‹ MemoiresChapitre 11 sur 93 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE SORT DES ŒUFS. — GOMMENT ON LE JETTE ET COMMENT ON LE CONJURE. — l'omelette ET LE SOLEIL. — EMPOISONNEMENTS COMMIS PAR LES SORCIERS AU MOYEN DES ŒUFS.

Si, dans vos promenades champêtres, il vous arrivait, ami lecteur, de rencontrer soit au bord d'une fontaine, soit sous un buisson, ou dans les sillons de quelque champ, un ou plusieurs œufs, gardez-vous bien d'y toucher : vous ramasseriez la mort ou pour le moins quelque grosse maladie. Ce dépôt d'œufs n*est ni plus ni moins qu'un sort jeté là par les Envoyeux ou autres suppôts de Satan, et chacun sait chez nous que le sort des œufs est plus redoutable encore que celui de la baguette de coudrier suspendue à un fil ou même que celui du foie de veau percé de clous, sorts terribles pouitant dont nous ne manquerons pas de causer un jour. Avec le sort des œufs on peut non seulement donner une mauvaise fièvre à celui sur lequel il tombe, mais on peut même faire périr bêtes et gens ou rendre stérile le champ le plus fécond et le mieux emblavé.

L'œuf, en un mot, peut être aussi mauvais au monde qu'il lui est bon, et si tout nait d'un œuf, tout peut périr par un œuf.

Un des moindres méfaits d'un œuf ensorcelé c'est de vous éclater iu nez comme une bombe, à la volonté du sorcier, et nous sommes surpris que Messieurs les anarchistes n'aient pas encore employé ce moyen sûr de dynamiter le bourgeois.

Pas plus tard que l'année dernière, ma brave mère Benoît, cette bonne ménagère dont je vous ai parié plus d'une fois au cours de ces récits, et qui se montre à bon droit si fière

de sa basse-cour et de ses poussins, faillit être victime d*un méfait de ce genre. Comme elle venait de jeter un fagot dans le four et qu'elle le remuait pour en activer la combustion, ça se mit à « taper » comme un coup de tonnerre et la pauvTe femme se trouva couverte de cendres et de blanc d'œuf des pieds à la tête, bien heureuse encore d'en être quitte à si bon marché. Quelque envoyeur, jaloux de ses poules, avait certainement jeté ce sort dans son fagot pour la faire éborgner. Personne ne lui persuadera jamais que les œufs, comme les marrons, peuvent éclater quand on les jette brusquement dans un brasier.

Il est non moins certain qu'on se sert d'œufs ensorcelés, comme je l'ai dit, pour détruire la récolte d'un champ et la faire passer dans le sien. C'est là une pratique fort en usage chez nous et je pourrai même vous en révéler le secret. Il m'a été donné, en toute bonne foi, par un brave homme de mes amis qui, se trouvant une belle nuit à l'affût d'un lapin, vit un sien voisin pratiquer devant lui cette opération diabolique et entendit même les paroles magiques qui en devaient assurer le succès. Mais il ne faut pas tenter le diable et je serais trop marri, chers lecteurs, si quelqu'un d'entre vous, en voulant faire Texpérience de ce maléfice, allait perdre son âme et se faire enlever par Satan, car c'est ainsi que finissent tous les jeteurs de sort.

Je me contenterai donc de vous dire que c'est entre onze heures et minuit que nos envoyeux et autres sorciers se livrent à cette opération, pour laquelle on a soin de disposer sur le sol ou dans les reguts (sillons) des œufs rangés en nombre impair. Ceci fait, on prononce les paroles qui évoquent Satan, lequel marque les œufs d'un petit signe noir, assez semblable à une croix, qui n'est autre chose que sa griffe. Dès lors, ils ont tout pouvoir, et quoi qu'on sème dans le champ ensorcelé, il restera stérile ; la récolte qu'il aurait dû produire passera dans le champ de l'auteur du sortilège qui, bien entendu, payera Satan de sa peine. v

Heureusement que nous savons le moyen de vous mettre à l'abri de ce terrible sort. Celui-là, je puis vous le donner, en toute conscience, sans garantie du gouvernement pourtant, car c'est une conjuration « par le bien fait, » c'est-à-dire par Dieu et ses saints. Comme je crois vous l'avoir dit, on nomme conjuration « par le mal fait, » celle qui s'opère avec l'aide du diable et de ses démons.

Donc, si vous craignez qu'on ait jeté sur vos récoltes le sort des œufs, prenez un linge de toile blanche n'ayant jamais servi ; ourlez-le avec du fil blanc et neuf et repassezle convenablement. Ceci fait, cassez dans une écuelle neuve et bien vernie des œufs, fraîchement pondus, en nombre impair, sur lesquels vous ferez une croix avec le pouce de la main gauche. Battez-les comme pour faire une omelette, et salez avec du sel béni à la messe de Noël en y mêlant quelques gouttes d'eau bénite de Pâques. Versez ensuite le tout dans votre linge que vous nouez par les quatre cornes. Placez cette poêle d'un nouveau genre sur un carreau du foyer que vous aurez eu préalablement le soin de bien nettoyer et de bien chauffer; puis, pendant que votre omelette cuit, vous dites :

« Je les excommunie tous les sorciers qui portent des œufs dans ma terre, je les « excommunie au nom du bon Dieu, de la bonne Sainte- Vierge, avec le plus profond de tous « les saints; je les excommunie à trois lieues de long, trois lieues de large; ils n'auront « pas plus de force sur mon terrain, ni sur moi, ni sur mon monde, ni sur mes bôtcs que « les Juifs n'en ont eu sur notre Seigneur Jésus-Christ au Jardin des olives. »

malade, une omelette dans laquelle il était entré des œufs pondus en dehors du « génillier. » Ce sont ces œufs, sûrement ensorcelés, qui avaient été cause de tout le mal, et quand nos gens disent ensorcelés, ils ne s'y trompent pas, ils entendent bien qu'il y a empoisonnement, mais ils se garderaient bien de prononcer le vrai mot.

Citons encore un autre fait du même genre. A quelque temps de là je lus, dans un journal des mieux informés de notre département, qu'un homme de la commune de F... avait failli être empoisonné en mangeant un œuf. Encore un sort, bien entendu ; seulement au lieu de le lui jeter dans une omelette de plusieurs œufs on le lui avait jeté dans un œuf à la coque, c'est-à-dire à dose insuffisante pour que l'empoisonnement fût complet et il put s'en sauver. Ces faits et d'autres prouvent que certains jeteurs de sorts se servent des œufs, ce mets si inoflfensif en apparence, pour commettre de véritables crimes. Ayant habilement enlevé un fragment de la coquille d'un œuf, ils introduisent par cette ouverture de l'arsenic ou tout autre poison délayé dans quelque liquide, en ayant soin d'aspirer tout d'abord un peu du blanc de l'œuf pour y faire un vide ; puis ils referment l'ouverture en y adaptant un morceau de coquille et placent les œufs ainsi préparés dans un endroit où ils pensent que les personnes dont ils veulent se venger viendront les ramasser. Ils se servent de ce même procédé pour empoisonner les bêtes et en particulier les porcs qui sont fort friands d'œufs. C'est là un méfait des plus ordinaires et parfaitement connu.

Je dois ajouter que la crainte des œufe ensorcelés est, parfois, habilement entretenue par les sorciers ou autres gens du même genre vivant aux dépens de l'imbécilité humaine, afin de faire délaisser les œufs pondus hors du génillier et de pouvoir se les attribuer en toute sûreté.

Le génillier, ai-je dit, c'est le terme employé chez nous pour désigner le toit réservé aux poules, aux gélines, ainsi qu'on nommait autrefois ces aimables compagnes du jau ou coq de nos basses-cours. De géline, on a fait gélinier et, par une inversion qui nous est très familière, génillier.

Ceci dit, méfiez-vous des œufs pondus hors du nid, et il y a à cela une raison qui n'a rien de commun avec les mauvais sorts. L'œuf qu'on trouve ainsi hors du logis est rarement frais, par suite il est non seulement désagréable au goût mais encore nuisible à la santé.

Pendant que nous y sommes, suivons les croyances relatives aux œufs : elles nous ramèneront à ce rapport symbolique dont je parlais tout à l'heure qu'on retrouve si fréquemment dans nos croyances entre l'œuf et le soleil, — ceci en passant par la fête de Pâques, cette grande fête des œufs et du père de la terre et de nos moissons.

Page 1