A LA
SOCIÉTÉ D'ÉMULATION
Mesdames, Messieurs,
Je suis chargé , par la famille Bovet , de vous présenter une série de documente relatifs au Wurtemberg et à Montbéliard. Ces pièces proviennent de la collection d'autographes de M. Alfred Bovet.
Ce n'est point ici qu'il est nécessaire de rappeler l'intérêt que M. Bovet apportait aux choses de l'esprit. Cet industriel fut un incorrigible idéaliste. A deux pas de ses ateliers, sous l'ombre de la haute cheminée de ses laminoirs, il aimait à s'enfermer dans la paix de sa bibliothèque pour jouir de ses trésors laborieusement amassés et sans cesse accrus : éditions rares, reliures somptueuses, autographes précieux. C'est là qu'il a passé les meilleures heures de sa vie, dans l'intimité de ses amis les musiciens, les poètes, les artistes. Sa ferveur d'ailleurs n'était point égoïste ni jalouse ; à bon nombre d'entre vous il a fait les honneurs de sa bibliothèque, et ceux-là n'ont point oublié le charme de l'accueil reçu au milieu de toutes ces belles choses.
Lorsque, voici quinze ans passés, devant le flot montant des autographes, devant l'impossibilité déclasser toutes ces richesses, M. Bovet prit l'héroïque parti de se défaire de la plus
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grande partie de sa collection , il était décidé à se limiter désormais aux musiciens. Mais, collectionneur dans l'âme, il ne sut résister aux séductions des occasions propices, et bientôt ses carions s'emplirent à nouveau. 11 amassait, remettant à l'époque prochaine de sa retraite le soin d'ordonner et de cataloguer, lorsque, tout près de l'heure des loisirs, la mort vint le prendre brusquement.
Des documents réunis par lui, Mm" Alfred Bovet a eu la délicate pensée d'extraire, pour vous les offrir, les pièces qui peuvent fournir à l'histoire de notre Pays une contribution intéressante. C'est un hommage posthume, un souvenir de celui que vous aviez appelé jadis à l'honneur de présider votre société.
Vous ne vous attendez pas, Mesdames et Messieurs, à ce que je vous lasse la sèche nomenclature des 114 pièces qui constituent ce dossier. Je me bornerai à vous donner un aperçu de l'ensemble, m 'arrêtant à quelques lettres qui, par leur contenu ou par la qualité de leurs signataires, présentent un intérêt particulier.
Au milieu de nombreux princes et princesses de la maison de Wurtemberg, tous les comtes souverains de Monlbéliard, à partir du duc Christophe (lîiîK) -18ÏJ3) sont représentés, sauf Léo pold-Frédéric (1631-1fifi2b Le plus souvent leur signature seule, apposée au bas de quelque pièce officielle en allemand, est autographe. Mais parfois aussi une lettre tout entière est écrite de leur main. Tel ce brouillon d'une réclamation adressée à Louis XIV par le malheureux comte Georges II, qui plus tard devait s'exiler devant l'invasion des Français. Cette pièce est datée de Monlbéliard, le 3 mais 1070, par conséquent deux ans après la conquête de la Franche Comté, au moment où les armées du grand roi rôdaient autour de la Principauté avant de chercher sérieusement à l'occuper.
Sire.
Ces! avec tout le respect que je doiba el dans une confiance entière que j'ay des bontés de Votre Malt-tê, que je prends la liberté, de luy représenter . que ce donl tua lettre du !« septembre 1(108 a tait mention, continue encor lousjonrs de plus en plus. Cesl pourqooy Voslre Maillé est suppliée de donner une fois pour toujours les ordres qu'elle jugera nécessaires, pour que je ne sots plus jamais molesté ny d'une
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façon ny d'autre dans les biens et dans les droits qui par la grâce de Dieu m'appartiennent particulièrement, pour ce qui est des deux It nages de Volckelsbeim et Altolsheim. J'attends une favorable responsc de Vostre Malelé , sur une matière qui est toute notoire de soy même et suis de toute mon aflection, Sire, de Vostre Maleté. le 1res bumble et très obéissant serviteur.
George, Duc de Wirtemberg.
Celte lettre plaît par sa ferme allure. C'est un souverain parlant à un autre souverain. Mais une main étiangère, — la main sans doute d'un conseiller plus que le duc au courant des usages et chargé de donner à cette requête sa forme définitive, — a jugé à propos d'adoucir certaines expressions. Après ces mots: « Vostre Maiélé est suppliée», elle a ajouté ceux-ci: « très humblement »; à la formule: «je suis de toute mon alTeclion », elle a substitué celle ci : « je suis avec le respect que je doibt » , et en marge, vers les deux tiers de la page, elle a mis celle indication qui sent son homme du monde : « Il faut commencer la lettre entre ces deux lignes ».
Plus loin voici plusieurs lettres des filles de ce prince. L'incohérence des écritures, qui rend à peu près illisibles certaines d'entre elles, ne doit point surprendre, puisque les malheureuses héritèrent, dit on, de la folie de leur mère , Anne de Coligny. Voici une lettre quelconque de vœux de bonne année, signée du triste Léopold-Eberhard, leur frère, autre déséquilibré. Voici encore un billet, assez suggestif dans sa sécheresse, d'Elisabeth -Charlotte, la quatrième fille du capitaine Curie dit l'Espérance, celle qui, après ses sœurs fut la favorite et même l'épouse morganatique de Léopold-Eberhard, celle dont la baronne d'Oberkirch trace cet alerte portrait : « Cette petite femme toute mignonne, toute charmante, gaie, folle, insouciante, ne vivait que pour le plaisir; elle chantait et dansait du matin au soir et n'avait pas dans la télé un grain de bon sens. » Le billet de cette petite femme toute mignonne, qui avec ses soeurs s'entendait si bien à grignoter, de ses dents blanches, les finances de la Principauté, est ainsi conçu : « Nous promettons de payer au Sieur George Louis Lalance, marchand banquier à Montbéliard, ou a ordre, au premier juin mil sept cent trente un, la somme de mil livres tournois, dont valeur reçue coulant dudit sieur. A Ostheim, en Alsace, ce vingt deux mars mil sept cent
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trente. » El c'est signé hardiment : « Elisabeth-Charlotte, Duchesse douairière de Wirtemberg-Monlbeillard. »
Je passe une leltre officielle à l'Empereur, signée de Charles- Alexandre qu'une note manuscrite de Duvernoy qualifie de « guerrier célèbre »; deux lettres autographes, en français, de sa femme Marie-Auguste de la Tour-Taxis, lettres très banales en réponse à des compliments et où rien ne révèle la femme passionnée et charmante que fut celle princesse; sept pièces diverses et quelconques signées de leur fils aîné Charles-Eugène, qui durant 06 ans fut comte souverain de Moutbéliard sans pourtant résider dans cette ville , et j'arrive à une intéressante lettre de leur second fils, Louis Eugène, qui longtemps plus lard, en 1793, devait à son tour devenir duc régnant. Datée de Stouccard, ce 17 octobre 1730, cette lettre est adressée a Voltaire. 11 me semble voir le grand homme accentuer son sourire ironique lorsqu'il parcourut ces lignes, émaillées de fautes d'orthographe, d'un jeune prince allemand qui laborieusement s'applique à la noblesse du style et se donne des airs de philosophe :
J'ai reçu, Monsieur, la lettre dont il vous a plu de m'hoitorer. J'y vois avec plaisir les raisons qui vous ont engagées à vous établir a la Cour de Berlin. Elles sont dignes de vous et d'un sage qui cherche son pareil. Vous le trouvés sur le Ihrone. 11 est en même de répandre sa vertu sur un peuple innombrable et toutes ces actions tendent à ce butte élevé. Quel bonheur pour vous de pouvoir l'admirer et de voir de plus prés les rayons divins qui parlent de son génie. La divinité a vengée la nature nous ayant rendue un Marc Aurèle. Il est tenu actuellement de plaider ma cause. Vous dites. Monsieur, que je me suis expatrié et vous ne voulés point entrevoir les raisons qui m'invitent à servir en France. J'imagine que j'y suis plus en même de rendre des services importons à ma patrie que dans son sein même. Voilà, Monsieur, ce qui m'y a engagé. Trouvés vous encore que je lui soit rebelle et oserés vous encore me désnpronver. Le butte de tout homme de bien doit être le bonheur de ses conciloicns, Je puis vous assurer que ce sont là mes vues et que jamais je ne m'en écarterai Vous me dites encore que le séjour de Paris est plus fait pour moi que pour vous. Les Plaisirs brillants qu'on y rencontre ne me tentent nullement. J'en cherche de plus solides ri relui d'oser et de pouvoir me respecter est le seul que j'envie. Les fêtes agréables dont Paris est surchargé me paraissent insipides et maussades. J'y trouve un vuide affreux indigne de tout homme qui pense. J'envisage Paris d'un côté tout opposé.
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C'est un théâtre immense. Les acteurs qui le montent ne sont pas tous égaux, mais la représentation la plupart du temps en est tort commique. Le rôle que je veus remplir est difficile, mais il est convenable, Voilà mes Plaisirs, Monsieur. Le dîné que vous me proposez n'est point de relus au contraire, me flatte iritiiiimcnt. J'ai une grâce a vous demander et je suis persuadé d'avance que vous ne me l'accorderés pas. J'en conçois l'impossibilité. Mais on me force 8 vous en parler. C'est la duchesse régnante, ma belle-sœur, qui est très sensible à votre souvenir qui désirerait lire Home Sauvée et vous fait sommer de la lui envoier. C'est vous embarrasser cruellement. Il ne fait pas bon vous ennuyer plus longtems. Je tinis donc en vous assurant de toute l'amitié et rattachement possible avec lesquels je suis. Monsieur, votre très humble et 1res obéissant serviteur.
Loris, F" de Wirtemberg.
C'est, me semble-t il, In composition d'un écolier qui, à tout prendre, montre des dispositions. H parait d'ailleurs avoir tenu ce qu'il promettait, car vingt ans après M"" d'Oberkirch le juge ainsi : « Ce prince est gai et aimable, il a le tort de faire des calembours et des jeux de mois, ce que M. de Voltaire appelait l'esprit de ceux qui n'en ont pas. Il est aussi un peu poète, tourne fort joliment les vers et les lit surtout d'une manière fort remarquable. »
Quant au troisième fils de Charles-Alexandre, le bon Frédéric Eugène, sladhouder de la principauté à partir de 1786. celui dont parlent encore nos paysans en l'appelant « le Prince n, son dossier se compose de huit pièces, dont quelques unes fort intéressantes.
Voici d'abord une lettre écrite de Berlin, ce i de janvier 1706, et adressée à Schlusser, sans doute son homme de confiance a Treptow, château qu'il possédait aux environs de Steltin :
J'aurais répondu plutôt, mon cher Schlosser, à vos lettres des 14, 18, 24 et 28 de décembre, si je n'en avais été absolument empêché, par la quantité d affaires que j'ai eues a expédier et qu'il a fallu que j'écrive toutes de mains propres outre le temps inlini que j'ai été obligé d'employer aux visites et autres devoirs à rendre. Je vous suis très obligé pour louts les bons vœux que vous roulés bien me faire a l'occasion de l'heureux jour de naissance de la Princesse ma très chère Epouse et du renouvellement d'année. Je suis convaincu de leur sincérité et je fats aussi pour vous les vœux les plus ardents pour que vous jouissiés sans cesse de tout le bonheur et de toute la félicité possible. Je
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vous suis fort obligé pour le rapport exact et détaillé que vous m'avés (ait de l'état de la maison et je suis tout A fait de votre avis, qu'il faut, sans perle de teins, corriger et redresser (ous les abus qui s'y sont glissés. Il laul pour cet effel avoir l'oeil le [il us exact sur la conduite de SHi roder, pour qu'il ne puisse plus s'enivrer. L'affaire du veau volé doit s'examiner avec toute la précision possible et j'en attends après cela le rapport, et il taut que sans perte de teins, on pousse les précautions nécessaires pour que toules les portes soient bien fermées et qu'il n'y ait plus de prétexte pour pouvoir dire qu'il y ail eu quelque chose de volé, J'approuve aussi loul A fail ce que vous m'avés proposé, mon cher Scblosser, par rapport a la cloison entre la cour et le jardin, et ce sera la façon la plus facile et la moins coûteuse d'empêcher la volaille d'entrer dans le jardin. Je vous prie donc de faire mettre tout cela en exécution. J'approuve aussi que l'on conserve pour la cuisine une partie de la volaille et les moulons . mais l'agneau ne doil pas élre tué. Il est sans doute préférable d'acheter aussi de jeunes cochons, d'apeuprès d'un an. puisqu'ils sont moins chers que les autres, que l'on les peut nourrir à peu de Irais, et qu'en grandissant ils augmentent d'eux-mêmes dans leur valeur intrinsèque, et quand ils ont atleint leur âge nécessaire, ils pourront élre engraissés. Pour ce qui regarde les vaches, je ferai les dispositions nécessaires A mon retour à Treplow. J'en viens au thème du point principal, qui est que j'aurai soin d'amener un bon sujet avec moi, pour être mis A la place de Sch roder, dans lequel il est impossible d'avoir plus la moindre contlanee, puisqu'un ivrogne n'est pas l'homme qu'il me faut. Je tâcherai aussi de trouver un autre valet, à la place de Krovakky qui étant dragon ne peut rester dans la maison que tout au plus jusqu'au temps d'exercice.
Le cas de la porcelaine et autres effets de l'héritage qui ne peuvent plus resler dans la maison du capitaine de Dnmnitz puisqu'elle esl vendue est très embarrassant, et il n'y a pas d'autre parti à prendre que de faire Iransporler ladite porcellaiite et autres effets de l'héritage, avec, toute la précaution et attention possible (pour que rien ne puisse se casser au château, et lout cela doit élre placé dans la chambre rouge où son altesse Royale Madame la princesse Philippine a logé. Il faut, mon cher Schlosser, que vous le disiez au caissier Meyer, pour qu'il vous aide a avoir lout le soin imaginable. |H>tir que rien ne puisse se casser nu souffrir le moindre dommage, et il laul A cet effet prendre toules les précautions nécessaires. Je vous prie aussi d'avoir soin que toul soit rangé de laçon que rien ne puisse lomber ou se casser. H faut l'œuil le plus exact sur l'économie de la cuisine et tout ce qui se rapporte A 1 «économique de ma maison, pour éviter autant qu'il est humainement possible toute dépense superflue et inutile. J'approuve aussi beaucoup ce que vous voulez faire par rapport au vin de Bour-
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gogne, el il faut aussi avoir toute l'attention possible pour que Booder aie bien soin de touts mes vins qui sont en cave. Comme je crois avoir répondu à tous les articles de vos lettres, mon cher Scblosscr. il ne me reste qu'à vous assurer ro que je serai sans cesse Voire 1res affectionné,
Fiiédéhu:-Ecc,k.\k, Duc de Wirtcmberg.
Quel excellent bourgeois, que ce prince de Wirtemberg, si plein de sollicitude pour ses vaches , ses cochons, son agneau, sa volaille, sa vaisselle et ses vins. Vraiment, en le voyant si paternel, el a d'œil si exact », on se prend presque a regretter de n'être pas né liiO ans plus tôt pm-n- servir, dans quelque dépendance du château d'Etupes, un si bon maître.
Il ne faudrait cependant pas s'y tromper: sous ces apparences de paisible propriétaire , Frédéric Eugène cachait une Ame de soldat. Ce n'est pas seulement au service de Frédéric H de Prusse qu'il se distingua dans sa jeunesse, mais aussi au service de la France, sous les ordres de son frère Louis, si nous en croyons une lettre de Marc Pierre d'Argenson, ministre de la guerre de Louis XV. Cette pièce n'a point d'adresse, mais porte une note de la main du conseiller lioullieuot : « Celle lettre était au Prince Fréd. -Eugène, qui me l'avait remise en 1789, lors des commencements de la dévolution. Roulhenot. »
A Versailles, ce 10 juin 1756.
Mon sieur.
Le Hiiy était déjà informé par ce que M. le Prince Louis m'avoit fait l'honneur de hic mander, de votre arrivée dans l'isle de Minorquc el de la part que vous voulez, bien prendre au succès de ses armes. C'est un sentiment qui vous est commun. Monsieur, avec tous les princes de votre maison S. M. a qui j'ay rendu compte de la lettre que vous m'avez lait l'honneur de m'écrire me charge de vous en marquer toulc sa satisfaction, et je compte que M. le Prince Louis voudra bien dans la correspondance qu'il entretient avec moy. me mettre en état de donner au Roy de vos nouvelles el des siennes dont S, M. m'a expressément ordonné de l'instruire régulièrement.
Je suis avec tout l'attachement et te respect possible. Monsieur, Votre 1res humble et très obéissant serviteur . M. P. d'Arge.nson
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Quand il eut décidément renoncé à la gloire des armes et qu'il se fut fixé à Montbéliard, Frédéric- Eugène, uu peu alourdi par les loisirs et lu bonne chère, aimait à prendre de l'exercice dans les forêts de la Principauté.
Messieurs, Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez tait l'honneur de m'écrire en datte d'aujourd'hui et par laquelle vous avez la bonté de me faire part de la grâce que le Sérénissimc duc Régnant mon très cher frère vient de me faire eu m'abandonnai)! les chasses dans les districts de Relcliamp et Seigneuries de Granges, Clerval et Passavant, pour eu jouir après l'écoulement des baux actuels des fermes de ces trois terres et de la forge d'Auilincourl. En vous rendant mille grâces. Messieurs, pour cette agréable nouvelle que vous avez bien voulu me donner et pour la part que vous voulez bien y prendre, je vous prie d'être convaincu de toute la vivacité de ma reconnaissance pour l'empressement que vous avez témoigné â m'apprendre cette nouvelle marque des Bontés du Sérénissime duc Régnant mon très cher Frère, et à donner les ordres nécessaires dans les Seigneuries de Granges, Clerval et Passavant, relativement aux défenses de chasser dans ces districts. Je ne doute point que ces ordres produisent le meilleur effet pour le réta bassement desdites chasses. J'ai l'honneur d'être avec les sentiments de la plus parfaite considération et de l'amitié la plus sincère, Messieurs, Voire très humble et lout dévoué serviteur et bien bon et très sincère ami, FHKDÉHic-EroftNK, duc de VYirtemberg.
Etupes, ce 11 d'août 1779.
Ce bon Prince fut père de onze enfants. Il faut croire que les soins de celte nombreuse famille laissaient peu de loisirs à la princesse leur mère, Frédérique-Dorothée-Sophie de Prusse, nièce du Grand Frédéric. Nous n'avons d'elle qu'une procuration, un court billet de remerciements à des vœux de Nouvel An adressés par le Conseil de Régence, et une lettre de recommandation écrite par son secrétaire.
Mais j'ai hâte de vous présenter le joyau de la collection. C'est une lettre de leur lille Marie Féodorowna, écrite de Russie, le H/20 mars 1 7ï>7 , « veille de notre départ pour Moscou. » La mignonne enveloppe carrée porte d'un coté le timbre postal de St-Péiersbourg et l'adresse de Monsieur le Prince Eugène de
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Wurtemberg, Lieutenant général, chef d'un régiment d'hussards et gouverneur de Glazau au service de S. M. le Roi de Prusse, Chevalier de l'ordre de l'Aigle noir, à Oels en Silésie ; de l'autre coté un cachet de cire rouge, admirablement conservé, aux armes impériales de Russie. Voici ce que la femme du tzar Paul I écrivait à son frère :
Mes bien chers amis, j'ai attendu votre réunion à Oels pour avoir le plaisir de vous écrire et de vous assurer de mon tendre souvenir. Je vous avoue, mon bien cher frère, que c'est avec un sentiment de peine que j'ai vu que vous rentrez dans le service actif. Votre santé me lait trembler. Vous croyez votre mal interne guérit, Dieu le veuille, mais qui vous garaulit qu'un exercice trop violent ne vous cause de nouveau des sencatjous désagréables, enfin je vous avoue que cela me chipotte beaucoup, et que si j'étais à la place de ma bien chère sœur, je vous aurais bien et bien querellé. Nous partons demain de grand matin pour Moscou, c'est vous dire mon ami que nous sommes dans les embarras de ces derniers momens. Je lâcherai de vous donner de mes nouvelles de Moscou. Je lais mille vœux, chère et tendre sœur, pour que vous avanciez heureusement dans votre grossesse. Vous devez vous ménager d'autant plus que vous avez été maladive tout ce temps.
Nous laissons nos enfants cadets à Pétersbourg, celte séparation m'a (ait peine, mais enfin il n'éloit pas prudent de les exposer aux fatigue et hasard du voyage. Expliquez-moi mon cher Eugène qu'est-ce qui a lait manquer le mariage du cher Guillaume que ma tante de Hessc me dit romput. Voilà donc Louis marié, je vous avoue que j'en suis 1res affligée, premièrement le divorce est contre mes principes et en second lieu il est bien sur que mon frère a beaucoup de reproches à se faire, ayant rendu sa femme très malheureuse. De l'humeur et du caractère que je commis à Louis (qui a sûrement un bon cœur mais qui est peu délicat dans ses manières et qui manque souvent de tact), je prévois que sa seconde femme sera toul aussi malheureuse que la première, et que dans une année d'ici ils seront mutuellement aux regrets de s'être marié. Je ne confie ceci qu'à vous, mes amis, et je compte bien sûrement sur votre discrétion que vous n'en ferez, pas d'usage. J'embrasse bien tendrement vos bous et chers enfants, mais surtout vous, mes bien chers amis que mon cœur affectionne avec tant el tant de tendresse : pensez souvent & moi, et soyez persuadé que tant que je vivrai je suis el serai la plus tendre, la plus fidèle de vos amies et sieur.
Mahie.
Je t'envoie mon chère frère notre lettre du roi de Prusse.
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Ces lignes, écrites au courant de la plume avec tant de naturel, ne révèlent elles pas une femme de tête et de cœur, qui au ferme bon sens joignait la plus exquise délicatesse de sentiments? D'autre part, sous le tendre enjouement de ces propos, ne sent on pas percer un peu de tristesse, la tristesse des déracinés qui ne s'habituent jamais tout à fait à l'exil ? Elle fut des nôtres par ses années d'enfance et de jeunesse, elle resta des nôtres, la gracieuse Dorothée de Wurtemberg qui , devenue impératrice de Russie, n'oublia jamais les beaux jours d'Etupes.
Avant de quitter la famille de Frédéric-Eugène, je dois vous signaler encore huit jolies lettres de ses fils aînés, bambins de dix à treize ans, écrivant à leurs parents sous l'œil de leur précepteur, l'excellent Monsieur de Maucterc. Je transcris trois de ces lettres , d'une grosse écriture d'enfants qui s'appliquent. Voici d'abord l'aîné, Frédéric, qui devint le premier roi de Wurtemberg :
Mon très cher père, Le tendre respect et l'humble obéissance que j'ai pour vous, m'obligera à l'accomplissement de tout ce que vous avez eu la grâce de nous écrire. Nous avons parcouru l'histoire de l'empereur Charles sept. Il a diné hier midi ici un père de la Miséricorde de Breslau qui fait une quête pour son cloître. Nous avons été à l'exercice oh nous avons premièrement rencontré les fia liqueurs et l'arriére garde et après que Monsieur de Borck en a envoyés l'ordre elle est rentré dans l'Escadron, après cela on a formé les divisions et l'Escadron, après on a mît un point de vue qui était deux tambours et on y a déployés. Monsieur de Panewitz a été ici et a vu exercés l'Escadron, nous n'avons pas été à cet exercice puisque l'installation de Gradnauer c'est laite ce jour U et que nous y avons été prié. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, Mon très cher Père,
Votre très humble et très obéissant serviteur et Ris,
Frédéric.
Treppow, ce 26 d'octobre 11TÏ.
Voici Louis, celui qui était « peu délicat dans ses manières et manquait souvent de tact » :
Mon très cher Père, Je vous souhaite de tout mon cœur que vous vous portlés bien. Nous avous été au manège. Nous avons traité dans la géographie de
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Napple et du Royaume de Sicile. Dans l'histoire de Frédéric le Troisième. Nous avons traité du latin, et dans laphisique des cattre eleman, c'est à dire lau, le (eu, la laire et le ciel, et comment le leu ce communique dans les corps les plus dure. Aye la grâce de me mettre au pied de la cher tante Ferdinan , et à la cher Marna et à ta cher tante l'hilipine. Lundi. J'ai fort mal (ail chez Monsieur Holland dans la leçon de géométrie. Mardi. Monsieur Cless est content de moi dans la Religion, et Monsieur Holland dans l'histoire. Jeudi. Dans l'heure de Monsieur Holland je nais pas eu la moindre attention. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect.
Mon très cher père, Votre très humble et très obéissant serviteur et (ils, Treptow, le 4 octobre 1767. Loris.
Voici enfui Eugène :
A ina très chère et adorable mère, A la Solitude. Ma très chère Mère,
Je ne puis vous exprimer la joyc que j'ai , de ce que vous éles en parfaite santé, et que vous jouissez de beaucoup d'agremens. Je vous remercie très humblement des deux ducats que vous avez eu la grâce de nous envoyer , celle nouvelle bonté m'engagera A me corriger dès aujourd'hui davantage, de touts mes défauts, afin que je soye digne de vos précieuses grâces et bontés. Je vous prie très humblement de me mettre aux pieds de mon très cher Père, en l'assurant de ma profonde et tendre soumission. Dans le phisi<|ue. nous en sommes A iaiman ; il est composé de 1er, de sel, de pierre, et d'huile; il y en a deux sortes : l'aiman naturel et l'artificiel. Ou y remarque deux cotés ou l'attraction est beaucoup plus forte, qu'on nomme les pôles, celui du Nord el du Sud; la découverte de l'aiguille aimantée a été (ort utile pour la navigation, puisqu'elle a beaucoup contribuée A découvrir l'Amérique, el c'est A cela que l'Europe est redevable de ses plus grandes richesses. Dans la Géographie nous en sommes au Globe en général ; quand on le divise en trois parties, il se trouve qu'il ne contient qu'un tiers en terre el que les deux autres tiers sont en mer. Je me recommande très humblement à vos bonnes grâces, et j'ai l'honneur d'être jusqu'au tombeau, avec le plus profond respect el la plus tendre soumission. Ma très chère mère, Voire très humble et très obéissant serviteur et Dis Eugène M' de Mauclerc vous supplie d'agréer ses prolondes s
Treptow ce 9 octobre 1768.
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Pauvres petits ! On leur apprenait tout , même et surtout la civilité puérile et honnête. Leur époque ne s'était point avisée des dangers du surmenage intellecluel et de la surcharge des programmes scolaires. Ils en pâlissaient. Après l'idylle, la tragédie. Voici la Révolution. Duyernoy compose ces vers mélancoliques : Jardins d'Etuprs en 1794.
Mortels qui du plaisir vouiez suivre les traces De ce jardin, gardez-vous d'approcher.
Hélas ! qu'y venez vous chercher ?
Vous n'y trouverez plus les vertus ni les grâces. La douleur seule a droit de s'y cacher.
La douleur elle-même est obligée de s'enfuir, car arrivent les acquéreurs de biens nationaux et les démolisseurs. Pourtant la Commission des arts fait de louables efforts pour conserver au moins les jardins. Les deux pièces suivantes en font foi :
Paris, le 22 messidor an S de la République française une et indivisible.
Le Président de la Commission Temporaire des arts, adjoint au Comité d'Instruction publique.
Aux administrateurs du District de Montbcliard. Citoyens, La Commission temporaire des arts apprend qu'à la maison d'Etupes, siluée dans votre arrondissement, il existe une orangerie et beaucoup de plantes rares dont nous avons le catalogue. La Commission des Revenus nationaux a eu raison d'ordonner la vente des Orangers, puisqu'ils n'étaient pas susceptibles d'être conservés, mais toutes les autres piaules doivent être soignées avec la plus grande attention, d'au tant plus que la plupart sont très intéressantes. Nous vous invitons, citoyens, à prendre pour cet objet toutes les précautions qui sont en votre pouvoir. Cette surveillance vous est déjà prescrite par les décrets eu date du 6 germinal, dont un exemplaire est ci joint.
Une circulaire des Comités réunis des domaines et d'instruction publique vous parviendra sous peu. Les réponses que vous lerez à cette circulaire mettront ces deux comités à portée de prendre une détermination définitive, et de la présenter à la Convention nationale. Salut et fraternité.
Le Président de la Commission temporaire des arts, Maïhibc, député.
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De la ineine aux mêmes :
Paris, ce 28 Brumaire, au 3" de ta République une et indivisible. Citoyens,
Vous annoncez qu'il existe en un coin du jardin national d'E-
tupes un amas de morceaux de portiques, de corniches et d'autres débris extraits des fouilles laites à Mandeure. cité célèbre du temps de Jules-César, et détruite par Attila. Vous êtes invités. Citoyens, A prendre provisoirement les mesures nécessaires pour assurer la conservation de ces fragments, qui sans doute présentent encore quelque chose d'intéressant pour les arts , et pouvant servir à diriger le goût et a propager les lumières.
Salut fraternel.
Le Représentant du peuple. Président de la Commission temporaire des arts,
M assied.
Les Princes sont partis; Bernard de Saintes est arrivé. Sa signature figure au bas d'une pièce de comptabilité militaire, datée de Montbeillard, ,'> pluviôse an i. Il a frappé la ville d'une contribution de 400,000 livres en numéraire, qui fut réduite par le Comité de Salut public, ainsi qu'en témoigne cette pièce :
Extrait des registres du Comité de Salut public de la Convention nationale, du sixième jour de germinal l'an deuxième de la République française une et indivisible.
Le Comité de Salut public, après avoir entendu les envoyés du district de Monlbelliard. surseoit au paiement de ce qui reste à payer de la contribution imposée aux habitaus de Monlbelliard par Bernard de Saintes, représentant du Peuple, jusqu'à ce que son rapport ail été fait au Comité ou à la Convention pour ce qui concerne Monlbelliard. Signé au Registre: Coiiton, R. Barère, Carnot, Robespierre, Riixaud Vabenne, C.-A. Prieur, St-Just, Collot d'Herbois, R. Lindet.
Pour Extrait : Carmot, Collot d'Herbois, Billaid Vare.mme.
Pendant que la Révolution apportait à Montbéliard de si grands changements, celui qui devait illustrer cette ville, Georges Cuvier, étudiait avec ardeur l'histoire naturelle, en Normandie où i) était précepteur. Nous avons de lui deux lettres; l'une, datée de Caen, février 1791 et adressée à M. (ïuil laume Hartmann, chez M. sou Père, conseiller d'Expédition à
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Stutlgardt, traite de questions d'histoire naturelle. Elle est en allemand et en latin. L'écriture menue, régulière, nette, révèle déjà le savant habitué aux patientes recherches et aux méthodes rigoureuses. En marge sont dessinés à la plume deux scarabées et un lézard avec une perfection telle qu'il faut y regarder à deux (ois pour se convaincre que ces ligures n'ont pas été re produites par quelque procédé lithographique ; au bas d'une page, six petites mouches - des ichneumons, dit le texte — sont peintes avec une extrême délicatesse. Impossible de regarder ces trois grandes pages, qu'on ne pourrait d'ailleurs guère lire qu'à la loupe, sans se sentir pénétré d'admiration et de respect. La seconde de ces lettres, écrite du Jardin des Plantes, le 8 avril 1806, recommandée Desgenettes , inspecteur général du service de santé des armées, « un jeune homme de mérite » Georges Louis Duvernoy, qui désirait entrer comme médecin dans les hôpitaux en formation à Montbéliard et à Neuf cha tel. C'était le tils du surintendant Jean-Jacques Duvernoy. Il fut lui-même un analomiste distinguée!, après avoir collaboré avec Cuvier, professa la zoologie à Strasbourg et à Paris. Un autre collaborateur de Cuvier, Charles Lauiïllard, est représenté dans notre dossier par deux lettres de recommandation données à des jeunes gens. Ces savants avaient bon cœur; ils s'aidaient les uns les autres et ils aidaient les jeunes.
Me voici arrivé, Mesdames et Messieurs, au terme de cette revue très incomplète et pourtant déjà trop longue. Au moment de vous remettre ces autographes dont le plus ancien remonte à l'an lofill, et qui, par ce qu'ils laissent entendre plus encore que par ce qu'ils disent expressément, racontent tant de choses intéressantes, je ne puis me défendre d'un double regret : le regret légèrement égoïste de me séparer de ces richesses que j'ai possédées durant quelques mois, et le regret surtout de vous en avoir si mal parlé. Pardonnez à mon ignorance qui n'a pas su déchiffrer les écritures allemandes tourmentées du XVII" siècle et qui a passé peut être à côté de pièces intéressantes sans se douter de leur valeur. Que ceux d'entre vous qui aiment les choses du passé feuillettent à leur tour ces vieux papiers. Ils y feront sans doute des découvertes. En tous cas, ils ne regretteront pas les quelques moments donnés à cette flânerie à travers l'histoire de notre Pays.