LES ŒUFS DE PAQUES. — LA ROULÉE. ENCORE LES ŒUFS DURS
La fête de Pâques, de l'origine et du symbolisme de laquelle nous parlerons tout à l'heure, est, comme chacun le sait, la grande fête du jeu et des cadeaux d'œuîs teints. Comme moi, vous avez attendu cette fête avec non moins d'impatience que le jour de Tan, non seulement pour étrenner vos frais vêtements de printemps et pour aller en vacances, mais encore, et surtout, pour jouer à la roulée avec de magnifiques œufs teints en rouge ou en jaune. Joignez au plaisir de ce jeu cher à tous les Luzicois de mon temps celui, non moins délectable pour nos jeunes estomacs, du repas traditionnel de la salade d'œufs durs, minces en tranches dans le pissenlit nouveau, et du plat d'oeufs durs cuits dans le bouillon de jambon.
Ce jour-là, vos métayers, vos fermiers, les gens qui croient devoir vous témoigner leur reconnaissance pour un service rendu, ne manquent pas de vous apporter, non pas un bon chapon gras, comme au jour de Tan, mais une douzaine ou deux d'œufs frais pondus. C'est pour votre roulée, vous dit-on, c'est-à-dire pour faire le banquet traditionnel et pour jouer au jeu sacré, à la roulée veux-je dire. — J'ai dit jeu sacré, jeu religieux, et peut-être ne me suis-je pas trompé.
En retour de cette offrande, vous en régalez de votre mieux ceux qui vous ont apporté leurs vœux sous cette forme symbolique.
Le pauvre viendra, de son côté, quêter sa roulée qui ne lui sera jamais refusée, sous la forme d'un ou de quelques œufs teints. Le premier devoir des enfants est, en effet, de s'empai'er de ces œufs pour les faire teindre, car on ne peut jouer qu'avec des œufs teints.
Feu mon oncle N..., l'oncle Paul, d'excellente mémoire, de la culotte magique duquel j'ai jadis conté l'histoire, possédait, pour cet unique usage, une superbe marmite de bronze, héritage de famille, portant le millésime de 1636, dans laquelle on préparait cette magnifique teinture rouge au bois de Brésil, couleur consacrée des œufs de Pâques. Enfants, petits-enfants, neveux, cousins et cousines, et il n'en manquait pas, venaient y porter teindre leurs œufs, et en remportaient toujours plus qu'ils n'en avaient apportés
Disons, en passant, que la couleur jaune partage avec le rouge l'honneur de décorer les œufs de Pâques. Toutes deux sont consacrées par l'usage et par les rites. Nous parlerons tout à l'heure de leur symbolisme. La teinture rouge se fait au bois de Brésil, ai-je dit; le beau jaune d'or s'obtient en faisant bouillir dans l'eau de la lappe ou stellaire, cette jolie plante des premières fleuries qu'on rencontre communément dans les haies et dans les lieux frais. On peut employer aussi une teinture faite avec de la pelure d'oignon mélangée de suie, mais elle est plus foncée et moins recherchée que celle venant de la lappe.
Avant de déposer ses œufs dans la teinture, on a soin de tracer sur leur coquille, avec du suif ou tout autre corps gras, son chiffre, celui de son amie ou quelque belle devise
parlante, comme un cœur percé de flèches, une pensée avec le mot : A moi, etc., qui ressortent en blanc, quand Toeuf est teint.
Beaucoup préfèrent pratiquer ces enjolivures avec la pointe d'un canif; c'est ce qu'on nomme miroler. Mais ce dernier moyen est fort périlleux; il exige une main sûre et une longue pratique pour ne pas en dommager la coque. Aussi, un bon miroleur est-il fort recherché des amateurs.
Mais posséder des œufs teints et même mirolés ne serait qu'un mince plaisir, si on devait se contenter de les regarder. On a mieux à faire et on se hâte d'aller les jouer à la roulée. Ce jeu, que nous trouvions alors si attrayant, consiste à faire rouler un œuf sur un plan incliné ou sur un terrain en pente. Tout œuf touché par celui du joueur devient sa propriété.
Malgré son apparente simplicité, ce jeu est plein de ruses et de malices. Il faut bien savoir de quel côté on doit placer le gros et le petit bout de son œuf pour aller à droite ou à gauche chercher celui qu'on veut atteindre ; il y a manière de l'incliner plus ou moins, de le placer en haut ou en bas sur la planchette, suivant qu'on veut aller plus ou moins loin et de le placer parfois cul sur tête pour le faire rouler droit au but. Il est aussi de règle de le laisser rouler par son propre poids, sans lui communiquer avec la main une poussée qui augmenterait la vitesse et la longueur de sa course ; ce serait là une grosse tricherie qu'on nomme, sauf vot' respect, pousser du cul et qui vous vaudrait en retour une vigoureuse correction de la part des camarades. Sachez encore que plus un œuf a roulé, meilleur il est pour le jeu. Sa coquille s'est amollie et il n'en reste guère que la pelure, les deux bouts se sont arrondis et il devient alors ce qu'on nomme une mollette^ c'est-à-dire un œuf par£Biit pouvant rouler facilement, rouler loin et dans tous les sens. Quand, après avoir bien roulé, il menace de se partager en deux ou trois morceaux, on le cheville habilement et il peut encore faire un bon service.
Enfin, quand la roulée est terminée, l'œuf est pelé, coupé en tranches et mangé dans la fameuse salade de pissenlit, ce grand remède de printemps que nous prodigue alors la prévoyante nature.
Ce repas n'empêche pas celui de l'œuf cuit dans le bouillon de jambon. Qui ne possède pas quelque peu de ce bienheureux bouillon, portera ses œufs cuire dans la marmite du voisin plus aisé qui ne refusera pas ce petit, service. Inutile de dire que, grâce à ce régime réconfortatif, les flux de ventre sont inconnus pendant la semaine de Pâques.
Cette habitude de manger des œufs durs n'est pas, ainsi que je l'ai avancé, une simple affaire de goût ni même d'hygiène, mais il doit s'agir là d'un repas mystique, de même que le jeu de la roulée ne doit être que le reste d'une cérémonie religieuse, dont nous avons oublié le symbolisme. C'est ce que nous allons essayer de démontrer.
Rappelons d'abord que cette coutume de manger des œufs durs pendant les fêtes de Pâques est générale et qu'on la retrouve dans presque toutes les religions et tous les pays, les fêtes de Pâques n'étant pas des fêtes exclusivement catholiques, ni môme hébraïques, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, mais bien des fêtes du soleil et du printemps, fort en honneur en particulier chez nos pères gaulois.
Rappelons quelques-uns de ces usages. Chez les Hébreux, on ne manque pas de servir un œuf dur au repas de la Pâques, en souvenir, dit-on, d'un grand oiseau géant qui vivait
du temps du déluge (1). Mais, sans aller si loin, à Tulle, on allait autrefois, le lundi de Pâques, manger des œufs durs à l'hôpital, dans la chapelle des malades. Dans tout le Berry, dit encore Laisnel de la Salle, qui a traité de main de maître ce sujet, à propos des fêtes de Pâques, on fait, le lundi et le mardi de Pâques, sous le nom de mmiches ou de herlités (2), des repas d'œufs durs qui sont suivis de danses et de réjouissances auxquelles prennent surtout part les bergers et les bergères du pays. Ceux-ci font préalablement des quêtes d'œufs, et ces quêteurs sont désignés sous le nom de cocateuXy coquetiers, d'où nous avons fait coquatiers ou rocatiers^ mots qui ne signifient pas autre chose que quêteurs d'œufs et qu'on applique communément chez nous à ces sortes de pauvres marchands ambulants, qui parcourent les campagnes pour y acheter des œufs et des volailles qu'ils vont revendre sur le marché de la ville.
Remarquons encore que chez nous on a l'habitude d'offrir un œuf aux enfants qui entrent pour la première fois dans votre maison ; c'est, dit-on, pour peupler leur maison. Souhait de fécondité, sans nul doute.
En Pologne, ce même usage se retrouve sous une autre forme. On y offre à l'étranger qui vient vous demander l'hospitalité un œuf dur qu'on partage avec lui.
Dans l'Isère, à La Tour-du-Pin, la fête du printemps — nous y voilà — se termine, comme en Berry, par un repas champêtre que les bergers prennent ensemble dans un pâturage et dont les œufs durs font une partie des frais.
€ C'était un usage commun à tous les peuples agricoles d'Europe et d'Asie, dit M. Henri Carnoy, dans une très intéressante étude sur les fêtes de Pâques, à laquelle j'emprunte ce dernier renseignement qu'il a lui-même emprunté aux Mémoires de V Académie celtique, de célébrer, en mangeant des œufs, la fête du nouvel an. On avait même soin de les teindre en plusieurs couleurs, surtout en rouge. Mais la fête du nouvel an se célébrait à l'équinoxe de printemps, c'est-à-dire au temps où les chrétiens ne célèbrent plus que la fête de Pâques.
c Le retour du printemps, le rajeunissement de la nature, la durée du temps, la fécondité des êtres, célébrés au temps des Gaulois, le sont encore aujourd'hui parmi nous dans plusieurs assemblées champêtres, dont l'origine est inconnue au vulgaire. Dans beaucoup de ces fêtes, l'œuf dur joue un rôle. Ces fêtes sont instituées presque partout le lundi de Pâques. ]>
En Normandie, et c'est là un autre fait que je viens de recueillir dans un journal, les petits paysans s'assemblent après le repas du soir pendant la semaine sainte et vont chanter, de porte en porte, une sorte de complainte sur la Passion. C'est, dirons-nous, l'inverse du chant de Noël où l'on s'en va chantant la naissance du divin enfant. Aussi, au Heu de la bûche traditionnelle, on a coutume de donner à ces pauvres chanteurs un ou plusieurs œufs ou quelque menue monnaie. Une partie de ces œufs est mise de côté pour en confectionner une gigantesque omelette qui est mangée le dimanche de Quasimodo, dit pasquette en patois normand.
Le surplus est mis en vente et le produit en est affecté à agrémenter le menu du repas symbolique. L'auteur, malheureusement inconnu, auquel j'emprunte ce renseignement.
(1) Laisnel de La Salle, Légendes et croyances du centre de la France.
(2) Jaubert, Glossaire du centre de la France,
fait remarquer qu'omelette est traduit en patois par « Pascade, » mot qui présente une parenté évidente avec Pâques. L'usage des œufs étant, dit-il, interdit pendant tout le Carême, on se livrait sans doute après Pâques à une véritable orgie d'omelettes. — Ce n'est pas tout à fait là, croyons-nous, le but de ce repas qui nous rappelle Tofifrande de l'omelette Usiite au soleil par les gens du village des Andrieux, dont nous avons parlé au commencement de ce récit, et qui nous confirme dans notre première hypothèse, à savoir qu'il s'agit là d'un repas symbolique, et qu'il y a une connexité plus que probable entre l'œuf et le soleil de qui tout naît, le grand œuf générateur du monde. Rappelons encore, à ce propos, qu'en Italie, au repas dit de la Résurrection, on mange des œufs durs bénis à la messe de Pâques.
En Russie, la coutume des œufs de Pâques a, comme chez nous, une grande importance et personne ne cherche à s'y soustraire; aussi, trouve-t-on dans ce pays des œufe qui sont de véritables merveilles. Mais c'est en Perse, à la fête du Nourouz ou nouvel an, qui a lieu à réquinoxe de printemps, qu'elle a véritablement la force d'une institution. Chacun se fait, comme chez nous, présent d'œufs teints en rouge ou couverts d'or et de peintures, suivant sa fortune. Le schah en donne de magnifiquement peints et dorés aux dames de sa cour.
Cet usage a été longtemps suivi par nos rois qui se faisaient apporter, à l'issue de la messe de Pâques, une corbeille d'œu& rouges ou dorés qu'ils distribuaient aux dames et à leurs courtisans. Aujourd'hui encore, entre gens riches, en guise de roulée, on envoie aux dames des œufs en sucre^ en argent, etc., qui renferment parfois de charmants et riches cadeaux.
L'usage des œufs de Pâques est donc général et, ceci établi, remarquons que l'année, jusqu'en 1561, a commencé chez nous à Pâques, et que le nouvel an des Persans correspond par conséquent à notre fête de Pâques.
De tous ces faits, il ressort donc sans nul doute que le repas d'œufs durs est bien un repas symbolique qu'on retrouve partout, et dont le but est de fêter le retour du printemps; qu'en outre le don des œufs de Pâques est l'étrenne consacrée pour exprimer les souhaits de fécondité et de prospérité. On assure que c'est aux Phéniciens qui adoraient le Créateur sous la forme d'un œuf que nous devons cette idée des œufs de Pâques et leur symbolisme. Suivant eux, la Nuit aurait été le principe de toutes choses et elle aurait enfanté un œuf d'où serait sorti l'Amour et le genre humain, etc. Nous ne saurions aller plus loin sans parler de la fête de Pâques, autour de laquelle nous tournons depuis un certain temps et sans rechercher d'une façon plus précise ses origines. Peut-être y trouverons-nous le dernier mot de l'énigme de la roulée et de la fête des œufs.