CHAPITRE XL
Louville calomnié et justifié.
Madame de Beauvilliers aperçut de bonne heure les premiers symptômes du danger qui menaçait Louvilie. Dès le mois d'août elle lui avait donné l'éveil , et tout aussitôt on l'avait vu mettre l'alarme au camp et ses batteries en campagne. Cette nouvelle inopinée trouva d'abord la victime indifféaoùt 1702. rente, cf Quoi , madame ! répondit le marquis , me jugez-vous donc si malheureux de courir la chance de vous aller rejoindre ainsi que M. de Beauvilliers? Apprenez que tout ce que je pourrois quitter en Espagne de fortune et d'avantages réels ou imaginaires, ne me seroit pas la moitié si sensible que le plaisir de vous assurer de vive voix, tous deux j de l'attachement et du respect infinis que j'ai pour vous. » Cependant Louville sentit bientôt les pointes de la disgrâce pénétrer jusqu'au fond de son cœur; non pas
qu'il plaignît alors son ambition (il ne l'avait jamais caressée) , mais il ne pouvait dissimuler son chagrin et son dépit de se voir écrasé par les ennemis de son maître, pour avoir essayé de le bien servir.
Ce qui lui semblait le plus amer était de perdre la confiance du roi de France, lorsqu'il avait tout fait pour la justifier ; car il ne fallait pas douter qu'il ne l'eût perdue , d'après le propos rapporté de ce monarque ; que Lou^ille allait trop vite , et quil nai^ mait point les Espagnols, On avait du faire beaucoup de frais de perfidie pour amener Louis XIV à ce point , si l'on en juge par le discours dont il avait honoré Louville en le congédiant lors de son dernier voyage h Versailles, u Partez , lui avait dit le roi ; con ti- l^reis^îr^pl
, — lembre l'oa.
» nuez comme vous avez commence. Je vous » ordonne de dire au roi d'Espagne tout ce » qui vous viendra en tête , et vous en ap- ^) prouve d'avance. Mais, s'il y a des choses » fortes où vous ayez besoin d'une plus » grande autorité que la vôtre , dites hardi- )) ment que vous agissez par mes ordres , et )) je ne vous démentirai jamais. » On peut d'abord s'étonner qu'après de telles paroles , un si grand prince n'ait pas résisté une an-
33o MÉMOIRES SECRETS
née entière aux suggestions de la haine et de l'intrigue dont ie langage est d'ordinaire si facile à reconnaître. Cependant rien n'est plus naturel , et lorsqu'on vient à considérer la qualité des détracteurs de Louviile , leur . concert et l'apparence des choses , on aperçoit que le jugement du roi ne pouvait manquer d'être ainsi compromis. En effet , la plupart des grands de la monarchie espagnole, le conseil du roi catholique , celui de la reine, une partie de celui de France , et l'ambassadeur même qui, dans un long séjour à Madrid , a préparé l'avènement de la maison de Bourbon au trône d'Espagne , s'accordent à désigner Louviile comme la première difficulté des affaires et la véritable pierre d'achoppement. D'un autre côté , ces affaires vont de mal en pis , le fardeau de la France , loin de s'alléger , devient de plus en plus lourd , et Louviile n'est pas le dernier à le confesser. Quelle haute idée ne faudrait-il pas avoir de l'homme en faveur , dans une pareille circonstance, pour ne point le rendre responsable du mal qui arrive , et pour prononcer , dans l'éloignement du lieu de la scène , que cet homme a raison contre tous ceux qui l'accusent ; que le Biaî vient
DU MARQUIS DE LOUYILLE. 33i
d'eux et non de lui ,* que , s'ils se plaignent de sa trop grande autorité, c'est qu'il n'a point assez de pouvoir encore ; enfin que , s'ils murmurent de l'impuissance à laquelle ils sont réduits , c'est qu ils sont encore trop puissans. Non , jamais mortel ne devra tant espérer de la justice de ce monde î Voilà ce que l'historien peut dire , mais ce dont l'être calomnie ne conviendra jamais pendant qu'on le calomnie.
Aussi le marquis ne pouvait-il concevoir les soupçons et le mécontentement dont il était l'objet à Versailles. Plus il se sentait attaqué , plus il demandait de pouvoir et de confiance ; la vraie vertu ne va jamais sans une sorte de candeur. « Ne sentez-vous pas , )) mandait-il à M. de Torcy , que, si vous » ne m'autorisez pleinement de votre côté, )) je ne pourrai jamais triompher des ob- )) stades, car c'en est déjà un bien grand que » de faire régner le roi malgré lui. La pré- >j sence d'un ou de deux François à la cour i) d'Espagne , sans autre puissance que la per- » mission de se faire aimer du roi catholi- » que pour l'avantage de se faire détester des » grands , nie paroit une chose plus qu'inu- ^ Ren„v;nv.r- » tile. » Et ailleurs : « Qu'attendez-vous de ^^ ;:^;^;;"^'-<^
8 seplembr*
)) moi , tant que Je serai dans la servitude^ » tant que je serai contraint , pour me sou- » tenir , dé m'excuser , par exemple , auprès )) de M. de Chamiliart de ce que la conduite » tout ordinaire que son frère a tenue à » Luzara, ne lui a pas valu le grade de bri- » gadier ? comme si j'étais bien criminel de » ne m'être point servi de la main du roî » d'Espagne pour faire prodiguer les grâces y) de France au tiers et au quart ; ou, si vous » voulez encore , pour établir boutique de » grandesses et de toisons à donner ou à
w troquer ))
Ces correspondances engageaient toujours quelques discussions ; quelquefois même le choc était assez vif , surtout de la part de Louville , qui était sujet , avec ses amis , a des colères fort comiques. Il s'e'criait un jour dans une lettre à M. de Torcy : « Avez-vous » fait gageure de me rendre martyr , ou si )5 vous le prenez au plaisant ? » La dessus le TiiJe , 21 août ministre lui renondait : a (Jui , i ai résolu » de vous faire disputer , puisqu'il faut parler )) net , parce que j'apprends chaque jour » quelque chose à vous contredire. Du reste » calmez-vous. Il est d'un honnête homme » comme vous êteS; de supporter les peines
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 333 » de votre emploi , qui sont grandes. Chacun » doit remplir sa vocation. La vôtre est de » mener le roi catholique au bien à travers
» vos propres tribulations » Vers la fin
de septembre ces tribulations prirent , ainsi que nous l'avons dit, un mauvais caractère. Les griefs contre Louville augmeritant de nombre et de gravité , l'amitië ne jugea plus possible de lui en dissimuler l'importance. 11 est bon de les récapituler.
Celui que ses ennemis jetaient en avant, était le dégoût que Philippe laissait voir pour sa cour espagnole ; et vraiment, d'après la conduite des courtisans, il n'y avait là de quoi blâmer ni le roi, ni le conseiller. Venaient ensuite le malheureux voyage d'Italie , qui n'avait point été malheureux, et la descente des Anglais en Andalousie , que l'on reprochait à Louville, comme s'il eût été leur pilote, tandis qu'en le mettant dans cette affaire , il était juste au contraire de lui attribuer leur rembarquement , puisqu'il avait fait renvoyer le traître Leganès de Séville , pour y appeler Ip brave et fidèle Villadarias. Le troisième chef d'accusation regardait l'affaire du fauteuil de M. le duc de Savoie , que ni madame la duchesse de Bourgogne , ni la reine d'Es-
pagne ne pouvaient oublier. Enfin , et c'était sur ce chef que la cabale comptait le plus , Louville , disait-on , avait l'audace de dicter à Philippe les lettres que ce prince écrivait à son grand-père. Ce fait, je l'avoue , ne devait pas flatter beaucoup Louis XIV ; mais quel était le coupable du secrétaire qui écrivait des lettres approuvées de tout le monde , et souvent lues publiquement dans les salons de Marly par l'ordre du roi lui-même , ou du prince qui ne voulait plus ni parler ni écrire ^
La calomnie ne s'arrêtait pas aux choses capitales, elle descendait aux détails les plus minutieux de la vie de Louville , tellement qu'il ne put douter qu'il ne fut entouré de faux frères. Il envoya aussitôt de son côté , ce qu'il appelait des canards privés , à la découverte, et reconnut que parmi les jeunes Français qui étaient venus récemment à l'armée du roi d'Espagne , le sieur Francine et le sieur de Montchamp s'amusaient à travestir ses moindres actions pour le service et aux gages l'un de M. de Pontchartrain , l'autre de M. de Chamiîlart. Les jansénistes se mirent aussi de la partie ; ils n'avaient pardonné au marquis , ni sa mission de Rome ^
ni sa conduite envers l'abbë Wiltman , cidevant sous -précepteur de Philippe , esprit dogmatique et brouillon^ qui avait été rappelé en France après avoir d'abord paru nécessaire à Madrid, pour distraire le roi catholique dans le temps de ses premières vapeurs. Cet ecclésiastique , tout honnête homme qu'il était , se chargea des intérêts d'une secte qu'il affectionnait depuis long-temps , et de dépit de n'avoir pu répandre , en Espagne , ses plans de réforme ecclésiastique sous le voile des questions relatives à la grâce et à la liberté de l'homme; il entreprit par lettres son ancien disciple , sur le danger des conseils qu'il recevait , et particulièrement sur la barbarie avec laquelle on avait exposé ses jours. « Quoi! disait -il, » dans son jargon pédantesque , un roi , . » pour être un grand roi , doit-il nécessai- » rement se heurter contre les dangers ? Ne » peut-il sans cela se faire estimer de toute w la terre ? je viens de voir un habile homme » versé dans toute sorte de sciences , qui )) pense que non. »
« Votre habile homme en a menti , ré- vunlï'^J''^" pondait Louville, eût-il parlé en grec et *''^''''''"* en hébreu. Il décide là de choses qui ne sont
point a son jugement^ mais au jugement de gens comme M. le Prince et M- de Turenne. Qui , sans doute , un roi doit , pour être grand, faire voir qu'il a de la grandeur d'âme , et plaider sa cause en personne sur les champs de bataille quand il est attaque. Voilà, messieurs, ce qu'un noble instinct a dit à notre cher maître, et ce que vous ne lui auriez point appris. »
Quand un accusé se défend sur ce ton, il se justifie, mais il ne se blanchit pas. Les inculpations ne firent donc qu'augmenter de nombre et de gravité. Chacun commença, dans Versailles, à se déchaîner contre ce monsieur de Louville qui causait tant de maux aux deux couronnes*
Les chansons, les quolibets tombèrent comme la grêle sur le pavé des rues. La gazette de Hollande en ramassa , et en peu de temps le marquis devint un objet de scandale universel. L'aveuglement du monde était si grand sur son compte , que Leganès s'étant avisé, comme les autres, de le charger de torts imaginaires , il en fut cru sur son honneur , ce qui fit dire plaisamment à l'accusé que^ si le prince Eugène et V archiduc se mêlaient aussi quelque jour de le pour-
suivre , il aurait infailliblement le cou coupé en France.
Un incident fâcheux vint encore aggraver cette malheureuse position ; je veux parler de la fuite de FAmirante de Castilie, qui, au lieu de se rendre en ambassade à la cour de France, enhardi par l'expédition des Anglais sur Cadix, avait tout d'un coup prit le chemin de Lisbonne avec trois millions, et s'était déclaré pour l'empereur. Les ennemis du marquis ne manquèrent pas de répéter qu'il était la cause de cette fâcheusa défection par la hauteur de ses manières et sa dureté envers les grands , et qu'on devait , grâce à lui , s'attendre a de nombreux exemples de ce genre sous peu de temps.
Sur ces entrefaites M. de Marsin ayant demandé à retourner en France, la cabale ne douta plus que Louis XIV ne profitât de cette occasion pour rappeler à la fois tous les Français de la cour de Philippe à Ver-^ sailles , et le bruit de cette décision se répandit a l'instant dans toute l'Italie, au grand plaisir du duc de Savoie. Mais Louville avait des appuis plus forts que la cabale ne pensait dans M. et madame de Beauviliiers et M. de Torcj. Tout ce que le senti-
ment a de plus généreux , de plus actif et de plus délicat, la vertu de plus persuasif, la vérité de plus irrésistible , ces généreux amis surent l'employer a défendre, dans sa personne, le mérite outragé. M. de Torcj se distingua dans le conseil ; il fît parfaitement sentir que le déchaînement universel auquel Louville se voyait en butte était précisément ce qui le justifiait aux yeux de la réflexion ; que dans la situation oiz il se trouvait, à la tête d'une cour où il était étranger, honoré d'un crédit absolu sans être armé d'un grand pouvoir, il devait ou se laisser corrompre ou essuyer les attaques de l'envie; que jusqu'ici cette passion clairvoyante n'avait rien découvert de honteux dans celui qu'elle désignait au courroux royal; que les ëvénemens publics parlaient tous en faveur de l'accusé, puisque ceux qui avaient été heureux , il les avait notoirement préparés , tandis qu'il avait résisté de toute sa force aux partis dont l'issue avait trompé l'attente des deux couronnes ; enfin que lui , Torcy , devait à sa conscience de témoigner qu'il n'avait jamais failli par les conseils de Louville, et que Louville seul lui avait sauvé beaucoup de fautes.
Louis XIV était capable d'entendre ce langage malgré les préventions dont l'intrigue la mieux ourdie ne cessait d'assiéger sa bonne foi. Retenu donc par les raisons frappantes et les nobles aveux de M. de Torcy , qu'il considérait comme l'honneur de son conseil, il char gea d'abord ce ministre de donner seulement à Louville, en son nom, des avertissemens sérieux dans le temps que le public n'attendait plus qu'un ordre de rappel ; renfermant ainsi dans son jugement intérieur des traits déjà prêts à s'échapper; tant il connaissait bien ce devoir difficile des rois , qui leur prescrit quelquefois d'agir contre leur propre inclination !
Cependant cette sage condescendance de Louis XIV , qui parut dans le premier moment une victoire à M, de Torcj , parut à Louviîle un coup de foudre. 11 avait un de ces mérites robustes pour qui l'indulgence est le pire des affronts. Dès qu'il se vit accusé , il craignit le pardon autant et plus que la peine , et reçut ces fameux avertissemens , tout adoucis qu'ils étaient , par l'organe chargé de les lui transmettre ^ comme une rigoureuse condamnation. Sa correspondance à ce sujet révèle une âme blessée
au vif, c'est une véritable préparation à l'adversité.
i2ûciûinei:o2, Louville à Beauvilliers.
« Je ne serai jamais plus surpris que je ne l'ai été en recevant toutes vos lettres j non que je sois étonné de l'injustice des hommes et du peu de cas qu'ils font des services qu'on leur rend , mais parce que je ne me croyois pas digne d'exciter de si hautes et de si différentes cabales. Je ne m'aviserai pourtant pas de me justifier, n'étant accusé que de choses vagues et générales ; et de plus , tenant pour certain que quand je serois encore plus innocent que je ne le suis , ceux qui ont conspiré ma perte ne chercheroient pas moins à me perdre. Voilà donc où vous conduisent l'amour énergique du bien et le froissement légitime de quelques intérêts particuliers ! Cela est vraiment encourageant ! Je n'ai pas du moins donné à mes ennemis l'exemple de ces sottes vengeances dont je me plains, car on me voit traiter fort loyalement et même servir des gens qui me voudroient regarder pendre ; qui étendent leur aversion pour moi jusqu'à ceux qui me touchent; par exemple, qui abreuvent mon frère de dégoûts et lui jouent
les plus mëchans tours du monde, parce qu'étant enseigne des mousquetaires du roi catholique , il a le malheur d'être mon frère. Voulez-vous savoir le fin de tout ceci, je vais vous le dire : M. le duc de Savoie a grande envie de dévorer un morceau du duché de Milan ; il sait que je le tiendrai de tout mon pouvoir, à la diète, sur ce point, et il me veut éloigner de son gendre. Ensuite madame des Ursins, qui prévoit que je n'attacherai jamais le roi d'Espagne à sa jupa dorée , a persuadé facilement à la reine que je serois auprès de son époux un rival dangereux pour son crédit. Enfin, les grands qui veulent détruire tous les François les uns par les autres, me font l'honneur de commencer par moi , soit qu'ils m'estiment , soit seulement qu'ils me redoutent plus que les autres. Si vous doutez de ce que je vous dis là , interrogez Canilhac à qui le hasard a ménagé une conversation secrète sur mon chapitre avecPhelippeaux , où toutes ces choses étoient dévoilées. Il m'était déjà revenu de mille endroits, avant les affaires de Versailles , que l'on s'attendoit à se voir bientôt défait de moi; que le roi catholique ne refuseroit jamais ma disgrâce à la reine, et
que le duc de Savoie se gîorifîoit de me faire incessamment payer cher le refus du fauteuil. Je ne puis m'abuser sur les mauvaises disr positions actuelles de la reine d'Espagne à mon égard, par deux remarques que j'ai faites; l'une , qu'étant très-honnête pour tout le monde, gracieuse et d'une affabilité ex^ traordinaire , et particulièrement pour moi lorsque je suis parti de Barcelonne , elle n'a jamais daigné ni me répondre , ni me faire dire la moindre chose par le roi , ni par madame des Ursins , quoique j'aie exécuté ses ordres avec une régularité scrupuleuse, en lui écrivant des nouvelles détaillées du roi catholique ; l'autre ^ que depuis notre entrée en campagne , elle n a pas fait donner un sou à la maison françoise qui est restée à Madrid. De tous les côtés, vous le voyez , je suis en butte aux intrigues^ et je ne m'en plains pas ; j'habite le théâtre même oh. MM. de Tessé et de Vaudemont ont fait de pareils tours à M. de C^tinat; mais trouvez bon que je pense à me retirer. Vainement vous op-r posez-vous à ce parti , c'est le seul que j'aie à prendre puisqu'il est assuré que je ne triompherai pas toujours de la calomnie , et qu'en tout cas je serai inutile au roi d'Espagne ,
attendu qu'il est de ces gens qui courent audevant de la main qui les asservit , et qui échappent à celle qui les dirige. Croyezm'en quand je parle ainsi d'un prince que j'aime, et qui m'honore à son tour d'autant d'affection qu'il en peut avoir. Je sais bien que l'autre jour M. de Marsin a dit, à l'occasion des bruits qui couroient contre moi , que , lorsqu'il seroit de retour à Versailles, il ne soufFriroit pas qu'on m'ôtât d'Espagne, ou qu'il consentoit à passer pour le plus méchant homme du monde. Mais tout cela n'a point de racines.
Que voulez-vous que j'attende ici ? qu'on me chasse? Ne vaut- il pas bien mieux profiter de l'instant où mes affaires sont un peu raccommodées? Si cependant vous persistez, ainsi que M. de Torcj , à me faire un devoir de ramener le roi catholique en Espagne , je vous obéirai ; mais tenez-vous pour averti que mon dessein n'en demeurera pas moins invariable. Je vous donnerai , s'il le faut , un an à partir de ce jour, mais rien de plus. Au reste , n'ayez pas d'inquiétude \ je vous prie , sur ce qui peut arriver du renversement de ma fortune. Vif et sensible comme vous l'êtes , vous avez besoin ; j'eu suis sûr ,
à chaque coup qu'on me porte , d'un verre de quinquina pour vous calmer le sang ; cependant je vous prie de ne pas m'aimer davantage que je ne m'aime moi-même , et je vous déclare que je ne me soucie ni peu ni prou de ce qu'il en adviendra. Sans être homme de bien ^ je suis pourtant convaincu de deux choses, l'une, que, quoique Dieu se serve d'hommes très-injustes pour nous punir , nous sommes toujours punis très-justement ; et l'autre , que dans trente (i) ans au plus tard, persécuteurs et persécutés, nous serons tous de niveau. Il n'y a qu'à se donner patience. Vous ne sauriez croire combien ces deux vues-là empêchent qu'on ne s'afflige pour peu qu'on y fasse attention. Après cela je ne serais pas fâché d'expérimenter comme je suis fait dans le malheur. Il me semble que je suis assez ferme pour soutenir de sang-froid de certains coups ; mais, comme je ne l'ai pas encore éprouvé , je n'oserois en répondre , et je serois bien aise de m'en convaincre. Lorsque j'envisage enfin qu'il ne s'agit pour moi que de m'en retourner à
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(i) C'était une espèce de pre'diction , car il écrivait ceci à la fin de 1702 , et il mourut à la fin de lySi.
Paris (car je ne crois pas qu'on m'accuse encore d'avoir commis des crimes d'état ) j'avoue que ma constance n'est mise qu'à une petite épreuve , et je dirois volontiers au roi ce que le chapelain du feu roi Charles II disoit à son maître : Sire y pendant que vous exilez tout le monde ^ exilez-moi aussi afin que je m'en aille à Paris, Il n'y a qu'une chose qui m'incommodât un peu ; ce seroit que l'on s'avisât de m'ôter ma pension de France , et d'empêcher que je n'en eusse une en Espagne ; encore faudroit-il bien s'en consoler. La seule chose que je vous demande est, si ion se résout, au lieu où vous êtes , à prendre un parti violent contre moi , de m'envoyer un courrier en toute diligence , afin que je puisse avoir le temps de prendre un maintien qui fasse rougir mes ennemis. Je finis. Encore une fois tranquillisez-vous , et soyez quiétiste , au nom de Dieu, si vous pouvez. Pour moi , j'aurois un grand penchant à le devenir pour toutes les choses de ce monde , si je n'appréhendois pas d'être condamné par ce nouvel endroit. »
Louville avait bien jugé le cœur de ses amis lorsqu'il cherchait à les rassurer sur sa
situation présente , car ils en ressentaient une douleur profonde, surtout depuis qu'ils avaient su qu'il méditait de quitter l'Espagne. Leurs lettres à cette époque ne sont remplies que de consolations , de prières et d'encouragemens dans la vue de retenir le criminel sur le théâtre de son crime.
s octobre 1702. j^ Qyj ^ (Jisait M. de Torcy , j'éprouverai votre patience jusqu'à l'extrémité, et nonseulement je vous demanderai , mais je vous ordonnerai /s'il le faut , de rester auprès du roi d'Espagne , au moins jusqu'à ce que vous l'ayez ramené à Madrid , et que vous ayez observé les allures du nouveau gouvernement. Je comprends parfaitement vos peines ; mais je ne pense pas que j seul de tous les hommes , vous ayez le privilège d'empêcher qu'on ne vous sache très-mauvais gré de ce que vous faites de bien , dès que , sur cette terre , le nombre des censeurs surpasse infiniment celui des juges. Prenez donc sur vous de demeurer encore dans une situation violente. Je vous assure que , sentant comme vous-même celle où vous êtes, je vous crois plus capable que moi du courage dont vous avez besoin : mais encore une fois , demeurez. >;
i( Comment songeriez vous sérieusement a revenir, mandait à son tour M. de Beau- 3o octobre 1792. villiers , lorsque nous venons , à force de soins et de raisonnemens , de rétablir vos affaires , et de les assurer même pour Iontemps par le choix d'un ambassadeur que vous m'aviez désigné depuis plusieurs mois. M. le cardinal d'Estrées a reçu l'ordre, vous le savez , de se rendre à Milan auprès du roi d'Espagne , et de ne le plus quitter. L'abbé d'Estrées , son neveu , ira vous rejoindre. Tous deux sont de mes parens et de mes amis. Ce dernier vous connoit bien. Il dit qu'il a étudié avec vous. Ce sera un lien de plus ; tous trois ainsi réunis, vous serez plus forts que les méchantes ligues , et notre prince .y gagnera d'être bien servi. Restez donc avec la seule attention de ne point agir ^n première ligne , et de vous couvrir de l'ambassadeur. Ne nous dites plus rien des grands , nous les connoissons. Ménagez la reine, comptez avec madame des Ursins, et vous n'aurez rien à craindre. Je vous dirai , en finissant , que le duc d'Humières désire beaucoup la toison. Comme il est petit-fils de madame la maréchale de la Mothe, à qui Ton n'a rien donné qu'un portrait, je ne vois
point d'inconvénient à ce que vous lui fassiez avoir cette grâce. >j
Voilà sans doute beaucoup de prudence ^ ^ ^ et de sentiment , mais madame de Beau-
92 octobre et 11 '
Horembrex702.^jliig^5 effacc tout cc zèle par l'ardeur et la prévoyance de son incomparable amitié.
Quel mouvement elle se donne à Versailles pour le service du marquis î comme elle sait bien se créer chaque jour de nouveaux moyens, intéresser à sa cause les individus, les familles , les coteries de la cour et de la ville , et tromper par sa vigilance , que rien ne fatigue ni ne ralentit , l'activité de la haine qu'il est si difficile de devancer! S'appuyant un jour des promesses qu'on lui a prodiguées de toutes parts , elle en fait le dénombrement à Louvilîe pour l'encourager. « J'ai gagné , dit-elle , la maréchale de N. , » c'est beaucoup , d'autant plus que je ne me » suis pas trop engagée en votre nom , sans » quoi le retour eût été pis que matines. » D'autres fois , craignant que le succès n'inspire trop de confiance à celui qu'elle veut rassurer, elle lui éciit : « Vous triomphez ; mais vou- )) lez-vous des renseignemens et des conseils » d'une amie? ne vous perdez pas de vue un
)) seul instant , car définitivement Versailles » est changé à votre égard. Observez-vous )) auprès du roi catholique. On prétend main- >; tenant que vous le traitez avec hauteur. » Agissez de concert avec la petite reine , et » ne lui montrez que le moins de pouvoir » que vous pourrez ; car , à quelque sauce » que vous le mettiez , quand ce seroit à )> présent pour faire réussir ce qu'elle sou- )) haite , cela s'empoisonnera par la suite » dans son esprit , et elle cherchera à détruire )) ce qui lui aura été utile. Tenez-vous vis* « à-vis madame des Ursins dans une sorte i) de dépendance. Hélas ! je vous trouve bien » dépourvu de tout commerce agréable. ...»
Des instances si pressantes , des soins si touchans , ne pouvaient manquer leur effet sur le cœur de Louville. Sa volonté plia cette fois , et c'était pour lui un grand effort ; mais en promettant à ses amis de rester auprès du roi catholique et de subordonner sa conduite aux instructions de l'ambassadeur , il mit à couvert pour l'avenir son amour-propre et son repos , par une déclaration faite à M. de Torcy , dans laquelle il prenait acte de deux choses; i®. de son entier affran-
35o MÉMOIRES SECRETS
chissement de toute responsabilité ; 2^. de la faculté qu'il se réservait de quitter l'Espagne après une année révolue.
L'orage ainsi dissipé , Louviile reprit sa marche accoutumée en attendant le nouvel ambassadeur , et s'amusa fort à son aise de • la confusion où son triomphe jeta ses ennemis. Ces derniers se croyaient si fort à l'abri d'un tel retour de fortune , qu'ils avaient déjà chanté partout victoire , et cautionné sur leur parole les mépris et les injures dont la foule des courtisans , en leur honneur ^ s'était pressée d'abreuver le disgracié : de sorte qu'il leur sembla d'abord un peu pé-* nible de changer brusquement de ton , et de couvrir leurs mauvais desseins par de nouveaux complimens et des servilités nouvelles. Ils s'exécutèrent néanmoins et même sans se faire prier , dès qu'ils virent qu'à l'arrivée du maréchal de Villeroi et du cardinal d'Estrées à Milan , non-seulement Louviile ne partait point , mais qu'il avait de longues et secrètes conférences avec ces deux personnages. Celui de tous qui prit .le plus difficilement son parti fut le duc de Savoie. On était convenu , pour se conformer aux vues de Louis XIV; de donner à ce prince ^
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 35f avant de quitter l'Italie , un témoignage marqué de faveur et de considération ^ et le jeune prince Masserano , son neveu , lui avait été dépêché pour le complimenter; mais ni la mission ni l'envoyé ne réussirent. Le duc , en sa qualité d'oncle , se permit de tourner le dos a l'envoyé ; les filles de madame royale firent de même en disant qu elles ne voulaient point parler à un Italien qui
^ * , Louvîlle à Tor-
étoit devenu Français , et toute la cour de cy, i4 octobre Turin les imita. Il est vrai que le petit prince ne payait pas seulement pour le Français remis en grâce ; il avait encore à expier le crime d'être aide de camp du roi catholique , et fils d'un père qui venait d'engager sa principauté de Masserano au duché de Milan.
D, \ -1 • T'iT *n • A Beduvilliers ,
après cela , jugez , disait JLouville , si 24 octobre 1702.
» Victor- Amédée second est meilleur Fran- » çois et meilleur Espagnol que moi. »
Après tout, si Louville était entouré d'ennemis à la cour de Philippe , il avait aussi ses partisans. Je ne puis m'empêcher de faire connaître à cette occasion un trait du vieux comte de Las-Torrès , où l'on trouve bien de la vertu ; et , chez la nation espagnole , la vertu a je ne sais quoi de plus grand que chez les autres peuples. Dans le
moment où le marquis semblait le plus chancelant, le comte l'aborda un jour publiquement avec son fils le comte de Saint- Estevan Gormas ; et , s'adressant au jeune comte , il lui dit : « Vois-tu , mon fils , cet » honnête homme-là ? si jamais il a besoin x> de ton service , quand tu serois au bout de » l'Espagne , accours vers lui avec ton ëpée )) et cent de tes amis , et prends ses ordres. » Une telle profession d'estime , partie d'une âme si élevée , était pour Louville bien plus qu'une justification.
Il fallait , en général , qu'il eût donné peu de prise sur lui à la malignité , puisque ses juges mêmes MM. de Marsin et de Villeroi ne crurent pas pouvoir se dispenser de le défendre. Ce dernier surtout , qui ne l'aimait point , fut en sa faveur un témoignage non suspect. Le bon maréchal , du reste , avait peu de malice. Chargé d'examiner la conduite de l'accusé , ce qu'il imagina fut de le questionner à n'en plus finir, et d'envoyer à Versailles les réponses qu'il en reçut, comme des renseignemens certains. Il fît , Louville à Tor- ^^^^^^ autrcs , à Louville une question fort cy, 3o octobre piaigantc. « Crojcz-vous , lui dit-il , que le w roi catholique vous aime assez pour vous
» retenir auprès de lui dans le cas où le roi » son grand-père vous redemanderoit ? et si j) cela était , seriez-vous homme à mettre » cette amitié à profit pour demeurer à Ma- » drid contre le vœu de la cour de France ? » — « Dans aucun cas , répondit Louviile , je » ne ferai le petit cardinal de Bouillon ; mais « rassurez-vous ; le roi d'Espagne a les pas- » sions trop tranquilles, pour me retenir un }) seul jour contre qui que ce soit. Ainsi vous }) pouvez , quand vous voudrez , m'envoyer » Tordre de revenir , par un simple valet de » pied. » A cette réponse , le maréchal mit le comble à sa naïveté, en laissant éclater sa surprise et sa satisfaction. — Pour le cardinal d'Estrées , ce fut comme un ami qu'il reçut Louviile , et dès son début à Milan , il ne voulut devoir qu'à lui la connaissance des affaires dont il allait désormais supporter le fardeau.
Cependant la saison s'avançait. Puisque l'on avait résolu de quitter l'Italie , il fallait au moins profiter d'un temps assez favorable encore pour regagner l'Espagne , au lieu de le consumer à écouter les discours de MM. de Marsin et de Vaudemont sur ce qu'on aurait du faire pendant la campagne ,
et à recevoir les complimens et les hommages oiseux des Vénitiens.
x^, a4 et 3o OC"
lobre 1702. Louville à MM. Torcy et Beauvilliers.
(f Enfin, nous partons demain 5i octobre, pour Gênes ; nous serons six jours en route, et puis quatorze , selon les vents , pour nous rendre à Marseille. M. de Marsin partira de Gênes pour Versailles , et Monviel de Toulon. Le roi emmènera ses mousquetaires. Il faudra doubler ce petit corps qui n'est que de cent hommes , mais qui est plein d'honneur et de zèle. Ce sera un excellent noyau pour la garde dont nous avons besoin. Aussi le couche -t-on souvent en joue. Apprêtezvous à le soutenir. Le roi l'aime fort. Je vous le repète , avec cette garde et six mille hommes de bonnes troupes, nous tiendrons toute l'Epagne. Vous voyez que je vous avois prophétisé juste sur la manière dont on recevrait les Anglois en Andalousie. Maintenant qu'ils sont rembarques , je le disputerois à l'âne de Balaan.
- » En quittant ce pays , je dois vous dire ce qu'il me sembleroitbon de faire. Premièrement , il seroit bien d'envoyer l^^uc de Popoli à Madrid pour guider le despacho
sut* les intérêts de l'Italie , ou du moins de le faire gouverneur de Milan pour observer et contenir M. le duc de Savoye. M. de Vaudemont seroit mieux àNaples qu'où il est. Ajoutez qu'il soufFriroit dans ce royaume des intendans que les vice-rois n'y souffriront jamais, et les Napolitains jouiroient bientôt d'une chose qu'ils ne soupçonnent même pas , je veux dire de l'ordre et de la mesure dans l'administration. Dans ce cas, l'abbé de La Trimouilîe resteroit également à Naples d'où il entretiendroit facilement ses relations avec le pape , dont il est fort goûté.
>) Vous saurez que messieurs les Milanais faisoient des difficultés pour fournir les troupes du roi. M. de Vaudemont a parlé fort et ferme, MM. de Medina-Sidonia et de Saint- Estevan > au contraire , ont plaidé pour les Milanais , et il y a deux raisons de cela : la première , que ces ministres ont touché de l'argent pour que le duché de Milan n^en donnât guère au roi leur maître ; la deuxième, qu'ils commencent à faire leur cour aux ministres de Madrid , parce qu'ils ne sont que ministres de campagne. Or , faire sa cour au conseil d'Espagne , cela veut dire caressej^ les Lombards et écorcher les Napolitains*
i) Une certaine personne a envoyé au roi catholique un plan général de conduite, qui est si général qu'il me fait souvenir , non pas du testament politique du cardinal de Richelieu , mais des instructions que le bon Candau crut devoir me donner en partant pour l'Espagne , afin de me rendre plus facile la direction du jeune monarque. Faites tou^ jours le bien y me disoit-il , ne faites jamais le mal , et contentez tout le monde. Vous voyez que si , après cela , nous ne gouvernons pas bien , c'est de notre faute , et qu'il faut qu'il y ait en nous une grande malice , car nous ne manquons pas de belles maximes.
w Un mot sur vos monnoies et votre change. Nos mousquetaires nous ruinent : Grâce à vous , il y a aujourd'hui cent pistoles à gagner sur mille à envoyer de l'argent à Paris et Lyon par Madrid , et encore deux pour cent en le faisant passer par Lisbonne , et puis vous nous donnez du cuivre pour de l'or , cela est arabe. »
Nous terminerons ce chapitre pat* l'explication de ces derniers mots qui expriment un fait assez curieux pour l'histoire financière des premières années du dix-huitième siècle.
La compagnie de l'Assiento des nègres , autrement la ferme delà traite, sur laquelle était assis le payement des mousquetaires de Philippe V , n'était tenue de payer qu'à Paris cette dépense qui se faisait d'abord en Italie , puis en Espagne, et elle réalisait ses payemens en pistoles au taux de l'argent de France. Or , les espèces étaient devenues si hautes dans ce royaume , en 1702 , que l'échange de la pistole d'Espagne , évaluée d'ordinaire à 12 ou 1 5 livres tournois , s'effectuait alors à Paris , but à but avec la pistole française , qui est communément de 10 liv. tournois. Il résultait donc à chaque versement de l'Assiento , une perte pour le roi catholique d'un sixième au moins. Ce n'était pas tout ; quelque mal que fussent le commerce et la circulation des richesses en France à cette époque , l'Espagne tirait encore de ce royaume , en marchandises , dix centièmes de plus que ce royaume n'en ti^ rait de l'Espagne , et encore deux centièmes de plus àe Lisbonne , que Lisbonne n'en tirait d'elle : autrement , sur cent occasions qu'il y avait de faire payer de Paris à Madrid , il y en avait cent douze de faire payer de Madrid à Paris par Lisbonne. C'était
donc encore dix et douze pour cent que le roi d'Espagne devait faire payer à l'Assiento, pour la peine qu'elle prenait de lui envoyer son propre argent , et cette perte ajoutée à celle de la réduction des pistoles , rendait très-onéreux pour l'Espagne rétablissement de l'Assiento à Paris ; mais ce n'était pas là ce dont le despacho se plaignait a propos des mousquetaires ; il ne voyait que le malheur de changer la coutume pour avoir un roi bien gardé I
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 35g