eut un gouvernement } peu actif à la vérité , timide parce que l'autorité n'était assurée à personne, borné dans ses moyens (le congrès de Nimègue en fait foi ), et souvent déjoué par la reine mère (i) qui aurait
»— »^— M.M I I l—.^— ^^gi^M^MJIIIWI ■ Bfc ^ ■■■■ I ■■'■l»l I Wi I.IM^fc^— IC I ■ M I I I - ■ Il ■ i^^ ■ I M ^.IMP I | M
(i) Marie-Anne d'Autriche, fille de Tempereur Ferdinand III.
voulu retenir le sceptre au prix même de Fëtat ; toutefois l'Espagne eut un gouvernement. Mais don Juan étant mort , le ly septembre i^"]^, après quatre années de premier ministère , au moment où sa faveur près du roi , devenue plus utile , touchait néanmoins à son terme ; la douairière , sa rivale , fut rappelée de Tolède où elle était exilée depuis deux ans , et Ton vit bientôt que la monarchie pouvait encore déchoir. C'était sous ces malheureux auspices que Marie-Louise d'Orléans (i), nièce de Louis XïV, était venue à Burgos , dans toute la fleur de sa beauté , donner la main au débile Charles, également incapable , à dix - huit ans , de propager sa race et de gouverner ses états. Il n'est plus douteux aujourd'hui que cette intéressante princesse, morte empoisonnée en 1689, ^^^^ V^y^ ^^ ^^ ^*^ l'inutile empire qu'elle avait su prendre sur son époux , pendant les dix années de leur union stérile. Auprès d'un roi vertueux , défiant et irrésolu, tout le monde, et surtout une prin-
(1) C'est elle qu'accompagna madame deVillars, dont madame de Se'vigné cite plusieurs bons mots , et dont on a un recueil de lettres fort agréables.
DO MARQUIS DE LOUVILLE. 83 cesse du sang de France , faisait ombrage , soit aux agensde l'Autriche, dont l'influence était sourde encore; soit à une belle -mère absolue, qui, bien qu'Autrichienne, n'avait d'entrailles que pour la maison de Bavière; soit enfin aux ministres , principalement au xomte Oropeza , successeur de Médina Celi dans la faveur souveraine, comme Médina Celi l'avait été de don Juan , et chef en conséquence du parti bavarois.
Ce parti comptait alors dans son sein les meilleurs Espagnols , puisque le cardinal Porto -Carrero, archevêque de Tolède, et le marquis de Mansera en étaient. Du reste , qu'avait-on vu un an après cette catastrophe , à l'arrivée de la nouvelle reine bavaroise, Marie de jNeubourg? la scène et les acteurs changer, mais non les malheurs publics. Loin de là : de ce jour, par une destinée bizarre , F Autriche , qui n'avait presque rien osé sous l'Autrichienne , avait tout d'un coup dominé dans Madrid , par îe vieux comte d'Harrach, son ambassadeur, négociateur tranchant et superbe, plus impatient de jouir de Fhéritage attendu , qu'ingénieux à le retenir dans ses jiiains. La jeune reine, qui , à l'exemple de beaucoup de femmes
ambitieuses , n'avait soif du pouvoir que pour n'en rien faire ; tyrannique à la fois et débonnaire , impérieuse sans volonté , voulait et croyait tout diriger, sans savoir seu-? lement qui elie désirait appeler au trône , d'un Autrichien , d'un Bavarois ou d'un Français. Gouvernée en même temps parla comtesse de Berlips , par le capucin Gabriel de la Ghiusa , son confesseur, et par le chanteur Matehucho , elle servit , comme eux , et par eux , d'instrument à tous ceux qui surent intriguer, et d'abord aux ministres espagnols du parti autrichien , à la tête duquel marchaient le bel amirauté de Castille , le rusé d'Aguilar, et le cardinal de Cordoue , son oncle. Oropeza dès lors avait disparu des affaires , et avec lui la mère du roi. Ce fut le temps des plus grands désordres.
En 1696 , au lit de mort de la douairière, l'étoile de la Bavière avaitreiuide nouveau. Le scrupuleux Charles , cité au tribunal de Dieu par sa mère expirante s'il ne disposait pas de ses états en faveur du fils de l'électeur, avait tout pi^omis , et sa femme , d'abord furieuse, effrayée ensuite des cris de haine dont elle était poursuivie , avait souscrit , de l'avis même de Famirante , à ce testament bava-
rois, que certains historiens ont si mal à propos révoqué en doute. De îà le rappel d'Oropeza , dans la vue de donner à i'aniirante un soutien puissant contre la fureur publique. Mais il n'y avait déjà plus de ressources pour cette turbulente faction autrichienne; car, le jeune fils de l'électeur étant mort , les honnêtes gens , au lieu de se réunir en faveur de l'Autriche , se liguèrent contre eîle , sous la conduite du cardinal Porto-Garrero^ dont le caractère , noble et désintéresse , était alors , malgré sa faiblesse ;, ce qu'il ne fut pas depuis j la ressource de l'état. Ce vieillard rappelait Ximénès , par son âge et par sa droiture , mais il n'avait guère que les sentimens de ce grand homme. Le roi Faimait comme un père. Que de fois ce prince ne s'était-il pas soulevé par ses conseils ! Mais que sont des conseils contre la méchanceté audacieuse? Aussi était-il retombé sous le joug autant de fois. Le marquis d'Harcourt , ambassadeur de Louis XIV, souple et adroit spectateur de ces mouvemens , en sut profiter. Il fît aimer la politique française , en proportion de ce que les deux d'Harrach , père et fîîs , faisaient haïr la leur , il refroidit Oropeza et I'aniirante
l'un pour l'autre, ce qui leur valut uo exil commua,* il montra de loin à la reine, près de son ëpoux mourant , la couche du Dauphin vacante; il força la Berlips à la retraite, par des promesses folles (car l'avarice de cette dame n'en trouvait pas de telles) ; il sut leurrer l'ambition du capucin de l'espoir du chapeau ; tout cela pour achever de paralyser une opposition méprisable , plutôt que pour s'en appuyer , car elle n'appuyait déjà plus personne. En même temps, il ralliait , au-tour de lui, les restes du parti bavarois que la mort du jeune prince de Bavière avait dissous; et, par l'entremise du chanoine Urraca, secrétaire et confident du cardinal , il abordait franchement ce vertueux prélat , au nom des intérêts de l'Espagne, seule considération qui put le toucher; enfin, cet ambassadeur, fort bien secondé par la marquise d^Harcourt , sa femme , conquit à la maison de Bourbon les trois hommes qui , de concert avec le cardinal, devaient tout décicler, sa^ oir : don Manuel Arias , président de Castille , en l'absence d'Oropeza ; le comte de Saint -Este van et le marquis de Mansera. N'est-ce donc rien, encore une fois, que toutes ces manœuvres pour les négliger ,
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comme a fait l'histoire , ou pour affirmer avec elle que Louis XIV les avait ordonnées seulement afin de masquer le traité de partage , tandis qu'au contraire ce fut probablement le traité de partage qui prépara et masqua le testament? Il est vrai que M. de Torcy émet celte opinion dans ses mémoires : mais peut-être aimait-il à croire que ce partage ; qu'il avait soutenu long -temps, faute de savoir le vrai secret de son maître , en avait été îe seul plan médité.
N'importe ! Ce fameux traité qui devait , en apparence , enlever la succession intégrale d'Espagne à la maison de Bourbon , fut précisément , reconnaissons-le avec M. de Voltaire , ce qui la lui assura : i°. parce qu'en calmant les soupçons jaloux de Charles II au sujet de sa femme et du dauphin , il diminua son aversion pour la France; 2°. parce qu'en rassurant l'empereur sur les desseins de Louis XÏV à l'égard de la succession , il fortifia le cabinet de Vienne dans son jeu double et maladroit , qui consistait à faire espérer sa signature , ce qui le compromettait à Madrid , pour éluder toujours l'occasion de signer , ce qui déliait le cabinet de Versailles j 3^. parce qu'il acheva d'ouvrir
les yeux aux bons Espagnols sur îa certitude du démembrement de ieur monarchie , à moins qu'elle nëchùt toute entière à la France , îa France seule pouvant entièrement la protéger. Mais ^ hâtons-nous d'arriver au dénoùment de ce triste règne , qui ne fut guère qu'une longue question d'hérédité , et voyons ce que nos mémoires nous en apprennent.
Dans les premiers jours de juin 1700 , lorsque la nouvelle du traité de partage , conclu en mars , parvint en Espagne , d'abord secrètement de îa Haye ^ par Quiros , résident espagnol , ensuite officiellement de Versailles , par l'ambassadeur Casteîdos- Rios , Charles II gémissait dans Aranjuez, enveloppé des ombres de îa mort. Quel coup douloureux ! Pour comble de peines , pendant que l'Europe se distribuait ainsi sa dépouille sous ses yeux , îa reine assiégait son esprit de vaines terreurs , et redoublait son irrésolution à force de caprices. De tous les côtés, cet infortuné monarque ne voyait qu'un gouffre où s'engloutissaient à la fois son repos , sa volonté , sa vie. Nul remède à tant de maux. Sa race éteinte, sa succession incertaine, quelque parti qu'il prit, la ruine
dans l'état , la division dans le conseil , le trouble au palais , il ne fut jamais de situation plus déplorable. Cependant le temps pressait. Le marquis d'Harcourt venait de partir: il fallait une décision. Deux personnes la provoquèrent ; le comte de Saint-Estevan et le duc de Médina Sidonia , tous deux nouvellement nommés conseillers d'état à la place d'Oropeza et de l'amirante , et de plus élevés a. la charge de majordonte-inajor , l'un cliez la reine , l'autre chez le roi. Saint-Estevan qui , pendant sa vice-rojauté de Na-» pies , avait partagé les préventions des ennemis de la France , en était bien guéri depuis qu'il avait vu les choses de près. Il connaissait la reine , et savait que rien ne pouvait la blesser long-temps , parce qu'elle ne tenait à rien ; ainsi point de scrupules de ce côté. Il prit donc l'initiative , et , après avoir sondé indirectement les dispositions de Charles , il parla pour la première fois au conseil d'un petit-fils de Louis XIV pour héritier du trône , en proposant de faire sur-le-champ revenir le cardinal et le marquis de Leganez , qui étaient absens , afin de délibérer sur cette affaire. Médina Sidonia appuya fortement Saint-Estevan comme il l'avait promis = D'au-
très conseillers les imitèrent, et l'alarme fi.it au camp ennemi. Néanmoins le secrétaire Ubilla , devenu avec Aguilar , par l'exil de l'amirante et d'Oropeza , l'âme du parti anti-français , fît si bien que pour le moment on n'assembla point de conseil d'en-haut. Sur ces entrefaites , la cour ayant quitté Aranjuez , Saiut-Estevan profita de l'accès qu'il avait auprès de la reine pour lui conseiller d'envoyer secrètement à Versailles le cardinal Archinto , proposer son crédit à Louis XIV. Cet avis , qui tendait à donner à cette princesse le mérite et le profit d'un sacrifice inévitable , lui sourit d'abord et l'eût infailliblement déterminée sans le capucin la (Jhiusa , qui recevait de gros gages pour la détourner de pareilles démarches. Peutêtre aussi que tout naturellement , à l'exemple des personnes de son caractère , elle aima mieux contrarier tout le monde que de se servir elle-même : car il faut savoir que , tout en jetant feu et flamme contre la France , elle jouait souvent des tours sanglans à l'Autriche. C'est ainsi qu'au lieu d'agir comme le jeune d'Harrach l'en pressait, elle souffrit qu'il fût tenu un second conseil au sujet du vote de Saint-Estevan. Cette
séance est cligne de l'histoire. L'affaire y fut traitée avec tout le poids qu'elle méritait. Le cardinal , qui s'y trouva cette fois , ouvrit la discussion avec beaucoup de gravite. Son vote est partout , nous n'en dirons rien. Le marquis de Mansera se leva ensuite ; Mansera ( i ) qui , dans les glaces de la vieillesse , conservait de grands talens et une grande âme : « Sire , dit-il , la ma- » tière dont il s'agit est sans doute la plus )) grave pour les conséquences , qui jamais » ait été portée à ce conseil ; il faut donc la
(i) Ce vieillard venérnble a vécu cent sept ans. Il en avait près de cent, lorsqu'on 1 7 10, après la bataille de Saragosse, Philippe V fut cbassé de Madrid par Tarchiduc. Il voulait à toute force suivre son roi. L'ennemi , ayant occupe' la capitale, eut l'indignité' de lui proposer un nouveau serment. On savait le prix do son honneur, mais on n'en connaissait pas la mesure. Il répondit que sa longue vie ne serait point flétrie par un parjure, et refusa l'arcliiduc. Il était de l'illustre maison de Tolède. Il avait gouverné les Indes ; et, long-temps après son retour en Espagne , on citait son administration comme le modèle de la prudence et de i'baLiîctc. Si sa patrie produit jamais un Plutarque , il sera Joué convenablement , car il demande les premiers panégyristes, et par les premiers, j'entends ceux qui seront le plus dignes de lui.
» bien peser, et rejeter, comme indignes » d'elle , toutes les influences étrangères. Si » la morale était intéressée directement dans }) cette cause , nos délibérations seraient » courtes. Il suffirait de la consulter et de la » suivre. Mais , comme elle ne se découvre » point d'abord ici , et que tous les partis sont w également justes ^ en ce sens , que le ciel » vous a laissé libre de choisir votre suc- » cesseur , il faut rechercher le plus grand » intérêt de l'Espagne , et c'est là le point » contesté. Sire , votre majesté se rappelle » qu'il y a plusieurs années , ce même con- » seil où je parle , touché des souffrances de » vos peuples , osa vous présenter des remon- » trances. Il proposa de convoquer les cortez j) des trois bras ( de tros brazos ), de s^armer » par terre et par mer , de fortifier les pla- » ces , de les munir d'artillerie et de pro- » visions de toute espèce. De telles mesures )) alors eussent pu devenir des remèdes salu- » taires , et nous n'aurions pas aujourd'hui » la douleur de discourir de nos intérêts , )) pendant que nos ennemis en disposent. » Mais à présent , sire , que vos sujets sont » écrasés par la misère ^ que vos trésors sont » épuisés p que vous n'avez plus ni troupes
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 93 }} ni vaisseaux , et que d'aucun côte' de l'ho- )) rizon , le jour ne se fait voir ( quepor nia-' « guno de los orizontesse descubre claridad), i) il faut renoncer à la liberté du choix -, et » je m'en console en pensant que la Provi- )) dence ne nous a peut-être placés dans cette }) situation forcée que pour montrer que , là }) où la prudence humaine faillit , la sienne w triomphe , et pour tirer , elle seule , notre w salut du sein même de nos tribulations. » C'est donc elle seule qu'il faut invoquer , w non pas tant par des litanies et des prières }) publiques ( bien que ce moyen soit très- » saint ) , que par une sage réforme de la » justice y le châtiment exemplaire des cou- » pables , et l'accomplissement de nos de- » voirs.
» Le premier de tous est pour vous , sire ^ » de conserver la monarchie dans son entier, » et de ne pas souffrir qu'après plus de huit » cents ans d'existence , elle soit divisée au » grand détriment de la religion catholique. }) Accéder au traité de partage serait fouler » aux pieds ce devoir sacré , et déchirer les )) entrailles mêmes de votre empire , car il » n'est pas croyable que les Anglais et les )) Hollandais , ces hérétiques , se soient con-
» tentés dîme part médiocre de la moiiar- )) cbie ; et s'ils s'en contentent maintenant, » il est encore moins supposable que le par- » lement d'Angleterre et les bons politiques 3) de Hollande , respectent long-temps une » convention qui ne serait plus profitable )) qu'à leurs ennemis* Je veux que le roi » Guillaume trouble un moment les têtes » protestantes , par i'appàt d'ouvrir, avec ce » partage , les chemins de FAmërique à Thë- » résie ; cet appât est grossier , et les esprits }) seront bientôt dessillés.
» D'un autre côté, rejeter le traité de par- » tage dans l'intérêt de FA utricbe . c'est dé- )) clarer la guerre à la France. Sire , êtes- » vous prêt pour vous défendre ? le roi très- » cbrétien l'est pour vous attaquer. Ses arse- » naux sont pleins , ses trésors pareillement ; » ses armées nombreuses et aguerries ; ses » sujets aussi affectionnés que les vôtres ; il )) a de tout , jusqu a des alliés , et je sais mê« 3) me que dernièrement il vient de s'attacher )) le Portugal. A tant de forces qu oppose- » rez-vous ? l'électeur de Bavière ? L'élec- » teur , je dis bien , car il offre sa personne , » et voilà tout ; ce qui ne servira qu'à le cou- » vrir de gloire. Les secours de l'empereur?
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» On ne doit compter sur des auxiliaires que » quand on compte sur soi-même. Ces se- » cours d'ailleurs , quels seront-ils et où sont- » ils ? Gomment les suppléer s'ils ne suffisent « pas , et comment les rassembler promp- » tement s'ils sont éloignes ? Mais , dira- » t-on, convient- il de jeter la couronne de » Charles-Quint à l'héritier des Valois , sans » savoir même s'il daignera Faccepter ? Sire , w je gémis comme un autre d'une extrémité » que , comme un autre , je reconnais pos- » sible. Toutefois je m'y expose. J'ose croire » que , dans notre détresse , nous ne sommes » point encore à dédaigner. Après tout , si » le roi de France se laisse emporter à l'am- )) bition d'agrandir ses états aux dépens de )) sa maison et aux nôtres , le droit du moins » sera pour nous , l'Europe se réveillera » peut-être et l'Espagne avec elle. — Sire , » tous les bons vassaux et ministres de ce )) conseil sont pénétrés de respect et d'afFec- >) tion pour la très-auguste maison d'Autri- )) che. Mes sentimens pour elle sont encore » augmentés par ces considérations parti- )) culières , que je sers depuis bien des an- » nées la reine Marie , notre souveraine , que » Dieu ait en sa grâce ; que j'en ai reçu des
)) honneurs répétés ; que j'ai acquis les bon- » nés grâces de l'empereur dans mon ani- )) bassade d'Allemagne ; enfin ^ que j'ai i) épousé en premières noces une Allemande. )) J'ai tout à espérer d'un archiduc , rien d'un )) fils de France ; néanmoins , sire , je n'hé- )) site pas à désirer le duc d'Anjou , parce y) que je vois , de ce côté , satisfaits , la loi de )) Dieu , la fidélité envers votre majesté , }} l'amour de la patrie , et ma dette envers » mon propre rang. Que , si votre majesté » prend un parti contraire , je la supplie de » songer à changer sa résidence, car on doit » craindre que , dans l'affliction profonde où » seront plongés les peuples a l'aspect des » calamités qui s'amasseront sur eux , votre » personne royale ne soit exposée à des irré- )) vèrences qui nous peineraient le cœur.
» Je vote , comme M. le cardinal , tant » sur le fond de la question , que sur sa pro- » position d'écrire au pape afin d'avoir son » avis. »
Ce vote , comme on croit bien , fît impression sur l'assemblée ; et, quand le comte d'Aguilar , qui opina le troisième , vint à défendre l'avis contraire , avec son élocution pleine d'ambages et d'obscurités , il ne trouva
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pas de faveur même auprès de ses amis* Aussi ie vit-on se lever tout hors de lui , après avoir essuyé les votes des conseillers Villafranca, Médina-Sidouia et Fuensalida, qui terminèrent la séance. On rapporte qu'en sortant , il s'aventura jusqu'à dire : aujourd'hui ^ nous avons culbuté la monarchie.,..
Malgré ce grand échec , loin de perdre courage , il écrivit en toute hâte au duc de Moles , ambassadeur d'Espagne à Vienne , pour le presser de négocier l'arrivée de l'archiduc à Pfiadrid; et, s'étant concerté d'ailleurs avec le secrétaire Ubilla et le nouvel ambassadeur de l'empereur, il réussit du moins à entretenir le roi dans ses incertitudes. Un de leurs principaux moyens fut de persuader à ce malheureux prince que le roi de France était plus qu'à demi hérétique , parce qu'il souffrait chez lui des huguenots. Pour la reine , ses motifs étaient plus personnels, u Que » deviendrais-ie donc , disait^elle , si ja- » mais là maison de Bourbon régnait ici ? » Ce fut sur un propos pareil que Saint-Estevan lui répondit : (c Madame , le temps de )) faire yos destinées vous-même est passé, » Kotre, majesté sera désormais ce qu^elle )) pourra f et non ce quelleyoudra, » A quel-
que temps de là , rAulrichien ayant propose , au nom de son maître, un secours de trente mille hommes pour la défense de l'Italie , à condition qu'on les irait prendre dans le Frioul , où ils se trouvaient , un troisième conseil fut réuni. Manséra y prouva clairement , qu'au point où l'on en était , trente mille hommes dans le Frioul, ne servaient pas plus que s'ils se fussent trouvés au Mexique. Il fallut donc recourir de nouveau à l'intrigue. Ge fut elle qui détermina ce fameux décret royal du mois de septembre , par lequel Charles s'engageait à ne pas nommer son successeur , et s'en remettait à Dieu de ce choix. La consternation se répandit aussitôt dans le conseil. La plupart de ses membres se croyaient liés par le respect dû au sceau royal , et , sans le cardinal qui , soutenu de la logique pressante de Saint-Estevan , montra cette fois une grande énergie , d'Aguilar et son parti triomphaient. Des l^emontrances furent pourtant résolues , et te cardinal se chargea de les présenter. Un hasard singulier les rendit plus puissantes qu'on ne pouvait l'espérer. Dans la lutte per- ^^étuelle où le roi moribond se voyait engagé , soit contre ses ministres , soit contre
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îa reine et contre Jiii-même, fuyant toujours les résolutions et cherchant les avis , il prit un jour Saint-Estevan h part, et lui commanda de lui parler sans détours sur les inconvéniens du traité de partage. « Sire , dit le comte , en prenant^ ce ton prophétique et mystérieux qui produisit toujours tant d'effet sur ce prince religieux , mais crédule : » lorsque Jésus, notre sauveur ^ fut arrêté » dans le jardin des Olives , sa consolation » fut de penser que y de ceux dont son père » lui avait confié la charge , il nen avait }) perdu aucun, » Ce peu de mots émut le roi jusqu'aux larmes et fixa son indécision , peut-être plus que toute autre chose.
Cependant l'heure fatale approchait. A la fin de septembre , Charles tomba en faiblesse. 11 demanda le viatique , et son confesseur l'ayant pressé de faire ses dispositions, à l'instigation même de la reine , qui songeait en cela plus à elle qu'à son parti , il fît approcher de son lit , le cardinal ; et tout le monde s'étant retiré , il lui dit : « Vous savez )) que je voyais en vous celui qui me tenait » lieu de père; c'est en cette qualité que je » vous confie mon âme , mes états , mon » honneur , et tout ce qui est à ma charge, »
Le cardinal envoya chercher aussitôt don; Manuel Arias , qui rédigea d'abord les principaux articles du testament , assisté de don Sébastien Cotez. Le secret en fut gardé scrupuleusement à la reine ; mais Aguilar le pénétra et le découvrit à cette princesse. A cette nouvelle , Marie déconcertée ne rougit pas de recourir à Saint-Estevan pour faire ses conditions. Aguilar , moins abattu , sachant bien que le roi n avait pas encore signé^ ranima le courage de la faction , et, secondé d'Ubilla , voulut tenter un dernier coup. Ici Manséra fît encore paraître ce qu'il était. Oubliant son âge , à la vue de tant d'indignes efforts , il menaça d' Aguilar d'opposer à ses i ntrigues de bonnes raisons et une bonne épée. Mais il n'était déjà plus besoin de combattre. Le roi venait enfin de signer le testament , qu'il ratifia six jours après dans un codicille. Cette grande affaire conclue , Charles commençait à espérer une mort tranquille ; mais sa destinée était de souffrir jusqu'à la fin. Il s'éleva bientôt une querelle au sujet de la régence. Le cri universel en confiait la direction au cardinal ; la reine osait la réclamer ; Arias voulait qu'on arrachât un décret du roi en faveur de Porto-Carrero. Ce prélat
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dit alors au conseil ces mots remarquables : c( Si vous saviez, comme moi , ce que notre » maître a souffert , vous le laisseriez mourir » en paix. » Personne ne douta que le sens de ces paroles ne fût une allusion à la conduite de la reine. En effet, elle avait été bien coupable. Nous avons dit un mot de l'affaire du confesseur Froyîan Dias , accusé de sorcellerie. Il parait que son tort ne fut pas d'ensorceler , mais d'exorciser. C'était la reine qui , profitant des sombres vapeurs dont la maladie obscurcissait l'esprit du roi , s'avisait quelquefois de parler de ses propres intérêts au nom de l'enfer , et le pauvre prince cherchait alors, avec son confesseur , à prendre les devans sur le démon. On va jusqu'à dire qu'il se crut , une fois , en péril d'être métamorphosé. O vanité de l'esprit humain î Ces tristes scènes finirent le i^^ novembre 1700 , à trois heures du matin , avec Charles IL Une junte de six personnes reçut le sceptre en dépôt. Le cardinal et Arias y siégeaient à côté de la reine , avec Benavente (i), d'Aguilar, et l'inquisiteur général. C'est assez dire que la prépon-
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(?) Grand cliambellan ■, issu de la maison de Pimenteî.
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dératiçe n'était pas de leur côté. Mais leors adversaires, au lieu de profiter de la majorité pour frapper sur-le-champ un grand coup en faveur de l'archiduc , ne surent en user que pour envoyer en France , comme am>bassad€ur extraordinaire , en place du mar-^ quis de Viliena, beau-frère de St.-Estevan , le connétable de Castiile , qui était des leurs. St.-Estevan y gagna de pouvoir sans honte se démettre de sa place chez la reine, qui lui pesait fort dans l'état où étaient les choses. Pour le cardinal , il attendit avec tant de calme le retour du courrier qu'il avait envoyé à Versailles , qu'on jugea qu'il avait des raisons de ne pas douter de l'acceptation du duc d'Anjou, quoiqu'il ne mît jamais en avant que ses pressentimens. En effet ,, le 2 1 novembre , ses pressentimens se réalisèrent. La lettre de Louis XiV arriva. Peu de jours après , l'amirante perdit sa charge de grand écuyer du roi ; Oropeza fut maintenu dans l'exil ; on envoya l'inquisiteur général dans son évêché de Ségovie ; et la reine , qui s'é-? tait retirée d'elle-même chez le duc de Monseteone , son grand écuyer , fut réléguée k Tolède , à la satisfaction générale.
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