‹ Mémoires secrets sur l'établissement de la maison de Bourbon en Espagne [electronic resource]Chapitre 17 sur 25 · Î26 MÉMOIRES SECRETS · texte numérisé non relu

Î26 MÉMOIRES SECRETS

habile négociateur, faillit aussi-bien que le cardinal dans la conduite du roi catholique , en ne lui prêchant jamais qu'une sévérité quine s'accordait nullement avec l'exquise bonté de son cœur. A l'égard des affaires, il avait adopté le malheureux principe de laisser faire les Espagnols , d'où il résultait que ceux-ci ne faisant rien , rien ne se faisait. Le duc se plaignait de cette inaction en France , car il voyait à merveille tout le mal ; mais il ne se départait point pour cela de son refrain favori : « Laissons les Espagnols se gourerner. » Quand Louviile se hasardait à lui représenter la nécessité d'appeler à Madrid , pendant qu'il en était temps encore , deux ou trois des meilleures têtes françaises , le tout sans dignités ni titres , et seulement pour le travail , il se récriait comme si l'on eût risqué par là de soulever la nation espagnole. Cependant il avait vu l'élan chevaleresque du duc de Fernand-lMunez, qui dit en plein conseil , (]uil fallait raser les places du côté de la France pour montrer à r Europe que la paix entre les deux nations ne finirait plus ; proposition qui n'eut pas de suite, parce qu'elle n'en pouvait pas avoir, mais enfin qui fut écoutée sans murmure,

DU MARQUIS DE LOUYÏLLE. i2f

et sur laquelle on délibéra. Feroand-NuneT; avait un si véritable amour pour son pays , qu'il consentit dans la suite à servir, quoique amiral , sous les ordres du comte d'Estrées ; et cette modestie généreuse , unique parmi les grands , ses pareils , qu'elle révolta , était commune parmi la noblesse du royaume , et surtout dans le peuple, aux yeux de qui la France était tout. Rien n'était plus concevable que cette affection des Espagnols pour une nation qui assurait l'intégrité de leur monarchie, ïl aurait donc fallu la supposer , si elle s'était tenue cachée , mais lorsqu'elle éclatait de toutes parts , comment fermer les yeux ? ou , la voyant , comment ne pas s'en servir ? On put la reconnaître le jour de l'entrée royale. Le duc d'Harcourt avait mis arrêt sur le bolsillo ( la cassette du roi ) , entre les mains de La Roche, premier valet-de-chambre ; de sorte qull n'en sortit pas une pistole pour les gratifications d'usage en pareille circonstance. Le cardinal eut même la maladresse de forcer LouviUe i Tor

t r • • '^J) ^^ juillet

le corregidor Ronquilîo à lever à cette occa- '''''•' sion un nouveau droit , en vertu de je ne sais quel usage. Eh bien ! le peuple qui s'attendait à des libéralités ne fut pas moins

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content ; il ne parut frappé que de la beauté du roi , nostro hermoso senhor don Felippe-^ quinto, ïl faut dire que Philippe se comporta dans la cérémonie avec Ijèaucoup de dignité.

LouYiUeàTor- ^^ -"^^^"^"^^^ mandait le marquis, toutes les ''^"inoi!"^ femmes sont poumons. » Du reste cette journée fut fort belle. Le serment d'un grand peuple prêté entre les mains d'ud nouveau souverain est toujours une céréiîîonie imposante | et cette fois, d'ailleurs, une véritable magnificence rehaussa 1 éclat de îa fête. Ubilla n'a pas tort d'admirer ces représentations colossales des cent royaumes de Philippe Y, que l'on voyait rangées dans une immense galerie, toute ornée de statues et d'inscriptions •, il n'y avait alors qu'un roi d'Espagne qui put décorer ainsi son palais.

Tandis que Madrid respirait ainsi îa paix et l'allégresse , l'amirante et d'aguilar recommençaient à travailler sous terre. Le danger n'était pas dans une révolte*

j^avriii^oi, Louyille àTorcy-

6c Le mot révolte , pris dans une acception rigoureuse , n a pas de sens en Espagne. Je crains un coup hardi ou un crime lâche , l'enlèvement ou le poison , car l'un

mcnie, lo mai

DU Marquis de louvîlle. 129

et l'autre sont faciles , le palais étant sans garde et le service des tables très-négligé.... Songez que la reine Marie-Louise fut la vie- le m^me au

<5 i. ni('me. 10 mai

time du traité de neutralité qu'elle voulait faire signer à son mari ; que nous avons affaire à la même maison d'Autriche ; que le prince d'Orange est un allié ; et que les jacobins n'aiment pas mieux ce roi-ci que Henri III.... »

Peu de jours après l'entrée , le duc d'Harcourt tomba malade. C'était un surcroît d'embarras. Il n'avait pour le suppléer qu'un ancien officier d'infanterie , nommé Blécourt^ très -bon second d'un chef qui savait s'en passer ; homme d'honneur d'ailleurs et d'une simplicité recommandable , car il disait luimême qu'il n était pas bastant pour le poids dont on le chargeait , en quoi il n'était point contredit. Les affaires ne marchaient déjà qu'avec peine , elles se traînèrent encore plusîanguissamment^ jusque-là qu'on fut cinq mois à régler les rapports d'égalité entre les grands d'Espagne et les ducs français, malgré les instances répétées de la cour de Versailles qui tenait beaucoup à cette décision , surtout M. de Beauvilliers. Quand on près* I. 9

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sait Ubilla d'expédier des dépêches de six semaines , il répondait , avec un beau sangfroid : « Qu'en Espagne , les hommes rié^ » talent pas des oiseaux, » Il est vrai qu'il entrait dans son fait pour le moins autant de mauvaise intention que de gravité. Dans ce concours déplorable d'une urgence et d'une langueur toujours croissantes , Louville se trouvait très-faussement placé. Nous avons vu qu'il n'avait aucun caractère politique ; il n'entrait pas dans le despacho ; néanmoins , chacun sachant bien la manière dont le roi le traitait , et lui supposant ( ce qui était vrai) des correspondances très-suivies avec les ministres de France , chacun , dis-je , et le président de Gastille tout le premier , s'en référait ou s'en prenait à lui pour les moindres choses. Un jour c'était une remontrance que Louville devait présenter , sur ce que le roi , ayant demandé son souper à huit heures , ne s'était mis à table qu'à onze heures, ce qui, de compte fait, avait tenu le service trois heures en attente. Un autre jour, Louville kTor- c'était un repi'oche qu'il était pressant d'à-

cy, I ij avril 1 701 ^ ^ ■'■

dresser sur le maintien que le roi gardait au despacho. Philippe s'y rendait , en effet , comme on va en classe ; et y assistait en

DU MARQUIS DE LOUVILLE. i3i écolier , ne lisant aucun mémoire , pochetant ses lettres sans les ouvrir, et ne parlant a personne; non qu'il manquât de Jugement, au contraire , il en avait beaucoup ; mais , s'aperce vant que ses ministres n'allaient point au fait , et qu'ils dissertaient pesamment sur des intérêts éloignés sans résoudre les grandes questions, ni même les aborder, il prenait le parti de s'ennuyer, ce qui, pour lui, était plus court que de vouloir. On ne saurait trop insister sur ce fait , que le moindre acte de volonté lui causait un épuisement total ; c'est un symptôme de mort pour la gloire d'un souverain.

Il est juste défaire ici la part des influences physiques. Philippe avait reçu de la nature une constitution forte, mais vaporeuse. Des inquiétudes , des troublei" nerveux , des nuages de tristesse , l'agitaient souvent , et son intelligence en paraissait comme voilée. Le climat de Madrid qui , sans être malsain , agit assez fortement sur les étrangers; le changement de régime et d'habitudes , le brusque passage d'un paisible loisir au métier laborieux de maître des hommes, une physionomie générale des objets extérieurs toute nouvelle, capable d*étourdir un jeune

cerveau que vingt lieues quelquefois dépaysent; mais plus que tout le reste, sans doute, cette fermentation universelle qui détermine une grande révolution dans le corps humain , vers lage qu'avait le roi : toutes ces causes réunies détournaient son attention des pénibles devoirs qui lui étaient imposés» On le voyait sortir ordinairement du conseil pour venir s'abattre dans son fauteuil. Il appelait aussitôt Louville (car il ne pouvait plus s'en passer ) , et là , en présence du confident des secrets de son enfance , de ce zélé serviteur , de ce conseiller vertueux dont il connaissait les sentimens , il s'abandonnait sans contrainte aux mouvemens de son âme. Quelques mots à peine échappés de sa poitrine oppressée , un torrent de larmes coulait de ses yeux, sans motif apparent. Il nommait ses frères, demandait qu'on les laissât venir à lui , M. le duc de Berry , du moins, car il n'espérait pas qu'on lui accordât M. le duc de Bourgogne ; et l'esprit frappé de l'image de ces êtres si chers , il repassait dans sa mémoire les voyages de Fontainebleau , les chasses de Saint-Denis , enfin tous les lieux témoins de ses premiers plaisirs, calculant avec avidité , contre Fin-

DU MARQUIS DE LOUVILLE. i33

stinctde sa raison , le temps où il ferait, disait-il, un voyage en France.

Louville à Beauvilliers. i7et3oavrn,et

4 *nai 1701.

« Il ne manque pas pour cela d'élévation ni même de fierté. Il voulut l'autre jour faire découvrir les grands qui s'étaient couverts devant lui , et je fus obligé, pour le retenir, de lui dire qu'il convenait, avant d'ôter aux grands une prérogative qu'ils n'avaient perdue que depuis Philippe IV , de

consulter le cardinal et le président 11 a

bien aussi quelque curiosité de régner; mais savez-vous comment elle se manifeste ? Il va écouter aux portes du conseil , derrière une tapisserie que ses prédécesseurs ont disposée à cet effet. Après tout , cela ne le sort pas de son abattement »

Louville à Torcy.

.... (f Je vous assure que ce spectacle est bien douloureux. On aimerait mieux , je le sais , au pays où vous êtes , que je mandasse des merveilles ; mais jusqu'à ce que le sage Torcy m'ait écrit de mentir, je continuerai a lui écrire la vérité , qui me parait de la dernière conséquence... »

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A Beauvilliers.

w Le roi me dit hier , dans un accès

de mélancolie décourageant, qu'il redeviens drait volontiers duc d'Anjou , et qu'il ne pouvait souffrir l'Espagne. Voilà de quoi faire trembler.,... »

A Torcy,

a II n'y a pas un moment à perdre,

envoyez-nous M. de Beauvilliers , ne fût-ce que pour trois mois ; mais ne me trahissez pas auprès de la duchesse , qui ne me par^ donnerait jamais de lui enlever son mari. »

Le duc ne put aller au secours du roi ca-^ tholique , à cause de ses infirmités , mais il lui écrivit une lettre touchante : « Sire , y disait-il , » votre vocation est assurée ; repon^ dez-y , ayez de l'espérance en Dieu et il ne vous manquera pas, Y a-t-il dans l'histoire un seul exemple de prince qui , cherchant Dieu , en ait été abandonné ? n'est-il pas le même aujourd'hui qu'il était alors ? son bras est-il affaibli et ses bontés sont-elles diminuées? Soutenez- vous, Sire, par ces vues ; animez-en toutes vos prières , et vous serez exaucé par le bonheur de vps peuples. Par-»

DU MARQUIS DE LOUVILLE. i35

donnez-moi, Sire> la liberté avec laquelle je m'explique. Vous êtes un trop véritable chrétien pour vous en blesser ; et, sans manquer au respect qui vous est dû, je crois pouvoir vous parler une langue qui , bien qu'assez inconnue, ne vous est pas étrangère, et que vous avez entendue dès votre enfance. »

Revenons aux plaintes de Louville :

Louville à Torcy. »7 et 3o av.n,

et 10 mai l'-oi .

« J'ai pensé que peut-être serait-il bon de hâter le mariage du roi catholique. Son peuple le désire passionnément ; il ne s'en soucie guère ; cependant je soupçonne que nous viendrions à bout de l'occuper un peu avec cette nouveauté ; mais , avant tout , il faut penser à donner des chemises à la reine. On propose demain ce mariage au conseil d'état (i) , où vous pouvez croire qu'il sera bien accueilli. Je ne puis m'empêcher de vous dire encore que le roi catholique est plus enfermé que jamais. On le voit moins en

(i) Il s'agissait, comme on sait, de Marie-Louise de Savoie , sœur cadette de madame la duchesse de Bourgogne. . -

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public que Charles II. Ses propres gentilshommes de la chambre en plaisantent. Il a pris Quintana en amitié , et le baise tout le long du jour , devant tous les autres , et cela avec une familiarité et des niaiseries qui font mal au cœur. J'en avertis , mais cela ne fait rien. En vérité , il faudra mettre , auprès de la reine, des gens sûrs, car elle gouvernera le roi , et , si elle le conduit mal', tout sera perdu. Surtout point de Piémontaise.w

A Beauvilliers.

3o avril 1701 , « Notrc situatiott réclame tout votre

4 et 10 mai ■ , . O / 1

dévouement, ooyez assure que , de mon côté , je ferai mon possible pour vous tenir en repos sur le jansénisme des Flamands, et que j'ai déjà parlé fortement au roi en faveur de l'archevêque de Malines.

» Je voulais vous écrire par le duc de Popoli ; mais comme il ne vous arrivera qu'après le courrier , je choisis la voie la plus courte pour vous entretenir de nos misères. Le duc d'Escalona part vice-roi pour Naples, a la place de Médina Celi. Dans le moment où je vous écrits, Castel-Rodrigo entre dans ^ma chambre , et me confirme ce que je vous àî mandé , que l'on serait obligé d'en reve«

l-TOI,

■Jl.

nîr à lui pour l'ambassade de Turin, sî Saint- Estevan s'obstine à ne pas la vouloir faire gratis. Il est transporté de joie de la permission qu'on lui donne de dépenser son bien pour le vojage d' outre-mer. 11 est riche , a de l'esprit et de l'intelligence des affaires; il s'acquittera bien de son emploi. Cela va bien faire enrager tous nos grands qui ne le croient pas de si bonne maison qu'eux , et qui le traitent d'étranger parce qu'il est de Milan, et s'appelle Omodeï. Il partira incessamment. Mon homme de Hollande me mande que les hauts seigneurs sont plus insolens que jamais. Il m'est revenu que ce que M. de Noailles a débité à Versailles contre moi , vient des relations que lui adresse M. son fils. Vous pouvez juger par là des bons offices qu'il me rendra de vive voix. Au nom de Dieu, si vous prenez le parti de remplacer M. d'Harcourt (et sa maladie vous y force ) , point d'ambassadeur de cette cabale , ou faites-moi revenir. Votre grandesse me noircit trop de ce côté ; depuis cette grâce si légitime , bien des gens ne pensent ici qu'à courir les grandesses et les duchés; à servir son pays, nul n'y pense.»

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Ainsi le défaut de ressort public et la trop grande activité des intérêts privés, menaçaient également l'Espagne , si l'on n y apportait de prompts remèdes ; nous verrons dans le chapitre suivant , quels étaient ceux que Louville proposait.

DU MARQUIS DE LOUVILLE. iSg CHAPITRE VI.

Remèdes proposés et rejetés. Orry et Marsin a Madrid. Départ pour Bacelonne.

La prudence du cardinal et celle du président se bornaient, nous l'avons dit, à sub-= stituer dans les emplois tel grand d'Espagne à tel autre grand d'Espagne , à s'observer l'un l'autre , à garder soigneusement les approches de la faveur , à tenir des conseils d'en haut , et à voir venir les ëvënemens. Il était temps de s'élever à des considérations autrement politiques, de concevoir et d'exécuter ; la question qui s'engageait de plus en plus, devenant, pour Philippe V, celle de l'existence. Dans cette situation, trois choses principales s'offraient d'abord à la pensée : la nécessité de recréer promptement une force de terre et de mer , ceJle d'augmenter les revenus publics , et d'en assurer la rentrée régulière ; mais , avant tout , celle de placer le Roi dans un centre où il ne put re-

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cevoîr que des influences utiles , puisque Fon commençait à reconnaître qu'il obéirait nécessairement à des impulsions étrangères. Cependant ceci même semblait former un cercle vicieux. « Vous n'aurez jamais de » troupes sans argent, pouvait-on dire; vous » aurez encore moins d'argent sans trou- )) pes ; et , fùssiez-vous assez heureux pour » obtenir l'un et l'autre , les gens qui dirige- >) ront le roi ne voudront pas en tirer le » parti convenable, parce 'que le roi ne » saura pas même vouloir qu'on le dirige » bien. « C'est à ce raisonnement sans conclusion que I.ouville essayait d'échapper dans le plan qu'il avait proposé à M. de ïorcy pendant la maladie du duc d'Harcourt. Ce plan reposait sur une idée qui est à elle seule ' toute une doctrine politique : JYe rien faire à demi.

Lorsque ï^ouis XIV avait résolu d'établir son petit-fils sur le trône de Charles II , il n'avait point prétendu, on le savait, faire de l'Espagne une province de France ,* son noble cœur , qui put bien s^abuser sur le droit de conquête , ne conçut jamais qu'un roi put dérober ; mais il fallait pourtant admettre qu'à la veille de disposer de toutes les

forces de son royaume et de toutes ses ressources pour le service d une monarchie étrangère dans le dënùment, il prétendit surveiller et tracer l'emploi des secours qu'il accordait ; autrement on le rabaissait audessous de sa valeur , au-dessous même de la cabale par laquelle il était alors malheureusement dominé. Or , dès que l'on convenait de la nécessité où était le cabinet de Versailles , d'avoir une influence décisive à Madrid , il paraissait difficile de n'en pas conclure qu'il fallait que cette influence fut un pouvoir. Lou ville du moins pensait ainsi, et c'est pour cette raison qu'il demandait sans détours que temporairement ^ et jusqu'au sortir de la crise des deux états , le plus puissant gouvernât le plus faible. Il n'eut jamais la pensée , ainsi que l'a dit si légèrement un historien (i) à qui nous ferons plus d'un reproche, de demander qu'on fit partir chaque matin du conseil de Louis XIV , par des courriers en poste , les résolutions qui devaient mouvoir le despacho de Philippe V ( ce qui eut été ridicule , et ce qui arriva pourtant , faute d'avoir d'abord

(i) L'abbé MiHot , Mémoires de Noailles,

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osé faire plus); il entendait par là que, pour gage autant que pour prix des efforts qu'allait faire la France, le jeune roi confiât jusqu'à la paix son autorité à d^s Français envoyés par Louis XIV , capables d'agir euxmêmes , qui dussent résider en Espagne , travailler pour l'Espagne avec l'Espagne , dans la vue de la délivrer de sa nullité comme la France de son fardeau , et revenir ensuite à Versailles , pour y recueillir de la gloire et des récompenses , car c'était une condition essentielle qu'ils fissent à Madrid le bien gratuitement; il ne devait y avoir pour eux que des duchés pairies et point de grandesses , que des cordons bleus et point de toisons , que de l'or de France et point de pistoles, afin d'ôter à l'envie tout motif raisonnable de mécontentement. « Mais vous accréditerez par cette conduite , disait-oii , les mauvais discours que tient l'Europe alarmée , sur les projets cachés qu'aurait le roi très-chrétien de ne plus faire qu'un empire des deux royaumes. » Loin de là; dés Français qui mettaient en œuvre les Espagnols , affranchissaient l'Espagne de la France ; au lieu que des Espagnols qui ne mettaient rien en œuvre, la soumettaient au premier venu.

DU MARQUIS DE LOUVILLE. 143 i( Après tout , laissez dire l'Europe , répondait Louville, puisqu'aussi-bien elle est décidée , dans tous les cas , à se faire droit par les armes. Vous n'avez qu'une bonne manière de calmer ses soupçons , ou de la réfuter , c'est de vous mettre en état de la vaincre. » — Il tranchait également l'objection tirée de la jalousie nationale , qui devait , disait-on encore , s'exalter au plus haut point par ce système. Il fallait , suivant Louville, tout craindre de cette jalousie (en accordant qu'elle fût générale), ou n'en rien craindre, lui céder tout ou ne lui rien céder, parce que cette passion , qui vit de peur, ne se rassure jamais. Il avait bien raison; car, malgré le parti que prit Louis XÏV de ménager des esprits ombrageux, d'abord en ne faisant entrer dans le despacho que son ambassadeur , et uniquement pour regarder et conseiller , puis en envoyant des gens à demi autorisés , la calomnie publia qu'il sacrifiait l'Espagne à son ambition , ou même à une secrète envie , et cette basse inculpation , née à l'époque des grands désastres , circula des hautes classes de la société jusque dans le peuple , où le marquis de Saint-

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Philippe (i) n'a pas rougi de la ramasser | de sorte que peu s'en fallut que la France ne perdît en ce temps-là l'estime des Espagnols pour s'être épuisée à leur service.

Il y avait pour Philippe V un avantage bien frappant à se servir des Français , dans les premiers momens ; c'est que ne dépendant de lui que pour un jour , ne devant rien en attendre , n'ayant chez lui aucune fortune à faire, aucun établissement à fonder , aucun rival à confondre , aucune créature a élever , ils étaient naturellement placés dans une sphère de désintéressement et d'activité , fort éloignée des intrigues dont on souffrait , et qui composaient à peu près tout le travail des ministres nationaux. Restait donc la dignité castillane à sauver. C'est ce que Louville assurait qu'on pouvait faire pour le fonds , en tirant l'Espagne de son abaissement , et pour la forme , en conservant au cardinal et au président les deux premiers fauteuils du despacho , et à quelque grand , issu du roi Pelage, le sceau royal avec l'expédition matérielle des affaires conclues. Au fond, de quoi s'agissait-il d'abord?

(i) Mém. de Saint'Philippe , tom. i^*". , pag. 87,

DU MàRQUIS DE LOUVILLE. 145

de marier Philippe , de circonvenir la reine, de façon qu'elle fut toute au petit-fîls de Louis XIV, et nulle pour le duc de Savoie ; et de donner au roi catholique deux ou trois bons régimens, avec lesquels il put prendre dans sa capitale une contenance de maître, capable d'imposer aux magnâtes et au clergé régulier , les seules classes que l'on dût observer de près , et dont il fallût secouer le joug y parce qu'elles occupaient inutilement tous les emplois. Cette attitude, une fois prise, il devenait facile de quitter momentanément le séjour de Madrid , si favorable aux routines pernicieuses , et dès lors ces hommes puissans et oisifs , que le moindre déplacement fatiguait , cessaient tout d'un coup d'être , comme sous Charles II , les surveillans jaloux du trône , et les geôliers du monarque. Puysegur et Renaud accouraient aussitôt , l'un dans les places fortes de l'intérieur , l'autre dans les ports avec des cadres à demi-composés d'é^ trangers habiles ; et en cela du moins on n'avait pas peur de choquer les gens en dignités, puisque la plupart d'entre eux regardaient comme un châtiment d'aller servir ; témoin

le duc d'ArcoS; qui fut condamné, pour une I. 20

insolence envers Philippe , à faire la guerre en Flandre. Les efforts soutenus des deux Français excitaient l'émulation des hidalgos , ou nobles du second ordre , refroidie par le sommeil despotique du premier. On découvrait partout les taîens , ce qui ne manque jamais d'en faire naître ; on savait les produire et les employer , pour former à la hâte, comme un nouveau faisceau d'armes, des déJjris d'ui^e puissance , jadis guerrière et formidable ; tandis que Desmarets , caractère inflexible , génie entreprenant et positif, se sentant au large au milieu d'immenses ruines , dont il se voyait maître , et profitant heureusement du temps où les mers étaient encore libres et les peuples remplis d'espoir , faisait sortir, tantôt par des réformes , tantôt par des créations , des subsides nombreux du sein de cette mo narchie décrépite , souveraine des Indes , après tout , quoique souveraine indolente ; et , dans sa détresse , doublement précieuse pour un réformateur , par l'avantage de produire for , quelle tenait de sa position , et par le mérite de ne résister à rien , qu'elle devait à sa détresse même. Enfin , tout étant disposé pour la guerre , la paix en devenait

d'autant plus probable, et son affermissement ouvrait dans l'avenir un vaste champ aux améliorations , aux établissemens de tout genre, que demandait le bien de l'état, toutefois sous la sauve-garde du temps , car il était aussi nécessaire , toujours selon Louville , de ne rien brusquer en ce genre , qu'il importait de précipiter les premières mesures.

Si ce plan n'était pas sans reproche , il présentait du moins un ensemble et des chances dé succès , et l'on ne serait pas juste de lui imputer aujourd'hui les malheurs de cette guerre , puisqu'il ne fut ni adopté dans son entier, ni suivi à temps : les lettres suivantes en feront bien connaître les développemens et les motifs. 17 aviii, 19

L'il » (Ti mai , i'^'". et

ouville a lorcy, 3o jimi ; 10 et

(( Ne croyez pas, monseigneur, que, malgré mes craintes , je regarde la partie comme perdue. Non , il y a de grandes ressources ; le mémoire d'Arias vous l'indique assez, et vous pouvez sauver FEspagne , mais je vous le dis , vous le pouvez seul.

» Votre premier soin doit être de bien choisir les personnes que vous allez mettre auprès de la reine ; car le roi ; qui a l'habitude

mai , i'^'". et

o iiiin ; 10 e(

12 juillet 170Ï.

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de se coucher à deux heures du matin , et de se lever fort tard , sera presque toujours enfermé avec elle pour badiner , ainsi que le dit fort bien madame de Beauvilliers. Le duc d'Harcourt pensé à madame de Bracciano (i) , pour camareyra major. J'aimerais mieux madame de Ventadour. Surtout, que le confesseur soit jésuite français , que la première femme de chambre soit française , et que nous ne voyions ici pas un seul cotillon piémontais. Autant vaudrait-il avoir le duc de Savoie sur nos épaules. Quant aux dames du palais , j'estime que vous devez laisser de côté à peu près tout le vieux sérail qui infecterait le nouveau, de ses vilaines intrigues et de l'étiquette dont vous êtes convenu qu'il fallait se débarrasser, au moins , de tout ce qui est stupide. D'ailleurs elles sont autrichiennes incarnées ; il n'y a pas jusqu'à la fille de Fernand-Nunez , sur qui son père n'a pu gagner de lui faire apprendre le français. Par cette exclusion , vous satisferez la reine douairière qui m'a écrit à ce sujet , tant elle a peur qu'on ne récompense la lâcheté que ces dames si fîères ont eue de l'abandon-

(i) Princesse desUrsius.

DU MARQUIS DE LOUVILLE. i4g

ner, quand elle fut envoyée à Tolède; et, dans le fait , leur action n'est ni belle , ni k récompenser. Il suffira de leur laisser à chacune sa ration d'œufs filés et de chocolat , pour consolation. Cette princesse veut aussi que j'engage le roi catholique à la venir voir pour prouver qu'elle n'est point pestiférée. Je le ferai de bon cœur , et je vous rendrai compte de notre visite.

» Il faudra que l'homme que vous enverrez pour les finances ( car vous aurez la bonté d'en envoyer un, ou bien nous n'aurons plus de finances); il faudra, dîs-je, que cet homme règle les menus plaisirs du roi et ses bâtimens, comme on a enfin réglé la maison française , et le bolsillo. Je pense que 12,000 pistoles pour chacun de ces deux articles suffiront. Ainsi, avec les 12,000 pistoles du bolsillo , destinées aux aumônes et autres libéralités, et les 12,000 de la maison, le tout composera près de 5o,ooo pistoles par an , qu'il serait bon de faire administrer par un trésorier particulier , et non point selon la coutume espagnole , qui est que chacun mette la main sur les premiers fonds qui se jfrésentent. Je ne crois pas être trop exigeant quand je vous demande une telle somme

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pour nn roi d'Espagne ; mais il faut au moins qu'il la touche , et qu'au moment de son dîner, on ne vienne pas lui dire: «Sire, M. le cardinal ou M. le président de Castille, ont dëpenséi'argent de votre table. » Je n'entre pas dans les divers e'tablissemens à faire dans la maison , où il ny a ni ordre , ni bienséance , ni dignité ; ce sera Faffaire de celui qu'on chargera de l'exécution qui sera facile avec le reste ; je reviens aux gens à nous envoyer. C'est le point à toucher vif. » Il faut, monseigneur, que nous ayons un bon ambassadeur , bien décidé à soutenir vos ouvriers , et il faut que ces ouvriers soient munis de deux ou trois bons commis chacun , qu'ils aient de pleins pouvoirs , et qu'ils se nomment Puységur , Renaud et Dèsma-^ rets. N'écoutez pas les faux rapports. Quand on vous dit que les Espagnols seront jaloux,, comptez que , s'il y a des jaloux, ce ne sont pas les Espagnols. La nation espagnole aujourd'hui n'est point jalouse de nous , elle n'est que fidèle ; j'entends celle qui est en Espagne et non celle qui est à Madrid. Les conseils eux-mêmes , qui ne valent rien , qui ruinent l'état , et dont les chefs vendent toutes les charges , ne sont pas jaloux tous

DU MARQUIS DE LOUVILLE. i5i

les jours ; car le conseil d ëtat voulait , il n'y a pas long-temps , retirer les garnisons de Catalogne pour les employer ailleurs , parce que, disait-il , c'était le côté de la France ; et , dans le fait , ils savent bien que les Français ne peuvent que leur faire du bien , et qu'eux ils ne peuvent s'en faire à eu?-c-mêmes sans les Français. Il est sûr qu'il y a des mëcontens , principalement parmi les grands , qui tiennent, tantôt chez l'un , tantôt chez l'autre , des assemblées soi-disant contre le cardinal , et parmi les moines , dont plii-^ sieurs , tout en prêchant , décochent des traits fort séditieux. Mais assurez-vous , quant à ceux-ci. Apprenez que les jacobins s'entremangent. Ils font un vacarme , avec leurs di^ visions , qui donne au nonce Baraquin l'envie de déménager. D'ailleurs les jésuites du collège impérial ont ôté les armes de l'empereur pour y mettre celles du roi. J'en ai plaisanté le père d'Aubenton , qui est convenu avec moi que cela était d'un heureux augure , les jésuites , gens sensés , n'étant pas d'humeur à s'arranger à neuf dans une maison dont les murs branlent. En effet, qui dit jésuite, dit homme qui n'est rien moins que Sehastianite ; autrement , selon le duc

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d'Albe , homme à attendre l'archiduc ainsi que les Portugais font le roi Sébastien. — ^ A ce propos , puisque vous me consultez sur la demande que le provincial de Madrid vous a fait adresser par le père la Chaise , touchant la dispensation des bénéfices enlevée au confesseur du roi , je vous dirai ingé-^ miment qu'il est bien , pour le présent , de rendre au confesseur cette prérogative , moins parce que l'usage la lui donne, que parce qiie les conseils , surtout celui de Flandre , distribuent ces bénéfices à toutes sortes de sujets, ce qui fait triompher le jansénisme aux Pays-Bas, )) Quant aux clameurs des grands,et à leurs menées couvertes, ne vous en inquiétez plus dès que vous aurez des troupes et que vous aurez soulagé le peuple ; ce qu'il faut faire ,» coûte qui coûte. Le corrégidor Ronquillo me vint hier trouver pour me dire qu'il résigne-^ rait sa place , si M. le cardinal persistait à le forcer de mettre un nouveau droit pour l'entrée de la reine. Voilà qui est d'unhon-^ nête homme ; aussi est^il fort honnête et bien intentionné. Mais de quoi s'avise le cardinal d'établir un nouveau droit , au lieu de publier un bon décret royal par lequel on dispense le peuple de cette charge , k.

DU MARQUIS DE LOUVÎLLE. i53

cause de la misère des temps? C'est ce décret qu'il nous faut et qui ferait pleurer d'aise une bonne partie de la ville. Avec deux ou trois mesures pareilles et quelques diminutions d'impôts sur la viande et le pain , que l'on retrouverait de reste sur la re'forme des conseils , le roi catholique serait l'idole de la nation , et votre financier pourrait ensuite entreprendre toutes les réformes ima-* ginables ; chacun y verrait une espérance nouvelle. Mais si vous êtes timide , si vous craignez de restreindre l'étiquette , de vous éloigner pour un jour de Madrid , de réformer les conseils , etc. , parce que les grands boudent ( et vous saurez que les grands boudent toujours), ne nous reprochez point de vouloir être encore duc cT Anjou ; cela vaudra bien mieux dans deux ans que d'être souverain des Espagnes. Ménager les esprits ! la belle invention ! 11 faut savoir ce que l'on entend par là ; de qui parle-t-on ? est-ce de la monarchie , ou de quelques particuliers ? Il est clair que , si vous ôtez les survivances que les roisprécédens ont données pour trois et quatre générations , vous ferez de la peine à ceux qui en sont pourvus , et qui n'en sont pas y pour cela ^ plus obligés au roi catholi-

t54 MÉMOIRES SECRETS

que , de qui ils ne les tiennent point ; mais , en revanche, vous vous attacherez les sujets par une infinité de grâces que la vaste étendue de la monarchie vous permettra de distribuer. Si vous cassez le conseil de Flandre , vous ferez crier ceux qui le composent , et premièrement le comte de Monterey , qui en vend toutes les charges et les bénéfices ; mais les choses en iront mieux en Flandre , et vous aurez une grande économie. Enfin , si vous cassez le conseil des Indes , qui ôte au roi catholique la seule ressource qu'il ait pour rétablir ses affaires ; par le moyen de ce retranchement et l'extinction de toutes les fraudes , vous donnerez à notre maître de bonnes armées et de bonnes flottes , avec lesquelles il se moquera des cris injustes et vaincra ses ennemis ; mais vous ferez crier le marquis del (i) Carpio et une foule de gens qui enrichissent Madrid. Par exemple, je ne vous dirai point que ce monsieur del Carpio n'est point jaloux des Français , lui , non plus que le marquis Valero. Ils le sont tous deux , et ils ont eu ces jours-ci une scène

( I ) Il était président du conseil des Indes , avant le duc de Medina-Celi.

DU MARQUIS DE LOUVILLE. i55

fort chaude avec Fernand-Nunez au sujet de la flotte que M. de Pootchartrain propose d'envoyer auMississipi. DelCarpio ayant jure que, plutôt que de laisser pénétrer des Français dans les îndes , il vendrait jusqu'à l'écritoire du conseil, et Valero l'ayant soutenu, en traitant les Français d'ennemis , Fernand- Nunez s'est levé et les a appelés traîtres. Aussi veut-on lui donner son congé de général de mer , ce qu'il ne faut point souffrir, attendu qu'il est très-bon général de mer.

)) Maintenant parlons des troupes. Grâce aux trois rois fainéans qui se sont succédé depuis Philippe II , les finances ne permettent plus qu'on entretienne de fortes armées; mais la qualité peut suppléer le nombre. Donnez-nous six mille hommes , dont quatre mille d'infanterie et deux mille de cavalerie , ^ur lesquels encore nous pourrons lever douze cents hommes de pied et huit cents ca-l vaiiers pour la garde du roi , et cela suffira quant à présent. Je ne vous demande pas que ces six mille hommes soient Français, de peur de vous heurter , quoique cela fut trèsbon et que les Espagnols ne s'en choquassent point \ mais , parlant ad duritiem cordis y je vous dirai que c'est assez qu'ils ne soient pas

ï56 MÉMOIRES SECRETS

tous Espagnols ; non que ces derniers ne soient très-braves et très-fîdèîes , mais ils manquent d'exercice et de discipline chez eux. Qu'ils soient donc moitié Espagnols , moitié Wallons ou Italiens ; les Wallons surtout sont excellens. M. d^Harcourt avait proposé une levée de Suisses ; je ne suis pas de son sentiment , parce qu'il n'y aurait pas moyen de songer à d'autres Suisses qu'à des Suisses catholiques. — Voilà , monseigneur , ce que j'avais de principal à vous dire. Ne perdez pas de temps pour faire adopter ce que vous jugerez convenable pour le rétablissement de cette monarchie. Vous honorerez ainsi votre ministère ^ et relèverez au-» dessus de tous ceux qui vous ont précédé.

— » P. S. J'oubliais de vous confier que le valet de chambre du marquis de la Jamaïque , fils du duc de Veraguas^ vice-roi de (i) Naples , est venu me proposer cinq mille pîstoles si je voulais servir son maître. Je lui ai demandé s'il me prenait pour le fils de la Berlips. Aussitôt il s'est mis à genoux , et

(i) Il Tétait provisoirement , comme le cardinal Giudice en Sicile , jusqu'à l'arrive'e du duc d'Escalona , successeur de Medina-Celi.

DU MARQUIS DE LOUVÏLLE. iS;

m'a demande le secret. Je le lui ai promis et le lui tiendrai ^ étant d'avis qu'on doit imiter y en pareille circonstance , les hou* nêtes femmes qui sont attaquées. Il faut que ce soit un grand sot que ce marquis^ de la Jamaïque. «

Quel obstacle le plan du marquis de Louville rencontra-t-il dans l'origine ? Ce fut le duc d'Harcourt. Pour le cardinal et Arias, quoiqu'ils y fussent intérieurement plus opposés que personne, tel était leur respect pour l'autorité du roi de France , que , s'il eût parlé , la plus légère objection ne leur fût point venue en tête. Un mot de Louis XIV était pour eux bien plus qu'un oracle , et ils voyaient , dans ses moindres gestes ^ l'action du Jupiter tonnant. Mais le duc, oubliant qu'il n'entrait pas au despacho seulement pour s'occuper de diplomatie, était bien éloigné d'écrire à Versailles de façon à inspirer cette parole féconde qui pouvait seule rendre l'Espagne à elle-même. Conseiller à peu près muet, quoique fort habile, il se contentait de suivre les délibérations , d'entretenir les relations des deux cours , de surveiller et de déjouer les intrigues étraa-

gères, de tenir le cabinet de Versailles informé de tout; enfin , de taire Tambassadeur qmnid il s'agissait d'être liomme d'état. Cette conduite n'était pas uniquement fondée sur inie sage réserve, comme on aurait pu le croire. L'envie de demeurer le seul intermédiaire des affaires lui causait une secrète inquiétude de voir arriver a Madrid des hommes de tête et d'action. 11 avait beaucoup trop d'honneur et de mérite , sans doute, pour se rendre compte de ces mouvemens; néanmoins, tranchons le mot (ces Mémoires ne sont pas destinés à reproduire les demi-vérités des historiens) , la jalousie composait une bonne part de sa retenue. La première fois qu'on lui proposa Desmarets , il lui échappa de demander si cet homnicAà ne ferait pas trop le grand seigneur et Vijïdépendant. Le lecteur me pardonnera de faire un rapprochement à cette occasion. Ce Louville, que la cabale , et plus tard l'abbé Millot , son écho , traitèrent sans façon d'esprit léger et intrigant, paraît avoir eu, du moins, une politique plus généreuse; car, en appelant à Madrid , pour la guerre , la marine et les finances , des hommes tels que Puységur ^ Renaud et Desniarets , il

ne pouvait plus espérer un premier rôle, n'ayant point (l'autre département à conduire dès lors que celui qu'on appelle, en style technique, la chambre et T hôtel, encore de compte à demi avec les grands ofliciers de la maison espagnole. N'importe. Au lieu donc d'appuyer les démarches de Louville, le duc d'IJarcourt écrivit à madame de Maintenon sur laquelle il avait tout crédit , non-seulement de manière à prévenir l'envoi de Desmarets, mais encore avec tant de tiédeur en général pour les secours de ce genre, que MM. de Torcy et de Beauvilliers eurent beaucoup de peine à en démontrer la nécessité.

11 faut se rappeler la situation du conseil de Versailles à cette époque. Depuis l'affaire du quiétisme et l'état de langueur de M. de Barbésieux , état qui fut bientôt suivi de sa mort ; MM. de Torcy et de BeauvilJiers avaient beaucoup perdu de leur prépondérance. MM. de Chamillart et de Pontchartrain , unis quoique rivaux , commençaient à y faire prévaloir leurs avis, ou plutôt ceux de la cabale et de madame de Maintenon. On doit respecter la mémoire de cette dame qui ne se fit une vertu de

i6o MÉMOiRES SECRETS

l'intrigue que parce qu'elle sut allier l'intrigue à la vertu ; mais il faut convenir pourtant qu'elle fut une des grandes causes des malheurs de la guerre de la succession. Le mauvais génie qui lui persuada dès le commencement de la guerre que Villeroi était plus capable que Catinat de vaincre le prince Eugène, et, dans la suite, que la princesse des Ursins était un grand ministre, lui fît alors adopter aveuglément les préventions du duc d'Harcourt. C'est au sujet de ces préventions que Louviîle écrivait à M. de Torcy ;

xif^^eTiv. Louviîle à Torcy.

« Ce que vous me mandez des pensées qu'on a contre M. Desmarets me fait trembler. Grand Dieu ! faut-il que le roi d'Espagne y soit sacrifié? Ne vous relâchez pas au moins. Vous avez fait, dites-vous, une tentative inutile ? bon : puis une seconde : encore mieux ? et une autre encore dernièrement ? à merveille. Revenez donc a la charge et ne craignez pas d'en trop faire. Comptez que vingt ambassadeurs, fussent-ils doués des talens du duc d'Harcourt, ne remplaceront pas cet élève de M. Colbert. Je vous l'avoue naïvement , si vous nous faites revenir tous

juin 1701.

DU MARQUIS DE LOUVÏLLE. i6i

tant que nous sommes et que vous envoyiez M. Desmarets, le roi d'Espagne a tout ce qu'il lui faut ; et , si vous envoyez trente hommes comme nous, sans M. Desmarets, le roi d'Espagne n'a rien. Ceux qui détournent le roi de suivre vos avis ià-dessus seront damnes, et Dieu ne leur fera jamais miséricorde. Ils perdront l'Espagne et mineront la France par contre-coup. Que me parlezvous d'un homme envoyé par M. de Lou- Louviik à lor. vois dans la dernière guerre , et qui préten- '"^'Ifot^'' tendrait déterrer dans l'Andalousie un trésor que Charles-Quint y aurait caché ? d'un emprunt à faire aux Génois , et d'autres choses pareilles ? Desmarets n'aurait pas de ces idées-là , je vous en réponds ; mais en revanche il nous sauverait. L'envoi de plusieurs subalternes est une pitoyable ressource; cela ne servirait qu'à multiplier Jes haines qui suivent les réformateurs et à faire pulluler entre eux les rivalités. Ils finiront par se manger les uns les autres; ce qui ne nous empêchera pas de mouidr de faim.

Ajoutez qu'ils seront nécessairement les humbles serviteurs de l'ambassadeur , et qu'ainsi rien ne changera ; cependant il faut changer de sytème. Savez-vous aussi bien I. I i

îG2 MÉMOIRES SECRETS

que moi , de Vei saiiîes , comme les choses se passent ici ? Le roi n'a pas un sou. Je suis un habile homme parce que j'ai trouvé de quoi faire mettre une porte neuve à la cave et acheter des serviettes. On était à la veille , pour cet usage, de se servir des chemises des marmitons. Les valets de pied espagnols qui sont sous le majordomo major demandent l'aumône et sont tout nus. Le sort des chevaux est encore bien pire avec le cabah lerizo-major , car ils ne peuvent point demander l'aumône. Je soutiens la maison française du mieux que je puis; mais, malgré mes soins , nos gens sont si malheureux qu'ils désertent journellement. M. d'Harcourt ne règle pas la moindre chose. .11 est l'homme de la France , et voilà tout. Quand on lui parle de tout cela , il dit qu'il faut songer à la guerre , et fait cette réponse pour quatre pistoles comme pour cent mille ëcus. Vous vous plaignez de l'ennui du roi catholique I Donnez-nous donc de quoi Famuser. Ne voulez-vous pas qu'il se contente pour cela de la vue du marquis de Villa- Franca pour qui c'est une même chose de lui arracher le cœur, ou de conseiller au

DU MAJRQUIS DE LOUVÎLLE, i63

roi doter sa golille (i) et de manger en public. Notre position est cruelle. Elle sera bien pire par la guerre , quand le Portugal , aidé des Anglais, se mettra de la partie. Car il s'en mettra; vous faites trop de fond sur le roi don Pedro. Je vous déclare que, si j'étais à sa place, je vendrais ma chemise pour attaquer les Espagnols. ïl serait bien bon de ne pas le faire , connaissant nos ministres comme ils peuvent les connaître. Croiriez-vous bien que, dans l'état où ils sont , ils parlent de conquête , et que le roi avait déjà le Portugal dans la tête. Il me répétait tous les jours que ce royaume était à lui , qu'on le lui avait cédé par le traité des Pyrénées , et cent autres sornettes pareilles que lui soufflent les gentilshommes de la chanv bre. J'aieubien de la peine à lui persuader de signer votre traité avec cette couronne. Il Fa pourtant fait, et même très-résolument , comme vous allez le voir ; mais faites toujours votre profit de cette vérité , que les Espagnols ont une si grande envie du Portugal (2) qu'ils vous donneront les Pays-Bas

(1) Petite fraise.

(2) A l'arrivée de M.dePuyse'gui'dansces provinces, au

x64 . MÉMOIRES SECRETS auxquels ils tiennent, par parenthèse, médiocrement , dès que vous consentirez seulement à les aider dans cette conquête.

» Je vous disais donc que le roi catholique s'est signalé dans l'affaire du traité ! Voici comment. Le cardinal , le président et Urbilla, étaient absolument contre cet arrangement, surtout le président , qui avait employé mille petites ruses castillanes pour empêcher qu'il ne fût proposé au conseil d'état. Il le fut ce nonobstant , et il passa tout d'une voix , ainsi que me l'avait promis d'Aguilar. Il ne s'agissait plus que de l'emporter au conseil d'en haut, et c'était le difficile, parce que là , M. d'Harcourt étant toujours malade , nous n'avions que la voix —Il ■ ■ I 1 1 1 1 .. I ■ I I 1 1 II» ■ ■

20 janvier 1701, les revenus du roi d'Espagne ne s'élevaient qu'à trois raillions de florins , ou cinq millions de notre monnaie, tant à cause de la mauvaise administration , qu'à cause de l'engagement des revenus indirects à d s créanciers de la couronne , engagement qui avait été iait à vil prix. La dépense se montait à six millions cinquante mille florins , grâce au duc de Bavière. Il y avait bien environ pour deux millions d'amélioration à espérer, mais comment les réaliser avec un gouvernement si négligent? Telle était la cause de l'indifFérence des Espagnols pour la possession, des Pays-Bas,

DU MÀ-RQUIS DE LOUVILLE. iGS

du roi ; encore le président n'avait-il rien négligé pour amener son maître à son avis. Il l'avait abordé le matin , les yeux étincelans (c'est le roi lui-même qui nia conté ceci), et il lui avait dit : « Sire , puisque » votre majesté veut apprendre pourquoi je » suis si opposé à ce traité , je vais lui ré- )) vêler une chose que je ne suis obligé de » dire ni au conseil d'état , ni à l'envoyé de » France. » Là-dessus, mettant la main sur son cœur , après avoir fait une belle protestation par sa croix de Saint - Jean , il avait ajouté : « Sire, c'est que le Portugal est à » vous, comme ma calotte est à moi. » Et, pour rendre la chose plus sensible , il avait ôté sa calotte. Après son départ , j'ai été trouver le roi , et n'ayant point de calotte à ôter , j'ai tâché de la remplacer par vos raisons , qui eurent bientôt produit leur effet sur l'esprit juste du roi. Le conseil d'en haut s'est assemblé ; les adversaires du traité ont parlé contre, du plus fort qu'ils ont pu. Bagatelle ; notre petit roi a pris le traité et l'a signé sans souffler le mot. Il m'a dit que le président avait pensé s'évanouir de l'aventure. Saint-Este van voulait qu'on écrivît surle-champ à l'ambassadeur de Portugal pour

i66 MÉMOIRES SECRETS

l'échange des ratifications ; mais le président ayant crié répit , la querelle s'est engagée entre eux , quoiqu'ils soient intimes amis. u Où trouverez-vous le million d'écus qu'il » faut donner? disait le président. » « Et où » trouverez -vous de quoi faire la guerre au » Portugal , lui a répondu Sain t-Este van? Va, )) mon pauvre prêtre , a continué ce dernier, » si le roi te demandait cinq cent mille écus » pour donner à sa maitresse, il faudrait » bien que tu les trouvasses , et moi aussi. » Trouve-lui donc la somme dont il a besoin 5) pour sauver à son état une guerre qui lui 1) coûterait vingt fois davantage. » Voilà comme toute la chose s'est passée.

M Vous aurez vu que je ne suis pas mal avec le vieux d'Aguilar. Il m'a pris effectivement en affection , et publie partout qu'il veut me former. Ce que j'entrevois là-dessous , c'est qu'il a des enfans à placer. Au demeurant , ce serait un très-bon maître ; il est plein du génie des affaires. Il ne faut toutefois lui faire d'ouvertures qu'a bonnes enseignes. »

Voyons comme on recevait à Versailles ces relations et ces avis.

TorCy à Louviîle. et 24 mai; 3 et

aSjuia fjOi.

i< Grâce aux courriers qui m'apportent vos lettres, monsieur, nous sommes bien informés de la situation de l'Espagne qui n'est pas rassurante. On vous a attaché à nous comme une vieille maison à une bonne. Si quelque habile architecte ne vous reprend , vous nous entraînerez avec vous. Quelque douloureux que soient vos récits , continuez à nous dire la vérité, vous qui êtes son asile , sans craindre que je vous dise jamais : Pro'phetisa iiobis placentia! Que ferais-je si vous veniez à mentir , n'étant instruit fidèlement que par vous, puisque M. d'Harcourt, dans cette deuxième ambassade , ne m'honore plus de sa confiance. Je relis sans cesse vos lettres , et vous le reconnaîtrez aux instructions qui seront données au remplaçant. Le roi , à qui j'en montre régulièrement les passages essentiels , se les fait souvent lire tout entières , et il en fait faire des extraits pour madame deMaintenon. Le duc dePopoli nous a confirmé de vive voix ce que vous nous mandez.

» Nos nouvelles sont tristes. Les Allemands ont commencé les hostilités dans le Milan ais= Il y a encore de l'espoir à conserver du côté

i68 MÉMOIRES SECRETS

de l'Angleterrre. La santé du roi Guillaume est mauvaise , et la division entre son parlement et lui subsiste toujours. On vient de retrancher de sa liste civile cent mille livres sterling , à Foccasion de la mort du duc de Glocesîer , sous prétexte que cette somme était affectée aux dépenses du défunt. Je sais que vous prenez difficilement à de telles espérances , et que vous aimeriez mieux qu'on attaquât sur-le-champ les Anglais et les Hollandais ; mais donnez-nous donc en ce cas les moyens d'abîmer nos ennemis en un seul jour , car vous ne disconviendrez pas que la vraie manière d'unir le roi Guil^ îaume a. son parlement, et l'empire àl'em" pereur , ne soit d'attaquer en ce moment.

» De grâce , ne m'attribuez pas ce qu'on fait de mal en Espagne ; car je pense tout comme vous , et vous soutiens ici de mon mieux. J'ai fait ce que ma conviction per-^ sonnelle et ma confiance en vous me pres^ crivaient pour obtenir le personnage que vous avez tant à cœur de voir à Madrid : mais une étoile malheureuse s'oppose à nos désirs , et je n'ai pu la vaincre. Il y faut renoncer absolument. Le souvenir de la faute de sa jeunesse avait mal disposé le roi , et

les lettres du duc d'Harcourt ont fait le reste. Nous avions jetë les yeux, à son défaut , sur un homme qui eut convenu ( ne me trouvez-vous pas bien hardi de répondre ainsi pour des hommes?); c'était M. Rouillé, procureur général de la chambre des comptes ; mais , après avoir accepté , il s'est dédit ; ce qui prouve qu'il est à regretter. Vous en aurez un autre dès que nous l'aurons trouvé. » Je passe à d'autres articles de vos lettres. J'ai écrit au cardinal pour le tenir éveillé sur le compte de son ami Leganez , qui véritablement est bien déplacé dans un gouvernement aussi important que celui d'Andalousie. Je lui conseille aussi de diminuer les impôts sur le pain , la viande et le vin , et de les augmenter sur le tabac et le chocolat. Enfin , je l'avertis de faire cesser les assemblées des grands. Quoique les discours n'y soient qu'indirects contre le roi catholique , c'est toujours ainsi qu'on commence. Quant à la suppression des conseils , ce serait une trop grande affaire pour un temps de crise ; il suffirait de les réduire à peu près comme on a fait pour Port-Royal (i).

(i) Dans l'aiFaire du formulaire.

ïyo MÉMOIRES SECRETS

Nous appelerions cela , rexpëdition Port- Royaliste.

» Le roi avait dësirëque la reine douairière vînt sëtablir à Paris. On l'eût logée au Luxembourg. La Beriips et le capucin auraient pu l'accompagner , nous n'avons pas peur ici de leurs intrigues ; mais si cette princesse aime mieux rester à Tolède , et que vous jugiez qu'elle n y soit point à craindre, vous pouvez ne la point contrarier.

» Il faut que je vous avertisse d'une chose essentielle. Le roi craint que sa majesté catholique n'ait, d'elle-même, l'intention de nommer M. de Cambrai au cardinalat. Ce nest, m'a-t~il dit , quune crainte sans fondement ; néanmoins il en écrit à son petit-fils. Vous voyez où cela irait si vous vous laissiez aller. Veillez donc à empêcher cette résolution et à la faire rejeter bien loin , si le nonce Baraquin la suggérait.

» — C'est décidément madame de Bracciano (princesse des Ursins) qui accompagnera la jeune reine à Madrid. Je le lui ai annoncé. Elle est ravie, et se croit reine d'Antioche. Du reste , il faut bien se contenter du vieux sérail , puisque le cardinal l'a ainsi décidé. Le roi ne veut point de pre-

DU MAHQUIS DE LOUVILLE. ini mière femme de chambre française. Vous voyez d'où le coup part >î

Il parlait de la duchesse de Bourgogne , qui n auiiait les surveillans ni pour elle ni pour sa sœur , et qui , dans toutes ces affaires , eut à se reprocher une déférence au moins indiscrète^ pour le duc de Savoie son père.

3o avril, 2 mai,

Beauvilliers a Louville. 8 , is juiUei et

i7 août 1701.

a Vous m'écrivez quelquefois si vivement, qu'on dirait que vous m'imputez ce qui vous fait de la peine dans les affaires du gouvernement d'Espagne ; et cette vivacité va jusqu'à vous rendre injuste à mon égard. Vous m'avez mal compris relativement au père d'Aubenton , quand vous m'avez répondu que^ si le roi le redemande au roi catholique, le roi catholique n'est pas en conscience obligé de le rendre. Sans doute ; mais lui , père d'Aubenton , étant Français , est en conscience obligé d'obéir a son souverain et de revenir. Je sais bien que cela choque vos idées sur l'avantage incontestable qu'il y aurait à ce que les Français qu'on vous envoie, fussent à l'abri des cabales de France ; mais le devoir ne se peut changer. Je vous

cite cet exemple pour vous accoutumer à ne pas me condamner trop impromptu. Sans me piquer d'être infaillible , tant s'en faut , je ne laisse pas d'avoir raison quelquefois. Au surplus, ne croyez pas que vous ayez besoin de vous raccommoder avec moi ; je vous aime comme je vous estime , et je vous pardonne non-seulement les injustices que vous me faites , mais celles aussi que vous me ferez , si cela arrive. — J'ai écrit au premier médecin de modérer ses assiduités , sans laisser voir que c'est vous qui m'avez appris ce qui s'en dit à Madrid. — Je crois, comme vous , que M. Desmarets était le seul qui put rétablir vos finances ; mais c'est une chose dite que vous ne l'aurez point. Après une idée qui a manqué, M. de Chamillart s'est rabattu sur un nommé Orry. Madame de Beauvilliers dit que c'est un sourdaut qui n'a guère de poids. On prétend néanmoins qu'il a de l'esprit. Il emmènera avec lui trois subalternes , et le tout sera aux ordres de l'ambassadeur. Voici ce qui s'est passé quant à ce dernier poste : M. d'Harcourt, qui ne peut réellement plus demeurer chez vous , où il y a trop de travail , avait désigné quatre personnes entre lesquelles on

devait en choisir une, savoir : le marëchaî de Gatinat , qui sert en Italie ; Albergoty , dont sans doute vous n'auriez pas voulu ; Briord, qui revient de Hollande plus malade que ne l'est M. d'Harcourt^ et Marsin. Le roi a pris le dernier ; fëîicitez-vous-en. Il a de la piété , de l'honneur , de l'esprit , du secret, n'est point jaloux, et m'a paru très-disposé à vous aimer , et à se conduire d'après vos idées. Il me charge de vous écrire que comme il ne prendra le titre d'ambassadeur qu'après le départ de M. d'Harcourt , il sera forcé jusque-là de se ménager dans son amitié pour vous , de peur de blesser ; mais ensuite son expérience et sa docilité naturelle vous le donneront , et l'amèneront au bien des deux rois. On le*fera lieutenantgénéral. Il arrivera chez vous à la fin de juillet , et Orry vers le milieu.

» Vous avez gagné votre procès contre l'étiquette. Il est résolu qu'on la changera. Il ne s^agit plus que de saisir l'occasion. Celle de votre voyage prochain à Barcelone paraît favorable.

» Il est aussi réglé que le roi catholique aura une garde italienne , aussi-bien qu'une wallone et une espagnole. Ne pourrait-on

Î74 BIÉMOÎRES SECRETS

pas profiter de cela pour attirer le duc de

Popoli à Madrid?

)) Vous sentez rimportance de mettre^ dans les vice-royautés du Mexique et du Pérou , des gens sûrs et fidèles. S'il est vrai que Fernand Nunez soit sur les rangs pour la première , comme il est au-dessus de l'intérêt , ce serait un trésor à ne pas négliger , pourvu que son attachement à la France ne le rendît pas trop Français , et qu'il ne songeât pas moins au bien de sa monarchie ; car ce n'est pas au détriment de l'Espagne que le roi veut être servi. 11 suffit que les deux états se donnent réciproquement toute sorte d'avantages sur les autres nations , sans chercher leur bien aux dépens l'une de l'autre.

» Je finis en vous recommandant de ménager M. de Pontchartrain. Il est ennemi dangereux , et pourrait vous porter des coups secrets. Je ne vous dis pas ceci sans raison. »

agavrîi 2 mai, Madame de Beauvilliers à Louville.

31 et i6 juillet

..«Vous souffrez beaucoup où vous

êtes , et l'on voit bien à votre style que vous sentez fortement tout le mal. En effet , il y a de quoi exercer rudement la patience. Le bon est que le roi d'Espagne a en vous une

DU MARQUIS DE LOUVILLE. lyS

confiance entière , et qu'il vous montre les lettres du roi. Je voudrais , pour l'intérêt des deux royaumes ^ que vous eussiez cent fois plus de crédit encore que vous n'en avez. Je comprends vos ennuis , mais il faut aller au bien avec courage. Vous en aurez besoin , car , entre nous , je ne crois pas qu'on vous aime. Travaillez de toutes vos forces à vous maintenir. Marsin vous secondera , il me l'a promis. Son idée est de vous faire nommer chef de la maison française , et de faire de cela une charge. Il demandera aussi la clef d'or pour vous. Il ne me paraît ni jaloux ni épineux ; mais attendez-vous qu'il agira d'abord politiquement à votre égard , pour ceux qui le regardent. Il se pourrait bien faire qu'il parlât trop pour les Espagnols; néanmoins il ne dit pas ce qu'il veut taire , et cette habitude n'est seulement que pour le plaisir de parler. On l'a prévenu sur ce point , il s'observera. Tâchez de mettre les choses en Espagne sur un pied de quelque dignité. Cela convient en tout pays , et beaucoup plus dans celui-là qu'ailleurs. Il est raisonnable de restreindre 1 étiquette , mais il ne faut pas désespérer d'une nation qui la protège. — Je m'occupe , je

vous assure , de la toilette de la reine d'Espagne , plus que je ne ferais pour moi-même. Elle sera fort belle , sur le modèle de celle de madame la ciuchesse de Bourgogne , et ne coûtera pas à beaucoup près autant. Cela ne passera pas trente mille livres. J'ai commandé pour le roi catholique deux habits fort beaux , quoique sans aucune broderie , d'une étoffe de cent livres l'aune , avec un point d'Espagne tout autour. Je fais ces commissions avec plaisir , comme tout ce qui a rapport à notre petit roi ; toutefois , tâchez qu'on ne m'en donne pas d'autres. Madame des Ursins peut bien déjà me savoir mauvais gré de celles-ci. Elle aime , je crois , à dominer. C'est pourtant ce que nous avons pu vous envoyer de meilleur. Adieu , comptez sur moi comme sur la personne du monde qui vous est le plus dévouée et avec le plus d'estime et de tendresse. »

— - Par tout ce qu'on vient de lire , il est facile de juger que les idées de Louville , quoique reconnues justes pour la plupart , étaient bien loin de prévaloir. 11 fallait, pour remplacer M. d'Harcourt, un homme aussi habile que lui et plus entreprenant ; on

choisit un honnête homme, à la vérité, mais faible , à qui l'on donne le droit de conseiller, et non celui d'agir. Ce sera donc la doublure de M. d'Harcourt et rien autre chose. Il fallait un financier de génie pour des finances négligées et dilapidées depuis un siècle ; et l'on s'arrête à un agent obscur qui n'a jamais rien fait que pour sa fortune , par conséquent, qui ne pourra ni ne voudra s'affranchir. Quelques réformes secondaires sont résolues , mais quand s'opéreront-elles? Pour la réforme des conseils , qui est un point capital , elle est écartée indéfiniment. Le seul moyen de diriger la reine future , était de lui donner une dame d'honneur docile , de l'éloigner de la vieille cour , et d'attacher des Françaises a son service intime. C'est précisément toutes les anciennes dames que l'on prend ; on écarte les Françaises de la domesticité , et l'on choisit pour camarejra- major une femme qui écrivait , en se proposant à la maréchale de INoailles: (c Nommez-moi , et je vous réponds de gou^ » verner V Espagne.,,.)) Le parti semble pris de créer une garde ; mais , qui sera chargé de l'organiser ? Ceux-là mêmes qui n'en

veulent point. M. de Puysegur pouvait pré- I. 12

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venir bien des malheurs ; on se réserve de l'envoyer en Espagne lorsque ces malheurs auront éclate ; et quant au petit Renaud , le héros d'Alger , l'inventeur des bombardières , ce sera provisoirement un courrier porteur de lettres ; métier auquel il n'entendra rien , car il s'arrêtera dans mille endroits pour questionner les gens , tout voir et tout retenir. » Il faut l'avouer, Louis XIV, dans ses belles années , savait tirer un bien autre parti de la fortune et des hommes supérieurs. Aussi , lorsque Louville reçut la nouvelle de ces dispositions , éprouva-t-il un vif chagrin qu'il manifesta sur-le-champ à ses amis de Versailles , à sa manière , c'est-à-dire , sans aucun ménagement et avec cette franchise un peu âpre qui faisait le fond dé son caractère.

* Ce n'est pas qu'il eut personnellement à se plaindre ; car , depuis que le duc d'Harcourt était éloigné des affaires par la maladie, son crédit avait pris , en quelque sorte , la consistance d'une autorité reconnue. Estimé des grands qui , tout en redoutant sa politique , goûtaient la gravité de ses mœurs et l'originalité de son esprit ; caressé depuis peu d'UbilIa , dont la souplesse

aidait toujours la faveur présente , il remédiait de temps en temps à la nullité du petit despacho.

Deux choses lui firent alors beaucoup d'honneur , la première dans l'esprit des ministres de Versailles , la seconde dans le public espagnol. Ce fut d'abord le dessein qu'il suggéra secrètement à Philippe de s'aller mettre à la tête de larmëe dltalie immédiatement après son mariage ; ensuite le voyage de Tolède , qu'il fit avec le roi catholique , et dans lequel , sans aucune basse complaisance , par un heureux mélange de déférence et de fermeté , de réserve et de confiance , il parvint à gagner absolument la reine douairière.

En somme , pour peu que l'on eut osé, l'empire sur les personnes et sur les choses eût été bientôt pris. L'affaire du Portugal avait comme pétrifié Arias. Depuis sa défaite, c'était un vrai dieu terme. Le cardinal se montrait plus jaloux de son autorité ; mais malgré son despotisme de paroles , soumis aux moindres signes du chanoine Urraca , ou de son suppléant Cotez , il ne faisait déjà plus illusion à personne , quand il faillit devenir la dupe de l'Amirante , d'une

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façon qui ne rehaussa pas beaucoup l'idée qu'on avait de sa capacité. Ce seigneur , dans la vue de s'approcher de la jeune reine, et d'essayer sur elle ce talent pour les œillades et les lorgneries qui lui avaiç réussi auprès des deux reines précédentes (car le bruit courait qu'il avait été une des causes de la perte de Marie-Louise d'Orléans ) , ce seigneur , disons-nous ^ avait si bien flatté le cardinal , que celui-ci commençait à publier qu'il avait converti l'Amirante , à tout confier à l'Amirante , et à ne plus rien décider dans le petit conseil avant d'avoir dit ; « Quen )) pense F Amirauté? » Heureusement, le bon sens du roi fut interdit d'un changement si brusque , et le converti n'en demeura que plus suspect et plus surveillé. Cette scène pensa se renouveler au sujet de Léganès , dont le cardinal s'affolait de plus en plus à mesure que les correspondances de ce perfide gouverneur avec l'Autriche devenaient plus actives. Encore un trait du cardinal , qui \ le rendit la fable de Madrid. Il avait destiné un régiment au fils du comte de Palma , son neveu , quoique ce jeune homme ne fût pas même au service ; et, pour se donner un air de modération , il affecta de se retirer de la

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salle du grand conseil lorsque l'affaire y fut présentée. Personne ne mit d'opposition au choix propose ; et d'Aguilar , qui était malin , fît même un éloge pompeux du personnage , en votant pour la commission. Je ne sais s'il ne parla pas à ce propos, du jeune César, du jeune Alexandre, etc. Le conseil se mit à rire , et le roi à la tête. A ce bruit , le cardinal rentra , et , après avoir lu les votes , il entra en fureur en disant que ses ennemis venaient de donner un régiment à son neveu pour lui faire pièce. Là-dessus, les éclats de rire recommencèrent , et ce fut la nouvelle de la ville et de la cour. ' Tel était le premier ministre des Espagnes en août 1701 , au moment où la guerre s'engageait sérieusement ,* où le pape refusait l'investiture du royaume de Napîes ; où le duc de Savoie paraissait n'avoir donné sa fille au nouveau roi, que pour le trahir plus sûrement ; enfin , où les cortès de Catalogne allaient, selon toute apparence, compliquer les affaires. Jamais fardeau plus lourd ne fut confié à une tête moins capable de le porter. Sur ces entrefaites , le comte de Marsin et Orry arrivèrent à Madrid. Ce n'était pas l'affaire des Français, que le cardinal

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vînt à Barcelonne , puisque M, de Torcy avait remis au temps de ce voyage les changemens qui avaient été résolus. On lui suggéra donc le dessein de rester dans la capitale y sous le prétexte que sa présence au ceiitre de la monarchie devait en vivifier tous les ressorts. On retint également Villafranca , ce père de l'étiquette , do nt on devait en route expédier la fille chérie ; et il fut formé un petit despacho de voyage , composé de MM. de Saint-Estevan , de Médina (i) Sidonia et de Marsin. Ubilla fut désigné pour suivre le roi en qualité de secrétaire du conseil , avec Louviîle , toujours simple confident du roi. La chose ainsi réglée , le départ fut fixé au 20 août; mais, diverses causes de retard étant survenues , il ne s'effectua que le 5 septembre 1 70 1 , jour qui devait porter bonheur, dit Ubilla , parce qu'il était sous l'invocation de saint Victor.

Pour le duc d'Harcourt , il demanda son rappel et retourna en France.

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(1) De la maison de Guzman.

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