A ANDRÉ CHÉNIER
— Tu rêvais au temps d'allégresse Où Zeus souriait à la Grèce, Où le lait pur, le divin lait De la mamelle d'Amalthée, Au loin, sur THellas enchantée.
Comme un flot d'amour ruisselait.
Railleur des déchéances vaines.
Tu sentais courir dans tes veines Un peu du vieux sang d'Uranus, Ce sang qui, se mêlant à l'onde.
Vint empourprer la tête blonde Et les flancs neigeux de Vénus.
Quand tu parlais, il semblait, certes, Qu'Hébé sur tes lèvres disertes Eût, dans un baiser radieux.
Versé de ses mains en délire, Bel éphèbe, joueur de lyre. Le doux nectar aimé des dieux.
Tu folâtrais, les tempes ceintes D'une couronne d'hyacinthes.
Les Jeux, les Grâces et les Ris, Suivaient ta course vagabonde Sur THymette, où le miel abonde.
Dans les bois de myrtes fleuris.
Tu chantais, et ta voix si belle Exaltait Tantique Cybèle.
Adieu, Syrinx I — Pan se pâmait, Etendu mollement sur Therbe, En écoutant Tode superbe Dont Tessor ailé le charmait.
Il chantait... mais soudain les épaisses ténèbres De leurs sombres linceuls, de leurs voiles funèbres
Obscurcissent les airs, hélas !...
Il chantait..., mais soudain, dans l'effrayant silence Un immense sanglot de désespoir s'élance
Et trouble les monts de THellas.
Il chantait..., mais soudain le souffle des discordes, lyre ionienne, en passant sur tes cordes,
Brise ton plectre d'or, hélas I...
Est-ce un dieu qui gémit sur ses amours mortelles ?... Les Hyades en deuil dans le ciel pleurent-elles
Sur la mort de leur frère Hyas ?...
Ecoutez! Ecoutez! Quel agonisant jette Son râle de stupeur aux échos du Taygète ?...
Est-ce le cri de Niobé Dont la postérité l'appelle en vain et sombre?... Loin de ses fils ingrats, sur le Caucase sombre,
Prométhée a-t-il succombé?...
Chénier n'est plus ! Pleurez, vierges, pleurez ! Le glaive, Après s'être abaissé, rouge de sang, se lève.
Joyeux, lentement, sans remords.
Pleurez, nymphes, pleurez ! — A quelles gémonies Vont ces adolescents les plus purs, ces génies.
Ces poètes, tous ces grands morts ?
Planez, planez, blanches palombes, Sur la hideur de ce charnier, Et dans ces rouges hécatombes Cherchez le corps d'André Chénier !
Baisez sa lèvre où vint éclore Parfois, sans longtemps s'y poser, Le baiser parfumé de Flore, La fleur de son moelleux baiser !
Zéphire, sèche les boucles De ses cheveux de pourpre teints.
Où ruissellent mille escarboucles !
fiaise ce front aux yeux éteints 1
Ce front qu'il se frappait naguère, Criant : « J'ai quelque chose là ! »
Quand une main lâche et vulgaire Subitement le mutila.
Sa bouche froide est sans haleine; Ses regards à jamais ont lui !
prêtresses de Mitylène, Jetez votre péplum sur lui !
Prêtresses, faites-lui Taumône, En modulant Thymne d'adieu, D'un tertre où croîtra l'anémone, Sous un pan de votre ciel bleu I
Afin que Cypris, ô doux rêves !
Revoie Adonis dans la fleur Qui rappelle ses amours brèves.
Et sur Chénier répande un pleur.
filles de Lacédémone Et d'Athènes, dès la saison Des roses, faites-lui l'aumône D'un peu d'ombre sur son gazon I
Pour qu'au printemps, toujours fidèles.
Vous veniez en essaims touchants.
En dansant sur les asphodèles.
Le charmer encor de vos chants ;
Pour que l'oiseau dans la ramure Dise sa gloire aux papillons, Et que l'abeille la murmure Aux lis blancs que nous effeuillons ;
Pour que la divine cigale Célèbre pendant tout l'été Celui dont la voix sans égale Emeut les rives du Léthé.
Marcel Coulloy.