CHAPITRE I
La vie officielle des princes de Wurtemberg. - Leurs séjours à la cour de Louis XV.
Lorsque les princes de Wurtemberg arrivèrent à Versailles en juillet 1747, la cour jouissait d'un de ses moments les plus brillants. Madame de Pompadour qui avait su conquérir le roi en mars 1745 était encore dans tout l'éclat de sa puissance ; appuyée sur les financiers Paris du Verney et Paris de Montmartel, soutenue par le marquis de Puysieulx, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, elle avait maîtrisé l'opinion publique d'abord hostile et s'était débarrassée de tous les gêneurs. C'est plus tard seulement, vers 1748, qu'on soupçonna Louis XV de s'en lasser et qu'on lança contre elle de perfides épigrammes à la manière de Maurepas. Elle se préoccupait surtout alors de distraire l'incurable ennui de Louis XV et c'est dans ce but qu'elle avait fondé à Versailles le théâtre d'amateurs des Petits Appartements qui fut inauguré par une représentation de « Tartufe » le 17 janvier 1747. Les plus grands seigneurs se disputaient l'honneur de paraître sur la scène ; Madame de Pompadour elle-même y remplissait, les rôles les plus variés, avec une étonnante souplesse dont le roi s'émerveillait. Dans l'orchestre dirigé par Rebel, on remarquait outre de nombreux professionnels, le prince de Dombes, MM. de Dampierre, de Sourches, de Courtaumer et le fermier général Ferrand. Le spectacle était naturellement la nouveauté du jour et la Cour et la Ville en parlaient
à Tenvi (*). Mais l'hiver avait été fertile au point de vue théàtral : dès le 4 octobre la Comédie Italienne, dans la salle de la rue Mauconseil, avait donné la première de la Serta Padrona, le célèbre opéra-bouffe de Pergolèse qui, repris à TOpéra le !«' août 1752, allait déchaîner de si âpres querelles. La pièce était accompagnée sur l'affiche du Prince de Saleme, comédie eu 5 actes avec ballet ('). Le lo mars 1747 on avait joué à Versailles les Fêtes de l'Hymen et de l'Amour, opém de Cahuzac avec musique de Rameau, composé à l'occasion du second mariage du Dauphin.
Le moment était donc très favorable pour un séjour à Paris. Quant à la guerre de la succession d'Autriche où Maurice de Saxe se distinguait alors singulièrement, elle n'était pas faite pour troubler les plaisirs de la cour ; h lire dans les gazettes les potins de la ville et des coulisses, on n'imaginerait pas les batailles lointaines ni les inquiétudes de l'Etat.
Les mémoires inédits de La Tournelle, secrétaire ordinaire du roi à la conduite des ambassadeurs ('), nous fournissent les renseignements les plus précis sur le séjour de Louis-Eugène et de Frédéric Eugène de Wurtemberg. Le lundi 24 juillet 1747 La Tournelle avertit le marquis de Puysieulx, son chef hiérarchique, que les jeunes princes arriveront le lendemain matin à la commanderie et qu'il conviendra de les présenter au roi. Le marquis, mieux renseigné sur l'étiquelte minutieuse qui réglait la cour de Versailles, répond que les princes sont simplement frères de souverain et qu'ils doivent être présentés sans cérémonie à la porte du cabinet du roi. C'est ce qui fut fait le lendemain. « Le Roy passant de sa Chambre à la Chapelle, nous avons présenté à Sa Majesté à la porte de la Chambre MM. les comte de Grœningen, frères du duc de Virthemberg régnant et le baron de Montolieu, chevalier de l'ordre de Saint-Hubert, conseiller d'Etat du duc de Virthemberg, gouverneur de ces deux jeunes princes. »
Le 10 août les jeunes gens sollicitent la faveur de visiter les jardins de Versailles et de Marly : « ils ne seroient à Paris que pour fort peu de temps, voulant profiter de la belle saison pour
(1) P. Laujon : Œurres choisies Paris. 1811. in 8v I, 70. — Ad. JuUien: La Comédie à la Cour. Paris (1883) gr. in-8% p. 141-247.
(2) Mercure de France. Octobre 17i6, p. 161.
(3; 2 volumes In f. Bibliothèque de la Ville de Paris : ma. 29603
faire le tour des provinces et et revenir ensuite passer Tliiver à Paris ». Le Normantde Tournehem (*) leur accorda l'autorisation. — On continuait cependant les présentations ofTicielles : le 15 août Louis-Eugène et Frédéric-Eugène eurent l'honneur d'être reçus par la Reine, le Dauphin et la Dauphine. La journée du 16 août fut très remplie : le matin ils furent conduits dans les gondoles du roi à Trianon et à la Ménagerie ; on avait organisé une tournée d'étrangers et les princes étaient accompagnés de Durazzo, noble génois ; à midi ils dînèrent chez la duchesse de Brancas ; l'après-midi on leur fit jouer les grandes eaux à Versailles La journée du lendemain fut consacrée à la visite de Marly.
Le 22 août ilsfirentleurcourà la reineàsa toilette, puisdinèrent chez le marquis du Muy, maréchal des camps et armées du roi, premier maître d'hôtel de M"»® la Dauphine. On voit Cfue dès la première semaine les jeunes princes avaient pris leur rang à la cour et se trouvaient fort recherchés. Le duc de Luynes note ainsi leur présence à Versailles le 23 août 1747. « Les princes de Wurtemberg vinrent ici hier ; ils viennent de temps en temps faire leur cour à la reine ; ce sont les frères du duc régnant. Ils ont auprès d'eux un Français qui est protestant, qui s'appelle Montaulieu ; il est languedocien et à l'ordre de Wurtemberg ; c'est un homme d'esprit et qui a l'usage du monde, lis ont à leur suite un gentilhomme qui leur est attaché et un abbé italien qui était en France et va toujours avec eux » (*).
A la fin du mois les princes réalisèrent les projets de voyage dont il a été question plus haut ; ils quittèrent Paris avec toute leur suite le 31 août 1747, parcoururent le sud de la France et ne rentrèrent dans la capitale que le 3 avril 1748. On a conservé un récit de ce voyage dont l'auteur n'est pas M. de Montolieu, mais peut être l'abbé italien dont parle le duc de Luynes (^).
Le 9 avril 1748, nous dit La Tournelle, les princes reparurent à Versailles pour faire leur cour au roi et à la reine ; tous les jours suivants ils fréquentèrent le château avec beaucoup d'assi-
(1) Oncle de Mme do Pompadour, directeur général et ordonnateur des bâUments royaux de 1745 à novembre 1751. 11 fui remplacé par Abel Poisson de Vandlères, frère de la favorite.
(2) Mémoires du duc de Luynes Paris. 1860-1865. in-8'. tome I. p 283.
(3) ReU-Beschreibung deren durchl. Prinlzen Louis und Frideric Herz, r. WurL tome II (France méridionale), Bibl. de Stuttgart, ms. F* 82. - Cf- CaUIogue de VV. Heyd. 1, 34.
duité et reçurent nombre d'invitations : le 23 avril ils dînèrent chez M. Tron, ambassadeur de la république de Venise. En dehors des distractions mondaines, les plaisirs ne manquaient pas dans Paris à ce moment là ; les princes étaient rentrés quelques jours trop tard pour assister à la première de Zdis, de Cahuzac et Rameau (') ; mais ils purent applaudir cet opéra à l'Académie Royale de musique. Par une fâcheuse coïncidence le con cert spirituel des Tuileries avait interrompu ses séances en juin
1747 pour des raisons financières ; il y eut pendant l'été de
1748 quelques concerts auxquels les princes purent assister, mais si Ton voulait goûter cette musique dans tout son éclat, il fallait attendre la réouverture qui s*efîectua sous une nouvelle direction le 1 novembre 1748 (*).
Le 21 juin on apprit à Versailles Tarrivée de Charles-Eugène, duc régnant de Wurtemberg, qui fut présenté le 23 à Louis XV. L'avocat Barbier nous laisse entendre qu'il ne s'agissait pas là d'un simple voyage d'agrément, a Le prince souverain de Wurtemberg est venu ici sans doute pour remercier le roi dont le conseil a déclaré bâtards deux contendants c^ui se prétendaient comtes de iMontbéliard et voulaient en avoir la souveraineté. Ce prince de Wurtemberg reste quelque temps à Paris avec sa cour C') ». Barbier fait allusion à l'affaire très compliquée des enfants illégitimes de Léopold Eberhard de Wurtemberg (1G70- 1732) (*). Le prétendu comte de Montbéliard était Georges- Léopold de Sponeck, né le 12 décembre 1697, fils de Léopold Eberhard et d'Anne-Sabine Hedvviger ; de 1723 à 1740 il soutint une longue suite de procès contre la branche régnante de Wurtemberg qu'il accusait d'usurpation à son détriment. Nous ne pouvons entrer ici dans le détail des aventures piquantes de ce personnage héroï-comique qui, après son échec à Montbéliard en 1723, avait passé au service du roi de Danemark et était parvenu assezviteaugradedegénéral. 11 revintse fixera Parisen 1735 pour
(1) La première eul lieu le 29 février 1748.
(2) Michel Brenel ; Les concerts en France sous l'ancien régime. 1900. in.16. p 233-235.
(3) Journal, Ed. Soc. Hist. de France, t ili. p. 36.
i4) Excellent résumé dans le Dictionnaire historique de Moréri n53. tome X. p. 818 824.
surveiller de plus près sa procédure : des lettres patentes de Louis XV en août 1719 lui avaient accordé le titre de « prince héréditaire de Montbéliard » qu'il s*obstinait à porter malgré les arrêts du Conseil du roi de 1723 et 1725. Sur le procès primitif s'en greffaient d'autres qu'il soutenait contre ses nombreux frères et sœurs, enfants de Léopold Eberhard et des deux ba ronnesdeTEspérance, HenrietteHedwigeet Elisabeth Charlotte. Après avoir inspiré d'innombrables pamphlets et factums qui se promenèrent de la cour de Vienne à celle de Versailles, le comte de Sponeck fut définitivement débouté par un arrêt du Conseil du 24 avril 1740 ; il mourut cette môme année, mais le procès fut poursuivi par sa veuve Eléonore Charlotte de Sandersleben- Coligny et par son fils Georges-Léopold, comte de Champvalon. Cette affaire inquiétait à juste titre le prince Charles-Eugène ; le 12 septembre 1747 le duc de Luynes note la présence du baron deKieler, « envoyé de Wurtemberg qui était venu ici vraisemblablement pour solliciter l'affaire pour M. de Wurtemberg contre les princes de Montbéliard. M. de Kieler s'en retourne ; il a eu aujourd'hui audience particulière (') ». Cette démarche porta ses fruits ; un nouvel arrêt du Conseil du roi le 13 janvier 1748 donna raison à la branche régnante, ce qui n'arrêta point du reste les protestations des Sponeck. Il était naturel que le duc vînt remercier Louis XV de ce tardif résultat.
Ce voyage de politesse comporta d'ailleurs de multiples distractions : (( L'on donne, dit Barbier, dans ce mois ci par extraordinaire un bal à l'Opéra, apparemment pour le duc, par ordre du roi » (*). C'était là une distinction ilatteuse ; les bals de l'Opéra, qui avaient lieu à date fixe, étaient encore une nouveauté, puisque c'est en 1716 que le chevalier de Bouillon en avait conseillé la création au Régent. Les journaux nous indi quent à quels spectacles cjnt assister Cha^les-Eug^ne : au début de juillet on jouait avec succès à l'Opéra : le Carnaval et la Folie, comédie-ballet en 4 actes de La Motte, musique de Destouches. C'était une pièce déjà ancienne dont la reprise avait eu lieu le 11 juin ; pour corser le spectacle, on avait ajouté une pantomime exécutée par M'^^ Mimi Dalmand, les sieurs Lany et Sody. — On pouvait entendre aux Italiens V Année merveilleuse, une revue assez spirituelle, et la tragédie de Didon (•) à la Coiné-
(1) Mémoires, VIII, &88.
(2; Journal, loc. cit.
(3) De Lefrancde Pompignan (1734).
die Française. Seuls, les spectacles de la foire étaient en décadence ; vaincu par TAcadémie Royale de musique, l'Opéra Comique avait cessé ses représentations en 1745 et il ne devait faire sa réouverture qu'en 1752, sous riiabile direction de Jean Monnet.
Il est probable que, suivant l'usage, le duc de Wurtemberg accompagna la famille royale dans ses villégiatures ; le 6 juillet Louis XV vint s'installer à Compiègne avec le Dauphin et la Dauphine ; il fut suivi le 9 de Mesdames de France et du reste de la cour. Voici d'après La Tournelle, à la date du 7 juillet, l'état des personnes composant la suite du duc de Wurtemberg :
(( 1. M. le Comte de Grœningen ;
2 et 3. MM. les Comtes, ses frères ;