CHAPITRE VIL
Correspondance royale relative à ce qui précède (i).
La duchesse de Bourgogne à Philippe V. , .
(( Votre majesté ne sauroit douter de ma joie , soit que je considère la grandeur du mariage de ma sœur, ou son bonheur personnel. Le mien seroit complet si nous pouvions tous passer notre vie ensemble, et vous tenir tous deux dans ce cabinet ; mais il me paroît que vous l'avez bien oublié , et que vous n'écrivez qu'avec la gravité d'un vieux roi d'Espagne. Je voudrois pourtant bien avoir un commerce plus gai avec vous et avec elle , quand vous l'aurez auprès de vous ; car je puis assurer V. M. que j'ai pour elle une très-grande tendresse , et qu'elle n'est
(ï) L'orthographe en est exactement conserye'e.
um 1701;'-
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pas oubliée en ce pajs-ci. Nous parlons souvent d'elle, et la regrettons beaucoup. Si je savois de quoi elle aimeroit à savoir des nouvelles , je lui en manderois , mourant d'envie de contribuer à son plaisir et de lui marquer en tout les sentimens que j'ai pour elle. »
1701. Louis AlV a Philippe V.
(( Vous verrez par ce que Blécourt vous dira de ma part , ce que je pense et ce que j'ai fait sur votre mariage et sur bien d'autres affaires; c'est pourquoi je ne vous en dirai rien dans cette lettre. Les deux que j'ai reçues de vous sont du 2 et du 10 juin. Je suis tres-aise que vous ayez fait ce que je vous avois mandé ; et vous verrez, par ce que l'on vous dira de ma part , ce que je crois utile an bien de vos affaires. J'attends avec impa- ,tience ce que vous m'avez promis de faire pour le marquis de Gasteidos-Rios (1) ; ne
(i) Il s'agissait àe le faire grand de première classe ; ce qui e'tait diôicile, à cause de la naissance de ce seigneur, qui n' e'tait pas du premier ordre. Cette lettre apîa nit toutes les difficulîe's.
DU MAKQUIS DE LOUVILLE. i85
perdez pas de temps pour me satisfaire sur ce que je vous demande. J'ai fait partir un homme très-habiJe pour travailler à vos finances; j'espère qu'il vous sera utile dans la suite. Je ferai partir incessamment le comte de Marsin pour soulager le duc d'Harcourt, et pour travailler conjointement avec lui pour le bien de nos affaires communes. Vous pourrez vous fier à lui, et croire qu'il ne vous dira rien que je ne pense. Je suis bien en peine de ce que vous me mandez sur votre conseil : je crois que d'Harcourt et Marsin vous seront d'un grand secours. Vous devez vous fier à eux, puisque je m'y ûe y les connoissant comme je fais. Finissez le plus tôt que vous pourrez le rang des ducs et des grands, cela sera d'une grande commodité. On travaille aux carrosses , on les fait comme le comte d'Aien dit qu'ils doivent être. Je croy qu'ils ne seront pas trop beaux. Pour ceux de la rejne , vous ferés de votre mieux, on ne peut pas vous en envoier assés à tant pour servir à votre voiage. Je croy qu'il ne sera pas retardé bien long- temps , parceque l'on est obligé de faire pour obliger le duc de Savoie a exécuter son trait té. Il ne me reste qua assurer V. M. de la tendre
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amitié que j'ay pour elle. La suitte des temps vous la fera encore bien mieux connoître.
Louis. »
La reine douairière d'Espagne au marquis de LouvilJe»
(( Marquis de Louville , j'ai reçu votre lettre du 19 juin avec d'autant plus d'estime et de satisfaction , que je lattendois avec impatience, laquelle vous avez parfaitement remplie , par le magnifique et charmant portrait (1) qui faira toute ma consolation, et par les bons offices que vous avez tasché de me rendre , en recommandant à S. M. mes intérêts, de quoy je vous seray toujours bien reconnoissante , surtout du secret et circonspection que vous m'assurez d'avoir gardée pour correspondre à la confidence avec laquelle je vous ay parlé , et puisque je vois que votre zèle procure de la cultiver, comptant sur votre amitié et bonne intention , j espère que vous n'en désisterez point j'eusque à me laisser entièrement consolée.
(i) Celui de Philippe V, que Louville avait envoyé' cette princesse , par ordre du roi catholique.
comme par votre entremise je me promets de l'équité et généreux esprit de S. M. Je vous prie donc encore de faire que les fidelles services et attachement du duc de Monteîeone (i), mon grand escuyer , qui m'a si bien asisté dans touttes mes infortunes , soyent recompensez afïin quau moins par ce moyen mon crédit et dignité prostituée par le comte de St.-Istevan (2) et ses complices , soit restablie, et que tout le monde connoisse combien S. M. approuve le zèle de ceux qui ont satisfait à leur devoir. Ce sera une des plus signalées faveurs que sa majesté pourroit me faire et que je vous reconnoitrois come un succès dont je fais mon plus grand point d'honneur. Je vous prie aussi de représenter au roi la manière impérieuse dont Médina Sidonia c'est servit pour demander à mon grand escuyer les catres atelages qui me restent , dequels come de tout
(i) Lou ville le lit rentrer à la cour, et on eut depuis à s'en repentir.
(2) Cette princesse finit par sentir que la vengeance était au-dessous d'elle , et que dans tous les cas , comme la sienne ne portait que sur des services rendus à Philippe , ce n'était pas à Philippe à la satisfaire.
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le reste jay nie defFeray très volontiers à la moindre insinuation de sa majesté, mais pour un homme corne Médina Sidonia , qui a eu si peu d'attention pour moy dans l'adversité , je vous ad voue que je nay aucune envie de luy complaire. Enfin je laisse mes intérêts entre vos mains et s'il est vray , ce que Ton m'asseure de Madrid que touttes les dames de la feu reyne et les miennes , par delà seront eleues pour servir l'heureuse princesse, la reyne qui vient , j'en serai très faschée , et j'estimeray fort du moins que le roy y adjoutte et nomme pour les premières , les deux sœurs du duc d'Ossune , et la fîîle du comte d'Orgas , la Mendoze , qu'ils m'ont seules généreusement suivies, et dont la santé souffre icy dans cette solitude. Aiosy ils méritent et je l'estiraeray infiniment, quon les prennent aussitost. Soyez asseuré en eschange que je ne souhaite rien tant que de pouvoir vous tesmoigner la distinction de mon estime , et l'envie que jaye destre en estât de reconnoitre tout ce que vous avez fait pour moy qui désire que Dieu vous tienne en sa sainte et digne garde. Doué à Tolède , ce 7 juliet 1^701.
» Marianne. »
La princesse Marie-Louise de Savoie à Philippe V, son'^^'j^^^;„^„''J"^^'
fiancé.
(( Monseigneur ,
» Je ne pouvois pas recevoir d'une manière qui fût plus agréable pour moi , le portrait de votre majesté qu'il lui a plu de me faire venir , qu'en le voyant accompagnes de la lettre dont elle a daigne m'honorer avec tant de marques de ses royales bontés. L'un et Tautre me sont infiniment précieux , et j'en conserve tous les sentimens de la plus respectueuse reconnoissance que je dois à vostre majesté ; je la supplie très-humblement d'en être bien persuadée , et de croire que j'ay l'honneur detre plus que personne ,
» Monseigneur , de V. M. ,
La très-humble et trèsaffectionnée servante et cousine ^
>} Mabie-Louise de Savoie, »
Louis XIV à Philippe V. Marly, 29 jull-
'■'■ let 1701.
« J'ay creu devoir différer vostre mariage , sur les avis que j'ay receus du peu de sincérité du duc de Savoye , vous connoissés son
igo MÉMOIRES SECRETS
caractère, javois escrit au marquis de Castelrodrigue de suspendre la négociation.
Jay apris depuis quelle etoit déjà finie. Ne vous étonnes pas cependant sil fait naistre quelque difficulté nouvelle à l'exécution , je souhaitte quil en trouve les moyens . Je nay dautres veues que le bien de votre majesté et de îuy donner des marques de mon amitié, en retardant de quelques mois pour la rendre plus heureuse , la satisfaction quelle croit trouver dans son mariage. Il me paroist que vous ne devés rien changer a vottre depart de Madrid. »
/aoaf";;;. Louis XIV à Philippe V.
« Vous jugés parfaittement bien du mémoire du duc Darcos. Il est de vostre autorité de soustenir ce que vous avés réglé pour les honneurs réciproques , entre les ducs et les grands. Blecourt vous dira mon avis a legard de celuy qui vous a présenté ce mémoire ; il faut un exemple : celuy que vous avés fait sur un de vos gardes , est très a propos ; le refus de linvestiture a du vous faire de la peine ; mais le ressentiment ne doit paroistre que quand le bien de lestât le demande. Il faut Festeindre ou le tesmoigner
DU MARQUIS DE LOUVILLE. igi
selon les conjonctures. Si l'effet ne suit point immédiatement les menaces, elles font perdre le crédit. 11 ny a pas dapparence que le Pape donne linvestiture de Naples a l'archiduc ; il ne vient point en Italie. Jadvoue que la pensée que vous avés me fait un sensible plaisir. Elle est digne de votre sang , et je souhaitterois que lestât de vos affaires , et la saison vous eussent permis de lexecuter ; mais il ne faut pas y songer pour cette année, non-seulement je consentiray que vous passiés au printemps prochain en Italie sy la guerre y dure encore ; mais dès à présent je vous le conseille, indépendament de ce que Tarchiduc ou le roy des Romains pourront faire , rien ne vous donnera plus de réputation et plus de gloire dans le monde , particulièrement dans vos royaumes. Gardes le secret de cette résolution , si vous voulés quelle réussisse quand vous lexecuterés ; vous gagnerés le cœur de vos sujets , vos ennemys seront forcés a vous estimer et a vous craindre ; que je seray heureux quand je vous verray dans le haut point de gloire ou j'espère que vostre courage vous élèvera , je vous en aimeray davantage et mon estime , en fortifiant ma tendresse augmentera en
vous voiant tel que je vous désire et que je me persuade que vous serës.
Louis, »
ai août 1701. Louis XIV à Philippe V.
« Je renvois votre courier , et j'ai écrit à Castel-Rodrigue de conclure votre mariage. Vous en apprendre's les raisons ; le détail en seroit trop long à vous expliquer. Votre defférence à mes conseils augmente encore mon attention à vous les donner conformes à vos intérêts. Celui d'aller en Italie au printemps prochain sera certainement de vostre goust. Je crois ce voiage nécessaire si la guerre continue ; mais je souhaite en mesme temps qu'elle y soit terminée cette campagne. Je l'espère, si M. de Villeroy exécute mes ordres comme j'ay lieu de le croire.
» La guerre ne commencera pas apparemment en Flandres cette année. Je voys avec plaisir l'effet de vostre amitié pour vostre frère. Rien ne me peut toucher davantage que la continuation de cette union. Décidés en faveur de Fernand-lNunez; son zèle vous est connu. C'est une qualité principale et que vous devés fort estimer dans le com-
mencement de vostre règne. Je comprens que TafTaire du duc de Monteieone (i) vous embarrasse. Laissés agir le cardinal comme arche vesque de ïolcde. Ne compromettes point vostre autorité ; on l'a trop engagée. Que cet incident vous serve à prendre du temps pour examiner ce qu'on veut vous faire signer dans vostre despacho hors les expéditions ordinaires. Je seray bien aise d'apprendre que Marsin y soit entré en Tabsence du duc d'Harcourt. Vous jugés bien que je souhaitte que vostre voiage soit heureux , et que les prospérités de vostre majesté respondent aux vœux que ma tendresse me fait faire pour vous.
)) Louis. »
(i) C'était encore un des traits de prudence du cardinal. Voici le fait en deux mots. Le duc de Monteieone avait marié sa fille , par procuration , au comte de Westerloo, de Flandre. La fille aimait le marquis de Mortara , et se fit enlever par lui pour l'épouser sans procureur. Le cardinal prit le parti des amans , et voulait mettre en prison le père et la mère. On eut beaucoup de peine à lui faire entendre raison , et à faire rendre au comte de Westerloo sa femme , qu'il finit pourtant par avoir à ses risques et périls.
ITOI.
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7 septembre Le duc dc Bourgogne à Philippe V.
« Je commenceray cette lettre , mon trèscher frère, par vous demander pardon du long-temps qu'il y a que je ne vous ai écrit ; mais j'espère que vous ne l'attribués pas à une diminution d'amitié , car vous savés bien qu'on ne sauroit en avoir une plus tendre que celle que j'ay pour vous. Il m'est arrivé bien des choses depuis un mois. Deux jours après que je vous ay eu écrit ma dernière lettre où je vous mandois que madame la duchesse de Bourgogne avoit la lièvre , elle pensa mourir. L'émétique la sauva ; et , au bout de trois jours , elle fut encore fort mal ; mais elle s'en est dieu merci tirée et se rétablitpeuàpeu. On l'a purgée beaucoup, et ensuite on lui a donné le quinquina. Jugés de l'état où j'ay été pendant cette maladie, et de ce que je serois devenu si je Favois perdue ; mais Dieu a bien voulu me la conserver, et je l'en remercie tous les jours ; car, en vérité , il n'y a qu'en luy qu'on trouve de véritables consolations. Je suis ravi de ce que j'apprends que vous continués toujours à le servir fîdellement. Pour moi, je trouve tous les jours des douceurs nouvelles dans son
service , et il nie comble de beaucoup de grâces. On attend ici avec impatience des nouvelles d'Italie. Les armées , comme • vous le savés sans doute , sont si raproche'es lune de l'autre, qu'on ne doute pas qu'on n'oblige les Allemands à en venir à un combat qui nous sera avantageux , à ce que j'espère. J'avoue qu'il n'y a point de nouvelle qui me fit à présent un plus grand plaisir que celle d'une bataille gagnée en Italie, et j'espère que j'auray bientost cette satisfaction. Nous chassons souvent ; nous fûmes à la plaine de Saint-Denis le 5 1 du même mois par une chaleur excessive, en sorte que nous en estions accablés, et que mon frère de Berry, à son ordinaire, étoit un peu ivre après le disné. Le roy d'Angleterre (i) est très-mal depuis quelques jours, et on ne croit pas qu'il en puisse revenir. Il a donné dans sa maladie des marques d'une piété admirable. Il a recommandé au prince, son fils, de ne jamais changer de religion pour quelque chose que ce fût, et de mettre sa confiance au roy comme à son unique protecteur ; à tous ses sujets , d'être fidèles au
(1) Jacques lï qui était alors à Saint-Germain.
ig6 MÉMOIRES SECRETS
prince qui ëtoit leur roi légitime; et aux protestans , de reconnoistre , par la tranquillité où il estoit, que la religion catholique estoit la bonne , et de se convertir. Voilà tout ce qui se passe à la cour. J'oubliois de vous dire que j ay vu ce matin vos carrosses qui sont bien dorez , mais ces deux grandes portières sont d'une forme désagréable. N'oubliés pas les jansénistes ; ce sont des gens si droits , et qui ont si peu de manèges. On ne voit point d'esprit de cabale parmi eux. Je croy que vous prendrés ceci de la bonne manière, car vous scavés combien je les estime. Adieu , mon très -cher frère; je vous aime de tout mon cœur, et voudrois vous écrire bientost au sujet d'une bataille gagnée en Italie .
» Louis, yi
Fontci«eblen« , L^^Jg XIV à Philippe V-
"2 octobre 1701, IS.
« Je persiste toujours dans la pensée que vous devés passer en Italie au printemps prochain. Je suis persuadé que l'idée seule de ce voyage vous fait plésir. J'auray soin , puisque vous le souhaités, de régler dans le temps tgut ce que je croiray nécessaire pour
la décence et pour la commodité de vostre majesté. Il conviendra peut-être de publier bientost vostre passage. La nouvelle en sera vraisemblablement bien reçue , et produira de bons effets en Italie. Je vous avertiray quand je croiray qu'il sera temps de déclarer vostre résolution qui vous fait honneur, et vous pourés l'exécuter dans le mois de mars. Je croy vous faire plésir en avançant le temps de deux mois. Vous aurés apparemment attendu plusieurs jours la reyne à Barcelonne. Je n'ay point encore de nouvelles qu'elle se soit embarquée sur vos galères. J'espère que vous serés content de Marsin. Il a veu que je préférois ses services auprès de vous à ceux qu'il me rendoit dans mes armées. La santé de la duchesse de Bourgogne est parfaitement restablie. Je ne douteray jamais de vostre bon naturel. Je suis trèssensible aux sentimens que vous témoignés à l'égard de ceux que vous devés aimer. Les miens pour vous sont tels que vous les mérités; et je ne puis vous exprimer plus fortement ma tendresse et mon amitié qui dureront toujours pour vous.
» Louis. »
Fottlaioebleaa , octobre i^oï.
Le duc de Bourgogne à Philippe V.
(c II y a longtems que je ne vous ai écrit , mon cher frère , et il s'est passe encore bien des choses depuis ; je suis persuadé que vous aurés été de mesme sentiment que moy sur la reconnoissance du prince de Galles, et je ne crois pas qu'un honneste homme put penser autrement ; aussi cette action a-t-elle été bien louée icy , et des François et des Anglois. 1 ,e prince d'Orange , ou le roi Guillaume , comme il vous plaira le nommer , a ordonné à son ambassadeur de retourner en Angleterre , sans prendre congé du roy; mais on se moque de sa colère , et il ne peut pas faire plus de mal qu'il tache à nous en faire. J'avoue que je fus fort soulagé quand j'apris que le roy avoit déclaré qu'il reconnoistroit le prince de Galles ; et quoique je nen doutasse pas, j'en témoignai ma joie à tout le monde; je suis persuadé que vous n'en aurez pas été fasché non plus. Je crois que cette lettre vous trouvera marié. Ainsy, je souhaitte que Dieu vous comble , la reine et vous , de ses tendres bénédictions, et vous donne des enfîïns qui soient des saints quelque jour; je vous supplie de me mander
comment vous vous accomodez de la reine , et si elle vous plaist de toutes façons. Nous sommes icj dans un païs où nous menons une vie qui , je crois , seroit fort de vostre goust. Nous chassons tous les jours. J'espère que nous aurons encore quelque jour le plaisir d'y chasser avec vous. Adieu, mon trèscher frère ; souvenez-vous toujours de moy. Cette petite feuille de muscat est de Fontainebleau , et si j'y avois songe, je vous en aurois envoyé une de la forest.
» Louis, »
Fontainebleau ,
Louis XIV à Philippe V. '^ °'=^°^''«
« La navigation des galères a paru si fatiguante à la reine d'Espagne , et même si dangereuse en cette saison, qu'elle souhaitte d'achever son voyage par terre , depuis Marseille jusqu'à Barcelonne. J'y ai consenti ; Marsin vous en rendra conte, et des ordres que je donne dans une conjoncture aussy impreveue. Vous serès peut-être bien aise de vous avancer pour la recevoir jusqu'à Gironne; si vous voulés passer jusqu'à Perpignan , vous en serës le maistre : il n'y a point de lieu dans mon royaume oii votre
majesté ne soit regardée comme un fiis que j'aime tendrement , et je suis persuadé qu'en cette qualité , l'empressement de mes sujets vous fera plus de plésirque le traittement du à vostre range
),) Louis. >;
DU MARQUIS DE LOUVILLE. soi CHAPITRE VIII.
Mariage du roi. Voyage de Louville à Versailles. Suite de la correspondance royale. Passage à Naples.
Lorsque des états généraux ou provinciaux ne sont pas convoques fréquemment et à des époques régulières , c'est une grande affaire de les réunir. Dans l'intervalle d une tenue à l'autre , les griefs et les prétentions du public s'accumulent et se compliquent; les besoins et les demandes de l'autorité se multiplient ; au moment de l'ouverture on s'observe ; au départ , on se retire aigri , quand on se retire ; et rarement ces grandes assemblées , qui commencent toujours par des i^>wat unanimes , finissent-elles par des subsides. Si l'observation est juste communément y elle était surtout applicable aux cortez d'Espagne du temps de Philippe V. Quoic|ue ; depuis Charles-Quint , leur com-
position fiit bien moins redoutable que précédemment pour la couronne , les abus étant infinis , la détresse extrême , et la voie des cortez la seule qui put faire arriver une réclamation au roi , avec quelque poids , il était naturel de penser que les peuples , consultés après un si long temps ^ ne manqueraient pas de défendre vivement leurs intérêts , et que les députés même , dont on semblait avoir le moins à craindre , sauraient profiter de l'occasion pour se rendre nécessaires. Le comte d'Olivarès autrefois avait échoué dans les cortez d'Arrasjon , selon sa malheureuse destinée. Son exemple n'avait pas été perdu pour ses successeurs , et depuis ce temps , on avait comme oublié de convoquer les états , quand tout d'un coup le marquis de Yiilena , duc d'Escalona y proposa dans le grand conseil d'essayer de cet expédient pour sortir de la crise des finances où l'on était alors. L'avis fut rejeté , quant aux cortez de Castille. On prit délai pour ceuxd'Arragon. Les Catalans seuls , qu'il fallait ménager plus que d'autres, ayant insisté , obtinrent que leurs cortez se tiendraient solennellement ; et tel était l'objet politique du voyage de Barcelone,
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 2o3
ville importante , où Philippe arriva vers la fin de septembre , après avoir passe quelque temps chez ses bons Arragonnais , qui n'oublièrent pas , au plus fort de leur enthousiasme, d'user de leur privilège décrier Vive Philippe IV , parce que le nouveau roi , cinquième du nom pour toute l'Espagne , n'était que le quatrième Philippe depuis la réunion de l'Arragon.
Nous ne rendrons pas compte des cortez de Catalogne , dont l'histoire est partout. En résumé , ils s'ouvrirent le 12 octobre 1701 , pour se fermer le 11 janvier 1702 , sans avoir produit autre chose que beaucoup de tumulte , quelques actes plus propres à constater qu'à garantir ou ressusciter d'anciens privilèges , et un don gratuit de trois millions de livres de notre monnaie , qui fut promis plus que payé.
A en juger par les efforts , qu'avec l'approbation de M. de Torcy, Louvillefît plus Lonviue à toi.-
. 1 . , ., , , cy, 19 avril
tara , mais inutilement , pour empêcher la tenue des états d'Arragon , nous sommes autorisés à croire qu'il avait eu peu de penchant pour ceux de Catalogne ; car il demandait bien des réformes, surtout dans l'administration ; mais il n'était pas assez
l'oa.
âo4 MÉMOIRES SECRETS
imprudent pour désirer que le roi se les laissât arracher, et pour joindre aux embarras d'un nouveau règne ceux d'une révolution. Toutefois il ne nous a laissé sur ce point que des conjectures a. former , et nous ne voyons pas qu'il ait agi , dans cette circonstance , auprès de Philippe ^ contre le vœu du despacho. Peut-être calcula-t -il qu'il n'y avait point de hasards qu'on ne dut courir pour l'avantage de tirer le roi catholique de sa capitale , et il ne fallait pas moins qu'une affaire de cette gravité , pour justifier une absence aux yeux des ministres et des grands ; encore étaient-ils gens à chercher les moyens de se trouver à Barcelonne sans sortir de Madrid. Pour Philippe , il ne vit dans cette affaire qu'une occasion d'aller au-devant de Tépouse qu'on lui avait promise et qu'on lui envoyait. Il attendait la reine dans les premiers jours d'octobre , plus impatient cette fois qu'ennuyé; mais, cette princesse ayant été fatiguée et effrayée de la mer , se fît débarquer à Marseille , pour continuer sa route par terre , ce qui retarda son arrivée de plusieurs semaines, au grand chagrin du roi catholique. Dès qu'on avait su à Barcelone ce dé-
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 2o5
barquement , Louville ^ qui venait d'être créé chef de la maison française , avait été envoyé au-devant de la princesse , qu'il atteignit à Montpellier. Quelle fut sa surprise , en voyant une merveille où il ne croyait trouver qu'une enfant ! Marie-Louise de Savoie , alors âgée de treize ans , était déjà une souveraine véritable. Grâces , esprit , discernement profond , rien ne lui manquait. Sa taille noble , quoique petite , parfaitement formée et relevée par une blancheur éclatante , par la plus vive ^ la plus douce physionomie , annonçait à la fois et parait de mille charmes le mérite dont elle était douée. A ses côtés triomphait Marie- Anne de la Trimouille , de toute la hauteur de son rang , de son esprit et de son orgueil. Cette dame , d'abord veuve du prince de Chalais, qu'elle avait épousé en i65g , veuve ensuite du duc de Bracciano , prince romain de la maison des Ursini , n'avait point encore renoncé, en 1701 , aux hommages de la galanterie , et elle avait été si belle dans sa jeunesse , que ses prétentions ne paraissaient point ridicules à ceux mêmes qui les blâmaient le plus. Louville était fort prévenu en sa faveur par les récits de Versailles , et ^
îio6 MÉMOIRES SECRETS
en bon courtisan , il ne manqua pas de lui attribuer l'accueil flatteur qu'il reçut de la jeune reine. Le cortège se remit donc en route, dans la plus parfaite harmonie, encore que la suite piëmontaise commençât à craindre d'être renvoyée h la frontière.
C'est une sage coutume que celle qui s'est établie parmi les souverains d'isoler leurs jfîancées de la cour qui les accompagne ; car cette troupe dorée est toujours composée de manière à ce qu'il s'y rencontre , au bout de peu de temps , plusieurs espions et un maître.
Le duc de Savoie était trop fin pour n'avoir pas pris ses précautions à cet égard , il y parut bientôt. LouviUe n'eut garde aussi de faire fléchir son devoir, et , malgré les pleurs et les instances , à peine fut-on arrivé au dernier village de France , qu'il exécuta ses ordres , et la reine fut remise , sans aucune suite , au roi catholique , dans le premier village d'Espagne, Les époux s'étant aussitôt rendus à Figuières , avec la maison de la reine , à la tête de laquelle on avait placé le comte de Saint-Estevan , comme grand-maitre , et le marquis d'Almonacid , comme grand écuyer , l'auguste alliance
fut consommée dans cette ville le trois novembre.
Un incident que Ton n'attendait guère , troubla la joie de cet événement. Soit que l'innocence de Philippe , qui était grande , eût été comme effarouchée du mariage ; soit que la reine eût mis plus de calcul que d'abandon dans des instans où le sentiment seul doit parler , il arriva que le lendemain , à l'heure où les époux reparurent devant une cour impatiente de surprendre dans leurs yeux les mouvemens de leurs cœurs ^ ils trahirent tous deux leur confusion et leur tristesse. Louville apprit bientôt du roi que la reine avait eu avec lui cette nuit-là une conversation politique , ce qui n'était point à propos, il en faut convenir, et qui sentait bien son duc de Savoie. Le sujet de la conversation , nous l'ignorons ; mais il y a tout lieu de supposer qu'il s'agissait de détourner le roi catholique d'aller en Italie , et de l'engager à confier ses intérêts, dans ce pays, à son beau-père. Quoi qu'il en soit , la chose parut assez importante pour n'être pas seulement rapportée par lettres à Louis XIV; et , peu de jours après , Louville fut envoyé à Versailles.
2o8 MÉMOIRES SECRETS
Il y arriva le 1 2 novembre 1 70 1 , à l'heure , dit Dangeau , où le roi était chez madame de Mainlenon. Orry était aussi revenu de Madrid avec ses notes , qui ne renfermaient que des complaintes , beaucoup de projets vagues et point de plan arrêté. Un si triste résultat avait presque détourné Louis XIV de la pensée de soutenir la guerre. Le duc d'Harcourt , de son côté , avait précédé Louviile , et l'on pouvait craindre qu'il n'eut suggéré ses idées contre le voyage d'Italie , car ce duc était encore fort en crédit par madame de Maintenon. Quant aux jérémiades d'Orry , n'était-ce pas sur ce ton que parlaient tous les financiers qui voulaient se rendre nécessaires ? Orry devait savoir mieux qu'un autre que les finances ne sont jamais perdues chez un peuple qui obéit. Quelque profond que fut le mal , on pouvait compter sur de grandes ressources , pourvu que l'on sût en user promptement. Il n'y avait donc aucunement lieu de se désespérer de ce côté ; bien moins encore , de s'affliger sérieusement au sujet du mariage du jeune roi , qui s'annonçait sous les auspices les plus favorables , malgré la petite scène en question. Sur ce dernier point ; il suffisait
que sa majesté daignât soutenir les efforts de M. de Beauvilliers , et le ciel, qui semblait avoir pris plaisir a. faire de la reine une princesse accomplie , ne laisserait pas tant de belles qualités se flétrir entre les mains d'un duc de Savoie. Tel fut le sens des discours que tint Louviile dans sa première audience ; et madame de Maintenon , qui pouvait aisément mettre un terme à sa faveur , lui ménagea pour lors , au contraire , un appui solide dans la confiance du roi. De ce jour , M. de Torcj accoutuma le conseil à ne rien décider touchant les affaires d'Espagne , sans avoir l'avis du marquis ; c'est assez dire que le voyage d'Italie fut bientôt irrévocablement résolu.
Quels avantages si précieux présentait donc cette expédition tant discutée ? En deux mots, le voici : D'abord elle apprenait à tout le monde , étrangers et sujets , qu'il fallait estimer le roi d'Espagne , qui courait au premier endroit de ses états où l'on se battait pour sa cause ; ensuite elle contribuait plus que toute autre chose à secouer le joug de Madrid. Le premier de ces deux résultats n'était pas capable de toucher beaucoup les ministres espagnols ^ et le second I. . ■ 14
ne semblait pas de nature à leur plaire. Aussi mettaient-ils un acharnement extrême à contrarier le projet. Mais , par malheur pour eux , Philippe était né fort brave. Il regardait tout naturellement les dangers de la guerre comme une des prérogatives de la couronne y et se trouva , dans cette affaire , aussi ferme qu'on pouvait le désirer. Pour Louis XIV , il reportait involontairement sur son petit-fils , le faible qu'il avait toujours eu pour la gloire militaire; et, tout en délibérant sur cette double question : soutiendra-t-on ou non la guerre générale ? le roi d'Espagne ira-t-il ou non , combattre en Italie ? il aurait déjà voulu voir Philippe sur le champ de bataille.
Ce fut pendant que ces graves intérêts se débattaient à Versailles , que Ton reçut la nouvelle de deux accidens dont l'issue fut aussi heureuse qu'elle paraissait devoir être fatale ; je veux parler de la petite vérole dont le roi catholique fut atteint à Barcelone , et de la surprise de Crémone par le prince Eugène. La maladie de Philippe, qui n'eut aucune suite, dissipa les nuages dont son union avait été troublée d'abord , en fournissant à la reine l'occasion de lui prodiguer \ avec
toute la grâce de son caractère, les marques d'une tendresse qui , depuis , malgré quelques légèretés, ne se démentit jamais; et cette echafFourée de Crémone , où la valeur française fat sur-le-champ payée par la conservation d une place essentielle , et la perte d'un général inhabile , produisit un excellent effet sur le conseil de France , en rabattant là confiance de la cabale , qui demeura bien confuse de ne plus voir qu'une dupe et tin prisonnier dans ce fameux maréchal qu elle avait tant exalté aux dépens du sage Catinat.
Aussitôt que Louis eut appris la décon- ^ceSeTsà* venue de Viileroj, il manda M. d'Harcourt, février V70I qui s'était rendu dans ses terres de Normandie^ et lui offrit le commandement de l'armée ; mais ce duc s'étant excusé pour des raisons de santé , que les malins nommé-rent la maladie du portefeuille , autrement l'envie d'occuper la place de M. Chamilîart, le choix du roi désigna le duc de Vendôme k son refus , Ce qui était un vrai triomphe du parti Torcy contre la cabale.
Lou ville ne pouvait terminer sa mission sur des dispositions plus conformes à ses vœux; il prit donc les ordres du roi , et re-
partit pour Barcelone le 12 février 1702. Tandis qu'il voyage , lisons quelques-unes des lettres dont il est porteur. Nous n'y verrons que des détails de mœurs et de caractères ; mais il n'y a guère autre chose dans ces Mémoires, et c'est pour cela même que nous les avons recueillis.
Saiot— Germaia
enLaye, 27 JacquGS III à Philippe V (l).
janvier 1^02. * 1. 1. v /
« Monsieur mon frère, j e ne puis exprimer les sentimens de reconnoissance avec lesquels j'ay reçu la lettre de votre majesté , qui m'a esté rendue par le marquis de Louville , par laquelle elle me réitère , d'une manière si obligeante , les assurances qu'elle m'a tant de fois donné de son amitié. Je suis plein de confiance que les effets suivront un jour les espérances que vostre majesté me donne d'appuier la justice de ma cause , et de seconder la bonne volonté du roi trèschretien pour moy. Aussi puis- je assurer vostre majesté , que personne au monde ne s'intéresse avec tant de zèle à son affermis-
(i) Le prince de Galles , ayant e'té reconnu par Louis XIV après la mort de Jacques II , son père , prit le nom de Jacques III.
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 2i3
sèment dans la monarchie d'Espagne , et il me semble très-juste que le ciel recompense votre majesté de la tendresse qu'elle a pour ses amis, par des victoires continuelles sur tous ses ennemis. Mes souhaits pour cette fin , et mes prières les plus ardentes la suivront dès à présent partout , estant avec un très-sincère attachement ,
De votre majesté, bon frère et cousin y
)) Jacques R.»
Madame de Bavière, mère de M. le régent, à PH- J^;;^«ij;« ^ ^^^
lippe V.
a Come vostre majesté m'a fait l'honneur dem'escrire en billet, je me suis flattée que vous ne trouveriez pas mauvais , monsieur , que je vous escrive sans cérémonie , et je ne puis laisser partir M. de Lou ville , sans faire ressouvenir vostre majesté qu'elle a ici une servante qui , en vérité , vous respecte plus que personne , je me suis retenue bien à propo , car j'ay penses dire a vostre majesté , et qui vous aime de tout son cœur , mais cette vérité n'oroit pas esté assez respectueuse , songes donc que je ne l'ay que pensée. Come vostre majesté aime les comédies ,
5 de février i'"o'3.
:^i4 MÉMOIRES SECRETS
je ne puis m'empécher de ]uy dire que ma^ dame la duchesse de Bourgogne en a jouée une avec la comtesse d'Ayen , madame de Melun , mon fils , le comte d'Ayen , deux home a M. de Noailles , Duché , Rousseau et Baron le père. Je vous assure , monsieur, qu'ils ont fait des merveilles. Cela se joup tout en fait en particulier ches madanip de Maintenon , ainsi le roy m^a permis dç la voir , j'ay estes surprise de voir corne il jouoit tous bien , ce traistre de Baron joue mieux que jamais. Je suis sur que vostre majesté seroit estonnée de voir corne mon fils joue et le comte d'Ayen , et que cette comédie (i) vous oroit coustée des larmes > J'y ay pleurée come une folle et le roy n'es-^ toit pas loin de quelques larmes aussi. Le sujet de la comédie , c'est la mort d'Absaïon , mais on y a changes quelque chose pour la rendre plus touchante. On feint qu'Absalon vient blessés et meurt devant le roy son père > devant sa famé et sa fille. C'est mon fils qui est David, le comte d'Ayen Absalon , la comtesse d'Ayen Tharès fàme d'Absaïon,
I II ■ - - - - '- --■ - ■ -'il- ;■ I I II n m ^f.mr;- ■■ ■ - ■• r--- ■■ *— ■ ■■ '. ^ -,. ■ - i. i ■- ■ f. . ■ ^
(i) Cette comédie e'tait k. trage'die d'Absaïon du poëte Puche',
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 2i5
qui a le plus beau rôle de touts , et elle le joue à merveille ; madame la duchesse de Bourgogne est la fille d'Absalon et de Tharès ; madame de Melun est la reine , Baron Architophel , un secrétaire de M. de Noailles Joab , M. Rousseau Sikay , Duché un autre général dont j'ay oubliés le nom ; après la grande pièce ils ont joués une (i) petitte , où mon duc de Berry estoit un amant , et le petit comte de Noailles un austre. Pour ces deux , ils jouent à faire mourir de rire , mon fils estoit un fourbe , un vallet qui sort des galleres ; les maistresses estoit madame la duchesse de Bourgogne et la comtesse d'Estré ; madame la duchesse de Bourgogne joue mieux le cerieux que le comique , mais la comtesse d'Estré joue fort bien ; lapetitle pièce ne veaut pas grand chose , mais on ne laisse pas que d'y rire ; la Vallière est le seigneur TrufFaldin , le comte d'Ayen un capitan. Entre la grande et la petitte pièce , le roy a fait chanter par madame Lalande , et Chap , Bactoron , Roger et je ne sçay qui
(i) Probablement la Ceinture magique-, de J.-Bapt. Rousseau. L'auteur parle à mots couverts de cette représentation , dans la préface de sa pièce.
^i6 MÉMOIRES SECRETS
encore ^ des pins beaux airs des ancien ba^ lets ; mais ii est enfin temps que je finisse cette lettre , je crains que Yostre majesté ne la trouve déjà trop longue , et que ce récit nevousenuy; il faut pourtant, grand roy , vous dire encore que je supplie très-^ instamment vostre majesté de me continuer l'honneur de ces bonnes grâces , et d'estre persuadée que je les meritte par les sentie mens respectueux que j'ay pour vostre ma^ jesté; et que je conserverés toutte ma vie.
>) Elizabeth-Charlotte. >)
vvier 1703. Le duc de Bourgogne à PLilippe V.
i( Enfin , mon cher fi^ère , mon sort est décidé , le roy me dit hier que j'irois com^ mander l'armée de Flandre en cas qu'il y ait guerre , et que je pouvois en être assuré , qu'il ne feroit cependant mon équipage que quand le roy d'Angleterre repasseroit en Hollande ; que si , néantmoins les Hoîlandois assiègent quelque place , il me feroit partir en diligence pour en tenter le secours ou pour faire quelque diversion. Jugez de la joie que j'ay présentement , étant assuré d'çiller cette année à la guerre ; car il est
comme seur qu'elle va bientost se déclarer , et étant peut-être à la veille de partir, quel plaisir ce seroit pour moy de vous escrire une lettre le lendemain d'une bataille gagnée contre les ennemis. Je crois que vous prendrez un peu de part à la joie où je suis présentement. Le roy m'a permis aussi ce matin de le dire. Cependant , il y a encore peu de personnes qui le sçachent , mais il y en aura bientost beaucoup. Au reste , je suis bien aise de n'avoir point eu l'inquiétude que j'aurois eue si je vous avoissçu actuellement la petite vérole, et d avoir appris la guërison aussitost que le mal. Je ne vous parle point du dernier courrier qu'on vous a dépesclié , car je crois que ses ordres ne vous auront pas trop fait de plaisir. Il faut que je vous reparle encore un peu de ma foye et vous m'excuserez bien , sçacbant combien je suis sensible à ces sortes de matières. J'ay entretenu Puysegur au long sur les projets de cette campagne , et il m'a promis de m'en envoyer des mémoires dès qu'il sera (Je retour à Brusselîes , où il va demain. Si nous pouvions joindre les ennemis en plaine et les battre , il voudroit que nous passassions le Hhin , prissions Vesel , et entrassions en
3i8 MÉMOIRES SECRETS
Hollande par l'Issel , ou du moins , prendre Vesel , Grave et Nimmegue et entrer dans le Betau. Il m'a expliqué aussi la disposition des lignes et des rivières qu'il veut garder depuis la mer jusqu'à Liège , comptant qua les armées seront entre la Meuse et le Rhin , il m'assure que cette guerre sera vive , et qu'on y verra des actions dont vous croyez bien que je ne serai pas fâché. Vous en allez avoir aussi une terrible de vostre costé , mais j'espère que Dieu protégera vos armes aussi bien que les nostres , et nous rendra tous deux vainqueurs de nos ennemis. Adieu , mon très-cher frère , songez que la première lettre que je vous écrirai sera peut-être datée de Brusselles ou du camp où j'assemblerai une armée pour marcher aux ennemis.
« Louis. »
Versailles, 6 fè- Louis XIV à Philippe V.
vrier 1-702. l l
» J'ay reçu vos lettres du 1 7 et du 24 janvier ; quoique j'aye parlé à Lou ville sur plusieurs détails dont il vous rendra compte. Je ne puis me rapporter uniquement à luy pour vous assurer de la joye que jay du parfait rétablissement de vostre santé , et de la
conclusion des estats de Catalogne. 11 estoit nécessaire de les terminer avant que de songer a passer en Italie. Vous laisses présentement l'Espagne tranquille. J'espère que Dieu bénissant vos desseins vous fera trouver dans le cœur de vos sujets en Italie , le mesme amour et le mesme empressement que les Catalans tesmoignent présentement à vostre majesté. Il est inutile de vous dire combien je le souhaitte , et vous devés croire qu'independament de mon interest je regarderois vostre satisfaction et vos prospérités comme les miennes propres par l'unique motif de la tendresse que j'ay pour vous.
;L>) Je recois encore vostre lettre du 2g. Je nay qua louer les dispositions que vous iaittes pour la deffense de vos estats ; songes aux Indes : je me raporte à ce que Marsin vous en dira de ma part.
» Louis. »
Louville , de retour à Barcelone , y trouva le roi catholique parfaitement rétabli, charmé des sentimens de la reine sa femme, heureux d'être soustrait , par des liens si doux, au despotisme somnifère du cardinal, d'avoir terminé les états de Catalogne telle-
ù:2o Mémoires secrets
ment quelîement ; enfin , de penser que bientôt il commanderait une armée en guerre. Cette joie des deux e'poux , qui ne prévoyaient encore aucune séparation ( car la reine avait déclaré qu'elle suivrait le roi en Italie ) , cette joie , dis- je , n'empêdiait pas que leurs affaires n'allassent fort mai en Espagne, faute de direction, La princesse (i) des Ursins , par des complaisances que l'on peut nommer servi! es , puisqu'elle les qualifie ainsi dans ses propres lettres , avait , il est vrai , jeté les premiers fondemens d'un empire absolu sur l'esprit de ses maîtres^ mais , contre ce qu'elle avait promis , elle ne se montrait jalouse que d'assurer sa faveur , de placer ses créatures , par exemple son secrétaire , don Miguel , qu'elle fit gouverneur du Potose , ce qui indigna Versailles autant que Madrid ; et elle n'était nullement occupée de soutenir M. de Marsin qui , ce-
(i) Voyez les Mémoires de Noailîes , où elle se plaint d'aller tous les matins ouvrir les rideaux du lit conjugal , et de bien d'autres détails qui s'y rapportent. Le métier n'est pas sublime , j'en conviens -, mais la plainte est encore moins franche ; car une grande dame n'est jamais obligée d'en faire tant.
pendant, par sa place , devait être le centre de toute influence française en Espagne. D'un autre côte , cet ambassadeur qui , avec beaucoup d'esprit , n'avait guère de volonté et pas une idée fixe , avait eu le talent de se faire , dès son début , mortellement haïr des Espagnols , par sa vivacité stérile et son intarissable loquacité. Or ce défaut, par tout pays, déjoue les meilleurs esprits, mais, en Espagne , il est capable de compromettre un noble caractère. Ajoutons à ces graves inconvéniens , la jalousie du ministère de Madrid contre le despacho de voyage , qui , parvenue à son comble , paralysait toutes les décisions ; et nous aurons, avec l'idée exacte de la vérité, celle de la plus parfaite anarchie qui puisse régner dans une cour. Pour surcroit de mal , les hautes puissances hollandaises faisaient leur profit de toutes ces choses , dont elles étaient fort bien instruites par les juifs qu'elles entretenaient à Madrid , et qui venaient régulièrement prendre l'ordre chez l'A mirante.
A la vérité , le roi Guillaume avait succombé à Londres aux suites d'une chute de cheval; mais sa mort , loin de réaliser les espérances de paix que sa maladie avait fait
concevoir , devint comme le signal de l'explosion qu'on redoutait.
Qu'on juge ici de la valeur des conjectures
Ki avril 1700. politiques. M. de Torcy, en apprenant cette mort , écrivait à Louville : « Ne vous êtes- » vous pas évanoui d'aise à cette pacifique w nouvelle , puisqu on pâme de joie ainsi que » de tristesse ? » « Ce fijrand événement, disait
Boufiers à ph - „ \q niaréchal de Bouflers , paraît visible- '^'"' » ment un coup du ciel pour affermir plus » promptement le roi catholique dans tous » ses royaumes. )) Madame de Beauvilliers plus calme , dès le 10 mars , mandait au contraire : « Les Anglais se fâchent tout de n bon ; ils viennent de proclamer reine la » princesse de Danemarck ^ et disent qu'ils » veulent abattre la puissance exorbitante de » la France } c'est leur terme ; ainsi ne vous » flattez plus de la paix. »
Hélas ! cette puissance n'était déjà plus que l'ombre d'elle-même. Elle ne laissait pas néanmoins de déployer un appareil de défense imposant. L'armée principale qui devait opérer en Hollande sous monsieur îe duc de Bourgogne avec le maréchal de Bouflers , était de quatre-vingt mille hommes , sans les garnisons qu'on y pouvait ad-
joindre. Celle du Haut-Rhin était de quarante mille hommes , et Catinat Fallait commander. M. de Puysëgur avait réuni près de quarante-cinq mille soldats en Flandre. Une ardeur générale enflammait la noblesse française , à l'exemple de ses princes , et ceux ci briguaient, sur mer comme sur terre, l'honneur d aller combattre ; témoin M. le comte de Toulouse , qui se jeta aux genoux de Louis XIV , pour obtenir la permission de faire cette année sa charge de grand- amiral , et la manière dont il la fît , justifia son noble empressement. Les lettres suivantes prouvent que l'impatience de monsieur le duc de Bourgogne n'était pas moins vive.
Le duc de Bourgogne à Philippe V.
« Tout se dispose présentement , mon cher frère , pour me contenter. J'ay veu des nouvelles par lesquelles on ne peut pas douter que la guerre ne commence bientost ; il seroit cependant à souhaiter que l'ennemi n'entreprît rien avant nous , et que nous le prévinssions quand elle se déclarera. On a toujours un grand avantage quand on peut luy donner ce qui sapelle lordre et l'obliger à régler ses mouvemens sur les
Versailles, 19 mars i':o2.
û2i MÉMOIRES SECRETS
liostres. C'est ce que nous ne pourrons peutestre pas faire des ie commencement de cette campagne ^ car il y a grande apparence qu'ils déclareront la guerre en faisant le siège de quelqu'une des places de M. l'électeur de Cologne. En ce cas , si nous la pouvons secourir , nous marcherons à eux et tâcherons de leur donner bataille , autrement nous nous contenterons de faire quelque diversion en prenant Juliers et mesme Cologne. Je ne sçai cependant si on pourroit prendre cette place sans ébranler l'empire dont la neutralité nous est plus considérable , comme vous le sçavez mieux que moj , que la prise d'une ville. J'espère que vous ne serés pas faschéde voir vos intérests entre mes mains^ et que vous ne douterés pas que je ne les soutienne de tout mon pouvoir. Si je puis jamais bien battre l'armée hollandaise , je tacherai de leur faire sentir qu'ils ne sont que des sujets rebelles et quelle est leur témérité d'attaquer leur roi légitime. J'espère que Dieu protégera nos armes de part et d'autre , et que , vainqueurs de nos comn^iuns ennemis , vous en Italie, moy en Hollande, nous pourrons luy en rendre grâces ensemble ^ car je ne désespère pas de vous revoir
BU MARQUIS DE LOUVILLE. aaS
bientost. En attendant , je tacheray de vous donner de nouvelles marques de ma tendre amitié par le zèle que j'auray à soutenir vos intérêts et à rabattre l'orgueil de vos ennemis =
» Louis. »
Le duc de Bourgogne à Pbilippe V. Versailles , 19
avril 1703.
(( Je vous écris cette lettre , mon cher frère, dans un véritable transport de joie ; j'ai reçu l'ordre du roy ce matin de partir mardy prochain , qui est le 25 , pour aller joindre l'armée qui s'assemble auprès de Bhest sur le Bemer ; enfin , les Hollandais ont déclaré la guerre en assiégeant Raiservert. Je croy que vous prendrés part à la joie où j'ay été tout aujourd'huy. Il est vray que j'auray à ^ essuier une séparation que vous sentez comme moy de vostre costé , mais on s'en console quand on songe qu'on va acquérir de la gloire. Je garderai icy mon droit d'aisnesse , puisqu'apparemment je serai à la guerre quelque temps devant vous , mais il ne sera pas long , car je crois que vous aurés grande impatience de joindre larmée d'Italie. J'espère que Dieu bénira nos armes et nous
donnera les succès que nous avons lieu d'attendre. Adieu y mon très-cher frère , la première lettre que je vous écrirai , sera dattée de quelque camp. Joignons-nous encore d'une amitié plus étroitte en songeant que nous combattons tous deux pour une bonne cause que Dieu n'abandonnera pas.
» Louis. »
-— Ainsi le péril était grand , sans doute ; mais en France les courages et les moyens y répondaient. C'était cette même ardeur généreuse que Louville voulait à tout prix qu'on développât en Espagne , où elle fermentait partout, excepté à la cour et dans le gouvernement : mais y de ce côté , les obstacles naissaient les uns des autres. Croira-t-on que le cardinal , pour faire manquer le voyage d'Italie , essaya de prendre le roi catholique par famine , et qu'il le laissa chômer presque absolument d'argent !
Cette fois la nécessité fît parler Philippe avec une résolution qui produisit son effet.
Tandis qu'il se disposait donc tout de bon à entrer en campagne , la prudence du roi , son grand-père ; lui préparait un coup bien
DU MARQUIS DE LOUVîLLE. 227
sensible , celui de sa séparation d'avec la reine. Louis XIV pensait avec raison que Philippe ne pourrait faire la guerre sérieusement en traînant une cour à sa suite, et qu'il valait autant se séparer de la reine k Barcelone que de l'emmener en Italie pour la déposer à Naples ou h Turin, Il jugeait d^ailleurs qu'en quittant son royaume , le roi catholique devait laisser à ses sujets uu gage de sa confiance qui servit au besoin de garantie à son autorité. L'économie enfin entrait pfjur beaucoup dans ses calculs ; car, s'il admettait qu'un souverain pût renoncer à la représentation, il n'admettait pas qui! put représenter sans pompe. Rien de plus sage que ces raisonnemens. Mais qu'ils étaient faibles devant un premier amour qui avait acquis toute sa force ! On essaya de résister. La correspondance s'engagea. Vains efforts. Louis , à quinze ans , avait soumis dans sa personne l'amour aux convenances; il était d'autant moins disposé , ^au terme de son âge , à en respecter les faiblesses dans autrui.
Louis XIV à Philippe V. 3 mars 1702.
« Le projet que vostre majesté entreprend est trop grand, écrivait-il à Philippe, pour
embarrasser son exécution par de nouvelles difficultés. 11 vous convient de passer sans beaucoup d'équipages lorsque vous allés vousmesme défendre vos estats, mais il est contre la bienséance que la rejne marche sans Taccompagnement nécessaire à son rang.
Par la tendresse mesme que vous avés pour elle , vous devés considérer à quelles incommodités vous l'exposés en lui faisant entreprendre un trajet de mer aussy long. Au lieu de la satisfaction que vous vous proposés Fun et l'autre à faire ensemble ce voyage, vous vous préparés des sujets continuels de tourment et d'inquiétude. Je les borne sur mer à la mauvaise santé de la reyne , et j'espère que vous n'essuyerés aucun péril; mais , après vostre arrivée à Naples, si les esprits sont encore agités, que ne craindrés-vous pas pour elle , et pourrés-vous la laisser dans cette ville pour aller vous mettre à la teste de vos armées en Lombardie ? Demeurerés-vous à Naples uniquement pour la reyne , quand vous passés en Italie pour la défense de vos estats ? Outre le soulèvement des peuples , que ne craindrez-vous point des entreprises des Anglois et des Hollandois dans la Méditerranée ? Que vostre ma-
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 22g
jesté fasse réflexion sur la juste inquiétude qu elle auroit si leur flotte venoit bombarder Naples , si la reyne estoit obligée d'en sortir. Le dessein de la mener avec vous est d'ailleurs regardé à Madrid comme une résolution bien prise d'abandonner l'Espagne à la maison d'Autriche. Cette raison seule suffiroit pour vous obliger de la laisser dans ce royaume. Elle vous donnera des marques bien plus solides de son amitié en contenant par sa présence les peuples d'Espagne dans le devoir, qu'en s'exposant pour vous suivre aux périls d'une navigation. Elle a trop de raison pour ne pas le comprendre lorsque vous lui montrerez ma lettre. Vous devés avoir assés de force sur vous-mesme pour luy demander, comme une preuve essentielle de sa tendresse , ce que vous pourries obtenir par autorité. Vous consolerez vos fîdelles sujets d'Espagne; ils attendront vostre retour avec confiance ; les artifices de vos ennemis ne pourront ternir vostre gloire en faisant regarder comme une fuite vostre départ pour aller défendre vos estais. Vous savés apparament que c'est ainsy qu'ils en parlent. On diroit inutilement que l'espérance dune prochaine succession vous oblige à
a3o MÉMOIRES SECRETS
mener la reyne avec vous. On sait qu elle n'est pas encore en estât que vous puissiés vous en flatter. Si elle pouvoitbientost vous donner des enfans , conviendroit - il que l'héritier de vos royaumes nacquît hors de l'Espagne ? J'entre dans tous ces détails , perssuadé qu'il faut de fortes raisons pour surmonter la peynè que la reyne et vous aurés à vous séparer. Je n'espérerois mesme pas de la convaincre si son esprit solide n'étoit au-dessus de son âge. Elle doit s'en servir pour se dire elle-mesme qu'aïant autant d'années que vous en avés vraisemblablement à passer ensemble , ce n'est pas un malheur d'estre séparé pour quelques mois , quand il y va de votre gloire , de la consolation de vos peuples et de la conservation de vos estats. Je crois que pendant vostre absence , vous devés fixer le séjour de la reyne à Saragosse ou mesme à Madrid. Je souhaitte que Dieu , bénissant vos justes desseins , elle vous revoye bientost plein de gloire et victorieux de vos ennemys.
» Ce que je vous marque est le pur effet de mon amitié , et vous devés suivre mes conseils. Il vaut mieux epcore que vous n'alliés point en Italie que d'y mener la reyne.
Vous en voyësles raisons, je les ai touttes pesées. J'espère que vous prendrës le bon parti et que vous partirës seul.
» Louis. »
Ce langage tranchait la difficulté. Philippe, de ce moment , ne songea plus qu'aux apprêts de son départ. La reine fut la première à soutenir son courage , et elle en mit tant elle-même dans ses adieux, qu'elle se rendit, aux yeux des peuples , digne d'admiration. Aussi la régence lui fut -elle confiée avec la voix d'honneur dans la junte de gouvernement que l'on composa du cardinal > d'Arias , de Villafranca , des ducs de Montalto et de Medina-Celi ; et l'on n'eut qu'à s'applaudir de lui avoir déféré cet honneur. Les mémoires de Noailles peuvent en faire juger. C'est là que se trouvent rapportés , a la gloire de Marie-Louise de Savoie , plusieurs traits charmans de son caractère ferme , juste et mesuré ; soit qu'elle tienne les états d'Arragon , dont elle obtient pour la couronne un don gratuit (i) plus considérable qu'on n'osait l'espérer, et pour elle cent » I ■ Il — ^».— — i— 1 1 «Il 1 1
(i) Il était de cinq cent mille écus.
mille ëcus , qu'elle envoie en entier au roi son époux ; soit , qu'à la tête du conseil , elle dirige les délibérations ^ quand c'était déjà beaucoup pour elle , croyait-on , de les écouter ; soit enfin qu'elle fasse la leçon aux ministres sur leur inactivité par son silence et son application. Tous ces détails nous montrent dans la jeune reine d'Espagne une de ces princesses qui seront toujours un reproche pour la loi salique. Nous regretterons bientôt que l'imprévoyance ait placé près de sa personne , dans un âge où les plus belles qualités du monde ne sont jamais tout-à-fait assurées contre les impressions du mauvais exemple , le véritable type de l'ambition , de l'intrigue et de la fausseté !
En apprenant la victoire que les augustes époux avaient remportée sur eux-mêmes , Louis XIV éprouva une joie très-vive^ qu'il exprima en père.
mais iro3. Louis XIV à Philippe V.
« J'ay pu douter de vostre fermeté sans rien diminuer de la bonne opinion que j'ay de vos sentimens. Je say quelle est vostre tendresse pour la reyne , j'ay compris la peine que vous auriés à vous séparer d'elle^
Vostre amitié doit estre encore augmentée par les marques qu'elle vous donne de la sienne. C'est vous aimer véritablement que de préférer vostre gloire à sa propre satisfaction ; la résolution que vous prenés Tun et l'autre , méritte autant de louanges qu'elle est conforme à vos interests. Regardés présentement vostre mariage comme le plus grand bonheur de vostre vie. La complaisance de la reyne ^ sa douceur , sa raison , ne sont pas moins rares qu'il est extraordinaire de trouver touttes ces qualités dans une personne de son âge. Vous ne pouviés m'apprendre de nouvelles plus agréables , et j'avoue que ma tendresse , déjà très-vive pour vostre majesté et pour elle, en est encore augmentée, La lettre que vous avés escritte au cardinal Porto-Garrero est admirée. Je ne crains point de vous donner trop bonne opinion de vous-mesme , je souliaitte au contraire que vous l'aiez telle que vous le devés et que je lay de vous. Quelque particulière que soit mon amitié , je saj qu'elle ne m'aveugle point , et je vois avec un sensible plaisir , par touttes vos actions , que je vous rens justice.
» Je prie Dieu qu'il vous comble de toutles
ses bénédictions , dont je le remercieray
comme respandues sur moy-mesme.
» Je croys qu'il est nécessaire que vous conserviés le prince de Vaudemont , gouverneur du Milanès.
» Louis. »
Enfin , le 8 avril 1 702 , le roi catholique , après avoir consenti a la tenue des états d'Arragon, désigné l'Amirante pour l'ambassade de France , afin d'en débarrasser l'Espagne , fait écrire au comte d'Ursel de Flandre , de lui amener ses mousquetaires en Lombardie , et donné ses derniers ordres , s'embarqua dans le port de Barcelone sur le Saint - Philippe , commandé par l'amiral comte d'Estrées. L'escadre , faute de vaisseaux espagnols, était composée de neuf vaisseaux français , de 7 o , 90 et 1 00 canons , qui avaient été armés (i) à Toulon. Le petit ■■ ». ■ ■
( i ) Voici les noms des bâtimens et ceux des capitaines, tels que les donne Ubilla, dans son Diario : Le comte d'Estre'es , sur TAmiral ; le comte de Châteaumorand , sur le Foudroyant; le marquis de Langeron, sur F Admirable; le bailli de Lorraine, sur le Content ; le chevalier de Pbelippaux, sur l'Hirondelle; M. de Girardin, sur l'Éclair; M. de Baigneux , sur le Sorcier^ MM. de Ligondez et de Beaujeu , sur le Fortune' et le Lion.
Renaud et le chevalier de Saumery étaient sur la flotte. Le pavillon d'Espagne fut arboré partout , et l'on sortit avec un vent léger mais favorable, qui conduisit l'illustre passager en huit jours à Baies , d'où ce prince partit le lendemain pour se rendre à Naples , sans aucune pompe , en attendant la grande entrée. Le comte d'Estrées fut revêtu de la grandesse de première classe en l'honneur de l'heureuse navigation , ce qui ne réussit point du tout à Versailles, et , ce me semble , à bon droit , puisque le duc d'PIarcourt , qui demandait la même grâce pour son second fils , n'obtint que la toison comme le comte d'Ayen. Louville reçut à ce sujet de vives réprimandes , et bien des gens pensèrent que , dans cette occasion , il ^«^^Vj]'"' n'avait pas été exempt de quelque partialité. ((Comment, disait- on, pourrait-il être » innocent de cette faute , lorsqu'il n'est » étranger à rien de ce qui se fait à la cour » d'Espagne ? » En effet , sa faveur à cette époque est incontestable. Déjà chef de la maison française, il vient encore d'être nommé gentilhomme de la chambre. Il a pris de l'influence sur le despacho de voyage , même sur Ubilia , qui en est toujours secrétaire , et
Madame de ers à 2 mai
qu'il a fait dernièrement créer marquis de Ribas. Tous les Français de cette cour lui sont subordonnés par sa première charge. M. de Marsin voit bien qu'il ne pourra rien
J9avriii70i. sans lui ; M. de Torcy lui écrit : « Recon- » noissez dans la décision du roi au sujet de » la régence , le poids de vos avis : ils passent » tous maintenant sans contestation. » M. de
Lcviiie , 3o Pontchartram recommande à sa protection
mars 1702. z
ses parens et ses amis. La personne du roi catholique lui est expressément confiée par Louis XIV et par la reine. Il parait lui-même aussi agréable que nécessaire à Philippe. ■ Rien ne s'oppose donc au succès de ce qu'il jugera utile ? Au contraire , tout s'y oppose. Philippe V n'a pas , comme Louis XIII , l'heureuse faiblesse de ne se donner qu'un guide ; ce qui , joint au talent de le bien choisir , équivaut presque à la force de s'en passer. Il sera facile pour tous , malgré son jugement sain et son cœur plein de droiture ; et , à moins que douze ans plus tard le ciel ne fasse des miracles , ce mal sera sans remède.
Philippe à Naples. Mission de Louville h Rome. Conjuration de'couverte. De'part pour Final,
Naples avait éprouvé sous le duc de Medina-Celi (i) , qu'un mauvais vice-roi est pire de beaucoup qu'un mauvais roi ; et c'est ce qui avait fait éclater , en 1701 , au nom de l'archiduc , cette conjuration qui fut réprimée si heureusement pour Philippe V par le courage et la présence d'esprit de Rustain Canteîmo , duc de Popoli. Sans excuser le marquis de Pescaire , ni le cardinal Grima ni , ni Sangro le décapité , ni Malicia Caraffa, ni aucun de ceux qui trempèrent dans ce complot , nous pouvons convenir qu'il était bien dur pour le peuple napolitain de payer de lourds impôts afin d'enrichir un grand d'Espagne, et pour les nobles de Naples d'obéir aux caprices d'Angelina Georgina, ex-chanteuse de la reine Christine
( i ) Don Louis de la Cerda d'Arragon.
de Suède , parce qu'elle était la maîtresse du vice-roi , et qu'elle avait une sœur , nommée Barbe , encore plus orgueilleuse qu'elle, plus cupide et plus impudente. Le ministère espagnol avait compris cette vérité malgré ses préventions , et, dès que l'ordre eut été rétabli , rappelant Medina-Celi en Espagne, il avait nommé a sa place le mai'quis de Villena, duc d'Escaiona , et par intérim, le duc de Veraguas a INaples, et le cardinal del Giudice en Sicile. Ces changemens qui aliénèrent pour toujours le duc d'Uzeda , alors ambassadeur d'Espagne a Rome , en renversant ses espérances de vice - royauté , n'avaient, après tout, profité qu'aux Siciliens, chez qui le cardinal Giudice s'était conduit avec sagesse et connaissance des affaires. Pour le duc de Veraguas , il avait paru surle-champ ce qu'il était , c'est-à-dire un trèsméchant sujet , Jort partisan de l'empereur^ Ainsi la plaie des Napolitains avait seulement changé de forme à chacune de ces mutations. Au lieu d'un tyran prodigue, violent et superbe, ils en eurent un second tout aussi dur que le premier , mais plus corrompu et moins habile; et avec le troisième, ils tombèrent sous la main d'un pédant avare et
sauvage ; car tel était d'Escalona , quoique honnête homme d'ailleurs.
Aussitôt après l'arrivée de Philippe à Naples , où s'étaient rendus de Rome pour le recevoir , le cardinal de Janson , le cardinal de Médicis et l'abbë de La Trimouille , Louvilîe se mit à observer le nouveau vice-roi et les principaux Napolitains , selon sa méthode de juger les choses , qui était d'étudier les hommes qui en disposent. Après quelques jours de recherches , il mandait en substance à M. de Torcy :
Lou ville à Torcy. 24 avril 1703,
'' et 5U1V.
... w Je croyoisle duc d'Escalona tout autre, et je me confirme de plus en plus dans l'opinion que j'ai qu'un savant de profession n'est bon à rien. Notre vice-roi est bien intentionné,' d'accord; mais il ne fait rien du tout. 11 s'enferme tout le long du jour dans sa bibliothèque , laissant à sa belle fille et à ses valets le soin de le gouverner, comme à Saint- Janvier, sans doute , celui de gouverner le royaume de Naples. Quoiqu'il ne voye rien , pas même les troupes , et qu'on ne le voye point, il abhorre les conseils. Il se tient pour l'administration , dans l'arrière boutique des Espagnols. 11 veut qu'on suive le
24o MÉMOIRES SECRETS
même train que par le passé , ne fait nulle dépense , et pourtant ne reforme rien ; au contraire , car il a affermé les prétendus droits des vice-rois beaucoup plus haut que le duc de Medina-Geli y même le droit abominable de la dispensa (i) , qui est à lui seul capable d'aliéner l'esprit des peuples. Ce qu'il y a de meilleur ici , et qui , dans le fait , est excellent , c'est le cardinal Cantelmo , archevêque de Naples, et sa famille, surtout le duc de Popoli. Ce dernier a tout le sens , la droiture, la capacité, le zèle qu^on peut avoir. On ne manquera jamais en suivant son avis. Son seul tort est d'être envié, parce qu'à la vérité son caractère et ses talens sont fort dignes d'envie. C'est le Fernand Nunès deNaples avecbien plus de jugement. Les meilleurs après lui , sont le prince de Cellamare (Giovenazzo) , les princes de Beiveder et de Castiglione , et les ducs d'Atry, de Sora et d Ayrone. Comptez le reste des puissans parmi vos ennemis et vous ne vous tromperez guère. Pour le capitaine-général Grigny , c'est un bœuf. On
(i) Probablement la dispense qui appartient au roi de Sicile, comme le'gat à latere.
à eu tort de Fenvoyer. Il éonvieht que vous, le remplaciez. ïl est brouillé avec le viceroi depuis la bataille du Ter, et ils ont eu déjà' des paroles ensemble. Je ne vous parle point' des grands d'Espagne. Ils ëtoient jaloux de nous chez eux, ils le sont donc ici de nous et des grands napolitains ; ets'ils avoientune troisième compagnie avec eux,'îls éeroiént jaloux trois fois. Vous saurez que Médina-^ Celi est parti furieux , disant qu'il se vengé-^ roit. Observez-le donc dans la junte. On m'a. conté qu'un jour étant chez la comtesse dé' Lemos, qui est une très-bonne femme, quoi*' (jù-elle aboje contre nous, il lui étoit échappe de dire que sans ce malheureux roi de Por-' tugal et sa ligue , ils auroient bien su sô* faire respecter. Malgré eux cependant 'rîôiià^ réussirons si nous le voulons. Il n'y a rien à' ct^àindre pour l'intérieur, même dans le cas^ d'ùrî boriibardemeht^^ piourvu que l'on J3ây%* riiieux lés troupes qiion ne l'a fait jusqu'ici,' qu'on munisse les châteaux pour trois mois," et^ti'on^renne certaines précautions, comme'* celles' dé distribuer les troupes françoisés'' dans les châteaux Neuf et Saint-Elme , qui^ sbnt*éii assez passable état ; d'avoir tin' Idtt'
àbïiïbî'ê-dè mortiers daiis le dernier pout^ I. i6
24a MÉMOIRES SECRETS
contenir la ville , au moins quinze cents hommes dans Capoue pour tenir les avenues de Naples, deux mille dans Gayette , un. bataillon dans Pescaire > et un bataillon dans Angouste , en Sicile , de peur des Anglais. L'argent , pour toutes ces choses, ne manque pas , si on sait le ménager , car le donatif du roi sera bien de 2,000,000 fr. , avec quoi on peut assurer la solde pour six mois. Si nous avions quelques sommes extraordinaires , il y auroit bien de belles améliorations à entreprendre pour les places. Par exemple , en construisant des moulins dans Gayette^ en y faisant venir de Teau dont elle manque , on en fera une place imprenable, Capoue demandera plus de frais et ne sera jamais si bonne. Dans Manfredonia et Pescaire , il y a peu de chose à foire i pour le château de l'OEuf,, il n'y auroit qu'à continuer l'enveloppe qu'on a commencée, qui enfermera toute la hauteur où sont les casernes, pour en faire une des meilleures citadelles du monde. Elle peut être ravitaillée par mer, et se moque de toutes les bombes imaginables avec ses souterrains , qui sont les mêmes que Lucutle y avait fait faire à ^épreuve de la foudre. *— Mais assurez-vous
que nul Espagnol ne songera de cent ans à tout cela , si les ordres r^'en viennent de vous. Les François sont fort aimes à Naples où leurs troupes se conduisent bien. Notre présence répand la terreur parmi les impérialistes. Les plus acharnés d'entre eux sont les premiers à insister pour grossir le donatif ( i ) du roi , espérant nous faire ainsi leur cour , . d'où vous pouvez juger de leur peur , car on ne donne point d'argent aux ennemis qu'on ne craint point.
» Faites , de votre côté , un nouveau détachement pour le Milanais , et je vous réponds que l'Italie , qui était prête à nous échapper^ ne remuera pas; non que les peuples, et surtout les Napolitains, soient bien surs, car, au contraire, ils sont très-remuans, mais ils ont un grand respect pour la force.
» Le résident de Venise , qui est l'âme de la faction autrichienne ici , et qu'en conséquence il faut faire rappeler , s'est évanoui dès qu'il a su notre arrivée.
a Je ne vous dis rien , par respect pour les choses sacrées, de saint Janvier que nous allons créer second patron d'Espagne , ni du
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(i) Bon gratuit.
miracle de la liquéfaction qui a manqué six fois ; ne nous jugez pas là-dessus. Du reste, nous avons fort bien débuté. Abandonner trois millions d'arrérages dus à la couronne , qui n'eussent jamais été payés ; faire baisser le prix du pain 5 ouvrir les prisons aux moins coupables ^ et remettre les confiscations aux amnistiés messinois^ tout cela est fort sage*, et les choses iront deniieux en mieux si Ton continue. Surtout point de grâces particulières encore. Puisque nous avons besoin de tout le monde, faisons que chacun espère ; ajoutez , qu'il faut enfin reprendre l'usage ordinaire qui est , dans les faveurs qu'on fait, de récompense^ et nônd'arrher les services. »
A ces renseignemens , Louville en ajouta LouviUeàBeau- d'autrcs plus secrcts , qu'il adressait à M. de et iTmai 1702 BcauviUiers , en le chargeant de les communiquer de vive voix à M. de Torcy. L'art des; précautions , même avec ses amis^,>est plus de la moitié de la vie d'un homme public. Pourquoi Louville n'en fit-il pas plus souvent usage! Ce fut donc 4ans le sein de d'amitié que le marquis déposa le secret de l'incapacité de M. de Marsin , dont l'esprit léger , encore excité par les affaires .
s'était mis à tourner en l'air dès les premiers momens du séjour de Naples , et n'en avait paru que plus inhabile à mouvoir la grande machine qui lui était confiée. Peu de jours avaient suffi à cet ambassadeur pour faire faute sur faute , particulièrement en paroles ( car Louville arrêtait de son mieux les actions ) , et cela , par une suite de son principe favori , qui était de n'en avoir aucun , et d'aller par bonds et par secousses , en ne réfléchisssant Jamais. Il avait , pour justifier cette allure ^ un étrange dilemme qu'il aimait à reproduire quand on lui faisait une représentation à cet égard. « Ou un homme w a de l'esprit , disait-il , ou il n'en a pas. » S'il en a , point de difficultés , rien ne )) l'empêche de voir tout d'un coup ce qu'il » faut faire ; et s'il n'en a pas , il réfléchirait » cent ans qu'il ne le verrait pas davantage. » On ne le sortait pas de ce retranchement. Avec cela , charmant dans un souper , obligeant , égal , sur en amitié , désintéressé jusqu'au sublime , plein d'ardeur pour la guerre où il était intrépide ; tout en donnant journellement la comédie à ses dépens, au point que le comte d'Estrées et l'abbé de La Trimouille en étaient stupéfaits; il plai-
sait au roi catholique et à toute la cour , excepté aux Espagnols pourtant , qui ne lui passaient point deux cho ses : son origine et son air évaporé. Le peu d'éclat de sa naissance lui ayant attiré quelques dégoûts , le poids des affaires qu'il n'avait point senti jusque-là , lui parut lourd , et il pensa sérieusement à quitter l'ambassade après la campagne. Cette pensée , il Teut bientôt communiquée à Louville ; et celui-ci , prévoyant fort justement que la communication s'étendrait bientôt à tout Versailles , où elle mettrait les coteries en jeu , spécialement celles de M. d'Harcourt et du comte d'Ayen, crut devoir prendre d'avance ses mesures pour le choix d'un successeur. Il demandait un homme simple, dut-il n'avoir strictement que du sens commun , car le bon sens suffit pour juger de presque tout sainement ; mais d'un caractère ferme , sans quoi l'on agit trop et trop peu ; enfin , d'une noblesse distinguée , ce qui relève merveilleusement un personnage politique , particulièrement en Espagne. Le comte d'Estrées se présentait d'abord ; mais , outre qu'il était plus nécessaire à la marine , on redoutait sa passion déréglée pour les affaires , qui trahissait un
DU MARQUIS DE LOUVILLE. a47 homme ambitieux, remuant et absolu. « Je craindrais , disait Louville ^ que nous n'eus-* sîons là un rude compagnon. » Il ne voulait pas davantage de M. de Briord , quand ïnême M. de Torcy aurait eu la pensée de le choisir , parce que c'était un homme glorieux , brutal , et grand faiseur de leçons , chose que le roi catholique redoutait pardessus tout. M. d'Allègre , contre lequel il n'y avait aucune objection de ce genre à former , semblait trop étranger aux affaires de Philippe V. Le cardinal d'Estrées , alors à Venise , où il observait le sénat , et encourageait le duc de Mantoue bloqué dans sa capitale ; homme d'ailleurs considérable , et qui depuis long-temps employé dans les négociations d'Italie avec succès , apportait , avec une haute expérience , le mérite de services déjà rendus au roi catholique, une connaissance indirecte de ses affaires, beau-^ coup d'attachement à sa cause et de désir de la servir en Espagne, paraissait devoir fixer l'attention. En un mot ^ c'était lui que M. de Beauvilliers était prié de désigner en son temps. Ce que l'on recommandait avant tout au duc , c'était d'empêcher que la princesse des Ursins ne fit nommer son d'Aubigny à
la place de Blëcoui t ^ comme elle en avait l'intention , pour le porter plus haut , au détriment et à la honte éternelle des deux cours.
24 avril 1702; Louviile a Beauvilllers,
((.... Qae Dieu ne me fasse jamais miséricorde , si les choses que je vous dis là ne sont pas essentielles au bien du prince que nous aimons l'un et l'autre. Songez encore a nous faire demeurer une année entière en Italie , Car si nous ne revenons passer l'hyver à Napies, et SI 'nous lié voyons la Sicile, nous n'avons rien fait. Songez aussi à former liotre garde italienne, wallonne et espagnole , sans laquelle nous ne devons pas rentrer dans Madrid. Qu'y ferions - nous , à moins d'y être hors de page î — Croyez-le, avec un peu de force et de patience , le ciel couronnera nos efforts. Quant à moi , qui vous prêche , je vous donnerai l'exemple sur ce point , m en reposant sur vous pour les lumières. Le courage du moins ne me manquera pas : il n y a que le temps qui me manque. Je voudrois bien avoir seulement une demi-heure par jour franche et quitte , pour regarder par ma fenêtre , jouir de la vue du Pausiiippe , et voir jeter des flammes
BU MARQUIS DE LOUVILLE. 24g
^u mont Vésuve. Hëlas ! je suis en prison , et j'ai un petit logement enchante, a
— Dans le nombre des affaires dont Louville s'occupait , deux surtout méritent par leur importance de nous arrêter un moment. La première était la cession des Pays-Bas à la France , rêve chéri de M. de Torcy , dont nous avons vu que le marquis était le créateur ; la seconde , l'investiture du royaume de Napîes , que Clément XI refusait de donner h. Philippe V , et qu'il fallait du moins avoir l'air d'espérer dans l'avenir , afin de se donner crédit parmi les peuples.
Quant aux Pays-Bas , il paraissait enfin LonvîHeàTor. que le plus difficile était fait. Quoique les ' ^:°^ ministres Espagnols ne missent guère plus B^eïuvS^^
■».>1 .-i 111 • Louville, agmai
de prix a ia possession de ces belles provinces , qu'à celle de l'île Juan-Fernandès , ïiéanmoins le mot céder leur coûtait toujours beaucoup à dire. Mais Louville , leur ayant fortement représenté , d'un côté , la nécessité d'assurer à l'Espagne , au moment d'entrer en guerre , toutes les ressources de la France ; de l'autre , l'impossibilité où se voyait cette puissance de continuer ses efforts sans obtenir aucune compensation ^ ils s€
on
a5o MÉMOIRES SECRETS
laissèrent arracher un demi-consentement.
Le despacho chargea d'abord le négocia- ^ teur de proposer une partie des provinces flamandes. Le marquis de Villena , qui fiit consulté sur ce grand objet , convint ensuite qu'un démembrement serait onéreux aux deux états , sans être d'aucun poids dans la balance européenne. Son avis prévalut , et tous les ministres, Ubilla seul excepté, tombèrent d'accord pour l'Espagne de faire le sacrifice intégral. Louville fit aussitôt part de cette résolution à M. de Torcy , et, peu de temps après , sa lettre fut suivie d'une patente de vicaire général des Pays-Bas ^ adressée à monsieur le duc de Bourgogne, et signée du roi son frère. C'était le biais qu'on avait pris , tant pour accoutumer les Flamands à la domination de la France, que pour sonder les dispositions de l'Europe à ce sujet. Mais la négociation achevée , l'aft^ Tille, 6 juin taire échoua. J anticipe ici sur les evenemens pour couler à fond ce chapitre. Au premier bruit de la vicairerie générale du duc de Bourgogne, non-seulement les ennemis redoublèrent de rage , mais l'électeur de Bavière lui-même en fut si fort blessé , que M. de Torcy , n'osant point méconten-
DU MARQUIS DE LOUVILLE. aSi
ter un allie , dans un temps où la France avait tant d'ennemis, abandonna son projet, et dès lors les Pays-Bas furent destine's à la Bavière. Les malheurs de 1709 rendirent depuis cet abandon moins sensible. Le cabinet français , qui avait payé le joyau sans l'avoir , se consola en pensant qu'il eût fallu tout rendre à la paix d'Utrecht ; mais peutêtre n'eut-il pas raison. Qui sait jusqu'où le retour de fortune pouvait mener la France après l'affaire de Denain ? En général , dans les traités , si l'on perd ce qui est conquis , ce qui est acquis on le conserve.
Venons à l'investiture. Quoique le car- ly^^^^^^Zl dinal de Janson se fût fort agité près de la cour de Rome pour arracher cette fameuse reconnaissance , et qu'il s'en promit des succès prochains , le despacho fut d'avis de ne point s'en tenir aux assurances qu'il donnait à cet égard , non plus qu'à celles du duc d'Uzeda , et d'envoyer un ambassadeur extraordinaire pour juger précisément de ces belles choses qui se faisaient attendre un peu longtemps. On prit le prétexte de Texaltation du nouveau pontife , et Louvilîe fut chargé de porter à Rome les complimens du roi catholique. Il partit de Naples dans les der-
niers jours d'Avril ^ résolu de parler à sa sainteté de toute autre chose que de l'investiture , dans la pei^suasion qu'aux termes où l'on en était , le silence était pour l'Espagne la manière la plus délicate de demander > et , en cas de mauvais succès , la plus honorable d'essuyer un refus. Il se promit bien de réveiller la sévérité du saint siège envers les jansénistes de Flandre , et de plaider la cause de ses chers jésuites , au sujet de l'archevêque de Malines , selon les vues de M. deBeauviliiers et du père d'Aubenton. Dès son arrivée , il fut reçu dans une audience solennelle avec toute la grâce imaginable. A travers une réception si flatteuse , notre envoyé ne tarda pas à démêler que le cardinal de Janson et le duc d'Uzeda .s'en étaient bien fait accroire en se flattant de conduire Je souverain pontife à leur fantaisie. D'abord Clément XI lui parut un de ces hommes qu'on ne mène point. Une dissimulation profonde , une douceur et une affabilité dans les manières, dont il était impossible de se défendre et que rien n'était capable d'altérer. Point d'autre passion que l'orgueil; point d'autre affection que la fortune des siens , à la manière de feu Otto-
boni (i) : voilà ce que la renommée reconnaissait chez le nouveau pape , et tout cela composait un homme peu commode à façonner. Il ne l'eût d'ailleurs jamais ëtë sous la main pesante du cardinal de Janson, ni même sous celle du duc d'Uzeda, tout habile qu'ë- 'tait ce dernier dans le conseil. Ils avaient adopte l'un et l'autre une singulière mëthode de s'insinuer dans cette cour, c'ëtait de rëpëter partout, et souvent en pleine table devant leurs valets, que le pape était un fripon , que les cardinaux étaient des marauds , dont 'leurs souverains feraient bien de secouer enfin le joug , et d'autres propos diplomatiques de cette nature. Le duc dUzeda surtout , quoique avec plus de finesse que le cardinal de Janson , ne mettait aucun frein à ses boutades. Il passait pour constant qu'un jour il avait dit au souverain pontife devant témoins qu'zY voudrait bien quilj eût en Espagne un parlement de Paris pour redresser ses torts. Or il est bon de savoir que Clément XI ne se fâchait d'aucune de ces sorties. Un si beau flegme apprit à Louville que l'investiture serait donnëe ou refuse
(ï)' Alexandre YIÏI, élu ea 1690.
selon les mouvemens de Tarmée en Lom^ hardie , et il ne se mit plus en peine que d'obtenir, au nom de Louis XIV et de Philippe V , une marque extérieure de la bienveillance du chef de la chrétienté pour deux couronnes si chères à l'église. Clément XI , qui , d'inclination , se sentait porté pour les Français, jugeant sans doute que l'armée franco-espagnole offrait des sûretés^ se prêta avec la meilleure volonté du monde à ces ouvertures , et promit même un légat à latere, ce qui , dans l'occurrence , était plus qu'on ne pouvait espérer de la politique pontificale. Sur l'article du jansénisme , il se montra fort ennemi des novateurs de cette secte , et promit d'agir contre eux , mais il ne cacha point à Louville que leur parti était trèsfort en Flandre , et même en France. Il regardait l'abbé Renaudot comme un de leurs appuis dans ce pays , et redoutait Içur empire sur Monseigneur pour le temps où. ce prince viendrait à régner. Les cardinaux n'étaient pas , à beaucoup près , si prononcés dans ce sens , à cause de la vieille haine que la plupart d'entre eux nourrissaient contre les jésuites.
Tel fut le résultat de la mission de Lou-
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 255 ville y qui dura seulement dix jours , et à l'occasion de laquelle , M. de Torcy lui écri- vuief =7 »î vit : « Le pape a fait merveille pour vous. n Ne parlons plus de l'invesliture p nous » pouvons maintenant nous en passer , et » puis nous l'aurons dès que nous aurons >> battu seulement une bonne fois les Alle- » mands. Ma vision , dans ce cas , seroit de }} me trouver à Rome , où je suis assuré qu'il I) y auroit des choses superbes à foire pour » la France et pour l'Espagne. C'est un chây) teau où je me promène ;SQiiv;e]cit ^ans m'en » lasser. »
' — Je laisse Louville sur la route de Rome à Naples , pour voir ce que l'on fait à Versailles. C'est le temps où les premières nouvelles du voyage y arrivent par le chevalier de Saumery , qui les répand partout excepté chezM.de Torcy , qu'il oublie d'aller voir. Louville excusera plus tard cette omission en ces termes : « Ne vous étonnez point de ce » qu'a fait Saumery. Il a bien oublié à Rome èi d'aller voir Saint-Pierre , ce que le pape )) ne lui pardonnera de sa vie. Soyez plus » indulgent. »
L'heureuse navigation , l'empressement
256 BÎÉMOIRES SECRETS '^
des peuples, les sages dëcisiôiis de PhilippéJ Louis XIV à ^ ^on début en Italie , excitent l'espoir et la aYriÏÏîJa!" joic daHS l'âme de Louis XIV; mais , selon les principes de l'art , quil a si bien su autrefois , il ne se laisse point emporter aux mouveniens de son cœur. Au milieu de ses tendres félicitations , il ne souscrit point à toutes les demandes que Philippe lui adresse en faveur des officiers de la flotte qui l'a conduit. « Vous devez être as- >) sure , raande-t-il à Philippe , de l'égard M que j'auray toujours à la recommandation » que vous me faittes en faveur des officiera ^ » de mes vaisseaux qui ont servy à votre
j) passage, mais vous savés, comme roy , ce » que je puis accorder au^x dçniandes que » vous me faitîes comme mon petit-fils. Si » je consultois ma tendresse pour vous, il )) n'y auroit rien que je pusse refuser jamais^ »à la qualité que vostre/jaaissance vou^ w'donne....,.^,w ,73^7 v o
LiÇireste de la lettre estjur ce ton dq^ maître, ixiais de maître qui aime bien son disciple, ii-u surplus, les récompenses furent très-convenables, pour la gêne oùFon était. Le Comte d'Estréés seul eut .trois- mille pistblés.
Madame de Beauvilliers à Louville.
(( Notre petit roi est donc enfin en Italie , et il n'y a point encore eu d'action. J'espère qu'il va faire parler de lui. Oui , sans doute, les combats où il se trouvera réussiront ^ et il fera beaucoup de bien à notre armée. Dieu veut bénir sa foi , et il se mêlera toujours de ses affaires. M. le duc de Bourgogne , de son côte , contente tout le monde en Flandre , et est fort impatient d'avoir à faire. Il est bien différent , ainsi que M. de Beauvilliers le mande au roi catholique , de ce que nous l'avons vu au camp de Gompiegne. Il paroît avoir du goût pour le métier , des vues dans le conseil , et est affable à tout le monde.
» Reiserwert tient toujours , quoiqu'il soit arrivé aux assiégeans cinquante autres pièces de vingt-quatre. La défense en est belle , mais je voudrois en voir la fin pour M. de Blainville et pour M. de Mortemart , qui s'y est jeté avec son régiment. Comme il faut toujours que les choses favorables aient leur mélange , le vaisseau chargé pour le roi d'Es-*. pagne , que je vous envoyois , est rentré à Toulon , après quatre jours d'orage ^ en très-
a, II et 2g mai noa.
258 MÉMOIRES SEGBETS
mauvais ëtat , ce qui retardera l'arrivée de ce qui vous manque. Ce contre-temps m'est fort sensible pour votre entrée en campagne. Vous aurez incessamment les caparaçons , la vaisselle , les tentes , et les armes. Tout cela est parti sur voitures. Il n'y a que les jettons que l'on n'^a pu avoir à cause de messieurs de l'académie françoise , qui font attendre les devises. Les armes sont fort bel] es, mais d'un prix immense. ïl y a long-temps que les rois d'Espagne n^ont manié de pareils instrumens. Il est beau pour notre cher prince de les reprendre. Les équipages de guerre , sans les habits , coûteront quarantecinq mille livres. Hervé m'a envoyé un échantillon de perruque blonde pour le roi. 11 dit qu'il y aura pour huit cents livres de cheveux. Ces messieurs sont bien effrontés ; je ne me mêlerai pas de cela. Tâchez que le roi soit en tête naissante pendant la campagne , en attendant que ses cheveux soient revenus. Cela sied beaucoup mieux. M. de Beauvilliers voudi^oit bien aller vous voir ^ mais sa santé est trop languissante. Il vous aime bien. Ce que vous nous écrivez à votre tour de vos sentimens nous touche sans nous étonner. Vous pensez comme il faut à vos
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 25g
amîs et pour eux. Aussi ne fînirois-je point si j'entreprenois de vous dire tout ce que je pense sur votre sujet. Comptez que vous n'avez point d'amie qui sache mieux que moi ce que vous valez , ni qui désire plus fortement vous donner des marques d'estime et de tendresse*
» Pour les objets fournis , envoyez-nous des lettres signées du roi catholique sur l'assiento des nègres , et faites-en autant pour le payement des mousquetaires. Ils sont arrives à Corbeil ; le roi n'a pas voulu les voir , de peur de retarder leur marche. »
Revenons à LouvîIIe. Quel décourageant spectacle l'attend à son retour de Rome ! Le roi d'Espagne , qu'il a laissé si content du voyage d'Italie , si pressé d'aller combattre et d'acquérir de la gloire , est , tout d'un coup , retombé dans cette noire mélancolie dont il a ressenti les premières atteintes peu de temps après son départ de France , et son mal a pris même une intensité plus grande , parce que le mariage a développé sa constitution. La langueur du souverain a gagné de toutes parts et paralysé de nouveau les affaires. Rien n'est encore prêt pour le do--
26o MÉMOIRES SECRETS
natif; les troupes n'ont encore rien touché ; que dis-je ? elles n'ont pas même ëtë inspectées une seule fois ; les gouverneurs suspects des châteaux ne sont point changés ; les garnisons ne sont ni renouvelées ni pourvues ; le régiment des gardes italiennes que l'on devait recomposer , attendu qu'il s'était formé à la hâte sous l'influence des napolitains les moins sûrs , est toujours dans son premier état , parce qu'il déplaît aux Espagnols , et c'est à qui ne le commandera point. Le conseil est tout divisé à cause de Medina-Sidonia , qui voudrait le conduire comme il faisait en Catalogne , et qui ne peut supporter à Naples la prédomination du vice-roi et de Saint- Estevan. De là mille fausses mesures. S'agit-il d'assurer la tranquilité de l'état , contre les factieux que l'on sait en grand nombre et qui publient chaque jour des libelles furieux : au lieu de déployer une rigueur autorisée par les amnisties passées , on flatte les coupables puissans , en feignant de ne pas connaître les autres. Il n'y a pas plus d'ensemble dans les mesures d'économie. 11 a été résolu de réformer un . grand nombre d'officiers. Le vice-roi ^ cette fois bien inspiré y demande qu'on ne procède
à cette reTorme qu'après avoir payé les soldats , de peur d'exciter un mécontentement gênerai. Il ne faut que temporiser , ce qui est bien dans l'humeur espagnole ; mais il y a une faute à faire , on se presse donc pour ne la point laisser échapper , et quand le mécontentement éclate ; sur le conseil que donne encore le vice-roi , de ne point céder de peur de paraître faible , on cède au plus vite en rapportant le décret de réforme, puis chacun se rendort , en disant que les Français ont fait le mal. M. de Marsin se tient toujours éveillé , mais sa vigilance est plus fâcheuse que le sommeil du despacho. Sa précipitation extrême a mis la confusion dans l'inertie. Quoiqu'on fût convenu de ne point distribuer de grâces avant la campagne, il en a jeté par douzaines , sans égard au mérite , ni même aux bonnes intentions , et cy^'Jgmaîï^oa! souvent trois a la même personne dans un jour , ce qui a fait naître de terribles jalousies sans augmenter le nombre des bien intentionnés , et redoublé chez les Espagnols la fièvre des grâces depuis Madrid jusqu'à Versailles. C'est M. de Torcy qu'il faut entendre sur ce sujet. *
262 MÉMOIRES SP:CRETS
6'iumT7Ô2 Torcy à Louville,
« Quelle nation êtes-vous donc? Je ne crois pas qu'il y en ait une pareille au monde. Les grâces reçues y tiennent lieu de services et sont regardées comme des motifs convainquans pour en obtenir de nouvelles. Casteldos-Rios , celui que vous appelez le plus modeste des Espagnols , me prie , en quittant Versailles , de vous recommander ses petits intérêts , et il m'envoye une liste de ses prétentions qu'il me faudroit huit jours pour lire. Je la joins à cette lettre telle qu'elle est , en écumant de colère , et c'est dans cet état que je vous la recommande. Faites-le donc souverain des Philippines avec le titre de roi de Prusse, ou vice-roi du Pérou , puis* qu'il le veut. Il est sur que le roi catholique doit lui donner de quoi vivre ; mais il de-^ vroit un peu songer à ce qu'il étoit et à ce qu'il est devenu. C'est le fretin des Espagnols qui me demande le collier de l'ordre. A-t-on idée de cela? et seroit-il juste d'en priver d'utiles serviteurs du roi pour ne faire qu'un médiocre plaisir à vos grands? Le roi en donnera pourtant trois ou quatre à sa majesté catholique; il y paroît déterminé; mais
DU MARQUIS DE LGUVILLE. ?.63 que ce soit , s'il vous plaît , de bons sujets comme Mëdina - Sidonia y Benavente , et quelque autre de cette volée ; encore faudrat-il qu'ils fassent leurs preuves , tout grands qu'ijs sont , pour l'honneur de Tordre et l'exemple.
» J'ai appris que le défenseur de Crémone vous a voit demandé la toison. Cela m'oblige à entrer avec vous dans un détail assez ridicule , car il l'est de songer que le roi d'Espagne puisse jamais penser à faire quelque chose pour moi qui ne lui ai rendu aucun service ; cependant , comme tout le monde prétend , je crois devoir vous dire que si les visions des autres faisoient penser à moi , le plus grand , le plus essentiel service que vous me pourriez jamais rendre , seroit de le détourner , par quelque voie que ce pût être , quand même vous auriez assuré que je n'accepterois rien. Ne comptez pas que ce soit une fausse modestie , et pour prendre le contre-pied des autres. Je vous parle comme ayant des raisons très-solides de vous en prier , et comme persuadé que quelque bien que le roi d'Espagne me voulût faire , il ne répareroit pas le préjudice qu'il me causeroit. Je sens que cette explication est
ridicule , je le répète ; mais je me défie de votre amitié. Outre mes raisons particulières, je crois véritablement que , suivant les bonnes règles y ceux qui servent en France ne doivent recevoir de grâces que du roi. Je serois bien fâché , si je servois le roi d'Espagne quelquefois , qu'il crût que c'est comme roi d'Espagne. Je le regarde comme monseigneur le duc d'Anjou , petit-fîls du roi , allié de sa majesté ; et en cette qualité, il ne doit point me savoir gré de ce que je puis faire , et ce n'est point de lui que j'en dois attendre ni recevoir des récompenses. Je ne crois pas que la cour d'Espagne se mette sur le pied de gouverner celle de France comme elle faisoit autrefois de celle de Vienne , en gagnant les ministres , quoique r Amirauté se soit vanté , dit-on , qu'il nous meneroit tous? Rassurez-vous. Si j'ai voix en chapitre , je vous promets que les François n'enlèveront point les grâces que le roi catholique ne doit faire qu'à ses sujets.
» P. S. Orry retourne en Espagne , ce n'est pas sans peine que nous l'avons obtenu.
M J'aime votre idée d^établir des intendans en Sicile et à Naples , pour réprimer les
abus des vice-rois , mais il n'y a pas d'apparence qu'elle réussisse ; nous en écrirons néanmoins au despacho. Quand cesserezvous donc de nous faire traîner votre charrette ! »
— « Jamais , aurait-on pu lui répondre , » puisque vous n'avez point osé prendre les » moyens de contenir les hommes puissans )) qui entravent continuellement notre mar- » che. » Qu'on ne croie pas que la figure soit outrée ; elle est rigoureusement juste pour les petites comme pour les grandes choses. Je n'en veux pour preuve que les détails suivans. Dans la vue de dissiper un peu les vapeurs du jeune roi, Louville est parvenu , ^ouvi avec la permission de Louis XIV, a établir un jeu à la cour. C'est l'innocente bassette , si courue en Italie et à laquelle Philippe a paru prendre quelque plaisir. Les joueurs sont le cardinal de Médicis , le connétable Colonne , les princes Borghèse , Palestrino et Piombino , le duc de Matalone, les comtes de Marsin et d'Ëstrées , enfin ce qu'il y a de plus considérable parmi les Napolitains et les Français. Tout cela composerait une assez bonne compagnie , même au dire de
lie à Tof mai i'02.
lés^êque (î)de Nojon , ajoute Louville. Mais ce n'est pas assez pour les grands d'Espagne. Un roi qui paraît en public , qui assiste à l'opéra , qui joue , est un scandale abominable qu'il faut arrêter par toutes sortes de moyens ; et d'abord le duc d'Ossuna , le seul des gentilshommes de la chambre qui ait voulu suivre son maître , par conséquent le plus facile à vivre de tous , imaginera d'enfermer le roi catholique à son jeu ; de le tenir ainsi prisonnier avec cinq ou six personnes , pendant que d'autres seigneurs attendront dans l'antichambre; et de s'en aller voir sa maîtresse. Ensuite le marquis de Villena , devant tout le monde , voudra démontrer , in baroquo , que Philippe III s'est perdu en jouant. Enfin , tous les grands , à l'exception du duc de Béjar et du comte de Priego , tomberont d'accord de s'enfuir à Farrivée des tables, comme une \>olée détourneaux ; et si ces tentatives n'ont point de succès , ils menaceront de cesser de faire, les uns leur service , les autres leur cour.
fi) M. de Clermont-Tonnerre , dont on connaît tant de mots plaisans qui peignent l'orgueil de la naissance au plus haut degré'.
Louville à Torcy. i4 mai 1702.
« Voîîa les scènes que nous voyons journellement. Si cela vous met en fureur , ne vous en prenez qu'à vous-même , et deVidez vous au surplus avec le récit que je vais vous faire d'une petite naïveté qui nous a beaucoup amusé. Vous saurez que le cardinal de Médicis fait sa cour à merveille, quoique son agent à Rome courtise également l'envoyé de l'empereur ( c'est ce que les tacticiens appeleraîent être à chevai sur le P6 ) ; il est de toutes les chasses et de tous les jeux , et partout fort aimable et fort simple. Comme il n'a aucune marque de cardinal , un de nos Français qui taille, l'appela l'autre soir monsieur lahhé , tout le temps du jeu, parce qu'il est accoutumé à jouer avec l'abbé de Lignerac , et qu'il s'imagine apparemment qu'il faut un abbé à un jeu, comme un polichinelle aux marionettes. J'ai cru que le roi catholique, pour cette fois, alloit guérir de ses vapeurs. »
A Beauvilliers. 9 «laî 170?,
« La santé du Roi s'est un peu améliorée par les purgations. Naturalium inflatio minuîtur. Son jugement et son discerne-