CHAPITRE III (i
Instructions du marquis de Louville. Lettre de M. de
Fe'nélon.
Ces instructions consistaient en un mémoire très-ëtendu , divisé en quatre sections ainsi qu'il suit : Religion et affaires ecclésiastiques , règles de goiwernement et de conduite pour le roi y affaires de la guerre , et réponse aux questions de M, de Lous^ille, Le duc de Beauvilliers , qui en était le rédacteur, paraissait en avoir voulu faire le commentaire , ou plutôt le développement de l'écrit précieux que Louis XIV avait composé pour son petit-fîls , et qui est rapporté dans tous les historiens. Il ne le remit à M . de Louville qu'à Dax , peu de jours ayant de quitter son auguste élève , et le marquis en fît un extrait divisé par para- I.. .1 . .»■■ . I- 1. 1 . 1 .11 f. 1,1. .1 «
(i) Ces instructions sont conservées eu copie de la main de Louville.
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 35 graphes , que je transcris tel qu'il est, moins quelques détails de peu d'importance. On aimera sans doute mieux voir cette pièce dans sa forme native que d acheter un peu plus de méthode au prix de cette empreinte originale qui fait un des principaux mérites des pièces historiques.
Mettre l'Espagne sous la protection de la Sainte-Vierge.
S'attacher au plus grand bien de l'église , et surtout faire en sorte que Ton choisisse un bon et saint pape (i). La politique de l'Espagne le permet , à présent qu'elle est unie à la France; mais, quand cette union n'existerait pas , il est juste de sacrifier à Dieu et à la religion ce qui leur est contraire. Faire exclure les sujets jansénistes.
Choisir de saints évêques.
Le clergé d'Espagne n'est pas sur un bon pied. On le peut rétablir par des séminaires, de concert avec les évêques ; mais il faut en
(i) Le pape ïnnoceut XII était mort le 27 septembre 1 700. On élut à sa place le cardinal Albron , sous le nom de Clément XI
confier la direction à des gens qui ne soient pas même soupçonnés de jansénisme. Il ne faut pas non plus la confier aux jésuites^ au moins de long- temps , par égard pour les dominicains. On devra établir des séminaires jusques dans les Indes.
Empêcher de tout son pouvoir les progrès du jansénisme , surtout à Naples et dans les Pays-Bas, où M. de Bavière le favorise et le répand fort.
11 ne faut pas que le roi paraisse blessé des superstitions qu'il verra en grand nombre , mais il ne faut pas non plus qu'il s'y laisse enchaîner.
Agir avec grande retenue sur tout ce qui regarde l'inquisition, si révérée en Espagne ; tâcher seulement d'en adoucir les excès.
Le roi , qui a un confesseur jésuite , doit prendre garde à ne pas blesser les dominicains et a ne pas paraître se méfier d'eux , et pourtant ne pas prendre un confesseur dominicain pour leur plaire , ni souffrir que le confesseur de la reine soit de cet ordre.
Parler à son confesseur tous les dimanches matins pendant une demi-heure , mais faire en sorte qu'il ne se mêle en rien des affaires temporelles. Avertir ce dei^nier sur ce sujet,
le reprendre en cas de faute , et le renvoyer s'il persiste , pour prendre un autre confesseur jésuite.
Craindre , comme on a fait jusqu'ici , la morale relâchée , mais éviter les scrupules auxquels on est fort sujet.
Prévenir l'augmentation de l'autorité du pape sur l'Espagne, son pouvoir n'y étant déjk que trop grand ; mais s'informer en détail de tout ce qui regarde les matières ecclésiastiques dans les états de la monarchie espagnole. Respecter les usages des églises d'Espagne , et se souvenir qu'ils sont fort différens de ceux de France.
Suivant l'ordonnance du concile de Trente, sa majesté catholique ferait bien d'établir chez elle des conciles provinciaux.
Le roi doit lire tous les mois le mémoire que le roi très-chrétien lui a donné en partant. Il est très-sage , très-instructif et très-utile 9 en un mot , digne du roi qui l'a donné et de celui pour qui il a été fait.
Le roi doit se souvenir de la résolution où il est de conserver une longue paix pour aider au rétablissement de la monarchie, et
de ne jamais faire de guerre injuste; de n'en pas faire même de juste lorsqu'il pourra l'éviter sans honte; autrement il serait le meurtrier de ses sujets et le complice des désordres que la guerre entraîne après soi.
Ne point faire de mal positif pour qu'il en résulte un bien , et ne pas entreprendre certains biens , quand cette entreprise pourrait produire de grands maux.
Traiter poliment la reine douairière , mais la renvoyer au plus tôt de Madrid. La laisser dans une province du royaume préférabîementà l'envoyer ailleurs. Ne jamais souffrir qu'elle aille ni dans les Pays-Bas, ni dans le duché de Milan, ni dans le royaume de Naples; et, quelque part où elle soit, lui donner un conseil bien sur. Ne s'aviser (i) jamais de l'aimer, ni de l'ëpouser, et se défier de tous ceux qui auront des liaisons avec elle.
N'épouser jamais de princesse autrichienne ; et , si Dieu donne des enfans au roi, leur inspirer les mêmes sentimens; rechercher au contraire le sang de France.
Que le roi traite bien la femme qu'il épousera , mais qu'elle ne se mêle qu'avec beau-
(i) Cette princesse avait alors vingt-neuf ans.
coup de discrétion des affaires et de la dis« tribution des grâces et des emplois ; cela est très-important
Le roi doit donner sa principale confiance au cardinal Portocarrero; illa mérite; mais il ne doit pas le nommer premier ministre. Après le cardinal , le duc de Montalto et don Manuel Arias méritent le plus de con^ fiance.
Malgré l'usage fréquent des sacremens établi en Espagne , ne pas croire que les hommes y soient meilleurs qu'ailleurs.
Ne point mettre sa nourrice auprès de la reine.
(Suivent plusieurs recommandations relatives au soin de la personne et de la santé du roi. )
Sortir souvent de Madrid à cheval, pour aller à la chasse.
Continuer à manger sobrement.
Eviter la débauche et mépriser ceux qui la lui conseillent. Elle est surtout pernicieuse en Espagne.
Comme ce n'est pas la vertu du roi que la libéralité , il faut qu'il songe à donner souvent et à propos , et à se faire avertir sur ce point par gens de confiance.
4o MÉMOIRES SECRETS
Ne pas ajouter foi à tout ce qu'on lui dira , comme faisait le feu roi ; mais prendre , sur toute chose , de bonnes informations , et n@ point pardonner de faux rapports.
Le roi est trop froid et trop silencieux. Eviter ces deux défauts qui aliènent les peuples et le priveraient de leur tendresse , chose si nécessaire à un roi pour faire du bien.
Ecrire tous les mois au duc de Beauviliiers , sous l'enveloppe de monsieur le duc de Bourgogne , par la voie de l'ambassadeur de France ou des courriers de M. de Torcj, et tous les quinze jours au roi et à monseigneur, en ayant soin , dans toutes les lettres au roi , de mettre quelque chose pour madame de Maintenon , sans que cela empêche de lui écrire quelquefois directement.
Prévenir et réprimer les duels par des lois sévères, sévèrement exécutées, et se concerter là-dessus avec M. d'Harcourt.
Se rappeler du duc de PopoJi , comme d'un homme d'esprit qui parait honnête homme.
On n'approuve pas en France la politique du conseil d'Espagne , de tenir la noblesse et le peuple du royaume de Naples divisés. On
DU MARQUIS DE LOUVILLE. 4i exliorte le roi à ne se point servir de ces méchans moyens.
Récompenser Michel Outassa, lieutenantgënëral de la cavalerie de la Catalogne , qui , pour avoir souhaite un prince français , a souffert courageusement des injustices criantes.
On recommande , de la part du roi , au roi catholique le prince de Chimay.
Récompenser l'officier espagnol qui , à Mons, se battit contre des officiers allemands qui voulaient tuer des Français prisonniers.
Comme sa majesté doit toujours garder sa parole , elle ne doit jamais s'engager vite.
Que le roi ne tienne pas tant de chapelles publiques, ni tant de sermons que ses prédécesseurs.
Comme l'emploi de vice-roi du Mexique est de la dernière conséquence , il faut choisir pour le remplir un homme de grand mérite, et tel, s'il se peut, que le marquis de Mansera qui l'a si bien gouverné.
Songer de loin au remplacement de l'archevêque de Maîines.
Que le roi se fasse donner par écrit une copie des sermens qu'il fera , et qu'il dé-
clare n'en vouloir point faire qu'il ne puisse
tenir.
Ne croire ni aux prédictions , ni à l'astrologie judiciaire ; cela choque la religion et le bon sens , et affaiblit l'esprit.
Il est d'une nécessite indispensable que le roi visite ses royaumes , tant en Espagne qu'en Italie et aux Pays-Bas. Le roi , son grand-père, l'a très-fortement recommandé. Une conduite toute contraire , sous les derniers rois d'Espagne , a détruit la monarchie. Charles-Quint, là-dessus, pensait bien différemment d'eux. Si les Espagnols, par des vues particulières, voulaient s'opposer à ce parti, le roi devrait alors parler en maître.
Noter que M. de Coxis, chef-président à Bruxelles , y protège les jansénistes.
Ne point parler à ses bas-officiers en présence des Espagnols, ni souffrir qu'ils lui parlent.
Ne point rire de ce qui paraîtra extraordinaire, ni se moquer des ensorcellemens y au moins en public.
Paraître sérieux avec les Français, surtout devant les Espagnols.
liC roi doit s'appliquer avec soin au réta-
blissement des troupes, qui sont tombe'es en Espagne dans Tëtat le plus misérable , et , pour ce grand objet, s'attacher d'abord à rétablir la discipline et à récompenser le mérite.
En attendant qu'on puisse donner des témoignages utiles et brillans de sa faveur aux gens qui se distingueront , leur montrer en paroles qu'on garde le souvenir de ce qu'ils font de bien.
Consulter M. d'Harcourt siu' ce chapitre.
Ne se point charger d'un grand nombre de troupes, mais les avoir bonnes et bien payées , bien armées et bien vêtues.
En cas de guerre , avoir des hôpitaux , les visiter soi-même, entretenir de bons chirurgiens et les récompenser. Quand la politique ne le voudrait pas , l'humanité exigerait qu'on en usât ainsi.
Faire , aussitôt qu'on le pourra , des établissemens pour les invalides.
Tendre à remettre les choses sur le pied qu'elles étaient du temps de Charles- Quint , mais agir doucement , sans secousses ni précipitation.
Apprendi^e les fortifications , se faire donner le plan de toutes les places , veiller à ce
qu'elles soient en bon état , et ne pas oublier celles ^Afrique,
Accoutumer les jeunes gens aux exercices du corps, établir pour cela des académies, et y avoir de bons écu jers.
Faire des courses de têtes et des carrousels sans dépenses , et donner des prix aux jeunes gens qui s'y distingueront, pour les tirer de l'oisiveté dans laquelle ils vivent. Cela pourra d'ailleurs faire tomber les combats de taureaux ; mais il ne faut pourtant pas heurter de front cet abus. Il suffit de le décrier lorsqu'il produit quelque nouveau malheur.
Le roi ne doit pas imiter l'usage (i) de France sur la distribution des emplois. On s'y attache trop à l'ancienneté qui décourage les gens de mérite ; mais il faut qu'il avance ces derniers à proportion de leur capacité. C'était encore là un des talens de Charles- Quint.
Il faut récompenser une action d'éclat dès qu'elle est faite. Exemple, Boisselot (2) au siège de Limerik.
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(i) Saint-Simon insiste éloquerament sur cet article dans ses Me'moires.
(2) Il fwça, en 1690, le prince d'Orange à lever le
Quand un homme fait voir des taiens supérieurs à son emploi , il faut l'élever jusqu'à ce qu'on ait rencontré le point où il peut rendre le plus de services , et arrivé là , l'y laisser et le récompenser libéralement.
Le roi doit se faire instruire , par diverses personnes engagées au secret, du mérite des gens capables des grands emplois , et cela à l'insu de ses ministres , avec cette attention de ne charger de ces informations secrètes que des personnes versées dans les matières pour lesquelles on cherche de bons sujets.
Le résultat de ces informations , bien prises , mettra le roi à portée de dresser pour lui seul une liste des sujets à placer