CHAPITRE V
Louis-Eugène de 1753 à 1789.
Ses relations avec la France.
Nous connaissons moins bien les dernières années que le prince passa à Paris avant son départ pour la guerre ; seules les lettres qu'il échange avec Voltaire nous permettent de suivre ses occupations et de discerner ses goûts (*) ; il exprime en 1750 ses regrets de n'avoir pu assister aux représentations de Home sauvée chez la duchesse du Maine. C'est dans une intéressante lettre datée de Stuttgart le 7 octobre 1750 (*) que se manifeste pour la première fois l'impression de malaise donnée au prince par la vie parisienne : « Le but de tout homme de bien doit être le bonheur de ses concitoyens. Je puis vous assurer que ce sont là mes vues et que jamais je ne m*en écarterai. Vous me dites encore que le séjour de Paris est plus fait pour moi que pour vous. Les plaisirs brillants qu'on y rencontre ne me tentent nullement. J'en cherche de plus solides et celui d'oser et de pouvoir me respecter est le seul que j'envie. Les fêtes agréables dont Paris est surchargé me paraissent insipides et maussades. J'y trouve un vide affreux, indigne de tout homme
(1) Corresp. génér. Ed. Moland, tomes XXXVII, XXXVIII. — Sur les rapports avec Voltaire cf : P. Sakmann : Fine ungedruckte Voltairecorreapondenz, Stuttgart. 1899. in-8* (un appendice sur Voltaire et ia maison de Wurtemberg).
(2) C'est avant ce séjour à Stuttgart que le prince passe à Montbéliard au mois de juin.
qui pense. J'envisage Paris d'un côté tout opposé ; c'est un théâtre immense..., Je rôle que j'y veux remplir est difficile, mais il est convenable. » Voilà de belles déclarations qui font honneur à un jeune homme ; il est piquant de constater qu'elles sont en complète opposition avec les faits que nous connaissons déjà ; les années 17i>0-17ol sont celles où Louis-Eugène se lance dans les aventures les plus douteuses et se fait une réputation de jouisseur. Etait-ce là de la littérature à l'usage de Voltaire, ou le prince, au contact de son pays nataK avait-il été pris d'une crise de moralité ? Cette dernière hypothèse semble plus conforme à son caractère instable, toujours prêt à subir les influences les plus diverses.
Ce fut en tout cas celle de Voltaire qui domina pendant plusieurs années, jusqu'au jour où Louis-Rugène se tourna vers Jean-Jacques Rousseau. Les lettres du prince n'ont souvent pour but que de témoigner une vive admiration au patriarchede Ferney (*) ; il lui envoie même un exemplaire de la Pucelle qu'il ne veut recevoir que des mains de l'auteur (•) ; à la môme époque il lui recommande le comédien Fierville, attaché à la cour de la margrave de Bayreuth (*). Voltaire est enfin son directeur de conscience et son confident dans des affaires où la bonne foi du prince est mise à rude épreuve ; après de longues années il découvre que son ami Tabbé d'Han... n'est autre qu'un vulgaire escroc et se plaint d'avoir été dupe. Voltaire écrit à d'Argenson le 20 août 175". : «....le prince de Wurtemberg avait auprès de lui un'philosophe de cette espèce qu'il me vantait fort et qu'il mettait au-dessus de Platon ; ce sage a fini par lui voler sa vaisselle d'argent (*) ».
Cependant le prince continuait à jouir des bonnes grâces du roi qui lui conféra par faveur spéciale en 1756 l'ordre du Saint- Esprit. Le duc de Luynes note le 1^' janvier qu'il y a treize places vacantes, dont trois seront données à des étrangers
(i) XXXVIII. 334 (28 février 1755).
(2)/6. p. 5 i (27 novembre t75o).
(3) Ib. p. 372 (2 mai 1755).
C4) Corresp, gén. XXXVIII, 439 II est assez difficile de découvrir la personnalité de cet abbé que Louis-Eugène déclara grand mélomane et même compositeur. Son nom n'est jamais prononcé en toutes lettres. A la môme époque le prince déplore la perte de son ami M. de Lironcourt qui par son intelligence remarquable, était, suivant son expression, une « machine » parfaitement organisée, et sur lequel nous n'avons pas plus de renseignements.
parmi lesquels se trouve le prioce Louis de Wurlemberg. « La grâce que le Roi accorda hier à M. de Wurtemberg mérite d'être remarquée. M. le prince Louis de Wurtemberg est cadet d'une maison souveraine ; il est au service de France et il n'a que vingt-quatre ou vingt-cinq ans ; son frère aîné, quoique prince souverain, n'aurait ici aucun rang ; il y serait incognito, comme est M. le Duc de Deux-Ponts. A plus forte raison M. le prince Louis de Wurtemberg, étant cadet, ne peuta^ir aucun rang ici et n'en a aucun en effet. Son carrosse n'entre point dans la cour du Louvre ni du château et il n'est ici que comme homme de condition...., il est vraisemblable qu'il lui conviendra de prendre rang seulemant du jour de sa réception et parmi les chevaliers non titrés et que par conséquent il sera admis et non reçu (^). »
Le 2 février 1756 on signa en grande pompe le contrat de mariage du comte d'Egmont ; le prince ne put y assister, appelé à Stuttgart par des affaires indispensables et il pria le comte de Saint Florentin de l'excuser auprès de I^ouis XV (*).
Cependant les premières opérations de la guerre de Sept Ans avaient commencé après la conclusion du traité de Versailles de mai 1736 ; le prince accompagna le maréchal de Richelieu à xMinorque et sy distingua particulièrement ; c'est là que Voltaire lui adressa sa lettre du 14 juin 1736. Port Mahon fut emporté d'assaut le 27 juin et la victoire fut fêtée dans la France entière avec le plus grand enthousiasme ; les musiciens euxmême célébrèrent à leur façon cet heureux événement (•) ; Mme de Pompadour, ravie, se réconcilia avec son vieil ennemi Richelieu et Louis-Eugène, qui avait payé de sa personne fut nommé lieutenant général.
Pourtant il ne resta pas au service delà France et dès le printemps de 1737 rejoignit les troupes autrichiennes, alors nos
(1) Mémoires, t. XIV, p. 373. La dernière hypothèse est confirmée par TAImanach Royal de 1757.
(2) Luynes : Mémoires, XIV, 403.
(3) Par exemple une pièce pour violoncelle de S. Lanzetti inUtulée Le Port Mahon (Mercure, sept. 1756, 250) et surtout La Prise de Port Mahon, 22» concerto comique pour les violons, flûtes, hautbois, pardessus de viole avec Basse (trompettes, timbales et tambours) par Tuniversel Michel Corrette {Mercure : déc. 1756, 181).
alliées. Le 2 mai le duc de Luynes note le départ somptueux du comte de la Marche « ce qui n*approche pas de la magnificeuce de M. le duc de Wurtemberg qui a été joindre l'armée de M. de Brown avec iaOO chevaux et 200 gardes du corps ; mais M. de Wurtemberg est un prince souverain (*). »
Nous n'entrerons pas ici dans le détail des campagnes du prince ; il prit part à de nombreuses batailles et fut blessé à Torgau en 1760. Pendant ce temps son frère Frédéric-Eugène servait sous les ordres du roi de Prusse contre la France (*).
Nous avons connu jusqu'ici un Louis-Eugène galant, artiste ou guerrier ; il nous reste à examiner en lui le bourgeois et le philosophe ; c'est toujours l'influence parisienne qui provoque ces brusques changements de personnalité et le prince ne se retrouvera allemand qu'au début de la Révolution française.
En 1762 Louis-Eugène épousa la comtesse Sophie-Albertine de Beichlingen et se retira loin de la vie publique à Renans près de Lausanne, d'où il entretint une correspondance fort active avec Voltaire d'abord, puis avec Rousseau. La philosophie voltairienne le séduit encore pendant deux ou trois ans : mais Louis-Eugène à partir de 1764 semble avoir deviné la sécheresse de cœur qui se cachait derrière cet esprit incomparable. Les idées nouvelles que lui inspirent son bonheur et sa solitude, la sympathie plus large qu'il conçoit poui les misères humaines, tout cela est plus près de la Nouvelle HéMse et d'Emile que du Curé d'Etrépigny,
La bibliothèque de Neuchâtel conserve de nombreuses lettres inédites du prince au citoyen de Genève qu'il avait pris comme confident ; elles portent la marque d'une âme paisible, toute pénétrée de bons sentiments, dégoûtée du monde et de ses pompes ; sans être vieux, le diable s'était fait ermite et ne laissait pas d'en tirer quelque vanité. Le prince, devenu père de famille en 1763, regarde Rousseau comme le modèle des édu-
(1) Mémoires XVI, 57 (11 mai 1757). Le comte de firowD, feld maréchal autrichien d'origine irlandaise, fut tué quelques semaines plus tard à Prague.
(2) Tous deux avaient du reste un grade honoriflque dans l'armée Wurtembergeoise ; en 1760 Louis-Eugène était colonel du régiment du Prince Louis et Frédéric, général major et colonel d'un régiment de dragons. Cf* Berzog Karl Eugen, /, là>9.
cateurs et lui adresse chaque semaine un journal détaillé des cliangenients divers qu'il remarque chez sa fille Sophie ; ces notices sont remplies des détails les plus louchants. Le 4 octobre 1763 Louis-Eugène écrit : « Le second goût qui s'est fait sentir assez tôt en elle est le plaisir que lui cause la musique ; les danses allemandes l'emportent sur toute autre et cela me paraît tout simple, parce que leur mouvement est plus marqué et par conséquent plus sensible. ))
A quelques effusions sur ce bonheur familial, Voltaire, plus pratique, se contentait de répondre en envoyant du chocolat de bonne marque (^). Quanta Rousseau, il paraissait fort honoré de cette correspondance. « M. le prince de Louis de Wirtemberg, dit-il, m'avait fait des avances très honnêtes (') ». Le 10 novembre 1763 il lui envoyait une longue et intéressante lettre sur l'éducation des enfants. Le prince élait dans l'enthousiasme ; un voyage qu'il fit à Berlin en 1764 ne l'empêchait même pas d'écrire à ses philosophes.
C'est à Rousseau qu'il fait cette déclaration le 18 avril 1764 : (( Comme vous j'ai fréquenté tous les états et tous les rangs el il m'a paru que les hommes les plus heureux étaient ceux qui se livraient tout entiers aux devoirs de leurs emplois (') ». En apprenant qu'il va être père pour la seconde fois, Jean-Jacques s'écrie le 28 mai 1764 : « Tendres époux, que vous êtes heureux ! Que vous allez le devenir encore en voyant multiplier des devoirs si charmants à remplir ! Dans la disposition d'âme où je vous vois tous les deux, non, je n'imagine aucun bonheur pareil au vôtre ! » Le disciple eut enfin la joie de revoir le maître pendant l'été de 1765.
(( A Monriond, ce 24 juillet 1765.
....J'attends avec la plus tendre impatience cette lettre si chère à mon cœur qui me fera voler sur les ailes de l'amitié dans les bras de l'homme le plus vertueux et le plus respectable. Cette entrevue si délicieuse pour moi ne vous procurera point d'autre plaisir que celui de passer quelques rapides heu-
(1) Corresp. génér. Ed. Moland. t. XLII. 327, 367, 518.
(2) Confessions : part II. 1. XII. 1765.
(3) A la même époque le prince envoie à Rousseau des quatrains au-dessous du médiocre dont il s'excuse en disant qu'on peut être à la fois honnête homme et mauvais poète : Rousseau répond assez platement qu'il est ravi de trouver les vers mauvais, pour avoir le bonheur de les corriger.
res avec la personne qui vous admire et vous aime le plus sincèrement... »
Cette entrevue ne se réserva-t-elle point quelque désillusion à deux cœurs aussi exaltés ? On en trouverait volontiers une preuve dans ce fait que la correspondance cesse après 1765 ; les lettres sont-elles perdues ou ne virent>elles jamais le jour ? C'est une question assez curieuse que de nouvelles recherches mériteraient d'éclairer complètement (*).
Après 1765 la vie du prince Louis-Eugène n'appartient plus guère à notre sujet (') ; M^^d'Oberkirch fait de lui le portrait suivant en 1770 : « Le prince Louis-Eugène qui doit succéder à son frère est lieutenant général au service de la France. Il a fait d'une manière distinguée avec les troupes de Louis XV la guerre contre Marie-Thérèse et habite ordinairement Paris. Le prince est gai et aimable, il a le tort de faire des calembourgs et des jeux de mots, ce que M. de Voltaire appelle Tesprit de ceux qui n'en ont pas. Il est aussi un peu poète, tourne fort joliment les vers et les fit surtout d'une manière fort remarquable (•). »
Le prince monta sur le trône de Wurtemberg le 24 octobre 1793 el mourut le 20 mai 1795 ; il se montra un adversaire ré solu de la Révolution française qu'il détestait. Jean-Christophe Schwab (1743-1821), son secrétaire, a décrit assez longuement la
(1) S'il se détacha de son maître lui-mAme à partir de 1765, le prince ne renonça guère aux idées de Rousseau avant 1771 ; 11 perdit celte année là sa fille atnéc Sophie dont l'éducation remplissait sa correspondance. Sous l'influence de sa femme il passa à une piété pleine de zèle, comme il avait passé après la lecture de La Nouvelle HéloUe du libertinage au déisme. — La seconde fille de Louis-Eugène : VVilhelmine de Wurtemberg épousa le prince Ernest d'Oettingen-WalIerstein (1748-1802) dont elle eût douze enfants ; c'était une femme accomplie qui prit en 1802 la régence de la principauté. — Sa troisième fille épousa le prince Charles de Hohenlohe-Bartenstein. — Il eut, dit M"* d'Oberkirch, un fils naturel appelé le comte de Sondheim. — La veuve de Louis-Eugène mourut le 10 mai 1807.
(2) Vers 1765-1770 Louis-Eugéne habitait tantôt Hanau en Allemagne, tantôt une petite maison à Charonne aux portes de Paris II devait y vivre fort isolé, car sa présence n'a laissé, semble-t-il, aucune trace dans les souvenirs contemporains. — Une série do lettres que lui adressa J. F. Ducis de 1763 à 1773 a été publiée dans l'Amateur d* Autographes en 1899 et 1900.
i^3) Mémoires, 185^ inl6, I, 29.
vei et le caractère du prince à celte époque (*). Il était par principe un défenseur de Tordre social et de la morale ; catholique pratiquant, il ne se souvenait même plus d'avoir été libertin à Paris dans sa jeunesse ; au reste, après son mariage, il avait renoncé à ces erreurs.
Au point de vue politique, Louis-Eugène n*avait pas gardé grand souvenir de la propagande philosophique ; il était nettement conservateur et éloigna plusieurs savants qui se signalaient par leurs tendances démocratiques. Il gardait pourtant de la culture française la plus profonde impression et les excès révolutionnaires lui faisaient regretter la douceur de vivre que l'on connaissait avant 1789. Il se rappelait avec plaisir les hommes de talent qu'il avait appréciés à Paris. Il parlait même plus volontiers le français que l'allemand et sa correspondance nous montre avec quelleaimable facilité il écrivait dans cette langue ; toutes ses manières étaient empreintes d'une urbanité de bon ton qui sentait la cour de Versailles. Pourtant il n'aimait pas l'esprit français ; les idées qu'il exposait à Voltaire en 1750 n'avait fait que se renforcer et se préciser ; cette antipathie, dont il est difficile de discerner les causes, s'était changée à partir de 1789 en un véritable dégoût.
Louis Eugène, le seul des trois frères qui se fût longuement mêlé à la vie parisienne, est en somme le type de ces esprits séduisants, mais faibles, qui subirent tour à tour l'influence des mondains et des philosophes ; l'évolution de ses idées offre le plus vif intérêt, non pour leur originalité qui est contestable, mais pour leur caractère représentatif. Les dernières années de ce prince capricieux furent mélancoliques ; on appréciait peu en Wurtemberg sa méthode de gouvernement et l'Europe de l'ancien régime se bouleversait sous ses yeux ; il survivait en somme à ses amitiés et aux convictions de son temps ; au milieu des crises de la Terreur, sa pensée devait se reporter souvent à la vie brillante de Paris sous Louis XV, à ces années de jeunesse où il soupait avec M^^^ Gaussin au sortir de la Comédie Française et promenait sa fantaisie sous les vieux arbres de Passy.
Georges CUCUEL.
(1) A. von Pfislep : Àu8 den Tagen des Herzogs Ludwig Eugen v. W. Wur temberg Vierteljahrshefte fur Landesgeschichte, III. 1894 pp. 94-192.
TABLE DES MATIÈRES
Pages Introduction. — La jeunesse et Téducation des princes de Wurtemberg 243
Chapitre I. — La vie officielle des princes de Wurtemberg. — Leurs séjours à la cour de Louis XV 247