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CHAPITRE II

LES ŒUFS DE COQ. DES VERTUS INCOMPARABLES DES COQUILLES d'œUPS. —

POURQUOI ON CASSE LA COQUILLE DES ŒUFS CUITS A LA COQUE DANS LES REPAS DE

CÉRÉMONIE. COMMENT ON s'eN SERT POUR PRÉSERVER SES APPARTEMENTS DES

MOUCHES, LES SEMIS DE CHOUX ET LES ARBRES FRUITIERS DES CHENILLES ET DES PUCERONS. '

La croyance aux œufs de coqs, œufs sorciers, s'il en fut, et qui engendrent des serpents, est générale chez nous. Il n'est ménagère qui ne soit persuadée que ces petits œufs, sans jaune, qu'on rencontre parfois dans les nids, sont pondus par des coqs. Comme je manifestais un jour quelque incrédulité à cet égard, un brave homme, qui ne manquait pas pourtant d'une certaine instruction et qui fut môme conseiller municipal de notre Luzy pendant plusieurs années, m'apporta un beau jour im de ces œufs qu'il avait presque vu pondre par un coq. Ce n'est pas sans peine que je parvins à lui faire comprendre que les coqs, bien que portant des plumes, sont des mâles tout comme les autres et n'accouchent pas. On est également persuadé que de ces œufs sortent des serpents. Dire à quelqu'un qu'il sort d'un œuf de coq, c'est lui adresser une grosse injure, c'est lui dire qu'il n'est qu'une vermine comme le serpent sorti de pareils œufs.

Cette croyance aux œufs de coqs est, comme on le sait, fort ancienne et sanctionnée par l'église. En 1474, un coq soupçonné d'un pareil méfait fut condamné comme sorcier et brûlé comme tel. Il ne l'avait pas volé.

Ajoutons que les œufs de coqs pondue dans le pays des infidèles étaient jadis spécialement recherchés par les jeteurs de mauvais sorts.

De l'œuf à la coquille, il n'y a pas loin et tout le monde sait qu'il est dans les hautes convenances, lorsqu'on a mangé un œuf à la coque, d'en briser la coquille. Or, il paraît certain, et ce sont les savants qui le disent, qu'il s'agit encore là, non d'une question de convenances, mais de sortilège. Jadis les magiciens se servaient, paraît-il, de coquilles d'œufs pour y tracer des caractères dont l'influence était des plus pernicieuses pour les gens de la maison. Certains mots ou certains caractères, ainsi tracés sur ces coquilles, pouvaient môme donner la mort à vos hôtes ou aux convives qui festinaient avec vous. De là l'obligation, pour les invités, de casser bien vite les coquilles des œufs qu'ils venaient de manger pour éviter d'être soupçonnés de s'en servir pour agencer quelque maléfice. Comme vous le voyez, voilà une mode qui nous vient de loin.

Il parait, du reste, que cette habitude d'écrire sur des coquilles d'œufs n'était pas encore complètement perdue au dernier siècle. Je lis, en efifet, dans un volume de la Maison rustique (tome I, page 110, édition 1775), la recette suivante :

« Pour avoir un œuf écrit en dedans, écrivez sur la coque avec de l'encre faite de « noix de galle, d'alun et de vinaigre. Faites sécher l'écriture au soleil, puis mettez

« Tœuf dans une saumure; faites-le cuire et en ôtez la coque, vous trouverez récriture c en dedans. >

Le même ouvrage donne la manière de faire passer, en l'amollissant convenablement, une coquille d'œuf dans une bague.

Mais où les coquilles d*œufs ont des vertus incomparables, c'est quand il s'agit de préserver vos appartements des mouches ou vos légumes des pucerons. Pour empêcher les mouches de s'abattre sur les plafonds et sur les tentures de vos appartements et d'y déposer à plaisir leurs ordures, prenez trois coquilles d'œufs qui aient servi à faire des € tourtiaux » le jour de carnaval — d'autres ne vaudraient absolument rien. Enfilez ces coquilles dans un fil écru, n'ayant jamais servi, et suspendez ce chapelet au-dessus et à l'intérieur de la porte d'entrée de votre maison. Les mouches se garderont bien d'y pénétrer (à moins qu'elles n'entrent par la fenêtre). L'important est de bien préparer ces coquilles, car du soin qu'on y aura apporté dépendra le succès de cette recette aussi simple qu'infaillible.

On y arrive au moyen d'une opération que vous avez sans doute pratiquée plus d'une fois quand, comme moi, vous vagabondiez dans nos bois pour y chercher des nids. — Je dirai, pour votre excuse et pour la mienne, que c'était en toute bonne intention et pour faire une collection d'œufs des oiseaux de nos forêts.

A ce propos, je vous rappellerai, en passant, qu'il ne faut pas dire, le soir, en causant sous le manteau de la cheminée, que vous savez où il y a un nid, car le coucou l'entendrait et il irait en manger les œufe avant vous. Vous savez aussi, sans nul doute, que, pour trouver des nids, il faut jeûner le vendredi saint. C'est en usant de cette croyance que de pieuses mères arrivent à faire Caire à leurs jeunes enfants un semblant de jeûne ce jour-là.

Donc, quand nous voulions conserver des œufis pour nos collections, nous les « bibions. > Biher, c'est un vieux mot, venu du latin, qui signifie boire, mais que nous n'employons plus que pour désigner cet usage qui consiste à aspirer le contenu d'un œuf, frais s'entend, dont on a préalablement percé dextrement la coquille aux deux extrémités avec la pointe d'une épingle.

En aspirant et en soufflant tour à tour,- on obtient une coquille bien nette, propre à tous les sorts.

Faut-il dire, pendant que j'y suis, que le tourtiau de carnaval, nommé aussi a. crapiau )) (crêpe) ou « sanciau d (du latin sanduSj sacré), est, comme tout bon morvandeau le sait, un gâteau plat fait d'œufs et de farine de seigle ou de sarrasin, délayés ensemble, qu'on fait cuire dans la poêle, préalablement arrosée d'huile ? Ce gâteau n'était rien moins jadis qu'un gâteau sacré, comme le pain d'épice et tant d'autres dont nous parlerons un jour. Le suprême de l'art, c'est, en le faisant sauter dans la poêle pour le retourner, de le faire passer par le cornet de la cheminée et de le rattraper à la porte de la cuisine. Toute bonne cuisinière a exécuté ce tour d'adresse... dans son jeune temps. Inutile d'ajouter que de tous les tourtiaux, celui fait de farine de sarrasin privé est le plus recherché et celui qu'on sert surtout pour les festins de carnaval.

Mais me voilà loin de mes coquilles d' œufis. Mauvaise habitude de flâneur qui aime à s'égarer dans tous les sentiers au lieu de suivre la grande route. J'y reviens bien vite.

En la suivant par les beaux jours de printemps, il est rare que vous n'aperceviez pas.

dans les jardins voisins, des coquilles d'oeufs piquées sur les branches des arbres fruitiers ou sur les échalas des vignes. On en pique de même sur les semis de choux ou de salades. C'est là un moyen fort en usage chez nous de chasser les chenilles, les pucerons et autres dangereux parasites, qui dévastent si souvent nos arbres fruitiers et nos semis, et font le désespoir de nos jardiniei's.

Seulement, ce qu'il faut connaître, ce sont les mots à dire ou les lettres à écrire dans les coquilles, pour que ce sort ait toute sa vertu. Or, il m'a été impossible, jusqu'ici, de les retrouver, et je soupçonne fort ceux qui se servent de ce moyen infaillible... dans les années où il n'y a pas de pucerons, de n'en savoir pas plus long que moi à ce sujet.

Notons encore cette propriété, indiscutable cette fois, que possèdent les coquilles d'oeufs, remplies de rosée du matin, de s'élever vers le ciel quand on a la patience de bien les tenir sur sa main en les exposant aux rayons du soleil levant. Elles montent, s'élèvent et disparaissent dans les airs comme de vrais ballons. Il n'est personne d'entre vous qui, dans ses jeunes ans, n'ait pratiqué cette mirifique expérience et ne l'ait ensuite enseignée à quelque bienveillant camarade, en lui faisant regarder fixement le soleil. C'est ainsi, si je ne me trompe, que Cyrano, de Bergerac, ce prédécesseur de Jules Verne, trouva moyen de s'élever jusque dans la lune et de nous raconter ensuite ses aventures de ce voyage lunaire.

Mais si les coquilles d'œufs ont tant de propriétés magiques, ce n'est rien encore à côté de celles que possède le jaune d'œuf ou l'œuf tout entier, surtout quand il est cuit à dur. Vous ne m'en voudrez pas de vous les faire connaître, tout en cheminant vers mon but.

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