‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 2 sur 66 · ALLOCUTION · texte numérisé non relu

ALLOCUTION

DE

M. Albert ROUX

Président.

Mesdames, Messieurs,

L'un des traditionnels privilèges du président de la Société d'Emulation est d'avoir chaque année à ouvrir la séance générale en souhaitant cordialement la bienvenue à nos invités d'abord, puis à ceux de nos membres et aux dames qui ont tenu à manifester leur intérêt pour notre activité, en assistant à la réunion.

C'est avec joie que je m'acquitte très simplement de ma tâche en vous disant à tous : Merci d'être venus; vous ne le regretterez pas, j'en ai la certitude, connaissant en grande partie les communications que vous allez entendre , et permettez-moi d'ajouter par avance : Merci à nos dévoués collègues qui ont bien voulu nous apporter le fruit de leurs recherches et de leurs études.

vin

J'ai l'honneur aujourd'hui pour la sixième fois, sans interruption , de présider la séance annuelle ; vous vous dites sans doute que je dois avoir complètement épuisé la matière habituelle des allocutions d'ouverture, et que la dernière qualité oratoire qui puisse me rester, si tant est que j'en ai jamais eu d'autres, est la brièveté.

Cependant je ne résiste pas au désir de vous entretenir quelques instants d'un petit fait qui, bien que sans grande importance, me semble montrer, d'une façon un peu inattendue, la raison d'être et l'utilité de Sociétés telles que la nôtre, modeste réunion de travailleurs, historiens, archéologues et naturalistes, rapprochés par l'intérêt qu'ils portent à notre cher pays de Montbéliard. Il semble que beaucoup ait déjà été écrit à son sujet: nos cinquante-cinq années de Mémoires, sans compter tout ce qui a paru en dehors de la Société, forment une bibliographie assez imposante, et cependant il reste encore beaucoup à faire. L'histoire de Montbéliard n!est pas connue comme elle le mérite, je n'hésite pas à l'affirmer, et je vais le prouver.

Le fait dont je parlais est la publication dans le courant de Tannée dernière d'un ouvrage intitulé « Terre française » dû à la plume d'un Américain, M. Morton-Fullerton, qui ne manque certainement pas de talent; ses impressions de voyage ont du reste eu les honneurs d'une colonne de critique élogieuse dans le Temps. Au cours de ses pérégrinations en Franche Comté, il arrive à Montbéliard ; je lui laisse la parole :

« Montbéliard. Une odeur de foin coupé me saisit à la sortie « de la gare. L'air nocturne est saturé de ce parfum, les prés « doivent nous enserrer. Le lendemain je grimpe sur la colline, « près de l'église, pour m'orienter. Montbéliard est un petit « coin de Suisse allemande devenu français. La ville étend à « mes pieds ses toits rouges, autour de la masse informe du « vieux château des Wurtemberg. Comment cette ville est-elle « devenue française? C'est une histoire réjouissante que l'on « peut lire dans les pages spirituelles de M. Pierre de Ségur. « J'ai relu ce livre : Le maréchal de Luxembourg et le prince « d'Orange, là haut, sur la colline à l'ombre d'un arbre. Chà- « teau, ville et duc furent pris littéralement par un assaut de « compliments. C'est un épisode burlesque à la Cyrano de « Bergerac, et qui justifierait presque le mot du maire de Gray « présentant les clefs de sa ville à Louis XIV après la chute du

« fort de Joux : « Sire, votre conquête serait plus glorieuse si « elle vous eût été disputée. »

« Mais voici le château de Wurtemberg. « Der Brocken ist ein « deutscher »; le Brocken est bien allemand, disait Heine dans « ses « Reisebilder ». Il est plus allemand, plus lourdaud en- « core, ce château de Montbéliard, excellente coquille pour « le duc Georges de Wurtemberg, personnage « roide, gauche « et gourmé », un sot pour tout dire. À l'arrivée des Français, « il descendit saluer son cousin Luxembourg, et il s'arrêta dece vant le pont-levis pour causer avec lui de ses intentions. Tout « en faisant des grâces et avec une profusion de beaux gestes, « le maréchal de Luxembourg faisait élégamment reculer Wur- « temberg jusqu'au seuil du château, et il l'accompagnait, cau- « santtoujours, suivi par quatre compagnies de grenadiers qui « battaient aux champs pour rendre les honneurs à un aussi « puissant souverain. M. de Montbéliard comprit trop tard qu'il « était dupe... C'est en présence du plus bonasse des châteaux a qu'il faut relire cet épisode d'un comique si français.

« Montbéliard ne valait pas un effort plus sérieux : comme « place-frontière, elle avait cependant sa valeur. Aujourd'hui « les rues, pressées les unes contre les autres, décrivent des « cercles autour du vilain château transformé en caserne. Je me « sens ici hors de France. Et vraiment l'on est en dehors du « rayonnement de la monarchie parisienne, et la vie de cette « forteresse, si peu liée à l'évolution de la nationalité française, « manque de grand intérêt historique. Dans l'histoire de la « pensée cependant, Montbéliard brille dune lumière claire « et sèche. Plus que Vézelay, sa ville natale, Montbéliard est le « nom qui apparaît à la mémoire lorsqu'on pense à Théodore « de Bèze et au colloque fameux qui se tint ici , Bèze et Montée béliard sont presque synonymes. Vous pouvez joindre à ce « nom celui de Cuvier et associer à l'odeur du foin le souvenir « de l'âme rustique du duc Georges de Wurtemberg. »

Un point, c'est tout. Le court séjour de M. Morton Fullerton à Montbéliard ne lui a pas laissé d'autre impression que ces quelques lignes, assez déconcertantes et peu flatteuses pour notre amour-propre local. Je n'ai retranché qu'un paragraphe nous touchant moins directement, dans lequel il apprécie les événements de 1676 en s'appuyant sur une lettre de Bussy- Rabutin datée de 1674, mais nous ne le chicanerons pas pour si

peu , le reste de son factum vaut à lui seul la peine qu'on s'y arrête.

Passons d'abord sur l'odeur de foin qui embaume notre gare, combien d'entre nous s'en doutaient, je l'ignore ; il est vrai que quelques pages avant, en venant de Délie, M. Morton-Fullerton a vu des paysannes fanant le long de la voie, et ce parfum y gagne quelque vraisemblance. Ne nous attardons pas à protester contre les épithètes désobligeantes qu'il accumule à l'endroit de la masse informe de notre vilain, bonasse et lourdaud château. Gardons-nous de lui faire un grief de la bévue qu'il commet en le trouvant « une excellente coquille pour le duc Georges » alors que tout ce qu'il en pouvait voir depuis la citadelle est, à part quelques pierres des tours , de construction bien postérieure à ce prince. Ne cherchons pas pourquoi Montbéliard lui paraît suisse-allemand ni pourquoi une nuit à l'hôtel et un tour en ville lui donnent l'impression si nette qu'il est hors de France ; et surtout ayons bien soin de lui laisser croire que Montbéliard est français depuis Louis XIV ; s'il s'était douté que c'est seulement depuis la Révolution , il se serait cru aux antipodes de Paris.

Apprenons de plus aujourd'hui que Montbéliard et Théodore de Bèze sont synonymes, et, comme nous sommes d'un bon naturel, félicitons-nous de ce que, tout de même , le nom de Guvier ait apparu sous sa plume , en post-scriptum , bien loin derrière l'odeur du foin et le duc Georges.

Mais, arrivés là, si nous voulons conserver quelque droit à notre réputation de Société historique, trêve de concessions et mettons nous bien en face de la question :

M. Morton-Fullerton n'est pas le premier venu ; en lisant son livre, on doit lui reconnaître de la culture et du talent ; sans doute son humour d'anglo saxon ne s'exerce pas sur les sujets qu'il effleure, avec toute la légèreté que goûte la mentalité des races latines; mais, en fait, il n'a aucune animosilé contre Montbéliard ; personne ne le forçait à s'y arrêter, et personne surtout ne lui demandait de révéler à ses lecteurs un fragment de son histoire ; mais puisqu'il a jugé bon de le faire, et voilà précisément le point où je voulais en venir, je déplore qu'il n'en sache pas autre chose qu'un épisode tout-à-fait secondaire, inexactement rapporté par un écrivain quelconque, et découvert par lui au hasard de ses lectures.

11 est vraiment regrettable qu'aucune indication exacte, si sommaire fût-elle, sur l'histoire de Montbéliard, ne lui soit tombée sous les yeux.

C'est à nous , mes chers collègues, qu'incombe la tâche de redresser les idées fausses qui ont, paraît-il, encore cours sur notre histoire locale. Et comme il n'est pas de meilleur sermon que l'exemple, je vous demanderai encore quelques minutes d'attention pour vider une bonne fois cette vieille question de la prise de Montbéliard par Luxembourg.

La légende est ce que rapporte M. Morton-Fullerton, d'une façon assez peu compréhensible. En deux mots : pendant le siège de Montbéliard par le maréchal de Luxembourg, le duc Georges, décidé à résister, aurait commis la sottise d'entrer en conférence avec son adversaire à l'une des portes de la ville, (et non du château), sans la faire garder et sans exiger une suspension d armes formelle. Luxembourg aurait ingénieusement profité de la porte ouverte pour faire pénétrer dans la place un régiment entier , et cette manœuvre audacieuse surprenait tellement la garnison qu'elle se rendait sans coup férir.

Le fait tel qu'il s'est passé, d'après les témoignages contemporains, est bien différent; et si quelqu'un y joue un rôle peu honorable, ce n'est à coup sûr pas le duc Georges.

Vous allez en juger : Au commencement de la campagne de Franche-Comté, en 1676, l'armée française met le siège devant notre ville. Après quelques jours d'investissement, le 5 novembre, Luxembourg somma Montbéliard de se rendre ; malgré l'extrême faiblesse numérique de ses troupes, le duc Georges penchait à ce moment pour la résistance, tout en protestant contre le siège de sa ville, déclarée neutre. Mais le 7, les trois corps composant le Magistrat, par une délibération motivée, prennent la résolution de traiter directement avec le maréchal de Luxembourg, et dès le lendemain entrent en pourparlers avec lui, devant le grand pont.

Apprenant cela, le duc Georges, abandonné par ses bourgeois, entouré de gens qui voulaient se rendre, renonça à la lutte, et à la tète de quelques cavaliers vint au devant de son adversaire... ici, je laisse la parole au conseiller Perdrix, témoin oculaire de ces événements :

« Ayant rencontré mondit Seigr devant la porte, S. A. S. après « les compliments ordinaires, l'introduisit dedans la ville, luy

(( ouvrant les portes, et luy disant seulement qu'il se fioit assez ci en sa parole et que cela luy sufïisoit, ce que ledit seigneur « ayant entendu, s'empara de la porte du grand pont, et intro- « duisit le régiment de Feuquière. »

Il est évident que Luxembourg , incertain des intentions du duc Georges, cherche à profiter de sa sortie pour faire pénétrer de la troupe à l'intérieur de la ville , procédé peu digne d'un maréchal de France, puisqu'à ce moment-là les hostilités étaient suspendues, pendant la conférence avec les maîtres-bourgeois. Le duc Georges, moins sot que ne le croit M. Morton-Fullerton, fut justement indigné de la déloyauté de son adversaire. Rentré en ville, il s'enfermait au château, et le lendemain partait pour Bâle, laissant les bourgeois débattre avec Luxembourg une capitulation qui fut parfaitement mal observée.

Voilà, je crois, la version exacte, conforme aux témoignages contemporains , et admise par nos historiens, car notez bien que, pour vous la donner, je n'ai pas eu à soulever la poussière d'archives secrètes ni à découvrir de document inédit, il m'a suffi de feuilleter quelque peu attentivement ce que rapportent de ce fait nos propres Mémoires.

Espérons que le prochain voyageur qui voudra découvrir Montbéliard sera mieux inspiré que M. Morton-Fullerton dans le choix de ses sources, et faisons notre possible pour répandre, la connaissance de notre passé : plus on l'étudié, plus on se convainc que nous n'avons pas à en rougir; s'il y a eu des défaillances personnelles, des époques de dépression, quelques épisodes prêtant au ridicule, assez d'autres pages sont dignes d'être connues et bien connues.

Je ne veux pas, Mesdames, Messieurs, abuser davantage de votre patience, et avant de terminer, je ne vous dirai plus qu'un mot de l'Exposition rétrospective des Arts en Franche Comté qui s'ouvrira à Besançon le mois prochain.

Placée sous le patronage de M. le Sous-Secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts et de notre compatriote et collègue M. Georges Berger, membre de l'Institut, cette manifestation artistique s'annonce comme un grand succès, sous la direction de M. Henri Bouchot.

L'Exposition comprendra les œuvres d'art les plus remarquables en peinture, dessin, gravure, sculpture sur bois, sur

pierre et sur ivoire, les manuscrits et miniatures, les reliures d'art, la ferronnerie d'art, le cuivre et rétain, les médailles et monnaies artistiques de la région, les tapisseries, dentelles et broderies, l'ameublement , les horloges, pendules et montres. Autant que possible, les œuvres exposées devront avoir une origine comtoise ou avoir un rapport avec la Franche-Comté.

C'est encore une légende à détruire que celle qui nous montre les Francs-Comtois dénués de tout sens artistique. Je n'entreprendrai pas de vous le démontrer; tout ce que je pourrais en dire ne vaudrait pas une visite en Juillet ou en Août prochain à Besançon. Du reste vous pourrez , non-seulement y admirer les œuvres franc comtoises, mais aussi les trésors d'art qui, pour une raison ou pour une autre, sont conservés dans notre province. On y verra en particulier pour la première fois exposée en public, la collection absolument inestimable de dessins et d'aquarelles de l'école française du XVIIIe siècle léguée à sa ville natale par le bisontin Paris, architecte du roi Louis XVI, et ensuite directeur de l'Ecole de Rome. J'ai eu le privilège tout dernièrement d'examiner à loisir quelques-unes de ces merveilles ; Hubert-Robert, Natoire, Saint-Aubin, Carie Van Loo, Boucher et surtout Fragonard y sont admirablement représentés. La bibliothèque de Besançon exposera plus de 30 dessins, jusqu'ici inédits , de Fragonard, dont la grâce et le charme sont indiscutables. Rappelerai-je qu'aujourd'hui l'engouement des amateurs éclairés... et fortunés pour cet artiste est tel qu'un simple dessin de lui atteignait en Décembre dernier, à la vente Crosnier, le prix fabuleux de 3,V)00 francs !

Montbéliard, dans sa modeste sphère, ne pouvait restera l'écart de cette manifestation. Notre Musée enverra quelques uns de ses objets les plus précieux au point de vue artistique, et dont l'origine locale est bien établie. Ce sont, par ordre d'ancienneté : les aiguières en dinanderie en forme de lion et de buste de femme et les deux belles arquebuses de rempart à nous confiées par la ville ; la statue de Vierge de l'Annonciation récemment acquise; le colïret de la corporation des marchands, chef-d'œuvre de l'ébéniste Couleru , et le portrait de Frédéric-Eugène que vous avez sous les yeux. La bibliothèque municipale expose une série de ses plus belles reliures aux armes des princes. Je ne doute pas que notre envoi ne fasse bonne figure à Besançon. Deux de nos collègues, MM. Léon

Sahler et Philippe Japy ont bien voulu se joindre à moi pour envoyer quelques pièces de nos collections particulières.

Permettez-moi donc de vous exhorter chaleureusement à visiter cette exposition, je suis certain que vous ne regretterez pas ce court voyage.

Et maintenant je cède la parole à notre dévoué Secrétairegénéral, en m'excusant d'avoir trop longtemps retenu votre attention.

Page 1