APPARTENANT AU
MUSEE DE MONTBELTARD
(Lue à la Séance générait du i'J Juin 1905)
Le Musée de Montbéliard est entré tout récemment en possession d'un objet d'art qui me parait digne de retenir quelques instants votre attention. Il s'agit de la statue de femme agenouillée que vous avez pu voir exposée pendant quelques jours dans la devanture du magasin de notre collègue M. Emile Blazer, et qui provient de la chapelle du château de Neuchâtel- Uretière.
L'intérêt artistique et archéologique de ce morceau de sculpture avait engagé votre bureau à faire des démarches pour l'acheter, et, grâce a la bonne volonté de quelques amateurs de notre voisinage, qui sur mes instances ont bien voulu renoncer à le posséder et s'elïacer devant le Musée, nous avons pu l'acquérir dans des conditions relativement satisfaisantes et l'installer à une place d'honneur daDs notre salle du Vieux- Montbéliard.
Le sujet représenté ne peut faire aucun doute : c'est une Vierge de l'Annonciation.
La Bible nous rapporte que l'ange Gabriel entra chez la Vierge Marie, la salua et lui apprit qu'elle serait la mère de Jésus. Saint-Luc en racontant ce fait, ajoute que la Vierge fut troublée
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par la parole de l'ange. La tradition, invariable dès les origines de l'art chrétien, admit en outre qu'à ce moment la Vierge était en prière.
Cette scène , la première des sept mystères joyeux de la Vierge, est une de celles qui ont le plus souvent inspiré les artistes aux époques ou l'art recevait une impulsion essentiellement religieuse. II serait impossible de cataloguer les innombrables Annonciations dues au pinceau des peintres ou au ciseau des sculpteurs de tous les pays chrétiens durant le moyen âge.
Parfois debout, comme en général dans les ivoires, plus rarement assise, comme dans la miniature de Jean Fouquet du château de Chantilly, la plupart du temps à genoux, la Vierge, un livre saint à la main , manifeste son émotion que l'artiste cherche à exprimer par un geste plus ou moins naïf.
Le type de notre statue est le plus répandu ; agenouillée devant un prie-Dieu ou plutôt un lecirin placé un peu à sa gauche, sur lequel est un livre ouvert, Marie entend l'ange qui lui parle par derrière et retourne son buste, en élevant sa main droite en signe de surprise.
Je pourrais citer de nombreux exemples d 'Annonciations dans lesquels la figure de la Vierge est presque identique à celle qui nous occupe. Pour ne pas sortir de Franche-Comté, je dirai d'abord que dans le merveilleux rétable de l'Eglise de Brou, où sont figurés les sept mystères joyeux de la Vierge, cette dernière est représentée dans la scène de l'annonciation telle que la nôtre, avec cette seule différence que ses deux mains sont encore posées sur le lectrin, la tête seule se détournant à droite. Nous aurons du reste a revenir sur cette statuette qui offre, avec la nôtre, d'autres analogies de matière et d'époque, mais, malheureusement pour nous, aucune comme mérite d'exécution.
Même si nous restions a Montbéliard, ou plutôt si nous y avions vécu au XVI" siècle, nous aurions pu voir dans l'Eglise Saint-Maimbœuf , sur l'un des panneaux du rétable de Schaufelein, dont M. Cl. Duvernoy nous a parlé il y a quelques années, la Vierge agenouillée à son prie-Dieu, son livre ouvert devant elle, vêtue comme celle-ci , élevant ses deux mains en un geste plein de grâce à l'ouïe de l'ange Gabriel.
Ces deux exemples suffiront à montrer la certitude absolue qui existe quant au sujet représenté, et nous nous occuperons de
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sou âge, de sa provenance et de ses qualités comme œuvre d'art.
En ce qui concerne son époque et son style, j'ai tenu à avoir l'avis d'un expert d'une autorité incontestable ; et, grâce à l'extrême obligeance de M. Héron de Villefosse , notre membre honoraire, j'ai reçu de M. P. Vitry, conservateur au Musée du Louvre au département de la sculpture du moyen Age. de la Renaissance et des temps modernes, une note dont j'extrais ce qui suit :
« La statue de Vierge de l'Annonciation, dont vous ine communiquez les photographies, ne me parait pas pouvoir remonter au delà de la lin du XVe siècle, peut-être même des toutes premières années du XVK Elle est toute gothique encore cependant, et n'est pas sans rapport, comme la plupart des sculptures de cette époque en Franche-Comté, avec l'art bourguignon. Un a publié l'au passé, dans le volume des Sociétés des Beaux-Arts des départements, une Annonciation plus tardive, italianisante naturellement, mais qui dérive encore de ce type ; elle était aussi originaire de Franche Corn té.
u La matière dont elle est formée est bien celle dont on s'est servi très souvent dans le Jura et aussi à Brou ; mais il ne laut pas oublier que la plupart des modèles des sculptures de Brou ont été donnés par des Flamands , et qu'ils diffèrent très sensiblement des spécimens de cet art local un peu lourd.
« Le prie Dieu sur lequel est posé le livre de la Vierge me parait une transcription très curieuse des meubles du style gothique flamboyant. Le Louvre a acquis récemment, de la collection fioldsrhmidt, une Vierge de l'Annonciation de style très différent ; elle est allemande, de l'atelier de Riemenschneider, mais de type iconographique presque semblable, également agenouillée devant un prie Dieu très réel et très curieux. »
Nous sommes donc en présence d'une Vierge de l'Annonciation de l'extrême lin du XVtf siècle, sculptée en Franche-Comté, par un artiste de second ordre, hâtons-nous de le dire; nous pouvons maintenant l'examiner d'un peu plus près.
Elle mesure exactement i>m80 de hauteur totale ; la matière dont elle est faite, que M. Meunier a pris soin d'analyser, est un albâtre très dur, et ce fait suffirait presque à lui seul à fixer son lieu d'origine. Voici en effet ce que dit le frère Ogérien dans son Histoire naturelle, du Jura, en parlant de la fabrication du
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plâtre extrait du gypse des carrières des environs de Salins et de SI Lothain près de Lousle Saunier :
« U existait autrefois à Salins des ateliers de sculpture qui « transformaient le gypse anhydre très compact et très dur, « blanc ou d'un bleuâtre translucide, impropre à la fabrication « du plâtre, nommé gypse à feu en charmants petits objets reii- « gieux, en bas-reliefs ou en statues dont les cheveux et une « partie des habits était souvent dorés, mais dont le fini laisse à « désirer et offre une grande naïveté. La beauté du grain et la c dureté de cet albâtre gypseux permettent même d'en (aire u des vases qu'on tourne comme du bois. Une partie des statues « de l'Eglise de Brou est de cette matière, dont est aussi formée « la belle statue de la Vierge de l'époque de la Renaissance qui « se trouve a Lons-le- Saunier. »
Au nombre des sculptures de Brou dont parle le frère Ogérien se trouve le rétable que nous citions tout à l'heure, qui est formé d'un seul bloc d'albâtre de Salins de très grandes dimensions, et fut, comme on sait, taillé au commencement du XVIe siècle par des artistes flamands et suisses dont le goût et l'habileté laissent bien en arrière les maladroites productions des artisans locaux.
Un coup d'œil rapide sur notre statue en montre surtout les imperfections, qui choquent à première vue. La tète est beaucoup trop grosse pour le corps, la face, aux traits réguliers, est inerte et sans expression ; les épaules trop étroites, les bras trop courts, le geste maladroit de la main droite, tous ces défauts donnent une impression d'ensemble peu favorable, mais en y regardant de plus près on doit reconnaître dans certains détails de réels mérites d'exécution , particulièrement dans le leclrin , et dans la façon dont sont traités les plis du manteau.
Notre Vierge est représentée tête nue ; les cheveux ondulés, sépa résau milieu de la tête, tombent épars sur ses épaules. Elle porte une cotte ou robe ajustée à la taille et ample du bas, laissant le cou à découvert, sans autre ornement qu'un double rang de perles aux bords des manches et maintenue par une ceinture à double fermoir en orfèvrerie, d'où pend une chaîne de métal. Par dessus, elle est revêtue d'une chape, vêtement d'église en forme de manteau en riche étoffe à plis lourds, s'agraffanl par devant et qui lui recouvre complètement les pieds. La chape est ornée
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sur tout son pourtour d'un parement à orfroi formé de deux rangs de perles séparés par une série de cabochons en forme de losange et d'ovale alternativement, et complété du côté opposé à la bordure par une rangée de trèfles.
Le derrière de la statue est plat et à peine ébauché; ce' qui s'explique par le fait qu'elle devait être placée contre une paroi verticale figurant, si la tradition ordinaire eut été suivie, la chambre de la Vierge. Elle peut être considérée comme un liaul relief, destiné à être vu presque exclusivement de face , ce qui excuserait un peu le raccourci exagéré du bras gauche et la regrettable déformation du grand panneau du lectrin que l'artiste a peut être voulu représenter maladroitement en perspective.
Je viens de parler de leetrin et non pas de prie-Dieu ; ce dernier meuble en effet n'existe dans sa forme actuelle que depuis la Pin du XVIIe siècle, et se différencie du lectrin ou pupitre en ce qu'il possède un agenouilloir ; notre statue est à genoux sur le sol, et le meuble qu'elle a devant elle répond exactement à la délinition qu'en donne Havard dans son Dictionnaire de l'ammblemcnt. « Petit pupitre haut d'environ cinquante centi « mètres qu'on plaçait à l'église devant les seigneurs et dames « de haute lignée pour qu'ils pussent y poser leur livre d'heures. « Ils étaient en général en bois, souvent recouverts de riches « tapisseries. » Le mot lectrin, devenu plus tard lutrin, était employé aussi bieu pour le meuble élevé fait pour la lecture debout que pour celui, beaucoup plus bas, devant lequel on s'agenouillait pour prier ou l'on s'asseyait pour lire , car ces mêmes pupitres bas étaient utilisés dès le moyen âge dans les bibliothèques pour recevoir les lourds manuscrits in-folio, fis étaient très répandus au XVe siècle. Les comptes de l'argenterie du roi, de 1454, par exemple , mentionnent u un lectrin de bois « pour mondit sieur le Dauphin , à tenir ses heures devant lui « quand il oyt la messe ».
Comme le fait remarquer M. Vitry, le lectrin de notre statue est particulièrement intéressant. Nous pouvons admettre que l'artiste avait sous les yeux un lectrin réel en bois sculpté, chef-d'œuvre d'un « huchier » contemporain , et qu'il l'a copié avec une conscience extrême, n'omettant ni un détail de sculpture, ni les clous qui fixent les pentures de la porte, ni une pièce de la serrure à moraillon du type courant de cette époque. La porte, qui transforme ce pupitre en une petite armoire est
en elle même curieuse, nous n'avons trouvé nulle part mention de cette disposition.
Toutes les parties sans exception de la sculpture ont les caractères propres à la dernière période du style ogival connu sous le nom de gothique flamboyant ; je ferai remarquer, entre autres, les arcs en accolade terminés par un fleuron du soubassement, les semis d'alvéoles en forme d'amandes ou de « vesica piscis » de la porte , l'ornementation flamboyante et non pas rayonnante de la rose du panneau de coté et le pinacle appliqué très aigu et orné de choux frisés qui le surmonte.
On retrouve le même genre de décoration dans tous les édifices importants aussi bien que dans les meubles en bois sculptés de la fin du XVe siècle, au moment où le style ogival jetait un dernier éclat avant de disparaître dans le courant d'idées nouvelles arrivant d'Italie et qui fut la Renaissance. Plus remarquable par la finesse d'exécution des détails, la profusion et l'élégance des décorations que par la grandeur et la magnificence dans les masses, il donnait pour ses dernières manifestations des chefs-d'œuvre tels que le palais de justice de Rouen, l'hôtel de Cluny à Paris, et l'église de Brou qui, bien que datant du commencement du XVIe siècle, se ressent à peine de l'influence de la Renaissance.
Il me parait évident que notre sculpture est antérieure à celle de Brou, car si le modeste artisan franc -comtois, auquel nous la devons, avait eu sous les yeux les chefs-d'œuvre de ses confrères flamands, et avait pu s'inspirer d'un aussi bon modèle pour la femme que pour le lectrin, il aurait su lui donner l'harmonie des proportions et la grâce des mouvements qui lui font si complètement défaut.
L'état de conservation de la statue est en somme satisfaisant, mais la pierre dont elle est faite se laisse à la longue attaquer par l'eau , et, à la suite de circonstances que nous ignorons, elle a été, pendant un temps plus ou moins long , exposée aux intempéries. Le côté du lectrin a particulièrement souffert; l'eau en a fortement rongé la base ; des traces de corrosion se remarquent aussi sur le sommet de la tête et sur la main gauche dont les doigts sont entamés jusqu'à en être difformes. Puis l'eau s' écoulant te long du lectrin a attaqué la sculpture du panneau de la porte dont les reliefs ont presque disparu vers le bas.
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Les quatre doigts de la main droite sont rapporté*. Ce fait me paraît dater de l'origine et ne pas être une restauration ultérieure dont notre sculpture est complètement exemple. Sans doute, l'artiste a rencontré en cet endroit une veine plus tendre, le morceau aura cassé et a été remplacé par un autre d'un albâtre un peu plus blanc que le reste.
Nous ne sommes pas documentés d'une façon irréfutable sur les origines de cette statue, mais nous n'avons pas de bonnes raisons pour mettre en doute l'affirmation de son précédent propriétaire, à même d'être bien renseigné, d'après laquelle elle proviendrait de la chapelle du château de Neuchulel près de Ponl-de Roide, d'où elle aurait sans doute été enlevée a la Révolution.
Il m'a paru intéressant de rechercher si cette provenance était historiquement plausible, et dans quelles conditions le groupe de l'Annonciation avait été mis en place.
C'est seulement au milieu du siècle dernier que les recherches historiques de Ch. Duveruoy ont établi d'une façon irréfutable les origines de la famille de Neuchàtel en Bourgogne, qu'il faut chercher au XIII* siècle dans une branche de l'illustre maison de Montfaucon, à laquelle Montbéliard doit, comme vous le savez tous, ses comtes de la première race.
Pendant près de trois siècles, les sires de Neuchàlel, qui se nommaient tous Thibaud, se succèdent de père en fils sauf Thibaud VII qui, parti pour la croisade, trouva, en (396, à la bataille de Nicopolis, une mort glorieuse aux colés de son cousin le comte Henri, dernier des Monlfaucon-Monlhéliard.
Son iils Thibaud Vltl qui succéda directement à son g m ml père se signala par une grande piété. En 1433, entre autres, il concéda a l'abbaye de Belchamp les vignes de la cote de Sainl- Kymphorien, à charge pour les religieux de célébrer chaque année, le jour de la fête de <e saint, une grand'messe dans l'église de Mathay.
Son Iils Thibaud IX, mort en 116», fut inhumé dans l'abbaye des Trois-Rois, et ses enfants lui érigèrent un mausolée sur lequel deux statues gisantes d'albâtre le représentaient étendu à côté de sa femme, Bonne de Château- Villain.
Les trois Iils de Thibaud IX lui succédèrent et le dernier s'éteignit en 1303, sans laisser de postérité masculine; Xeuchâtel passa à ses deux petites filles dont l'une avait épousé le
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comte de Furstemberg, l'aulre le sire de Werdenberg. Après plusieurs années de luttes, Ferdinand de Neuchâtel Montaigu, cousin des sires de la première rare, prit possession de la seigneurie qu'il laissa û sa tille Anne, femme de Christophe de Longwy. Ce dernier eut trois lilles qui épousèrent trois frères de la maison de Itye à laquelle Neuchâtel appartint jusqu'en 1728.
Le château de Neuchâtel possédait une chapelle remontant au XI*1 siècle ; elle avait deux autels, l'un dédié à Ste- Catherine, l'autre à Saint -Frein, d'où est venu le nom dTretière, autrefois Orsière ou l'rsière, donné au hameau voisin. Cette chapelle fut détruite en partie par un incendie en 1573, et restaurée au commencement du XVII8 siècle.
Bien que n'ayant pas d'autel spécialement consacré à la Vierge, il n'est pas impossible qu'une Annonciation s'y trouvât, et il parait plus probable qu'elle y avait été placée avant 1303 par les fils de Thibaud IX qui se signalèrent par leur piété et leur libéralité à l'égard des abbayes de la contrée, que par leurs successeurs, sans cesse en querelle avec leurs voisins, en particulier avec le duc Ulric de Montbéliard.
Mais comme nous sommes en ce moment en pleine hypothèse, je n'insiste pas davantage, me bornant à souhaiter qu'un jour ou l'aulre la lumière puisse se faire sur ce point.
En résumé, le Musée vient d'acquérir un échantillon de l'arl franc-comtois de la lin du XVe siècle, intéressant malgré ses gros défauts. Je ne sais si je m'illusionne, mais, en regardant la ligure de notre Vierge, en particulier de profil, il me semble que dans ce front large et bombé, dans ces traits épais mais réguliers, je retrouve quelque chose du type des paysannes de notre région.
Nous ne possédions rien d'analogue à cette statue, ni comme genre ni comme époque. Ce n'est pas la grande cheminée, provenant de Neuchâtel et datée de 1627, dont les sculptures, suivant l'expression énergique de notre conservateur, paraissent être l'œuvre d'un tailleur de pierres eu goguette, qui peut rivaliser avec notre Annonciation.
Cette acquisition me parait donc justifiée à tous les points de vue, et je m'arrête en souhaitant, vœu malheureusement bien irréalisable, qu'un jour ou l'autre , l'ange qui devait l'accompagner, et qui, si j'en crois de vagues rumeurs, existe encore, vienne reprendre sa place à côté de la Vierge, pour la plus grande gloire du Musée de Montbéliard.
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