LES NIVERNAIS DANS L'AFFAIRE LA MOLE ET COCONAS
d'après les dépositions
•uoiqne approuvée par le pape Grégoire XIII, quoique fêlée par Philippe II, roi d'Espagne, la Saint-Barthélémy, cette épouvantable nuit de sang, avait arraché à l'opinion publique un cri vengeur dont l'écho se fît entendre jusque sur les marches du trône. Les rangs des huguenots se décuplèrent. Dans la crainte d'une levée de boucliers, le roi fît publier un édit d'après lequel touê ceux de la religion pourront aller et venir en toute liberté de conscience... sans plus grande assemblée que dix seulement fors et excepté dix lieus à Ventour de la prévôté et vicomte de Paris... C'était peu et cependant cela paraissait trop à Catherine de Médicis qui, voyant Charles IX descendre rapidement vers la tombe, surveillait, d'un œil attentif, les intérêts de son fîls favori, Henri, roi de Pologne, et retenoit de court son autre fîls, le duc d'Alençon, et son gendre, le roi de Navarre.
Françoisj duc d'Alençon, craintif mais avide de liberté et de gloire, poussé par son favori, Joseph de Boniface, sieur de La Môle, et l'astucieux italien, Annibal de Coconas, flattait le parti huguenot et tous les malcontents de la Saint-Barthélémy, comme le duc de Montmorency, le maréchal de Cossé, Henri de la Tour d'Auvergne, prince de Bullion, Pierre de Grandrye, seigneur de Besne, Guillaume de Grandrye, seigneur de la Montagne, Jacques de la Fin, seigneur de la Nocle, et autres de moindre importance, comme François de Tourtay, Laurens des Bois, etc. Il aspirait à épouser la reine d'Angleterre, mais, à cause de cette alliance qui semblait contraire aux intérêts de la religion catholique, il craignait d'être victime de quelque guet-apens autorisé par le Pape. C'est alors qu'il aurait été question, pendant que la cour était à Saint-Germain, d'enlever le duc d'Alençon et le roi de Navarre, de les conduire dans une province où les huguenots avaient des villes fortes et de placer le duc d'Alençon sur le trône après la mort de Charles IX. La troupe armée, qui devait favoriser cet enlèvement, arriva
quelques jours avant l'époque convenue et tout le monde perdit la tôle. Au lieu de profiter de rômotion générale pour partir vivement, le duc d'Alençon s'amuse à consulter ceux-ci et ceux-là, et La Mole, dit-on, s'en alla raconter l'intrigue à la Reine (samedi, veille des Brandons). Catherine de Médicis ordonne aussitôt la rentrée de la cour. Trop habile pour ne pas profiter d'une circonstance si favorable à ses projets, elle fait d'abord garder au bois de Vinccnncs le duc d'Alençon et le roi de Navarre, puis enfermer à la Bastille le duc de Montmorency et le maréchal de Cessé, et enfin arrêter La Môle, Coconas, Pierre de Grandryo, Laurcns des Bois et François de Tourtay. Henri de la Tour d'Auvergne, Guillaume de Grandrye et Jacques de la Fin avaient disparu à temps.
J'ai parlé, dans ma Notice sur Saint-IIonoré-les-Bains, des frères Pierre et Guillaume de Grandrye. Ils étaient fils d'Albert de Grandrye, grenetier au grenier à sel de Moulins-Engilbert, et de Marguerite de Laubcspine (1). Ils héritèrent de leur oncle, Charles de Grandrye, receveur général pour le roi en Nivernais," qui n'avait pas eu d'enfants de son union avec Jeanne Bolacre.
Pierre de Grandrye, seigneur de Besne et de Grandrye, ambassadeur aux Grisons, chevalier de l'Ordre du Roi, se jeta dans les curiosités de la chimie et crut avoir trouvé le secret d'aflfiner les métaux. Attiré auprès du duc d'Alençon, dont il devint chambellan, il ne sortit sain et sauf de Tintrigue de La Môle et de Coconas que grâce au crédit de Sébastien de Laubcspine, évoque de Limoges, son oncle. D'après ses interrogatoires, il semble qu'il était parfaitement au courant de cette petite et cependant si grave affaire dont M. Guizot ne parle pas dans çon Histoire de France.
Guillaume de Grandrye, son frère, soigneur de la Montagne, chevalier de l'Ordre du Roi, fut destiné à Tétat ecclésiastique et obtint l'abbaye de Grandchamp, dont il garda le nom. Il ne tarda pas à prendre le parti des armes où il tint une place brillante. Il fut ensuite ambassadeur à Constantinople (1566-1570). On le trouve à la Montagne en 1571 et 1573. Huguenot, comme la plus grande partie des seigneurs du Nivernais, il avait une horreur profonde de la journée de la Saint-Barthélémy qu'il appelait journée de la trahison et paraît s'être engagé à fond dans le complot de Saint-Germain. Il eut l'habileté de fuir à temps et resta l'irréconciliable ennemi de Catherine de Médicis. Sed defendat quod quisque sentit : sunt enimjudicia libéra (2).
Le projet seul d'enlever les princes de la cour ne devait pas être un délit bien grave aux yeux du public. Aussi Catherine de Médicis ne craignit pas de faire des victimes pour laisser croire à une conjuration contre le roi. « Le procès de la Molle et de « Coconas fut instruit avec toutes les adresses dont on se peut servir dans un pouvoir
(i) Marguerite de Laubcspine était la sœur de Sébastien de Laubespine» évéque de Limoges^ ambassadeur en Espagne, et la nièce de Claude de Laubespine, secrétaire d'Ltat, tous deux très écoutés de Catherine de Médicis.
(2) CicÉRON» TuMculaneSy livre IV.
« y a environ trois semaines qu'il s'adressa à luy un serviteur de la Noue, qui a esté c autrefois à luy déposant, qui luy dit qu'il avoit avertissement pour donner au Roy « d'un gentilhomme nommé Beaufenyn, qui avoit esté au feu admirai et estoit de c présent escuyer de M. le duc : lequel alloit et venoit par le commandement dudit « sieur Duc vers les ennemis du Roy, traitant des menées et pratiques. Lors le déposant « s'adressa à un nommé le sieur de Grandchamp (Guillaume de Grandrye) et luy dit, <r on la maison où estoit logé le comte de Coconas et la Molle, près le bout du Pont € Saint-Michel, qu'il avoit un homme qui pouvoit faire service au Roy et découvrir les <r menées de ses ennemis. Le sieur de Grandchamp luy dit qu'il n'estoit pas besoin do « se haster, mais attendre et voir quelles issues prendraient les affaires. Quelques <r jours après ledit déposant en son logis dit audit sieur de Grandchamp que le € personnage qui luy donnoit l'avertissement étoit proche de s'en aller vers la Noue, c et qu'il est à luy, dit qu'il se vouloit servir de luy pour le service du Roy. Lors ledit c de Grandchamp répondit audit déposant qu'il laissât cette entreprise et qu'il n'y alloit « que de la vie pour ce qu'il ne pourroit jamais approcher jusques au Roy pour lui c donner l'avertissement : mais qu'il l'asseuroit, s'il vouloit tenir le parti de M. le « Duc, qu'il luy feroit donner tel estât en sa maison qu'il voudroit, et le feroit participer « au butin de 400,000 escus à la prise d'une ville qui estoit aussi bonne que Rouen, c Lors le déposant passa outre en son propos, attendant de découvrir dudit Grandchamp « autres choses. Après, fréquentant ordinairement avec ledit de Grandchamp, il vit « ordinairement que plusieurs gentilshommes et autres venoient parler à luy et à un « nommé la Nocle (1), qui estoient ordinairement ensemble avec le comte de Coconas « et le sieur de Grantrye (Pierre de Grandrye), et ne vouloit ledit la Nocle que ledit « déposant entendit de leurs affaires esquelles estoit entremeslé un nommé la Vergne « avec le vicomte de Turenne. Ledit sieur de Grandchamp ayant depuisopinion queledit <c déposant luy pourroit servir en quelque chose, luy commença à dire, le dimanche pré- « cédant le dimanche des Rameaux, estant sur les remparts près le moulin à vent des a petits Champs, que le Roy avoit envoyé quérir une dispense pour faire mourir le Duc, « et qu'il délïber oit s'en ressentir et échapper le danger; ce que ledit de Grandchamp
(I) Dans la déposition de Pierre de Grandrye il est nommé la Nocle le jeune. La famille de la Fin possédait La Nocle en Nivernais et Beauvoir en Bourbonnais, A cette époque vivaient Guv, Jacques et
Fin la première place parmi les sorciers du Bourbonnais. » Le chanoine Anquetil, dans son Intrigue da cabinet soas Henri IV et Louis XIII, raconte que celui qui eut toujours le plus d'empire sur Biron fut Beauvoir la Nocle, sieur de la Fin. Il avait été employé, dit-il, par le duc d*Alençon, frère de
ipi d'auprès de lui, sinon qae la Fin l affinerait.
« affirma estre vray audit déposant; et aussi, continuant de jour à autre, oommuniquoit « des affaires secrettes audit déposant, lesquelles il traitoit en conseil de M. le Duc es « maisons de la Nocle et de la Molle, et ce qui estoit délibéré audit conseil estoit après « rapporté entre eux. Tellement qu'ils adjoustoient de leurs opinions, et faisoient estât « qu'après qu'ils auroient impatronisé M. le Duc du royaume de France, ils tiendroient « pour eux les villes qu'ils auroient prises pendant la Guerre, faisant aussi estât « d'exterminer le Roy, la Reine et tous ceux de la Maison de Guise, s'associant de la « Maison de Montmorency et du sieur de Strozzi (1), lequel avoit promis audit sieur « de Grandchamp douze compagnies de gens de pied pour les guerres qui se présen- « teroient, dont il en avoit déjà délivré une commission à un nommé Berthencourt « pour le capitaine Tourtay. Et lorsque M. le Duc venoit à Paris tenir son conseil sur « lesdites affaires, ils y venoient sous couleur de venir gouverner certaines dames de « la cour. Et ce qui avoit esté arresté audit Conseil estoit rapporté audit déposant par « ledit sieur de Grandchamp, tous les propos et machinations qui se traitoient esdits « lieux audit temps, sans qu'il y eut encore résolution du temps de l'exécution, à cause « d'une somme de douze cens mille livres qui estoit affectée au voyage, et que Ton « attendoit M. de Mande, chancelier de M. le Duc. Depuis ont pratiqué certains Italiens, « -sans qu'on les luy nommast, qui avoient promis donner 6,000 escus audit sieur Duc, « dont il en donnoit 2,000 pour le payement d'aucuns hommes qui estoient retenus « pour le fait de l'exécution, 1,000 escus pour ledit la Nocle et 1,000 pour fe sieur de ce Grantrye qui promettoit, par un secret qu'il disoit avoir, de convertir l'argent en or « pour fournir aux frais qu'il conviendroit faire en toutes les guerres. Et avoient entre a eux desparty les Estats de France, Grantrye pour Grand Maistre, la Nocle pour « Grand Chambellan, la Molle, Maistre de la Garderobe, M. de Montmorency, « Lieutenant général. Ledit déposant voyant que le terme de leur exécution approchoit, « voulant en avertir Sa Majesté, ledit jour des Rameaux au matin s'en alla vers M. le « premier Président pour luy communiquer de cette affaire, lequel premier Président « conseilla audit déposant s'en aller vers le Roy et l'instruire de tout. Ce que le dit « déposant fit aussitôt... m^is le Roi étoit à diner et ne put l'entendre. Lors s'en revint « à Paris pratiquant toujours avec ledit de Grandchamp pour découvrir de luy ce qui « se traitoit et voyoit plusieurs allées et venues que luy communiquoit ledit de « Grandchamp. Finalement, le mercredy de la semaine sainte estant descouvert un de « la Porte Saint-Martin qui donna quelque soupçon desdites menées, iceux conspira- « teurs furent estonnez et commencèrent à résoudre de leur fait. Disans toutefois que ^ le Roy en fut averty, comme il estoit déjà par un seigneur qui luy avoit mandé qu'il « estoit hors de sa puissance de pouvoir donner ordre estant le plus foible, le jeudy « absolu au soir ledit premier Président envoya quérir luy déposant en son logis, « lequel déposant tout aussitôt se transporta vers le sieur Président, par lequel luy « fut commandé, en présence du sieur do Lanssac et de M. le Procureur Général, « d'aller le lendemain trouver le Roy au Bois de Vincennes pour l'informer au vray
(i) Philippe Strozzi, colonel général de l'infanterie, était fils de Pierre Strozzi, cousin-germain de Catherine de Médicis.
« de ce qui se machinoit par ses ennemis. Ce que ledit déposant fit au sortir du logis t dudit sieur premier Président.
« Alla trouver ledit de Grandchamp, lequel le retint à la collation, par laquelle « ledit la Nocle arriva accompagné d'un nommé Mathain et deux autres desquels ledit a déposant ne scait les noms ; lesquels se mirent à table, et après commanda ledit la <c Nocle que tous les serviteurs sortissent de la chambre et que ledit Tourtay baîlleroit « bien à boire. Estant sortis lesquels serviteurs, ledit de la Nocle va jurer et blasphémer « appelant le sieur de Montmorency poltron, et dépitant contre luy, pour ce qu'il disoit « que sa longueur avoit esté cause de rompre l'entreprise, et que s'il ne luy eut tenu « le bec en l'eau, il y avoit longtemps que l'entreprise eut esté exécutée, vu la juste « occasion qu'en avoit M. le Duc et les conspirations qui estaient faites contre luy, a Premièrement que depuis deux,., on avoit conspiré à le faire mourir, joint aussy qtie a depuis Veffroy de Saint-Germain, le Roy avoit envoyé vers le Pape pour avoir dispense « de le faire mourir et le Roy de Navarre; et qu'ils avoient occasion de se plaindre wx « que Ton avoit donné en appanage au Roy de Pologne, son frère, un million de livres « de rente, et en toutes les charges honorables de France et autres du tout disposé à « sa fantaisie, et qu'il demeuroit encore esclave. Et que Languedoc, Provence, Guyenne, « Dauphiné, Picardie et une partie de Normandie luy tendoient les mains pour se « rendre à sa dévotion. Bref qu'il falloit, quoiqu'il fust, exécuter promptement; et que « ledit de la Nocle venoit de la cour où il avoit vu en la chambre de la Reine de Navarre r que la Reine Mère avoit parlé audit Roy de Navarre aigrement de toutes ses entre- € prises, lequel Roy de Navarre avoit tenu bon en pleurant, et que ladite Dame luy dit t qu'il n*estoit pas temps de dissimuler et que la Molle et Goconas étoient prisonniers a qui avoient tout déclaré. Devoit ledit la Nocle partir le lendemain pour aller au Bois « de Vincennes pour faire enlever ledit sieur Duc, et fut envoyé par ledit de Grand- « champ coucher chez la dame de Chaussey, sa sœur, en la rue de Seine (1). Le len- « demain matin qui ctoit le vendredy saint, luy déposant alla trouver le Roy auquel il « déclara amplement ce qu'il sçavoit de ladite conspiration, lequel sieur Roy lui promit « envoyer forces à Paris pour prendre les coupables.
€ Il déposant estaat de retour à Paris rencontra en ladite rue de Seine ledit Tourtay « auquel demandant îles nouvelles, il luy dit que ledit de la Nocle les avoit laissez pour « allor tn>;ivi*i' la Molle qui luy avoit mandé qu'il avoit reçu des nouvelles de M. le « Duc, et estoit ledit de la Nocle party de bon matin. Ayant laissé luy déposant ledit « Tourtay, alla trouver ledit de Grandchamp qui estoit logé au logis du sieur comte do « Ventadour, rue de Seine, où il trouva ledit de Grantrye, son frère, et un nommé le « sieur de Rouzières, père dudit Tourtay, et un nommé Bourgoing. Ledit de Grand- « champ demanda audit déposant ce qu'il avoit appris, lequel luy dit qu'on estoit bien « en alarme mais peut-estre que ce ne seroit rien, et peut-estre qu*après disner il leur « résoudroit du tout. Lors ledit de Grandchamp dît qu'il ne falloit plus attendre, ains « se tenir prest pour suivre ledit Duc qui avoit bon rendez-vous à Sedan. Lors ledit de « Grandrye dit qu'il ne partiroit point, mais qu'il demeureroit pour apprendre ce qui
^i) Antoinette de Grandrye, femme de Guillaume Tenon, seigneur de Nanvigne et Fontfay.
a se passcroit par deçà pour leur eu mander des nouvelles, et qu'il ne devoit craindre « d'autant qu'il n'avoit jamais communiqué ausdits sieurs Duc et Roy de Navarre de a ses affaires, mais qu'il les avoil seulement entendues par eux, desquels il s'asseuroit a bien qu'ils ne le déclareroient point parce qu'ils estoient tous hommes résolus. « Lesquels de Grandchamp, de Grandrye et autres alloient disner au logis dudit de « Grandchamp à la Corne de Cerf en la rue des Marcsts où ils attendoient ledit dépo- « sant jusques à une heure après midy, pensant les faire prendre comme il avait a promis au Roy, lequel sieur Roy n'envoya aucunes forces comme il avoit promis, et « depuis ledit de Grandchamp est échappé. Et est ce qu'il dit. »
Laurens du Bois, écuyer, sieur de Saint-Martin-dcs-Picrrcs, neveu d'Antoine do Saint-Pol, maître des requêtes, arrêté et mis à la Conciergerie, lut interrogé le mémo jour. Il nia d'abord puis reconnut avoir dit c (juc l'on pouvoit prendre le Roy et que l'on « se tueroit dedans Paris. Que Grandcliamp avoit dit le samedy devant les Rameaux c qu'il voudroit estre mort et que l'on avoit mandé quelques lettres au Roy touchant le « fait de Saint-Germain, mais que M. de Montmorancy estoit à la cour, qui estoit sage « personnage et pouvoit composer tout cola. Et que ledit de Granchamp luy dit qu'il y « avoit des lettres du Pape et du Roy d'Espagne^ comme aussi qu'il ne vouloit estre ny « à la ville ny à la cour au moyen de quoy il en avertit ledit de Saint-Pol. »
Tourtay, interrogé ensuite, déclare que son père était capitaine pour le Roi et avait eu charge en l'artillerie ; que depuis dix ans il l'avait suivi et avait servi au sieur de Grandchamp de secrétaire en son ambassade de Turquie et qu'il ne savait rien de la conspiration.
Pierre do Grandrye, maître d'hôtel ordinaire du Roi, âgé de 43 ans, répondant aux questions qui lui sont posées, dit qu'il avait été huit ans et plus ambassadeur pour le Roi aux Grisons ; qu'à son retour, il y avait ([uatro ou cinq mois, il s'arrêta en sa maison en Nivernais (Besne), d'où il partit au commencement du carême. Il arriva à Paris le dimanche des Brandons « jour que le Roy vint de Saint-Germain pour le « trouble qui y arriva le jour précédent ; qu'il avoit souvent bu et mangé avec son frère « comme frères doivent faire entre eux, sinon depuis que ledit de Grandchamp s'estoit « allé loger au faubourg Saint-Germain pour estre plus près du sieur Strozzi, colonel de « l'infanterie françoise, qui luy avoit promis douze compagnies de gens de pied dont les « deux Tourtay, père et fils, dévoient avoir chacun une, qu'il l'avoit moins vu. » Le v(»ndredi saint, après avoir assisté au service en l'église de Saint-Eustache, en allant aux Pardons, il alla diner avec lui « où se trouvèrent les deux Tourtay et un jeune « homme nommé Bourgoing, de Nivernois, homme d'armes de la compagnie du Roi de « Pologne, qui briguait aussi une compagnie (1), et ensuite arriva un nommé Brinon « pour rendre réponse de quelque argent dont il avait charge, » mais qu'il no fut aucunement parlé des affaires publiques.
Brinon lui est aussitôt confronté et soutient l'avoir trouvé avec le sieur do Grand-
(i) Très probablenient Français de Douri^^oiniç, lils de Cîabriel, seigneur de Faulin, Chnmplcvrier, Charuprobt'ii, Saiul-Jean-Jc-Curtils, Mireloup, Mtiuchaclon el aulres, cl de Louise d'Es^iliy. Il est assez ii^lércssaiit de remarquer que ce icnioin oe fut pas iuterrogé.
champ le malin du vendredi saint à Thôlel de Ventadour où Ton tint les propos portés en sa déposition et qu'il savait la conjuration.
Sur quoi de Grandrye déclare « qu'à la vérité il se doutait et s'est apperçu par les
< déportemens et paroles que tenoient ledit de Grandchamp, son frère, la Nocle le jeune,
c et Montagu, qu'ils faisoient quelques entreprises pour aider M. le Duc, et quelquefois
« a ouï dire qu'il estait à craindre que le Roy ne suivit l'exemple du Roy catholique qui
c n'avoit pardonné à son seuljils et qu'il avoit envoyé quéri dispense à Rome pour ce fait,
« Au surplus a dit qu'à la vérité, estant aux Grisons, il s'est employé à distiller et faire
« transmutation des métaux, et en sçait le secret et la recepte, laquelle il ne veut com-
« muniquer à autre qu'au Roy ou à ceux qu'il lui plaira commander, et a moyen de luy
« faire gagner deux millions d'or tous frais faits tous les ans, en mettant par le Roy
a cent mille escus en argent, pour avoir en deniers un million d'or tous les ans ; et que
« tous les mois on tirera le gain, et toutes les semaines si l'on veut, et que le père du
€ comte Charles luy a voulu donner cinquante mille escus pour faire le secret et ne l'a
€ voulu mais l'a réservé au Roy (1). >
Aussitôt après on confronte Tourtay à Brinon qui maintient sa déposition. Tourtay ajoute alors « que, à la vérité, la Nocle le jeudy au soir environ la moitié du souper c arriva de la cour tout botté et dit que l'on fit retirer les serviteurs, et, eux étant retirés, c ledit de la Nocle dit tout haut par une grande frayeur, blasphémant le nom de Dieu, € que ce gros poltron de Montmorency avoit rompu leur entreprise qui avoit esté faite € et que Monsieur se trouverait en danger de sa personne parce qu'il étoit en mauvais € ménage avec le Roy, et que Von avoit découvert que le Roy le voulait faire mourir, < comme ledit de la Nocle luy dit, autrefois, et qu'il avoit trouvé une dépesche par € laquelle le Pape le dispcnseroit de ce faire : et lors la compagnie fut fort estonnée, € comme si les cornes leur fussent venues à la teste : et lors ledit de Grandchamp dit c que c'estoit un grand malheur que ces divisions-là et que le Roy avoit bien besoin de € ses bons serviteurs. Et a dit que]si on le veut mettre en liberté et luy bailler lettres « du Roy répondantes à celles que ledit de Grandchamp luy avoit baillées pour porter au € Roy, qu'il se fera fort de faire venir ledit de Grandchamp qui est à la Montagne entre € Nevers et Auxerre, et s'il ne le trouvoit qu'il s'en retourneroit et qu'on luy baîUe telle € compagnie qu'on voudra, et veut être rais en quatre quartiers s'il ne le trouve. »
Claude de Laubespine, secrétaire d'Etat, aurait empêchéque cette proposition fut acceptée. C'est peut-être ce qui coûta la vie à Tourtay.
Après divers interrogatoires de La Môle et de Coconas, Tourtay fut condamné à être pendu. Son arrêt lui fut lu au greffe, le 24, en présence du président Pierre Hennequin qui Tadmonesta de dire la vérité. Tourtay déclare avoir tout révélé ce qu'il avait su et affirme ne l'avoir appris que de la Nocle et de Grandchamp. Mis à la géhenne, il persiste à déclarer qu'on disait ceci et cela « comme aussi que le sieur de « Grandrye devoit être surintendant des finances de Monsieur parce qu'il promettoit par c une industrie qu'il avoit de convertir l'argent en or et par ce moyen soudoyer son
(i) Pierre de Grandrye aurait donc devancé de trois cents ans le célèbre professeur américain neus qui^ à la tète de la Société de rArgentaurum, transforme l'argent en or.
Emmeus
se:
« armée et qu'il devoit aller en Suisse besogner de cette science. » On lui confronte alors La Môle qui nie le connaître, puis Pierre de Grandrye qui déclare t qu'il étoit € son ennemi mortel pour avoir toujours conseillé à Grandchamp, son frère, de le c chasser de sa maison et de son service, et confessa bien qu*un jour, dînant chez hi « Molle, M. d'AJençon y arriva avec la Vergne mais qu'il ne lui parla que de la € surdité de son oreille et des taches qui lui étoient restées de sa petite vérole. »
Quoiqu'il eût prouvé qu'il était gentilhomme, Tourtay fut pendu, après quoi on lui trancha la tète et mit son corps en quatre quartiers.
Le 30 avril La Môle subit la question. En le dépouillant, on lui trouva un Agnus Dei au cou. Attaché aux boules, on lui demande pourquoi il avait fait ses Pâques le jeudi saint et non le dimanche. Il répondit que c'était pour éviter la presse. Après avoir souffert le petit tréteau, il est délié sur sa demande et mené auprès du feu. L'interrogatoire recommence sans résultat. On lui remontre alors qu'il avait dans sa maison des images de cire ayant deux trous dans la tôte. Il répond que non et est rattaché aux boules et anneaux. Le succès ne répondant pas à l'attente des bourreaux, le petit tréteau est remis. Il s'écrie : « Je ne sçay autre chose sur la damnation de mon âme. c La figure de cire est pour aimer ma maîtresse que je veux épouser, laquelle est de mon « pays. Qu'on la voie, on verra que c'est une figure de femme. » On lui fait boire de l'eau ; il demande qu'on le détache. Mené devant le feu et interrogé de nouveau, il affirme avoir dit la vérité et, se mettant à genoux en pleurant, dit : « Sur la damnation € de mon âme je ne sais autre chose. » Le bourreau l'habille, le lie et le mène à la chambre de la Tournelle. — Epouvantable temps !
Annibal de Goconas subit aussi les douleurs de la question. Ses premières dépositions devaient cependant paraître suffisantes. Il fut ensuite pris, lié par le bourreau et mené en la chapelle où La Môle était déjà. Tous deux se plaignirent de leur mort et de la honte qu'on faisait à leurs maisons. Goconas, frappant du pied, s'écria : « Messieurs € vous voyez ce que c'est, les petits sont pris et les grands demeurent qui ont fait la « faute, il faudrait s'attaquer à ceux qui veulent troubler le royaume, qui sont M. de € Montmorency, Thoré, Turenne et le sieur de Bouillon. » N'est-ce pas le cas de redire avec Gicéron : « Cavendum est ne major pœna quam culpa ait, et ne ûsdem de causis alii plectantur, alii ne appellantur quidem (1).
Gonduits en place de Grève, La Môle et Goconas sont admonestés deux fors. Le beau comte de La Môle déclare de nouveau qu'il avait dit la vérité, qu'il n'avait chargé personne à tort, que Grandrye, Grandchamp et la Nocle connaissaient la conspiration. Il fut aussitôt décapité. Le pauvre Goconas prie qu'on avertisse le Roi qu'il y avait plusieurs entreprises qu'il ne saurait spécifier ; il croit que les Grands savaient l'entreprise, mais il ignore si Grandrye en était. — Sa tête tomba.
Ges deux malheureuses victimes auraient pu dire :
Nos quoque Jloruimiis, sedjlos erat il le eaducus ; Flammaque de stipula nostra, brevisque fait (2).
(i) Traité des Deimirs, livre i.
(a) Ovide. Les Tristes, élégie VIII.
Et pendant ce temps, Charles IX, étendu à Vincennes sur sa dernière couche, abandonné de tous, n'était secouru que par sa nourrice, une huguenote ! En proie aux remords que lui causait le crime de la Saint-Barthélémy, il suait le sang par tous les pores et criait pitié à Dieu. Il expira enfin, le dimanche 30 mai 1574, à Tôge de 24 ans, laissant la régence à Catherine de Médicis.
Gracié vers 1580, Pierre de Grandrye rentra aussitôt à Besnes où il mourut en 1597. Il avait épousé Anne de Marrcau, fille de Jean, prévôt d'Orléans, et d'Anne Testu, dont sont issus :
1" Pierre, seigneur de Besnes, qui, de son union avec Elie de Terrières, eût Elisabeth, femme de Paul de Damas.
2" Henriette, épouse de Jean de Montfoy, chevalier de l'ordre du roy, seigneur de Cuncy-sur-Yonne.
Guillaume de Grandrye, qui avait disparu, était un homme fort habile, très lettré, mais violent. Irréconciliable ennemi de la Régente, il est accusé de lui avoir adressé la lettre suivante, publiée par Le Laboureur « parce qu'il est important de divulguer tous les secrets véritables ou faux qui concernent notre histoire, parce que tout y sert et que tous les jours on trouve de quoy prouver ou impugner ce qui s'est dit et escrit de tous costez dans la chaleur des partis » :
a Madame, il y a quelque temps que M. de Beauville, revenant de devers Vos « Majestez, me pressa fort de dire le nom de ceux qui m'avoient dit, dernièrement que « i'étois à Lyon, que Votre Majesté me faisoit garder une corde pour me donner « rOrdrc à mon arrivée à la Cour, me disant que nommément vous le vouliez sçavoir. « Or puisqu'ainsi est que j'ay été averty de ce qui m'estoit propre et nécessaire de « sçavoir pour la conservation d'une des choses de ce monde que je tiens la plus « chère, je ne nommeray jamais celuy duquel j'ay reçu un si saint et fidèle avertisse- « ment. Seulement je diray que ce sont des chrétiens catholiques qui sçavent de vos « nouvelles et de Testât et trafique de France. Aussi, Madame, j'ay reçu une lettre « et un passeport par l'Ambassadeur des Ligues, envoyez d'Avignon par M. BruUart, « secrétaire d'Etat, que Votre Majesté me faisoit escrire pour l'aller trouver à Lyon, « pour l'envie qu'aviez de parler à moy et à m'employer à votre service. Mais ayant « auparavant entendu de cesdits catholiques des choses non moins épouvantables que « détestables à tous ceux qui font profession de la vertu, et ne pouvant entrer en mon « courage de les vous mettre par escrit, toutefois sçachant de longtemps qu'étiez « curieuse de sçavoir et apprendre les choses qui se passent en votre présence, je « vous discourray seulement les moindres et plus supportables de celles que j'ay « entendues par les susdits catholiques, qui m'épouvantèrent si extrêmement que « depuis j'en ay gardé l'un des principaux cantons du Rhosne. Et sur ce Votre Majesté « sera avertie qu'ayant fait une si heureuse rencontre desdits deux hommes et « sçavants catholiques, l'un me connaissant il y a environ 21 ans, et l'autre depuis la « journée de la trahison, car il y a environ 29 ans que j'ay esté courtisan sans courti"
« sanner qu*à suivre l'art militaire ; et après leur avoir fait entendre mon voyage, le « peu de contentement et la mauvaise ospôrance que j'en avois et les voyant qu'ils a ôtoient aises de me faire rebrousser chemin, nous nous mismcs tous trois en une « chambre.
a Lesquels commencèrent premièrement à me dire : Hé, comment vous pourriez « vous fier à la Reine Mère ? Vu les tragédies qu'un chacun de nous sçait qu'elle a a jouées, voir, entre vous et nous, et ne faut point que les uns ny les autres pensions « que ce soit pour aucune religion, car la bonne Dame n'en a nulle, toutefois elle craint a Dieu comme tous les Diables. Et au reste il faut croire certainement qu'elle est cause « de tous les malheurs qui sont advenus en notre pauvre monarchie, pour la haine a irréconciliable qu'elle porte à nostre Nation, do laquelle entièrement elle se veut « venger à quelque prix que ce soit et toujours sous prétexte de Religion. Or nous « nous sçavons que d'autre costé elle a commis plusieurs sortes de trahisons. Premiè- « rement elle fit empoisonner le feu seigneur d'Andelot, et depuis le feu cardinal de a Chastillon, son frère, et la feue Reine de Navarre. Puis elle fut cause seule du tf massacre de toute la France du jour de la Saint-Barthélémy. Puis elle fit empoisonner « M. le Duc son fils, qui toutefois en fut quitte pour avoir le pourpre, puis le duc de « Longueville, aussi le duc de Bouillon dont son médecin fut pendu à Sedan, et avec « eux le duc d'Uzès, tous trois ayans esté festoyez en un banquet à Poitiers, au retour « du siège de La Rochelle ; et quand on luy rapporta la mort dudit duc d'Uzès, soup- « çonnéo estre advenue par prise de poison, tout le service cju'elle a fait à son chevalier « d'honneur ce fut de dire : Hé ! qui eut voulu empoisonner ce bonhomme-là ? -— Mais « auparavant toutes ces choses-là avoit fait empoisonner le prince de Porcien.
« Aussi faut-il que vous entendiez une chose, me dirent-ils, que peu de gens sçavent, « à tout le moins plusieurs l'ignorent ; que du temps que le camp estoit devant La a Rochelle, le feu Roy Charles, qui estoit fort affectionné à la chasse comme chacun « sçait, un jour se courrouçant à ses veneurs et à ses chiens, vous. Madame, estant « avec luy, luy dites : Hé ! mon fils, il vaudroit mieux vous courroucer contre ceux qui « font mourir tant de vos fidèles serviteurs devant La Rochelle, non pas à vos veneurs a et à vos chiens. A quoy le Roy vous répondit : Et m..., Madame, qui en est cause « que vous, par le v... vous êtes cause de tout. Et s'en allant vous laissa, dont Votre « Majesté fut fort courroucée et en gémissant vous en allastes à vostre chambre où, « en voyant quelques-unes de vos femmes les plus familières, vous pristcs à dire : « J'ay toujours bien dit que j'avais affaire à un fol duquel je ne viendrois à bout. Et « depuis ce temps-là vous, Madame, cherchastes tous les moyens dont vous putes « aviser de le faire empoisonner, et ainsi me le disoient ces bons catholiques ; de façon c que du temps que Sa Majesté devoit aller conduire le Roy de Pologne, son frère, c jusques à Metz, il fut averty de la part de trois personnages qu'ils me nommèrent c que si Sa Majesté y alloit elle n'en reviendroit jamais, et qu'on luy avoit déjà préparé € le morceau italianisé. Laquelle chose il crut facilement à cause que le Roy, son « frère, differoit toujours son partement, dont Sa Majesté craignoit tant plus fort : de € façon qu'elle lui mandat qu'il falloit que l'un d'eux allât en Pologne, car ainsi l'avoit- « il promis. Or le Roy de Pologne étant résolu de partir, vous,^iladame, luy dites : € Mon fils, allez, allez hardiment et vous tenez toujours prest et me laissez faire, car
« vous n'y demourorez guère. Et depuis Votre Majesté flst si bien qu'elle gagna le feu « sieur de la Tour luy faisant entendre ou autre pour vous, que le feu Roy, vostre fils, « estoit en volonté de le faire mourir afin que plus aisément il jouit de sa femme. Ce « que ledit de la Tour crut facilement d'autant qu'il sçavait bien que ledit feu Roy € aimoit fort sa femme, et facilement accorda de donner le poison à sadite Majesté, et « tout aussitôt après prit son chemin en Anjou afin de n'estre en rien soupçonné ; aussi ^ que sadite Majesté languit assez longtemps après la prise de sadite médecine.
c Et depuis vous. Madame, fistes empoisonner ledit seigneur de la Tour, tant pour « faire justice de son inhumanité que pour empescher qu'il ne put rien découvrir d'une « telle lascheté contre tout droit de nature, si ainsi est. Toutefois lesdits catholiques me « le disoient ainsi et|davantage ces mots : et comment vous pouvez vous fier à celle qui « n'a épargné ses propres enfans, ny ceux qui depuis longtemps luy ont fait tant de ser- « vices? Ayez souvenance.de la tragédie qu'elle a jouée au duc de Montmorency et maré- « chai de Cossé, lesquels ont fait tant de services à la Couronne de France, pensez-vous a estre plus respecté qu'eux;ny leur maison qui est des mieux alliée de France î Tenez- « vous pour asseuré qu'elle ne demande que toute la ruine de la Monarchie, soit en général « ou en particulier,;témoin ce qu'elle répondit à deux dames Duchesses qui lui dirent un « jour : certainement. Madame, c'est grande pitié d'ainsi ruiner la Noblesse de France « et tant d'autres Peuples, comme l'on voit journellement, car vous ne pouvez faire tuer « quinze Huguenots qu'il ne meure dix Papistes, et sont toujours vingt-cinq Français. « Dont Votre Majesté répondit : Ha ! ma cousine, ne vous souciez point de cela, car il y « a assez de gens en Espagne et en Italie pour peupler la France en cas qu'il n'y eust « personne, car c'est aussi une méchante race que les Français. Or mettez là votre ce argent, je vous en prie, me' disoient ces bons catholiques, aussi ne sçavez-vous pas « bien que quelque temps auparavant que le feu Roy Charles mourut, qu'elle envoya « quinze cent mille escus à Don Jean d'Autriche pour faire approcher son armée de « mer en Provence afin que si le Roy Henry ne pouvoit revenir de Pologne, que ledit a Don Jean demeurast Viceroy en France, promettant, si sadite Majesté venoit à « mourir, faire tomber la monarchie entre les mains du Roy d'Espagne voulant par ce « moyen frustrer M. le Duc, son fils, et montrant sa très bonne et aimable nature. Au
< reste, me dirent-ils, qui estceluy d'entre vous et nous qui necroye que si cette bonne « Dame eut sçeu tant faire par ses menées que d'attraper le Prince de Condé et le • maréchal de Damville, qu'elle n'eut failly à les faire mourir, et M. le Duc et le Roy « de Navarre et tous les Princes du sang, de quelque religion qu'ils eussent esté, avec c tous ceux de la maison de Montmorency, jusques à tous leurs parons et alliez ? car € elle avoit délibéré de ruiner entièrement tous ceux qu'elle craignoit estre vrayment
< affectionnez à la couronne do France, qui de vrai ne sont que Bastards de se laisser
< ainsi mener par le nez comme Buffles contre tout ordre Divin et Humain. Or, « Madame, entendant ces paroles, voire beaucoup plus énormes sans comparaison, je c ne sçavois que répondre, sinon que je ne le croyois pas. Mais encore, commencèrent « ils à me dire, n'avez-vous pas entendu la récompense que cette preude femme fit
< faire à un pauvre malheureux, par lequel avec le moyen de feu l'Aubespine, elle fit « tuer le feu sieur de Chavigny, bastard du feu Roy de Navarre, et après avoir fait le et coup et l'avoir remercié, luy dit qu'il fit ce que luy diroit ledit de l'Aubespine, lequel
<K lui donna un mandement adressant à un des lieutenants du Prévost de THostel pour
c recevoir deux mille escus pour se mettre en équipage en attendant un gouvernement
« sur la frontière pour la seureté de sa personne : comme pensant desjà estre au tiers
« Ciel pour n'avoir jamais eu deux mille sols ensemble, et s'estant adressé audit lieute-
€ nant, lequel avoit eu le mot du guet auparavant, le fît estrangler en sa garderobe et,
c le soir venu, le fit jetter dans un sac en Teau. Voilà la récompense qu'elle fait à ses
« serviteurs. Aussi, Madame, ils me dirent que vous envoyastes quérir, il y a environ
€ quinze ou seize mois, un magicien fort renommé jusques en Italie, duquel après
c avoir entendu plusieurs choses qui ne vous plurent guère, luy baillastes congé et
€ luy fistes présent de deux mille escus et d'une belle haquenée de votre escurie afin
€ qu'il s'en allast plus è son aise, et luy baillastes un guide à deux chevaux qui avoit
€ charge de Votre Majesté de le mener passer par le bois de Monceaux pour lui
c montrer vostre maison, et que là il le dépeschat tout outre et qu'il rapportast les
€ deux mille escus et qu'il ramenast ladite haquenée et qu'il auroit cinq cens escus
c pour sa peine, ce que le galant fit volontiers, d'autant qu'il estoit coutumior d'exécuter
« pour vous telles entreprises, et quatre ou cinq jours après que le bruit vint à la Cour
<K que le Philosophe dont est question avoit esté tué et volé par les brigands, vous,
€ Madame, vous pristes à rire, disant : par ma foy c'estoit un grand fol, car il a prédit
<K ce qui devoit avenir aux autres et n'a sçu connoistro ce qui devoit avenir à luy
€ mesme.
c Et aussi me dirent que Votre Majesté avoit marchandé avec un nommé le sieur
€ Camille et le sieur de Chars et plusieurs autres pour faire empoisonner ou tuer le
c Prince de Condé et aussi, que d'autre costé vous aviez employé plusieurs personnes
€ de toutes qualitez pour faire empoisonner ou tuer le sieur maréchal de Damvillc.
€ Aussi, Madame, me dirent ces bons catholiques, que vous avez souffert preschcr
€ l'athéïsme en plusieurs endroits de la Cour et que lorsque l'aveugle qui estoit
« prestre, sorcier, fut brûlé à Paris, il confessa devant les principaux du Parlement
c qui l'interrogèrent, que vous. Madame, estiez la première enrôlée de toute sa Légion,
c de laquelle il étoit le colonel général en l'absence de Sathan. Aussi me dirent-ils
c tant d'autres choses si exécrables que je perds tout cœur et courage d'entrer jamais
« en la France, jusques à ce qu'il plaira à Dieu de me faire si heureux de me voir une
c fois en ma vie l'un des capitaines de vos gardes, et lors vous pourrez asseurer,
€ Madame, que si jamais Princesse fust bien gardée, et fut-ce la Reine d'Ecosse,
c Votre Majesté le sera, car j'ay toujours esté, suis et seray très fidèle, avec la grâce
€ de mon Dieu, à tous ceux et celles à qui je le promets. De Lausanne le troisième
c mois de la quatrième année après la trahison.
€ Granchamp. >
Cette lettre un peu longue, mais fort intéressante, prouve que Guillaume de Grandrye était en Suisse à la fin de 1576. Son ambassade, ses intrigues, la construction du château de la Montagne l'avaient plongé dans des dettes énormes. Le 27 mars 1580 il vendit la terre et seigneurie de la Montagne à Etienne Reste, bourgeois de Lyon, Pierre de Grandrye, ayant appris cette vente, fit commandement à son frère d'avoir à lui payer ce qu'il lui devait, puis fit saisir la terre de la Montagne, le 22 septembre 1582. Il en résulta une immense procédure qui ne prit fin qu'en 1596, époque à laquelle
la Montagne fut adjugée à Jean de Chandon. D'après les Mémoires de Michel de Casielnau, Guillaume de Grandryc épousa :
1" Marie Bataille, fille de Jean, sieur de Chaume, dont il aurait eu :
Charles, religieux à Saint-Benigne du Dijon ;
Marie, religieuse à Dijon ;
Françoise, femme du sieur du Gon, gouverneur de Seure ; 2" Marie de Beaumont qui lui donna :
Josias, seigneur de Chovance, époux d*01ive de Montfoy ;
Guillaume, seigneur de Ferrières, mari do Jeanne Bolacre ;
Judith qui épousa : 1** en 1607, Jacques Bailezy; 2" en 1612, Jean du Clerroy, veuf d^Edméc de Tcrriôres, dame de Mary ; 3" N... de Bellefonds.
Je ne sais si ce troisième mariage eut lieu ni comment il eut lieu, mais il est à remarquer que Marie de Beaumont vivait encore, dans la médiocrité, à Moulins-Engilbert, en 1609. Cette année-là, le 20 avril, Judith de Grandryc, femme de maître Jacques Bailezy, déclare, devant notaire, que, si elle décède avant son mari, sans hoirs de s^n corps, ses héritiers ne pourront prétendre que la somme de 3,000 livres pour tous droits, et supplie son mari de recevoir en sa compagnie, tant qu'elle vivra, dame Claude de Beaumont, sa mère, de la nourrir, entretenir, etc.
Il y a peut-être là, pour les chercheurs nivernais, une chose curieuse à édaircir.
Victor Guene.\u.