U RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE
l'éternelle question de la réforme de Torthographe revient une fois de plus à Tordre du jour.
On se rappelle qu'un grand nombre de professeurs et de publicistes des plus distingués avaient adressé, il y a quelques années, une pétition à l'Académie française pour obtenir la simplification de notre orthographe. M. Gréard, au nom des Quarante, exposa, dans un rapport qui fit grand bruit à l'époque, les vœux des pétitionnaires en les appuyant de sa haute autorité. L'Académie, en petit comité, approuva la réforme, mais, en séance plénière, devant les vives protestations des littérateurs et des poètes, les universitaires furent battus. Le rapport de M. Gréard, après avoir été affreusement déchiqueté, fut enseveli en grande pompe dans les oubliettes de l'illustre compagnie.
Malgré tout, les réformateurs ne s'avouèrent pas vaincus. Plusieurs d'entre eux, animés d'un zèle d'apôtres, résolurent de ne plus compter que sur eux-mêmes et, sans s'occuper davantage de l'Académie, d'imprimer leurs journaux, la Revue rose et le Réformiste, avec la nouvelle orthographe.
Notre € oncle » en littérature, M. Francisque Sarcey, a profité de l'occasion pour se lancer à fond de train contre l'orthographe et la dictée c qui se dresse comme l'ange « exterminateur au seuil de tous les examens. » Il rappelle que les lettres de Voltaire et de M*' de Sévigné sont criblées de fautes d'orthographe et que, jusqu'à la Restauration, il était parfaitement admis, môme dans la bonne société, qu'on avait « droit à la faute d'orthographe. »
c Quel mal y aurait-il à écrire orthographe simplement par ortograjet Voyons,
c ajoute-t-il, vous, Monsieur qui me lisez, est-ce que cela vous gênerait î » Puis, en
terminant, il demande que c la dictée soit retranchée de tous les examens, car l'ortho-
€ graphe ne sert à rien mais à rien de rien. On peut être un honnête homme, un hommo
c instruit, un académicien môme et oublier une lettre dans un mot. »
En pareille matière, alors que les esprits les plus éminents sont aux prises et font assaut d'érudition, il nous semble bien téméraire de chercher à élever la voix.
Aussi, par prudence, nous n'aborderons pas le fond môme du débat. Nous nous bornerons seulement à discuter certains points de la question et, en particulier, à répondre, dans la mesure de nos forces, au réquisitoire foudroyant de M. Francisque Sarcey.
Tout d'abord, ne trouvez-vous pas, dans Tespèce, M. Sarcey un peu trop... révolutionnaire? Diable! depuis qu'il est végétarien, il est rempli parfois do juvéniles ardeurs. En dépit de sa sagesse et de sa modération habituelles, il se laisse aller, croyons-nous, à une véritable... anarchie grammaticale. Qu'on en juge :
Il souhaite qu'il y ait en France « deux sortes d'orthographe : l'orthographe profes- € sionnelle, minutieuse, hiératique et l'orthographe courante avec qui l'on peut se € permettre bien des libertés. »
Ce désir, à coup sûr, part d'un bon naturel. Nous nous demandons seulement s'il est bien réalisable et môme s'il n'est pas quelque peu subversif.
Du jour où chacun pourrait écrire à sa guise sans effaroucher personne et sans s'inquiéter des caprices et des exigences de la syntaxe, certainement l'orthographe aurait vécu. Tout d'abord, il ne se produirait qu'un certain relâchement mais, peu à peu, l'émancipation deviendrait plus complète et les quelques barrières restant encore debout seraient bientôt renversées.
Le jeune ouvrier ne consulterait plus, comme il le fait parfois à l'occasion, son dictionnaire et sa grammaire. Il n'obéirait plus qu'à sa première inspiration ; il suivrait de plus en plus la ligne droite et créerait ainsi à sa convenance une véritable sténographie phonétique où les mots, mutilés et décharnés, n'apparaîtraient plus que comme des squelettes. Ce ne serait plus notre langue nationale, aux beautés sévères, claire et harmonieuse, malgré ses bizarreries ; ce serait une sorte de volapûck informe et changeant.
Les professeurs, dira-t-on, resteraient les seuls dépositaires de la science grammaticale et, par suite, conserveraient intactes parmi nous les traditions du bon goût et du beau langage. Mais n'est-il pas à craindre qu'ils ne se laissent gagner insensiblement par l'indifférence générale et ne cherchent bientôt à se débarrasser, eux aussi, d'une monnaie qui n'a plus cours ?
La partie à tenter nous semble grosse de conséquences.
c Retrancher la dictée des examens » serait, à notre humble avis, vouloir de gaieté de cœur abaisser le niveau de l'enseignement du français. Maîtres et élèves, préoccupés du succès final, se renfermeraient, pour n'en pas sortir, dans les limites étroites du programme et, dès lors, l'étude de la grammaire ne serait plus qu'un hors-d'œuvre dans nos classes. Les règles manquant d'applications fréquentes tomberaient vite dans l'oubli.
Il est vrai que M. Sarcey, exagérant à plaisir pour frapper davantage, nous assure que « l'orthographe ne sert à rien de rien. » Mon Dieu, c'est possible !
Mais, ne pensez-vous pas que nous pourrions lui répondre comme le fait Dorante au marquis dans la Critique de l'école des femmes ? c Cela est bientôt dit, ô oncle vénéré. € Il n'est rien plus aisé que de trancher ainsi et nous ne voyons aucune chose qui
< puisse être à couvert de la souveraineté de vos décisions. »
On pourrait appliquer son fameux « cela ne sert à rien de rien > à une foule de choses dont on n'a que faire dans la vie et qu'on apprend pourtant dans les classes comme gymnastique intellectuelle. L'instruction — et M. Sarcey le sait mieux que personne — est moins un but qu'un moyen.
€ On peut être un honnête homme, ajoute-t-il, un homme instruit, un académicien € môme et ne pas savoir écrire un mot. »
Evidemment ! Ceci n'est pas toujours la conséquence de cela. M. le duc de Broglie (jui écrivait, à en croire les médisants, académie avec deux c, en est une preuve éclatante.
Du reste, c'est une vérité qui ne date pas d'aujourd'hui. Alceste l'a proclamée bien avant M. Sarcey :
On peut être honnête homme et faire mal des vers
Sans doute, un académicien, un Voltaire, un Hugo peuvent laisser au correcteur le soin de rétablir dans un mot la lettre qui manque. La faute qu'ils auront commise ne portera aucune atteinte ô leur renommée. Ils jouissent d'une immunité particulière. C'est le privilège du talent et à plus forte raison du génie.
Mais, si nous, publiciste obscur ou modeste fonctionnaire, nous laissons échapper, par inadvertance ou par oubli, une faute quelconque, nous avons beau dire et beau faire, nous nous heurtons à ce fait brutal : notre considération en souffre.
On peut médire de l'orthographe, elle n'en reste pas moins, dans une certaine mesure, la preuve matérielle de l'instruction acquise.
Ecoutons Sainte-Beuve :
« Rien à mes yeux, écrit-il dans une de ses Causeries du lundi, ne trahit son homme • comme une faute d'orthographe. C'est presque toujours par une faute d'orthographe € qu'on- laisse passer le bout de l'oreille. Combien d'auteurs, même de nos jours,
< combien de critiques ou qui se donnent pour tels, auraient besoin de se souvenir q ue Yorthographe est le commencement de la littérature. »
Sainte-Beuve, comme on le voit, est loin de partager l'opinion de notre éminent contradicteur sur l'inutilité de l'orthographe. Et pourtant, si convaincu réformateur que soit M. Sarcey, il lui arrive bien souvent de penser, au fond de lui-même, comme.., s'il ne l'était pas. Oui, si extraordinaire que cela paraisse, il a parfois des doutes et des scrupules : a Je me surprends moi-même, nous confte-t-il discrètement, à sentir je no « sais quelle mésestime pour l'auteur d'une lettre où éclate une faute d'orthographe. « Elle décèle un homme peu instruit ; elle le disqualifie. »
L'aveu est précieux à enregistrer.
Avant de nous catéchiser, que M. Sarcey commence donc par se mettre d'accoril avec ses principes et qu'il joigne ensuite, s'il Tose, l'exemple au précepte. Nous le suivrons sans hésiter quand, devenu tout à fait maître de lui, il se décidera à nous montrer le chemin.
En dernier lieu, M. Sarcey nous demande si nous serions gênés d'écrire orthographe avec la façon nouvelle ortografe.
C'est une simplification qui peut avoir ses avantages, mais n'a-t-elle pas, en retour, des inconvénients plus grands encore t
A tout homme qui, sans avoir étudié le latin ou le grec, a néanmoins une certaine connaissance de l'étymologie, le mot orthographe décomposé en ses éléments, a une signification qui parle aux yeux en quelque sorte. H sait que l'une des parties du mot, orthos, veut dire droit, correct, et que l'autre, graphe, signifie féerie. Il n'a qu'à faire un rapprochement et il connaît aussitôt non seulement la signification du mot orthographe lui-môme, mais encore des autres mots où se retrouvent les mêmes éléments : orthopédie, orthodoxe, géographe, biographe, épigraphe, olographe, lithographe, etc.
Avec la nouvelle façon d'écrire, le mot ortografe est indécomposable ou plutôt, si on le décompose, il cesse d'avoir une signification précise. Il faut alors avoir recours au dictionnaire.
Dans ortografe, la valeur d'or^o se confondra avec celle d'or^o dans ortolan, et celle de grafe dans tous les mots cités plus haut avec celle de grafe dans agrafe.
En mutilant ainsi les racines des mots, on supprimerait, croyons-nous, les liens de parenté qui les unissent et on les jetterait, si on peut dire, dans une sorte de fosse commune où il serait absolument impossible de retrouver leurs éléments constitutifs.
Cette simplification ne nous parait pas d'une bien grande importance. Ne serait-ce pas remplacer une tache par un trou ?
A l'appui de notre thèse, qu'il nous soit permis de citer en passant quelques strophes d'une spirituelle boutade de Raoul Ponchon, qui a paru autrefois dans le Courrier français et dans laquelle le poète s'est amusé à vimev phonétiquement.
Elle ne sera pas déplacée ici puisqu'elle a également pour titre La Réphorme de l'ortograje :
Je pense ke daoz un éta des mots kratike Il ait bien maleureu de vouar k'un grran Ceigneur Ecrit kelkefois moins bien ke son dos mestike Sans compté ke couvant il s'en fête un oneur.
Or, dé çavans en as, vé nez râbles Caçandre, Et, par le demie trin, venu de Batignol ; Veule tripatouyé notre ortaugraffè, et rendre Le phrançais akcécible au vaches espagnol.
Et dabor serait-il plus ézé de Taprandre
L'ortografe? Une fob kil l'auront réphormé ?
Khan pensé vous, mes deux ? Je crois ke pour la randre
Aqcécible à chakun, il fô la supprimé.
K'on TécriTe comme on voudra. Je trouve onète Ke le gran Ceigneur — ci tel est sa phantaizi Puice maître pluzieurs h au mo : chlarhinéike Son valet an oté bocoup au mo : ftizy.
Selon que plus ou moin Ton goutte lé conçone, Kon ne lé veuillent pas toujours au memme endroi Cliaqun ora sa propre ortografe — la bonne !
Le pohète surtout ne sera plus en proi. . . .
Est-ce à dire pourtant qu'il n'y ait pas quelque chose à tenter î Nous pensons qu'un certain nombre de réformes s'imposent.
Si l'on veut simplifier l'orthographe d'usage, rien de mieux, pourvu que les modifications soient rationnelles et ne nuisent en rien à la clarté et à la précision des mots.
Personne, bien sûr, ne se plaindrait si l'on écrivait chariot avec deux r comme charrette, charron; consonne avec un seul n comme consonance, dissonance assonance, et si l'on supprimait toutes ces bizarreries du môme genre qui déconcertent jusqu'aux plus instruits.
Tout le monde serait heureux également de voir bannir de la grammaire française tout ce fatras dérègles oiseuses et subtiles, aux exceptions interminables sur lesquelles les meilleurs auteurs ne sont pas d'accord.
Qu'il y ait moins de règles mais qu'elles soient suffisamment établies pour qu'il ne soit plus permis de les enfreindre à moins d'ignorance manifeste.
Mais pour cela, nous le répétons, on n'a pas besoin de recourir aux mesures violentes ou inconsidérées, à la hache et à l'équerre. Qu'on procède avec mesure, en respectant l'étymologie et, pour ce qui fait l'objet de contestations, qu'on laisse au temps, ce grand niveleur, le soin de se prononcer.
Que l'on conserve donc la dictée dans les examens, môme avec son caractère éliminatoire, afin qu'elle reste comme le régulateur de renseignement de la grammaire et qu'elle l'empôche de tomber dans le discrédit.
Mais, que l'on proscrive sans pitié de la dictée toutes ces difficultés que, pour le malin plaisir d'embarrasser un candidat, et toujours au détriment de la forme, on entasse ou plutôt on entassait irrespectueusement dans le texte d'un écrivain.
Puis, dans la correction des épreuves, que chaque examinateur se montre très
large. Avant tout, il importe de faire une distinction dans les fautes commises. Toutes no sont pas répréhensibles au môme degré. Il ne faut pas que la commission considère? le texte de la dictée comme un € credo ^ cpi'il faille accepter sans contrôle et suivre de point en point aveuglément.
Ce qu'il faut surtout rechercher dans la copie du candidat, c'est Tintelligence de sa langue, la réflexion et le raisonnement.
Autrement dit, il faut c peser » les fautes avant de les « compter. ]>