‹ Mémoires secrets sur l'établissement de la maison de Bourbon en Espagne [electronic resource]Chapitre 23 sur 25 · CHAPITRE XIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL

Commencemens de madame des Ursins, Retour de Philippe à Madrid.

L'absence du roi catholique avait ëtë marquée en Espagne par trois ëvënemens malheureux; la descente des Anglais en Andalousie , la fuite de FAmirante en Portugal , et la destruction des galions du Mexique , dans le port de Vigo, sur les côtes de Galice. La consternation s'ëtait rëpandue dans les deux cours , à la nouvelle de ces tristes ëvënemens. Toutefois, ce qui devait consterner, ce n ëtait ni cette expëdition manquëe des Anglais , ni la dëfection ouverte d'un traître plus dangereux lorsqu'il n'ëtait pas connu que le jour oii il se dëclarait, ni même la perte des galions d'Amërique dont on avait, après tout, sauve les lingots. Les grands maux venaient d'ailleurs, et l'on ne s'en doutait pas plus à Versailles qu'à Madrid.

Depuis que la reine avait été mise à la

36o MÉMOIRES SECRETS

tête de la junte souveraine, l'harmonie semblait parfaite entre les diffërens membres du gouvernement. Ministres, conseillers d'ëtat, prësidens des conseils , tous paraissaient d'accord , et l'on ne voyait plus d'aucun côté s'ëlever de scandaleux conflits de pouvoir ou de volonté. Ce n'était là qu'une union apparente , il est vrai , mais elle pressentait un tableau si agréable que personne n'osait souffler sur cette illusion. Chacun louait donc une administration qui n'était unie que parce qu'elle n'agissait point, et , de toutes parts , on portait aux nues la reine et sa cameriera major. Il est aisé de se figurer combien de tels éloges acquéraient de force lorsqu'ils avaient franchi les Pjré^ nées. Aussi le charme était-il complet.à Ver^ sailles. M. de Torcy ne cessait d'écrire à Louville que madame des Ursins faisait des miracles, qu'elle faisait adorer la reine et qu'elle était adorée ell^-même. En effet , si l'on songe aux maux qu'elle causa plus tard, on peut regarder cette époque comme l'âge d'or de sa domination. Pour la reine, il y avait de bonnes raisons à donner de l'amour qu'elle inspirait aux peuples. Ses vues étaient si pures ^ sa position si difficile, son

âge si intéressant, et son jugement si supérieur à cet âge, que tous les cœurs devaient voler à elle sitôt qu'elle se montrait. Marie Louise de Savoie était la grâce même; lorsqu'elle présidait la junte, l'aiguille à la main, avec une attention que rien ne pouvait distraire , gardant pendant les délibérations un silence modeste qu'elle interrompait de temps en temps par des réflexions pleines de sens et de justesse , tous les conseillers se rangeaient à son avis. Jeunes, vieux, prélats , militaires , angevins , impériaux , tous étaient pour elle. On concluait qu'elle était charmante, et malheureusement on ne concluait guère autre chose. Il n'en était pas de même de la grande camériste , quoiqu'elle réussit également. De ce côté l'artifice faisait tout , le naturel et la saine politique rien. Madame desUrsins, en arrivant à Madrid, s'était dit qu'il fallait vanter les Espagnols. En conséquence, l'Espagne était devenue , dans ses discours, le seul royaume du monde; le climat, le sol , la langue, les mœurs, la société, les lois, les habitans, les coutumes, enfin les hommes et les choses d'Espagne , avaient seuls du prix à ses yeux, îl n'y avait plus moyen sur aucun point ^ à

l'entendre, d'être autrement qu'à l'espagnole ; jusque-là que, de son M. d'Aubigny , elle avait fait à l'aide d'un manteau et d'une golille , el senhordon Luis , et ainsi du reste. Comme ce qu'il lui importait le plus de gagner, c'était la faction des grands, elle disait partout que , puisque les Espagnols passaient en mérite tous les autres peuples , que la noblesse était l'ëiite de la nation espagnole , et que les grands d'Espagne avaient une supériorité reconnue sur tous les titolos et hydalgos de la monarchie , on ne devait évidemment rien comparer aux grands d'Espagne ; et par le moyen de ce petit sorite ou argument successif, elle était parvenue à faire estimer son jugement des grands même les plus avares d'estime. Par parenthèse, lorsque, en janvier lyoS, Orry revint au milieu de ce monde idéal pour aider à y tout changer, et qu'il entendit proclamer que l'ordre y était admirable , s'il fut jamais un homme interdit ce fut assurément lui. Néanmoins, comme il était fin , encore qu'en sa qualité d'homme d'argent il n'eût ni goût ni façon , il ne tarda pas à mettre ses discours à l'unisson de ceux de la princesse, ce qui lui permit d'abord

DU MARQUIS DE LOUVILLE. 363 d'opérer quelques sages reformes en finance. Mais n'allons pas si vite.

Bien des gens demanderont peut-être ce qu'il y avait de si blâmable dans le parti qu'avait pris madame des Ursins , de trouver tout bien en Espagne , puisqu'il s'agissait de plaire aux Espagnols \ la réponse est facile. Premièrement , louer n'est point l'équivalent d'approuver; et l'affectation de tout louer , dans les peuples qu'on veut conduire, même ce qui est mal , est fort propre à faire momentanément des dupes, mais elle ne saurait faire par la suite des sujets soumis et affectionnés. Secondement, dans une autre circonstance , les gens sages auraient pu se contenter d'abord de cette facilité d'humeur louangeuse, toute fausse qu'elle était, en la considérant comme une espèce d'engagement pour l'avenir ; mais dans un temps de crise , où il n'y avait pas un jour à perdre pour mettre ordre aux abus et créer des ressources égales au danger , une si molle complaisance n'était, aux yeux du bon sens, rien moins que de saison. Pour juger de l'excès auquel cette complaisance funeste était poussée à Fégard des personnes , il suffira de savoir que madame des Ursins acr

cordait toute préférence aux ennemis reconnus de ses maîtres , sur leurs fidèles serviteurs; à FAmirante^sur Villafranca; au duc de Medina-Celi, sur le président Arias. L'Amirante, qui joignait a un grand fonds d'orgueil et d'impudence beaucoup d'esprit et d'adresse , avait si bien fait , soit auprès de la grande camériste , soit auprès du comte de Montellano ( i ), qui remplissait par intérim la )6harge de grand -maître de la maison de la reine en l'absence de Saint-Estevan , qu'il était enfin parvenu de nouveau à la faveur. On le recevait avec plaisir à la cour , on le consultait ; il fut même question de l'envoyer commander les milices d'Andalousie lorsque le duc d'Ormond y descendit. L'étoile de Philippe fit pourtant choisir Villadarias, qui sauva tout quand l'autre allait tout perdre. Ce dernier, repoussé cette fois par la clameur publique , ne baissa pas le ton pour cet échec , loin de là. Je ne voudrais rien dire à ce propos, ni rien faire entendre de hasardé;

(i) Son nom était don Juan de Solis. Il fut créé duc en 1704» et avait été fait président de Castille à la fm de 1703, à la place d'Arias. Saint Philippe lui accorde beaucoup de mérite.

cependant, que le lecteur en décide. Je trouve dans ma correspondance, qu'une nuit, la reine , étant couchée , entendit un étrange bruit de clefs et de pas d'homme dans ses appartemens ; elle eut grand'peur et en écrivit au roi son époux en termes fort obscurs. Si Ion songe a la fuite précipitée del' Amirante, qui arriva vers ce temps-là même , et à l'audace du personnage qui croyait avoir reçu de sa destinée le vol des reines d'Espagne , ne sera-t-on pas disposé à croire , sans plus d'éclaircissement, que madame des Ursins avait apporté moins de sagesse que de légèreté dans sa bienveillance universelle aussi-bien que dans ses scrupules pour l'étiquette , puisque, d'une part, le palais fermé le jour se trouvait ouvert la nuit , et que , de Tautre , ses courtisans allaient si vite et si loin sans son congé. Quoi qu'il en soit, on pense bien que je ne forme ici aucune conjecture à moi tout seul. Cependant, que faisait le cardinal deToiède à la tête de cette nouvelle cour? il s'appesantissait de plus en plus , et quoiqu'il lui restât encore assez d'envie de mener les affaires pour ne pas sentir sa nullité, il ne faisait presque point d'efforts pour en sortir. Pour Arias, sitôt qu'il eut enfin enfilé la bague qu'il cou-

rait depuis long-temps , et qu'on lui eut donné rarchevêchë de Sëville , il se mit à voir les choses avec beaucoup de philosophie et de désintéressement. La plupart des grands n'étaient pas mécontensà son exemple, parce qu'ils espéraient ^ ceux du parti autrichien , que l'archiduc gagnerait à la longue un terrain si mal gardé ^ et les autres, tout simplement , que ie règne des Français allant finir , le leur recommencerait ainsi que sous Charles II ; car tel était le retrain constant de madame des Ursins , de cette femme française , mise par le monarque français auprès de ses enfans, qui commençaient sur un trône étranger une dynastie française.

Si c'était là ce dont on l'applaudissait à Versailles , il faut convenir que madame la duchesse de Bourgogne y donnait alors un peu trop le ton; mais la chose s'explique plus naturellement. L'adroite camériste savait prendre avec chacun l'air et le langage qui convenaient. Tandis que , par ses manières espagnoles , elle flattait les grands d'une entière et prochaine puissance, et de l'anéantissement de toute l'influence étrangère ; qu'elle caressait le duc de Savoie dans la personne des agens secrets ou avoués dont ce prince

encombrait Madrid , et qu elle dictait à la reine , pour le roi son époux , des lettres pleines de sentiment et de déférence j elle inondait Versailles de correspondances , de notes , de relations où elle faisait paraître un esprit très-fin , mais encore plus docile et plus soigneux de plaire au grand roi; tantôt demandant à M. de Torcy des conseils ou même des ordres , et lui offrant de se retirer pour laisser le champ plus libre à monsieur le cardinal d'Estrëes et à M. de Louville ; tantôt confiant à madame de Maintenon ses soupçons et ses alarmes , non sur les intentions , mais sur les talens et le caractère de ces deux personnages qu'elle représentait comme plus disposes qu'elle à commander et moins à obéir. Voulait-elle éloigner une idée du ministère français , comme par exem- ^ïne , ^s no-

" •*• vembre 1702.

pie celle d'une garde à créer pour le roi , elle faisait venir l'opposition des grands , pressait la reine d'écrire que cette opposition était invincible , et elle se réservait le soin d'en gémir. De cette façon , elle était parvenue à faire dire du bien d'elle de tous les côtés. C'est à quoi réussissent communément dans leur début ceux dont tout le monde doit finir par dire du mal.

Un succès si brillant n'était pourtant rien moins qu'assuré ,, tant que le roi catholique ne lui avait pas imprimé le sceau de sa faveur spéciale. Le grand point était donc pour madame des Ursins , d'obtenir cette royale sanction ; elle ne devait rien espérer de loin en ce genre ; et même de près , elle devait peu compter sur une haute préférence , si M. de Louville conservait avec Philippe ces relations d'intimité familière dont ce prince s'était fait une habitude. Il fallait donc tout ensemble faire revenir le roi catholique en Espagne , et le séquestrer de ses amis et de ses confidens. Tel avait été le but de ces instances multipliées de quitter l'Italie, dont Philippe s'était vu assiégé à la fois , comme des calomnies odieuses qui avaient , après la campagne , assailli le marquis de toutes parts. INous avons vu les premiers efforts de cette noire intrigue , hâtons-nous de ramener le roi d'Espagne à Madrid , pour en observer la suite.

Philippe , qui était parti de Milan dans les premiers jours de novembre , s'arrêta quelques instans à Gênes, oii il s'embarqua. Sa navigation ayant été contrariée par les vents , il descendit à Antibes , où il fut reçu

par le gouvernement de Provence et le gouverneur comte de Grignan. 11 coucha la première nuit à Cannes ^ lieu trop célèbre aujourd'hui , et de là continua sa route par le midi de la France , terre bien-aimèe dont il eût encore à cette époque préféré la simple habitation à toutes les couronnes qui pesaient sur sa tête.

Louville vit à Antibes Tévêque (1) d Fréjus , Fleuri , qui lui donna le conseil de se beaucoup méfier de la princesse des Ursins. « Elle a l'honneur, dit le prélat, d'être » la plus méchante femme actuellement vi- Viîiièrr, » vante, » Pour un solitaire , c'était voir IJ'.'rstLouvnie^ très-clair dans les affaires d'autrui. Cet hom- '^^^""''''* me sage montra depuis qu'il n'avait pas la vue moins nette lorsqu'il s'agissait des siennes.

Le cardinal d'Estrées accompagnait le roi catholique dans ce voyage. La suite française , du reste , était peu nombreuse , plusieurs personnes qui la composaient s'en étant allées avec M. de Montvieî. Ou arriva dans ce cortège sain et sauf à Perpi^^iian, le 12 décembre. Ce n'était rien moins qu'une

Lom-ille h. Bcan»

8 avril et mada-

(i) Depuis cardinal, premier ministre»

" marche accélérée ; mais Philippe aimait à

s'arrêter dans chaque ville. A Perpignan , il y eut séjour ; ce fut là que M» de Marsin prit congé du roi , et que l'abbé d'Estrées rejoignit son oncle , auquel il était chargé d'offrir ses services pour les travaux de l'ambassade. L'abbé d'Estrées était doué d'un coup d'oeil juste et prompt. Ses instructions portaient qu'il devait observer Louville ; mais à peine l'eut-il entrevu , qu il ne songea plus qu'à se lier avec lui , et l'amitié naquit de cette liaison en moins de temps qu il n'en faut d'ordinaire pour fonder de simples relations de société. « Je n'ai qu'une peine au

à M. de Torcy, )) sujct dc Hion ttouvcl ami , écrivait le mai- )) quis ; c^est qu'il soit en droit de croire que w les bons sentimens que je lui témoigne » sont intéressés. C'est une situation fâcheuse )) pour les gens qui veulent être jugés sur )) leurs véritables intentions. » Cette crainte n'avait rien que de chimérique. Celui qui en était l'objet le fît bientôt connaître par les lettres qu'il écrivit à Versailles sur le compte du marquis , et dont le sens ne fut point équivoque. Ce langage décisif reçut beaucoup de force des dépositions de MM. de Marsin et de Montviel ^ qui s'y trouvèrent

DU MARQUIS DE LOUVILLE. Syi parfaitement conformes . Le premier surtout, questionne en secret par Louis XI V , répondit que , si M, de Loimlle ri était pas en uêvs à Lou^vuiè, Espagne, il faudrait Vj envoyer. Paroles ^i^^pleines de loyauté de la part d'un ambassadeur qui n'avait pas réussi. Le roi les redit le même jour dans son conseil , et elles mirent fin absolument , pour cette fois , aux noirceurs dont nous avons parlé. « Certaines 3) gens essaient encore de se déchaîner con- » tre vous , mandait depuis , la duchesse de » Beauvilliers à son ami , mais ce sont des » cymbales retentissantes. »

Louville , se voyant de nouveau en situation d'agir, ne perdit pas son temps. Comme il était bien persuadé que la réunion du roi et de la reine apporterait un grand changement daus le régime intérieur du palais , et par suite dans le gouvernement , il n'eut pas de peine à faire demander de nouveau par MM. d'Estrées , au roi très-chrétien , des moyens énergiques de faire respecter l'alliance de la France au dedans et au dehors. Le plus efficace de tous devait être l'introduction en Espagne d'une armée française. Louville la voulait , pour commencer , de dix bataillons d'infanterie et de quatre régi^

mens de cavalerie , le tout commandé par un maréchal de France , tel que MM. de Catinat , de Choiseul ou de Tallard. 11 faut encore déplorer dans cette occasion le parti que prit M. Chamillart, d'attendre que le danger fût arrivé pour user de cet expédient. L'expérience ne montra que trop combien cette ressource , en étant moins tardive , eût été plus utile. En général^ il semble d'une conduite prudente de se confier davantage aux préservatifs qu'aux remèdes.

C'est d'après ces principes que le marquis combinait d'avance tous les moyens de faire face aux dangers futurs , et d'écarter du pouvoir celle qui s'en trouvait alors dépositaire. La difficulté, sous ce dernier rapport, était immense, à moins d'oser prendre les grands partis; car il était presque assuré, comme le remarquait fort sagement M. de Beauvilliers , que la reine , après avoir présidé la junte si long- temps , voudrait entrer au despacho , auquel cas il fallait se résoudre à voir trôner madame des Ursins , c'est-àdire, à donner aux petites intrigues le temps que Fon devait aux grandes affaires. Si Louville s'en était cru , il serait sorti d'embarras avec deux mots. La cameriera major est

LU MARQUIS DE LOU VILLE. SyS

nuisible auprès de la reine , aurait-il dit , « rappelez-la et donnez sa place à une autre. » Un avis si tranchant lui parut hors de mesure le lendemain d'une rentrée en grâce , et cette fois , pactisant avec sa raison , il se contenta de fixer de son mieux dans l'esprit de Philippe les rapports de confiance absolue et de haute faveur qui devaient , pour le service des deux états , rapprocher le cardinal d'Estrées de sa royale personne. Il fut donc clairement établi que le nouvel ambassadeur n'aurait ni supérieurs ni rivaux à la cour d'Espagne , et que l'accès des appartemens du roi , en tout temps , lui serait libre et facile. Le plan était bon , mais la princesse des Ursins prit les de vans , d'une manière fort adroite. Elle n'employa ni l'autorité de la reine , ni l'influence de la junte, ni même la calomnie , pour éloigner les concurrens que Philippe lui amenait ; toutes choses qui , en mettant son jeu à découvert, eussent peut-être trouvé le roi catholique préparé à la résistance. Des combinaisons plus savantes lui fournirent à point nommé deux auxiliaires naturels d'un effet certain , la dissimulation et Fétiquette. Avec le secours de lune , elle ferma jusqu'à la fin les

yeux de MM. d'Estrées et de Louviîle sur le sort qui les attendait immédiatement k Madrid ; avec l'autre, elle leur ferma les portes comme nous Talions voir.

A mesure que le roi catholique approchait, les lettres de la reine à son ëpoux et celles de la camëriste à M. de Louviîle, se multipliaient et prenaient un caractère d'espérance et de joie candide qui ne laissait soupçonner aucun projet hostile. Le marquis surtout, contre lequel se dressaient spécialement les embûches de madame des Ursins , loin de paraître lui causer le moindre ombrage , devenait de plus en plus le héros de sa correspondance intime. A tout instant un courrier nouveau lui arrivait dépêché par elle , soit pour le presser de la tenir informée de l'heure de l'arrivée à Guadalaxara , parce que la reine , disait-elle en confidence , y voulait aller surprendre le roi ; soit pour demander des avis sur la conduite a tenir avec les grands , dont la fierté se trouvait blessée de sortir de Madrid et d'aller au devant de leur souverain : enfin , la pièce était si bien jouée , qu'encore que Louviîle n'en fût pas dupe pour l'avenir , il l'était tout-à-fait pour le moment. Les choses ainsi disposées , Phi-

DU MARQUIS ]>E LOUVILLE. 37^ lippe arriva, yers la mi-janvier (i) lyoS ^ à Guadalaxara , où il rencontra la reine sa femme avec sa maison et une partie des grands. Les époux furent aussi heureux de se revoir qu'on pouvait le supposer^ et leur joie se répandit d'abord sur toute leur cour. Mais , dès le lendemain , il n'en alla pas de même pour M. le cardinal d'Estrëeset M. de Louville. Ils avaient tous deux les entrées les plus étendues chez le roi ; mais y selon l'étiquette y ils n'en avaient aucune chez la reine; or le roi ayant été facilement entraîné à passer le jour et la nuit e^vec la reine , il s'ensuivit qu'avoir ses entrées chez le roi , ce fut n'avoir point d'entrées. Cela était si simple , que madame des Ursins n'en fît même pas une affaire. De l'air le plus dégagé du monde elle commença de ce moment à faire jouer sa phrase pernicieuse : « Ze roi ne re- )) çoit point , il est chez la reine. » Et Philippe arriva , toujours chez la reine , dans sa capitale , puis dans son palais , où la reine le chargea ainsi sans effort des douces chaînes d'un hymen mêlé d'amour.

A la vue d'un tour si perfide , le cardinal

(i) Saint-Pliilippe dit le 27 , Ubilla dit le i^.

d'Estrées , qui ne se croyait que gêné , essaya d'abord de se débattre ; mais le marquis se sentant pris plus. à fond, se hâta d'écrire la chose à M. de Beauvilliers , en lui indiquant le seul remède qu'il y eût à employer désormais.

27 janvier iroS. Louvillc à BeauvilIicrs.

(( Quoique la voie dû courrier de M. de

Torcy soit sûre , à ce que je crois , et que je

ne puisse imaginer qu'on fût assez hardi pour

faire assassiner et dévaliser les courriers

d'un ministre français , cependant il y a des

choses qui regardent le roi , qu'on ne peut

se résoudre à écrire sans chiffre. Je ne sais

comment on prendra cette affaire-ci au lieu

où vous êtes , mais sachez bien que si de

promptes mesures ne sont prises pour tirer

le roi catholique de son esclavage y il est

perdu. Premièrement , il faut ôter madame

des Ursins , il n'y a pas sur cela à délibérer;

et exiler au moins Medina-Celi , parce que

c*est le plus haut hupé et le plus insolent.

Mais la question sera de le persuader au roi

d'Espagne, car le roi de France ne le peut

pas exiler. Voici mon avis , en supposant

admis le renvoi de madame des Ursins , qui

encore un© fois est de nécessité absolue. Je

commencerois donc, je parle du roi trèschrëtien , par écrire une lettre à cheval au roi mon petit-fîls , et une bien plus forte à la reine ma petite-fille , dans laquelle il ne paroîtroit point que je voulusse gouverner l'Espagne , mais seulement agir de concert pendant cette guerre pour le bien de la cause commune , et je ferois entendre que c'est bien la moindre chose que je puisse avoir un homme de confiance dans le conseil du roi d'Espagne. Je leur marquerois très-fortement à l'un et à l'autre que, comme je me ruine uniquement pour eux , contre toute sorte de bonne politique , je les abandonnerai sans miséricorde s'ils ne prennent , avec le cardinal d'Estrées , qui est mon homme de confiance , toutes les mesures nécessaires , et d'abord celle de l'éloignement de madame des Ursins. J'avoue que cet éclat est grand ; mais outre que celui de rappeler M. le cardinal d'Estrées et tous les François n'est pas moins grand , tout est fini pour la France si on ne le fait pas , car vous devez compter que les Espagnols attendent pour voir si l'on mollira ou non. En offensant la reine à demi, vous ne seriez pas mieux avec elle ; or, c'est l'offenser à demi que de ne

point rappeler M. le cardinal d'Estrées , après les scènes qui ont eu lieu , même en lui laissant la princesse des Ursins. Songez que le roi catholique est à la veille d'être gouverné par le duc de Savoie , et que , si cela est , entre cj et un an , quand et comme ce dernier voudra , l'Espagne fera un traité avec l'Angleterre , la Hollande et l'empereur contre la France , avec cession des Pays-Bas et toute espèce d'avantage commercial. Je le vois , et c'est pour cette raison qu'on s'est si fort acharné contre moi. Je serois déjà' tué ou empoisonné , si l'on avoit cru qu'en me tuant ou en m'empoisonnant , il n'y auroit plus personne à tuer ou empoisonner. Si , chez vous , l'on s'obstine à ne pas croire ces choses-ci , comptez que le mieux est de tout abandonner et de faire la paix avec de bons dédommagemens. Voilà pourtant l'extrémité où nous réduit une malheureuse Françoise qui veut , pour son ambition particulière et de gaieté de cœur , désunir les deux nations et donner à un prince français une aversion extraordinaire pour sa patrie. Si j avois seulement une demi^heure par jour pour parler au roi en particulier , je ferois échouer tous les desseins de madame

DU MARQUIS DE LOUVILLE. 379 des Ursins ; mais il n'y a pas moyen , cette femme tient le roi et la reine dans sa poche...... »

Ces derniers n^ots , plus que tout raisonnement , donnaient , ce me semble , un grand poids au premier système de M. de Louville; car s'il avait pu paraître douteux , tant que Philippe n'avait pas fait ouvertement la résignation de sa volonté , que la France dut gouverner quelque temps l'Espagne , la chose devenait démontrée du moment qu'il se montrait de taille à entrer , sceptre en main , dans la poche de la camériste de la reine.

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