‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 158 sur 159 · DU CANTON DE DÉSANDANS · texte numérisé non relu

DU CANTON DE DÉSANDANS

Le canton de Désandans fut formé et sa justice de paix établie l*an 3 de la République Française, lors de l'annexion du pays de Montbéliard a la France. Ces organismes durèrent jusqu*au 19 Octobre 1801, et disparurent comme conséquence de la réduction du nombre des cantons du Doubs. De quaranteneuf ils furent ramenés à vingt-cinq.

Désandans, aujourd'hui partie intégrante du canton de Montbéliard, n'est distant de cette ville que de douze kilomètres. Au moment où nous sommes placés, ce village n'avait que cinq cents âmes ; mais depuis cette époque, ce chiffre de population s'est réduit, à peine pourrait-on en compter la moitié aujourd'hui.

Elle a été drainée pour ainsi dire, au profit de nos centres industriels voisins, tous en train de se transformer en vérita blés villes, par l'appât d'une vie plus large, plus facile, qu'on y rencontre; aussi a-ton coutume de dire, que la campagne se meurt.

A la Bibliothèque publique de Montbéliard, se trouve un registre, qu'avec son obligeance accoutumée, son aimable bi bliothécaire, M. Meunier, a bien voulu nous signaler, contenant les causes que ce tribunal éphémère eut à connaître.

Loin de nous la pensée d'en entreprendre un dépouillement méthodique ; mais, bien que le sujet soit plutôt ingrat, nous

croyons qu'en faisant un choix, il n'est pas impossible de satisfaire le lecteur. Nos populations rurales anciennes sont inléressantes à connaître, et l'auteur, dans de précédentes publications, s'étant surtout occupé des princes, des bourgeois, des militaires, comblera ici une lacune, en parlant cette fois-ci des ruraux.

Le tribunal en cfuestion a pour président le citoyen Navion, bien qualifié, semble-t-il, pour son emploi. 11 se fixe, non à Désandans, comme on serait à première vue tenté de le croire, mais dans une localité plus riante et plus accessible, à Bavans, où il est né peut être, et qui fait partie de sa circonscription, à Bavans, où coule le Doubs limpide et poissonneux.

S'installant le 23 pluviôse an 3, son premier soin est de se pourvoir d'un grelîier muni d'un certificat de civisme. C'est le citoyen Jacques Bernard, qui prête aussitôt serment.

Pour assesseurs, Navion fait choix de deux autres habitants de Bavans, ce sont les citoyens Daniel Marthe et Jean-Michel Rolland. Dans tous les jugements que nous verrons couchés au registre, notre juge déclare qu*il ne les rend qu'après avoir pris l'avis desdits assesseurs.

Navion n'a pas la prudence extrême qui d'habitude caractérise le campagnard, il fait bon marché de son intérêt personnel immédiat : il rend des jugements et non pas des services ; conséquemment ses fonctions, dans ce canton, n'eurent pas une longue durée. Une cabale formée par les gros bonnets paysans ne tarda pas à se nouer contre cet ami des pâtres, des instituteurs, des petits, des gens de rien, en un mot I Pour le combattre, il fallait un prétexte, il fut vite trouvé : on l'accusa d'avoir vendit le canton. — Pourquoi pas d'avoir mis dans sa poche les tours de Notre-Dame ?

Alors, le juge de paix de Désandans, pour se justifier, a une inspiration qui ne serait pas venue à chacun, celle de se traduire lui-même devant son propre tribunal. C'est ce qui fait l'objet de la cause n° 61, que nous allons reproduire intégralement.

« A la séance publique tenue en la maison commune de Bavans, l'an trois de la République Française, une et indivisible, à laquelle ont assisté les citoyens Daniel Marthe, commis juge, pour décider conjointement avec Jean-Georges Bohy et

Pierre-Abram Rolland, les deux, assesseurs du dit Bavans, au sujet du faux bruit qui s*est répandu, dans la dite commune de Bavans, que, remplissant un tableau envoyé aux Maire et Officiers municipaux du dît lieu, le citoyen Navion, juge de paix du dit canton de Désandans, aurait vendu le district. (1)

(( Sur quoi, après avoir pris toutes les informations qu'on a eu connaissance de prendre, et interrogé les témoins ci-après nommés, savoir : Jean-Georges Jodry, Pierre Mouhot, Daniel Richard, Pierre-Abram Quidort, (sa déposition non figurée, y ayant fait refus), tous de Bavans, interrogés en la maison commune du dit lieu, le trente flloréal^dernier. Et, par continuation de cette information, le sept prairial courant, les citoyens Marguerite Bourlier, femme de Pierre-Abram Quidort, Pierre Quidort, Susanne Francfort, Nicolas Beucler, procureur de la commune, Pierre Lagarce, Jean-Nicolas Tourol, Jacques Bernard, Jean-Nicolas Jeanmaire, Marianne Jeanmaire, Suzanne Bourlier. femme de Pierre-Abram Rolland, aussi tous de Bavans, ont été interrogés sur les faits dont il s'agit nous avons recueilli leurs dépositions, lesquelles sont déposées au Greffe de la justice de paix du dit canton de Désandans pour ensuite être remises où il appartiendra, pour être revues au besoin. Après les avoir mûrement examinées et tout considéré, nous n'avons reconnu aucune preuve que le dit Navion ait été dans le cas et puisse même être soupçonné d'avoir vendu le district. Et même nous n'avons pu reconnaître aucune preuve convaincante par qui ce faut bruit a été répandu.

(( En conséquence après avoir tout examiné et considéré les dépositions, nous, juge et assesseurs, estimons, prononçons et jugeons, que le citoyen Navion est innocent du faux bruit qui s'est répandu ; que ceux qui pourraient s'être permis de discourir en l'accusant de pareilles choses, ne Tauront fait que malicencieusement, le déchargeons de tout ce qui pourrait avoir été dit à cet égard, n'ayant pu prononcer aucune peine contre ceux qui ont répandu ce faux bruit.... )>

# Mais le moment auquel la réélection du juge devait s'opérer.

(1) Cela veut dire sans doute, que Navion, obéissant k la voix de sa conscience, .«ans souci d'intérêts puissants à ménager, a donné, pour la répartition des impôts probablement, des indications qui ne favorisaient pas suffisamment son district.

étant arrivé, Navion resta sur le carreau, les électeurs lui firent toucher le sol des deux épaules.

Aussi après cette aventure, il calligraphie ce qui suit sur son registre :

« En conformité de l'acte constitutionnel, l'assemblée pnmaire du canton de Désandans s'étant assemblée au dit lieu, le dix Brumaire courant, afin de réélire un juge de paix de ce canton, nous Pierre Nation ayant été remplacé de cette fonction, que nous avions exercée jusqu'à ce jour, avons clos et arrêté le présent registre, au folio 103, pour être ensuite remis à qui il sera ordonné, n

Navion s'était montré trop indépendant, on n'en voulait plus !

Cependant, aucun candidat ne briguait les suffrages ; à la fonction sans doute n'étaient attachés, ni beaucoup d agrément ni des émoluments particulièrement tentants.

Aussi, ce n'est que pour obéir à des ordres supérieurs que le citoyen Georges- David Boissard (*) domicilié à Désandans, se décide, le 16 Nivôse, à remplir provisoirement les fonctions de juge de paix, en attendant, dit-il, que le pouvoir exécutif en nomme un autre. Il exerce dans son domicile, s'étant adjoint comme assesseurs Pierre Viennot le vieux, et Pierre Parrot, fils de l'ancien, (lerson-Frédéric Parrot fait fonctions de greffier.

Mais ainsi que cela arrive parfois, ce tribunal n'est pas aussi provisoire qu'on pourrait le croire', la preuve en est que ce n'est que le 1<^' ventôse, après mainte et mainte démarche, que

(1) L'homme aux lumières duquel TadmiDistration fait ici appel est le pasteur de Désandans.

Le nom de Boissard a été mis en évidence par Jean Jacques Boissard, né à Saint-Hippolyte (Doubs), en 1528. PoCte latin, voyageur, antiquaire, il a raconté lui-même sa vie en un peUt écrit daté de 15'<7. On le voit séjourner à Strasbourg à Ueideiberg, à Louvain, à Cologne, il visite l'Allemagne, part pour Bologne, Rome et Naples, pousse jusqu'en Grèce et finalement termine ses jours à Metz, où il est au nombre des protestants et où 11 meurt en 1602.

Plusieurs branches de la famille Boissard se sont perpétuées dans le pays de Montbéliard jusqu'à nos jours. Georges-David -Frédéric Boissard, né à Montbéliard. le 10 août 178:) et mort à Paris le I6l^décembre 1836, fut dans cette ville l'un des pasteurs de l'église de la Confession d'Augsbourg. Son fils, M Louis Boissard fut pasteur à Glay, près de Montbéliard. Après avoir passé dix années do sa jeunesse en Russie, il a publié un savant ouvrage intitulé L'Eglise de Russie, lequel est d'autant plus important pour les lettres françaises, qu'il est expressément et soigneusement écrit sur les sources russes.

Boissard se croit autorisé à clore le registre au recto du folio 127, en y apposant sa signature.

Mais Boissard, tout comme Navion, est une bonne âme et se montre de plus un homme faible. Tournons la page, et grands dieux ! que voyons-nous, toujours de l'écriture de Boissard :

« Puis cédant aux sollicitation de J.-G. Duvernoy, président de l'administration municipale du canton, dans une lettre en date du 12, et une lettre de l'administration elle même, en date du 20 thermidor adressée à Georges-David Boissard, il reprit les fonctions de Juge de Paix, pour les exercer dans le canton jusqu'à la prochaine assemblée primaire, ayant composé le bureau de paix et de conciliation des mêmes citoyens qui avaient été précédemment ses collègues. »

Boissard, c'était donc le juge malgré lui.

Il était aussi, par état, homme de conciliation, poursuivant sans relâche, en dehors de l'église, sa mission de paix. Plusieurs causes déjà couchées en partie au registre, restent dans cet état et se terminent par ces mots : Les parues se sont conciliées.

Cependant le jour fixé pour sa libération tant désirée semble arrivé. Le gouvernement, frappé des inconvénients de l'élection des juges, qui plaçait ces magistrats dans la dépendance complète des justiciables, s'était décidé à changer de système. En conséquence, le cinquième jour complémentaire de Tan 4, l'administration envoya à Désandans le citoyen Georges-Léonard Dubois, ex-administrateur du département de la Haute-Saône. Mais les fonctions de celui-ci furent de très courte durée, car le 2 germinal de l'an îi, il les résigne, et Georges David Boissard, le pasteur, est forcé encore une fois de remonter au fauteuil, qu'il occupe jusqu'au milieu de vendémiaire au VIL

Disons pour terminer que, comme la vertu est toujours réconipensée et le vice puni, vérités évidentes par elles mêmes, c'est Pierre Navion (jui revient sur l'eau. Il fut le dernier Juge de Paix du canton. C'est lui qui avait ouvert le registre, c'est lui qui l'arrête définitivement le 14 floréal an 10. Et il signe :

Navion, Juge de Paix du ci-devant canton.

Ajoutons-y un de profcndis.

ÎI

Après avoir présenté au lecteur le tribunal, jetons un coup dœil du côté des plaideurs. Dans ce qu'ils nous diront, nous verrons beaucoup d'analogie avec les causes actuelles ; cependant à certains traits, on mesurera la différence des temps.

Une autre remarque à faire, c'est, dans ce milieu fermé, la persistance d'anciens noms de familles, qui encore aujourd'hui frappent nos oreilles.

Groupons maintenant les causes suivant leur nature.

Causes tirant leur origine des faits de guerre

Il s'agit ici de réquisitions de toutes espèces.

Jean-Georges Petit, de la commune de Rainans expose au juge que la municipalité de ce village ayant été requise de faire conduire à Colmar trente quintaux d'avoine, pour les armées de la République, a désigné six citoyens de la commune pour faire ce travail, qui a été marchandé aux citoyens Gabriel et Georges Lods d'Héricourl, auxquels il fut promis six cents livres. Or après avoir marchandé cette corvée, Frédéric Surleau, l'un des six, refuse de s'acquitter de la somme de cent francs, lui incombant.

Après avoir ouï les parties, le tribunal condamne Surleau à payer la susdite somme de cent francs, et aux frais.

A la môme séance, Jean-Georges Rigoulot, également de Rainans, désigné il y a six mois, pour conduire un chariot au parc de Landau, a reçu de la commune à son départ comme avance, une somme de six cent sept livres dont il devait rendre compte. Son compte étant établi, il redoit trois cent septante livres, suivant l'estimation du Receveur de la commune. Sommé de rendre l'argent, il s'y refuse.

Le juge, dont la compétence est limitée, ayant inutilement essayé de conciler les parties, les renvoie devant daulres juges.

Ce juge n'est pas plus heureux lorsque Claude-Antoine Monnier d'Etouvans, réclame à la même commune le salaire d'un cheval qu'il a fourni pour le service du parc de Landau, lequel, dit-il, y est resté quarante-deux jours.

Une cause relative à une somme plus importante, porte le n" 40. Pour en connaître, le tribunal s'est déplacé et transporté à Couthenans. En voici l'énoncé :

Georges Lods, maire, et Pierre Dormoy, cloutier, les deux de Couthenans, en vertu d'une réquisition faite par la municipalité du dit Couthenans, du 15 Frimaire de l'année courante, approuvée par le Ré présentant du peuple Sévestre, en commission à Montbéliard, réclament au sieur Jean Graber, de Couthenans, une somme de mille huit cent quatre-vingt-neuf livres, dixsept sols trois deniers, répartie à proportion de la fortune, tant mobilière qu'immobilière qu'il retient des héritiers du citoyen Berdot (*) de Montbéliard dont il est le fermier, afin de satisfaire aux frais de réquisition dont la commune a été chargée pour le service des armées, et demandent qu'il soit tenu de payer ce qu'il doit sur cette réquisition.

Très adroitement Graber proleste, en alléguant que les pièces produites ne sont pas visées par les autorités compétentes. Aussi le juge de paix est-il forcé de s'en retourner, n'ayant pu rendre sentence.

L'affaire n° 47 découle directement de l'imposition de deux cent cinquante mille livres, payable en numéraire, dont à son arrivée à Montbéliard, le 10 octobre 1793, le représentant Bernard a frappé la population rurale (^).

(1) Les Berdol, de Montbéliard, avaient de grandes propriétés foncières à Couthenans. lis se faisaient enterrer dans un petit cimetière, leur appartenant dans ce village, jusqu'à ces derniers temps. Cette taxation, basée en partie sur la fortune mobilière, bien difficile à déterminer, devait être fort arbitraire.

(2} Les habitants des campagnes, dit, dans sa relation de la prise de Montbéliard, l'odicier de cavalerie Mootbéliardais L.-C. Goguel, ont été taxés à deux cent mille francs, mais plus rusés que les bourgeois, ils ont éludé leurs cotisations, par remontrances et délais.

C'est en raison de ce fait, que le sieur Jean-Georges Duvernoy, de Sainte-Marie, membre du conseil général du district, assigne la commune d'Allondans, représentée par ses officiers municipaux, auxquels il réclame la part qui leur incombe dans les frais occasionnés à la commission députée à Paris afin d'obtenir du gouvernement la remise de celte imposition, la dite part des dépenses s'élevant pour AUondans, à cent quatrevingls livres.

Le juge de paix condamne les habitants de cette commune au paiement de la dite somme, qu'ils auront à se répartir entre eux, à proportion de leur fortune, ainsi qu'au paiement des frais, qui sélèvent à trois livres cinq sols.

Des jugements identiques quant à la forme sont rendus contre les communes récalcitrantes d'Echenans-sur-l'Etang, d'Aibre et de Couthenans. .

Dans la cause n^ 128, nous voyons que la municipalité de Laire a fait délivrer à Pierre Tournier ainsi qu'à un de ses frèi^s, moyennant une dépense de seize livres, deux paires de souliers (( au moment ou ils sortirent pour aller volontaires, dans des troupes de la République. »

Admirons ces gens de Laire, qui ont découvert un moj'en, à la fois pratique, patriotique et économique, pour débarrasser le sol de la commune de deux indigents !

Les Instituteurs

Changeons de sujet et jetons un coup d'œil sur les difficultés relatives au paiement des gages des instituteurs, pauvres fonc tionnaires alors peu considérés et qui, à cette époque, étaient beaucoup plus humbles que de nos jours. Ils ne songeaient pas alors à former des syndicats pour résister aux ordres des gouvernants. Ces sujets de conflits nous semblent présenter un intérêt au moins égal aux précédents.

Le citoyen Jacques Lécureux, instituteur à Aibre, ayant servi l'année précédente en telle qualité, suivant marché duement enregistré, fait entre lui et les citoyens de la commune, par lequel il lui est accordé trentre huit et demi quartes de blé et

trente-huit francs en argent par an, pour salaire des instructions qu1l donnait aux enfants des citoyens du dit lieu, demande à être payé de ce qui lui reste dû.

Après avoir consacré plusieurs audiences à éclaircir cette affaire, le juge fait droit à la requête de Lécureux et condamne les habitants d'Aibre à s'exécuter suivant les conventions. Mêmes sentences sont rendues, en semblables circonstance, au profit de Georges Bourquin, instituteur à Désandans, contre le conseil général de la dite commune, et de Jean Lambelet, instituteur au village du Vernoy.

Dans une quatrième commune, il en sera encore de même, car Jacques Maurique, instituteur à Lougres, pour le recouvrement de son gage, éprouve, lui aussi des difTicullés. Sous prétexte que le citoyen Bernard, par des arrêtés, a interdit pendant un certain temps les services cultuels, on ne veut lui régler rintégralilé de son traitement. — Le juge estime que si, en conformité des lois, Maurique a cessé son service pendant quelque temps, il est resté au gré de la commune ; que rien d'ailleurs ne lui a été notifié, et qu'il a même servi après cette interdiction de culte.

C'est par ces raisons que le juge condamne la commune de Lougres, à payer à son instituteur son traitement intégral.

En rendant une justice impartiale, pauvre Navion, que de charbons ardents, comme nous l'avons laissé entendre, amassiez-vous sur votre tête !

Pour rendre tout à fait compréhensible ce dernier jugement disons que dans nos villages, les fonctions du régent (c'est sous ce nom qu'était connu l'instituteur) étaient doubles. Non seulement il enseignait, mais dans le culte il était partie active, sonnait pour les services, et dirigeait le chant. Il était plus ou moins à la disposition du pasteur qui parfois en abusait.

Depuis cette époque nous avons fait du chemin.

La vaine pâture

Laissons de côté les délits forestiers, nombreux, mais peu intéressants et abordons un autre sujet.

Ce qui occupe souvent le tribunal, on pourrait presque dire

ce qui forme la trame de ses délibérations, ce sont les questions de la vaine pâture.

Depuis le commencement de la Révolution, où chacun, à la campagne surtout, se croyait tout permis, pour se venger d'une trop longue contrainte, le sol semble ne plus avoir de propriétaire. Dans les jeunes coupes des forêts, sans le moindre souci du tort incalculable qu'on fait aux revenues, on pâture à Taise. Dans les prés et les jeunes seigles, dans les blés, se promènent librement les troupeaux. Pour ne pas nous exposer à des redites, bornons-nous à citer le fait suivant, qui, par Tampleur qu'il présente, peut les résumer tous. La scène se passe au village de Rainans : du commencement de la saison jusqu'à Tapparilion des froids, on fait pâturer le bétail dans la prairie de l'étang, qui n'est pas communale. Daprès le procès-verbal du garde-champêtre, le jour où il opère, dix-neuf chevaux, onze vaches, quatre jouvenceaux et deux génisses se prélassent au dit lieu. — Les délinquants cités devant le juge sont condamnés, après rapport d'expert, à cent livres d'amende et cent livres de dédommagement. Ils ne l'ont pas volé !

Disputes, Rixes et Diffamations

Disons maintenant un mot des causes de cette nature.

Georges Curie, de Lougres, fait citer Pierre Barbeau, du dit lieu, qui l'aurait traité de voleur.

A l'audience. Barbeau, redoutant les conséquences dun propos imprudent, dit qu'il tient Curie pour honnête homme ; que la colère seule l'a fait parler. Malgré cette amende honorable, il est condamné à douze livres d'amende.

Arrêtons-nous sur ce nom de Curie, assez répandu dans noire contrée, pour dire que l'illustre savant Pierre Curie descend d'une famille originaire des environs de Montbéliard (^).

(1) En elîet :

Pierre-Elienne Curie, qui avait été capitaine dans un régiment étranger, en France, mourut à GrandCharmont (Doubs). Son fils Paul -François- Gustave-Etienne Curie est né dans ce même village. Il exerça la médecine à Mulhouse et s'y maria. 11 est mort à Londres. De lui était né. en 1827, Eugène Curie, docteur en médecine à Paris, qui est le père du savant dont nous venons d'écrire le nom.

Voici une affaire semblable à la précédente :

Georges Marchand, de Beutal, a mal parlé de Georges-Adam Chavey, du dit lieu. 11 est condamné à vingt-quatre livres d'amende, d'où nous devons conclure que son cas était deux fois plus grave que le précédent.

Enfui le maximum de la peine est appliqué à Claude Vernier, d'Etouvans, condamné à vingt-cinq livres d'amende pour avoir dit que, lorsqu'il rendait ses comptes à la nouvelle municipalité, l'ancien maire avait volé la République, étant à son service.

Dans ce même ordre d'idées de diffamation, parlons de la dispute de deux dames habitant le village de Dung. Voici le lait, cela se passe en famille : Marie Grosclaude prétend que sa belle-sœur Elisabeth Richard l'a accusée d'être allée, le vingtsix Fructidor de l'année précédente, avec un garçon dans la forêt du dit lieu, nommée Es Plaintot, qui commettaient des actions déshonnêtes. La calomnie ayant été établie par témoins, Elisabeth Richard se voit condamnée aussi à vingt-cinq livres d'amende.

Mais parfois, on n'eu restait pas aux imputations diffamatoires et on en arrivait aux voies de fait.

Ainsi Daniel Perret Genlil, de Bavans avance que Daniel Parrot, du dit lieu, le quatrième jour Sans culotide de l'an dernier, s'est permis de le maltraiter de plusieurs coups, notamment sur le bras gauche et à la tête du même côté, coups qu'il lui porta avec un manche de fouet, dont il eut une grande effusion de sang, lui ayant porté ces coups lorsqu'il gardait son bétail, lieu dit Champ au Prêtre, sur le finage de Bavans. Daniel Parrot se défend en disant que c'est le demandeur qui lui a porté un coup de couteau sur la tête, sans provocation, et qu'il fut obligé de se défendre. La preuve par témoin est ordonnée pour une prochaine audience. Nous ne savons comment se termina cette idylle de bergers, mais en voici une autre du même genre.

C'est Marc-David Bainier, de Ste-Marie demandeur, contre David Bainier défendeur. « Le 3 Brumaire, en revenant de l'au-

dience, arrivé au lieu dit Y Mont, étant accompagné de sa femme, le dit Bainier se prit de dispute avec la dite femme du demandeur, se mita la frapper de plusieurs coups avec son bâton, avec lequel il lui porta un coup sur la tête et un sur le bras droit, tellement que l'enflure qui y est survenue, la empêchée de vaquer à aucun travail. Le défendeur est convenu d'avoir frappé avec son bâton la femme du demandeur, mais parce que celle-ci l'a saisi par les cheveux, ce qui le contraignit à se défendre. »

En raison du procès-verbal de l'oflicier de santé Morel, de Montbéliard, du 9 Brumaire, qui a constaté plusieurs plaies, dont la plus considérable a son siège à la partie supérieure et intime de la jambe gauche, le juge ordonne au défendeur de produire, à la prochaine audience, des témoins à décharge.

Causes Diverses

Avons-nous peut-être déjà abusé de la patience du bienveillant lecteur ? — Il nous semble cependant indiqué qu'avant de déposer la plume, nous parlions encore de quelques autres sujets de conflits.

Ainsi, pour les paiements, bien que l'argent fît prime sur la monnaie de cuivre. Navion, — à tort ou à raison — juge qu'on ne doit faire aucune différence entre les monnaies courantes de la République, et déclare valables et recevables des offres de payer, uniquement en sols, une fois, cent deux livres, une autre fois, deux cents livres.

Voici maintenant une histoire de loups et de bergers.

Il y a une centaine d'années, ces animaux, que l'on voit encore parfois en hiver quand la faim les fait sortir du bois, étaient fort nombreux chez nous. Les bergers aujourd'hui disparus, existaient dans chacun de nos villages. Fort heureux de toucher un gage, même minime, ils étaient choisis parmi les plus pauvres des habitants.

Jacques Boiteux le vieux, de Beutal, intente une action contre

Jacques Larmé et Georges-Adam Chavez, le jeune, qui ensemble, le dix-neuf Vendémiaire, chassaient à laglandée, en qualité de pâtres, uu petit cochon lui appartenant et le lui égarèrent. Jean Chavez, pour n'avoir pas d'histoires, a bien payé sa part du cochon, mais Jacques Larmé résiste en disant que le petit cochon répété (») a été ravi par le loup, et qu'il ne peut être responsable des dégâts commis par ces animaux. A l'audience il produit des témoins à décharge et est acquitté.

Plus tard le même loup, ou tout au moins un de ses congénères, enlève au même berger, qui réellement joue de malheur, un jeune mouton appartenant à Pierre-Etienne Carlin, et il échappe encore, grâce à la bienveillance du juge, à toute condamnation.

Dans la cause suivante, c'est de vêtements et de location de services qu'il sera question. La veuve de Nicolas Roy, d'Aibre, attaque Jean-Pierre Bainier, fils du gros, de Sainte- Marie, disant que sa fille ayant servi le dit Roy, en qualité d'aide femelle, en 1788, il lui doit encore, pour restant de son gage, une jupe de droguet en toile, un corset, une camisole de même droguet, une paire de bas en trélit, un bonnet à son choix, et un mouchoir de col qu'il lui a retenus jusqu'ici.

La défendeur comparant a dit qu'il a donné de l'argent pour le bonnet et le mouchoir, et qu'en sortant de chez lui, la jeune fille a emporté les habits qu'elle réclame induement.

La demanderesse a répondu qu'il est si peu vrai qu'elle ait emporté les habits, qu'elle peut prouver par le tailleur qui travaillait alors chez le défendeur, qu'il n avait pas seulement du droguet en ce temps-là, pour les lui faire ! Elle supplie donc le juge d'assigner le dit tailleur.

« Considérant ce dernier dire, nous ordonnons que Pierre- Jacques, fils de feu Jean-Georges Bourelier de Sainte-Marie, tailleur d'habits, sera assigné pour témoigner ».

Enfin, pour terminer, encore un trait de mœurs ! — Joseph Perret-Gentil, (un joli nom) de Bavans, ayant fait un échange de bétail avec Frédéric Prudent de Sainte-Marie, ils em-

(1) Répété a ici la signification de réclamé. Dans le langage populaire on 4]it encore, lorsqu'un père reconnaît à l'état civil son enfant, qu'il le répète.

brouillent tellemeot leur affaire, qu'ils finissent par n'être plus d'accord sur rien, si ce n'est sur ceci, qu'en causant, ils ont bu les vins du marché.

De cette rupture, chacun accusant son partenaire, personne ne veut payer la dépense. — Le juge auprès duquel ils arrivent, rend un jugement de Salomon et condamne Prudent et Perret- Gentil à en payer chacun la moitié, solution qui ne leur était pas venue à Tesprit.

Disons que dans nos campagnes, anciennement, toute transaction était assez compliquée : non seulement il fallait s'entendre sur le prix principal de la chose vendue, mais encore sur la nature et la valeur des épingles à donner, soit à la femme, soit aux enfants du vendeur.

Quant aux vins, dont nous parlions ici, ils devaient être de bonne qualité, et surtout abondants, pour le plus grand profit des aubergistes.

TABLE DES MATIÈRES

BLfLLETIN

Pages

Bureau de la Société en 191 1 VI

Séance générale du l<*r juin \gi[ .

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