‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 150 sur 159 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La jeunesse et l'éducation des princes de Wurtemberj;

AvaDt d'indiquer les débuts sur la scène parisienue de Cliarles-Eugène, Louis-Eugène et Frédéric-Eugène de Wurtemberg, il nous faut rappeler brièvement les années de jeunesse de ces trois personnages bien connus. Le duc Charles-Alexandre, né le 24 janvier 1684, mort le 12 mars 1737, avait eu quatre fils de son mariage avec Maria-Augusta de Thurn et Taxis : le premier, Charles-Auguste-Eugène-Louis-François-Frédéric- Alexandre-Jean-Népomucène, naquit à Bruxelles le 11 février 1728; le second Eugène-Louis-Adam-Jean-Népomucène-Joseph- Raphael, le 31 août 1729; il ne vécut du reste que quelques jours ; le troisième Louis-Eugène-Jean-Gaspard-Melchior Balthazar-Adam, naquit à Francfort le 6 janvier 1731, et le quatrième Frédéric-Eugène à Ludwigsbourg le 21 janvier 1732 (*).

Lorsque Charles-Alexandre mourut en 1737, son fils aîné n'avait que neuf ans ; la régence fut confiée au duc Charles- Rodolphe de Wurtemberg-Neusladt, puis au duc Charles-Frédéric de Wurtemberg-Oels. Les trois enfants qui avaient été

(t) Outre le Dictionnaire historique de Moreri, l';58, in-f», t. X (Art. Wurtemberg) et les arUcles de VÀllgemeine deutêche Biographie (Louis Eugène, X IX, 598-599) cf. Hersog Karl Eugen von Wurttemberg und seine Zeit, berausg. v. Wûrtt. Geschichts und Altertumsverein. 2 vol. Esslingen 1908. in-4" «tome I. chap. I). — Eugen Schneider : Wùrttembergische Geschicf^te. Stuttgart. 1896. in-8« p. r55, 380. — Cl. Duvernoy : Montbéliard au IVIH* siècle, p. ^-38.

élevés par leur grand-mère, la princesse de Thurn et Taxis, revinrent alors à Stuttgart où ils passèrent cinq ans. De cette période date le Livre contenant un exacte récit de toutes les vertus et vices, en quatre tomes, composé par Charles-Eugène, duc de Wurtemberg, à Stoutgardt, le 21 septembre 1740,

Il fallut, pour parachever cette éducation, le séjour de Berlin où la personnalité de Frédéric H exerçait la plus vive attraction sur les petits princes allemands. Les jeunes gens quittèrent Stuttgart le 16 décembre 1741 et s'en allèrent loger à Berlin, au palais du comte Schwerin ; nous ne retracerons pas les détails de cette éducation à la fois littéraire, artistique et morale à laquelle le grand Frédéric ne dédaigna pas de s'intéresser (*). Sa royauté était alors toute nouvelle, puisqu'elle datait du 31 mai 1740, mais le a sage couronné )) avait déjà donné à son administration la forte empreinte de son génie. Comme il l'expliquait dans une lettre à Grimm le 26 septembre 1770, le roi s'était porté vers les arts, les lettres et les sciences u avec toute l'ardeur dont il était capable ». Dès son avènement, il resserra les liens qui l'attachaient à plusieurs hommes de talent déjà appréciés pendant son séjour à Rheinsberg. Le peintre Antoine Pesne fut confirmé dans sa charge ofïicielle à la Cour et s'occupa de décorer une aile nouvelle du palais de Charlottenbourg; Knobelsdorf, après sa grande tournée en France, construisait en 1742 l'Opéra de3erlin et remaniait leStadtschlossde Potsdam. Les jeunes princes purent admirer dans les salles de ces châteaux les acquisitions nouvelles de Frédéric : des Lancret, des Pater, des Watleau, ou l'admirable collection d'antiques du comte de Polignac achetée en 1742 pour 36.000 thalers (i).

Quant à la musique^ son importance à Berlin croissait chaque jour : Graun était devenu maître de chapelle en 1740; Charles-Philippe Emmanuel Bach, déjà claveciniste à Rheins-

(1) Cf. Miroir des Princes ou instruction du roi pour le jeune duc Charles Eugène de W, Œuvres de Frédéric II Berlin. 17\8. t. IX. p. 1-7.

Idée générale des études des SS, princes de Wirtemberg, 474i. Règlement filr die Herrn v Lanpsky und Despars, die Erzieher der Prinzen Karl Eugen, Ludwig Eugen, Friedrich Eugen, vorgeschriehen von dêm Vormund der letzteren H, Karl Friedrich von W, und der Herzogin Witue Maria Augusta. — Ms de Stuttgart F^ 890 (Catalogue de W. Beyd. 1890. in-8s I.174\

(2) Cf. Em Michel : Etudes sur l'histoire de l'art, 1895, in-16, $87-372.

berg, restait, en 1741, accompagnateur officiel du roi ; Frédéric imposait parfois sa tyrannie aux artistes et réglementait durement rOpéra ; hostile à toute initiative germanique, il faisait venir, par l'entremise du marquis d'Argens, ses chanteurs d'Italie et ses danseuses de France ; sa capitale, presque tout italianisée, renfermait moins d'artistes de génie que de théoriciens, de critiques et de professeurs, hostiles à la musique populaire, acharnés trop souvent à d'âpres discussions. Les princes durent assister plus d'une fois au concert quotidien de Polsdam, où Benda dirigeait lorchestre, pour accompagner les innombrables concertos de flûte que Frédéric II composait dans la matinée ; comme le reste de la cour, ils figurèrent par ordre à ces monotones séances dont le graveur P. Haas nous a laissé quelques années plus tard une image aussi exacte qu'ironique (').

Il est indispensable de noter toutes ces influences pour expliquer la formation intellectuelle et morale des jeunes princes. Au fond l'air de Berlin n'était pas très favorable ; confiné entre l'imitation des libertins français et des pseudo-classiques italiens, le goût restait superficiel et frivole, l'enthousiasme se desséchait ; de l'esprit à profusion ; mais peu d'éléments vivifiants. Formé par la conversation de Wolff, Chazot, Jordan, La Motte-Fouqué, Frédéric II était trop pénétré de littérature française pour ne pas inspirer h ses pupilles le désir de connaître la vie de Paris.

Leur éducation achevée, les princes quittèrent Berlin pour Stuttgart le 8 février 1744. C'était le moment où Charles-Eugène arrivait au pouvoir ; il n'avait que seize ans, mais l'empereur l'avait déclaré majeur le 7 janvier ; peu de temps après il se fiança avec Elisabeth-Frédérique Sophie, fille unique du margrave Frédéric de Brandebourg-Bayreuth et de Frédérique Wilhelmine, sœur de Frédéric IL Ainsi se nouaient plus étroitement les liens entre la courde Prusse et celle de Wurtemberg (*).

(1) G. Thoupet ; Friedrich der Grosse als Musikfreund und Musiker Leipzig. 1893 in-8\ — Romain Rolland : Frédéric II musicien. Revue de Paris, l" février 1912.

Jacques-Olivier et VV. Norbert : Barberina Campanini^ eine Geliebte FriedricKs des Grosses. Berlin. 1910. ln-8".

(S) Le mariage eut lieu le 26 septembre 1748, c'est-à-dire quelques semaines après le séjour de Charles Eugène en France.

Louis Eugène avait alors treize ans et son jeune frère douze ; ce dernier s'était destiné à l'état ecclésiastique ; il avait été nommé chanoine à Constance. Aptes un séjour de trois ans à Stuttgart, il parut utile d'envoyer les princes à Paris où il était déjà d'usage de se déniaiser ; c'est à Versailles que nous allons les retrouver, avides de tout voir et de s'initier à la vie la plus élégante qu'on connût alors en Europe.

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