Vi livres chocolat à 7 1. 6 s. 5 d
6* 3 » girofle à 11 1. 13 s. 4 d. . . . . 40 16.8
7' 2 » canelle à 8 1. 15 s 17.10
8* 1 V» » fleur de muscade à 19 1. 5 s. . . 28.17. 6
9* 20 » caféà71 140.-
10° 75 » confiture à 3 1. 16 s. 5 7* d. . . 284. 5. 4
11* Essence de fleur d'oranger . . . 33. 7
12° 21 oranges à 18 s. 1 d 18.19.9
13* 345 livres de cierges à 7 1. 14 s. 8 V» d. . . . 2,668. 6. 2
14° 342 » chandelles de suif à 25 s. 8 d. . . 592.18
15# 14 flambeaux à 6 1 84.—
16° 128 livres de marrons à 3 s 19 4
179 163 douzaines d'œufs à 5 s. 2 */* 41 18
18° Fruits, raisins, noix, noisettes 109.15
19' Six pots de miel (*) à 38 s. 1 V* d. . , . 15.5
(1) Archives Nationales. Fonds Montbéliard K 1775.
(2) Le miel servait de base à la confection des pains d'épices de Montbéliard, assez renommés.
Wr 128 livres d'amandes à 20 s. 6 l/t d .... 131. 9. 4
2f 18 melons à 7 s. 8 d 6.18
» 270 V. journées à 11 s. 7 d 156.13.4
23° 27 livres de raisins secs) 41 . 3 6
24' 11,100 poires et pommes à H s. 10 d. le cent. . 65.13. 6
25* 21 V* douzaines de pèches à 3 s. la douzaine . 3.4.6
26° 230 concombres à 3 s. le cent 7.10
Total L. 6,655 10 .5*.
Laquelle somme revient pour un mois à 1,6631. 17 s. 7 d., et divisée par 30 jours, revient par jour à 59 1. 12 s. 6 d. , et par repas à 29 L 16 s. 3 d. »
Récapitulons :
Les dépenses de cave sont de L. 4,709
Celles de cuisine de 5,413.12
Et celles d'office de 6,655.10. 5
Le total général se monte à. . . L. 16,778. 2i. 5t.
Cette addition nous permet de constater, pour quatre mois, une dépense double de celle afférente ù toute Tannée 1710, où cependant, on ne vivait pas uniquement de privations.
Les comptes que nous venons de transcrire, au premier abord, sont fastidieux. Mais ils perdent ce fâcheux caractère lorsqu'on les examine de près , ce que nous allons faire :
Qu'est-ce qui frappe tout d'abord ? — Ce sont semble-t-il, les quantité*.
En viande de boucherie et en venaison , huit mille sept cent livres, plus cinq cochons gras, quatre vingt onze jambons et trente cochons de lait.
Ensuite , douze cent vingt-quatre livres de poisson. Puis : cent dix-huit lièvres, quatorze cents têtes de gibier k plumes, autant d'oiseaux de basse cour, au nombre desquels sont les oies et les dindons , ces derniers fort estimés.
Encore : mille livres de beurre, six mille œufs, huit mille cinq cents livres de pain, six cent quarante huit livres de sucre, près de douze mille pommes, poires et pèches.
Omettons tout le reste ; il y a là de quoi faire de belles fêtes !
En second lieu, pour tout ce qui regarde les produits du pays c'est le bon marché : le pain est à un sou, la viande se paie deux sous et le poisson trois sous la livre. Le lait est à deux sous le pot, soit un peu moins d'un sou le litre, les œufs à cinq sous la douzaine. Le beurre n'atteint pas huit sous. Un poulet se paie quatre sous deux deniers, un petit cochon dix-neuf sous.
Ce qui en troisième lieu retiendra notre attention, ce sont les prix élevés des objets d'origine étrangère.
Le chocolat de Bâle , n'ayant certainement pas la qualité de celui que nous consommons aujourd'hui, est à 6ept livres -: cinq fois plus cher que de nos jours.
De Bâle venaient la plupart de nos importations. Bâle était la grande ville la plus rapprochée; nos princes, non loin de la cathédrale, y avaient un pied à terre, nommé encore aujourd'hui Wurtemberg-Hof. Elle est aux portes de l'Allemagne et ses habitants professaient la même religion que les nôtres ; de là découlait une source de rapports constants. Cette ville, par le Rhin, à Cologne ou à Aix la Chapelle, s'approvisionnait des marchandises débarquant dans les Flandres, ainsi que dans les ports d'Allemagne. Pour les produits du Midi, elle était en capport avec Lyon.
Besançon , où nos tisserands se rendaient à la foire avec une partie de leur production, devait également nous assortir dans une certaine mesure, mais nous ne possédons pas de renseignements précis à ce sujet.
L'huile est cinq fois plus précieuse que de nos jours, aussi faisait on la salade sans, ou presque sans huile, comme cela se pratique parfois encore.
« Le vieux temps était f riant de salades, — nous dit Ch. Gérard, — mais il n'était pas difficile comme le nôtre sur ce point. Le vinaigre, le sel, quelques herbes parfumées, quelques gousses aromatiques suffisaient à l'assaisonnement î l'huile n'y jouait qu'un rôle à peu près nul. On ne voyait l'huile d'olive que sur les tables opulentes qui rempruntaient à l'apothicaire. L'huile de navetle, de pavot ou de noix défrayaient les tables de la bourgeoisie, du commun peuple et des paysans. »
Les citrons et les oranges sont ici hors de prix.
Autre luxe : l'éclairage revient au château à cette époque, tant en cierges qu'en chandelles fumeuses, à huit cent quarante-cinq livres par mois. Nous devrions compter de nos jours, deux mille cinq cents francs, au moins.
Le café, à sept livres, est incomparablement plus cher qu'aujourd'hui.
Ouvrons ici une parenthèse :
Le café était alors peu connu en Europe. Par quelle voie était-il arrivé dans notre vieux manoir? Léopold-Eberhard en avait-il pris l'habitude, dans sa jeunesse, par suite de son contact avec les Turcs ? — C'est fort possible.
Quoiqu'il en soit, faisons la remarque que sous ce rapport nous étions en avance sur Paris. En effet, dans un petit livre qui y fut imprimé en 1750, donc environ trente ans après la date de nos comptes et portant ce titre : Dictionnaire des Alliments. Vins et Liqueurs, le café y est surtout présenté comme remède. On y lit que cette boisson est préparée dans presque toutes les parties du monde ; qu'elle est bonne contre le mal de tête causé par l'ivresse ; quelle convient particulièrement en carême à cause de la qualité froide et aqueuse de la nourri* ture dont on use alors. Et c'est tout !
Dix-sept ans plus tard encore, dans la Nouvelle Maison Rustique de 1787, joli recueil dont on a fait grand nombre d'éditions, le café est rangé au nombre des confitures et liqueurs. On y donne des indications précises et détaillées sur la façon de le griller et de le cuire, soit dans l'eau, soit dans le lait: Puis: « votre café étant ainsi préparé , vous le versez par inclinaison tout chaud dans vos tasses et y jetez quelques petits morceaux de sucre à discrétion ». Moins la cuisson, remplacée aujourd'hui par la décoction , c'est encore ainsi qu'on en use. On devine qu'il s'agit là d'une denrée si précieuse et si peu connue, qu'on ne peut donner trop d'indications pour sa préparation méthodique.
Le café resta longtemps une boisson aristocratique. Ainsi, dans une lettre de Holland, adressée de Berlin, le 7 juillet 1775, à Frédéric- Eu^hte à Montbéliard, le philosophe, gouverneur de ses fils, lui parle dans les termes suivants de l'aîné, alors au service de la Prusse, qui plus tard devint, par la volonté de Napoléon, le premier roi de Wurtemberg.
« Après midi, Monseigneur le prince Frédéric donna dans sa maison de Potsdam, un caffé h toute la famille royale. Madame de Goltz en fît les honneurs. »
« Au retour, Sa Majesté, qui aime beaucoup à badiner avec le prince Frédéric, lui lit toutes sortes de questions sur la façon dont il avait reçu et traité sa compagnie : On dit, mon cher neveu, que vous avez été bien galant et bien magnifique aujourd'hui. »
« — Sire, j'ai fait mon possible, tout ce que j'ai pu offrir, je le tiens de votre Majesté, » répondit le prince,
On voit ici qu'avant d'être roi, Frédéric de Wurtemberg savait se montrer bon courtisan.
L'habitude du thé, ieuille cependant connue depuis longtemps, est encore plus récente. Madame dVberkirch s'exprime ainsi, en Février 1787.
« Une mode qui tend à se répandre à Paris est celle du thé dans l'après-midi. Quelques étrangères l'ont apporté et chacun les imite. La princesse Galitzin nous en donna un ce jour-là où se trouvaient toutes les dames russes. »
Actuellement, le thé a reçu partout accueil , on en voit dans les plus pauvres ménages, il remplace souvent le café, que nos dames, d'habitude, prenaient à quatre heures (').
Nous nous sommes laissés aller à faire, à propos du café, une bien longue digression !
A l'époque de l'année correspondant à ces comptes , les hôtes du château avaient pour se distraire, à l'extérieur, la chasse et
(1) Lorsqu'elles avalent quelque invitée, le bol traditionnel était accompagné, soit de vicolles (weckc, en allemand) ou de gouglof (Kugelof! en dialecte alsacien , sorte de pâtisserie très levée, de forme spéciale, incrustée d'amandes avec quelques raisins secs incorporés dans la pâte. Ces réunions prenaient le nom d'envelles.
les promenades. ->- Rien ne nous autorise à penser qu'ils aient eu du goût pour les arts. — A l'intérieur, le jeu et un peu de lecture.
Si Georges avait été un prince très studieux, lisant et étudiant beaucoup, son (ils, Léopold-Eberhard, lui ressemblait fort peu. Le vieux prince dont nous parlons , avait composé une foule d'écrits, entre autre : La Bible close et Elie qui la doit ouvrir. Léopold, lorsque l'idée lui venait de lire et qu'il jetait un coup d'œii sur les traités paternels, ne comprenait rien à toute cette métaphysique ! En fait de choses à ouvrir, pour satisfaire aux innombrables désirs de ses maîtresses et de leurs bâtards, auxquels il fallait constituer des réserves, il pensait surtout à la bourse de ses sujets.
Cependant les séances de table au château étaient interminables. Au dessert, tout en devisant, on s'amusait longtemps avec les fruits du pays: noix et noisettes ; avec les amandes (135 livres), les raisins secs (52 livres), même les marrons (132 livres), car tout cela porte à boire et fait apprécier le vin. Mesdames de L'Espérance préféraient les confitures. Outre toutes celles qui furent confectionnées dans les cuisines du château, on en acheta, à l'époque en question, pour trois cents livres.
Nous avançons nous trop en disant que tout ce monde devait sucer beaucoup de sucre? Le marchand Sahlcr en effet , qui d'Allemagne, était venu se fixer à Montbéliard quelques années auparavant, fournit en une seule fois, 380 livres de sucre candi, à 55 sous la livre et 302 livres de sucre médiocre, à 44 sous, ce qui fait la somme ronde de quinze cent quatre livres huit sols.
Mais Sahler, pour cette denrée exotique, n'est pas le seul fournisseur de la Cour. Le 8 Février 1723, le Sr Prongey, hôte à l'Hôtel-de-vilIe, c'est-à dire le Grand Hôtel du temps, où se faisaient d'habitude les repas de corps, en délivre également pour trois cent trente livres.
Terminons l'examen de ces comptes. Ils nous ont permis notamment, de mesurer le chemin parcouru depuis le banquet de 1478, offert au comte Henri, repas qui, avec les matériaux utilisés, dut se composer, comme pièces principales d'un rôti de veau, d'omelettes à la farine et de toutchés, sorte de gâteaux.
Au château, présentement, nous voyons, garnissant le poisson, la volaille et le gibier : les morilles, les mousserons, les truiïes d'Alsace, les câpres, les anchois; et, pour relever davantage les ragoûts, à côté des vulgaires condiments indigènes, tels que l'ail, le cumin, et la moutarde, ceux qui nous arrivent des pays chauds : le safran, le girofle, la muscade, la canelle. Ces quatre articles nécessitent une dépense de trois cent soixante livres, et il faut y ajouter treize livres en poids, de poivre et de gingembre 1
Ainsi, les estomacs pouvaient se trouver en feu. — L'eau de rose et l'essence de fleurs d'orangers, étaient-elles de nature calmante ? — Celle plus naturelle, de Lougres, eut été indiquée, mais on la trouvait trop fade.
Dans ces comptes d'office si détaillés, nous avons constaté deux déficits : Le premier , c'est l'absence de tabac. — Si on fumait dans les auberges de la ville, on ne prisait ni ne fumait au château. — Le second, c'est le manque de soude ou de savon. On se lavait peut-être à la Cour, à quelque lave-mains , mais c'était le bout des doigts.
Rien d'étonnant à cela : Saint-Simon, qui, à la même époque entre au sujet de Louis XIV dans les détails les plus intimes, en fait d'eau, parle bien de l'eau bénite qu'on lui présentait tous les matins ainsi que de l'eau de fleurs d'orangers, seul parfum qu'il put souffrir. Il nous montre le roi : se déshabillant; se vêtant le matin , se chaussant , « car il faisait presque tout luimême avec adresse et grâce », mais, fait digne de remarque, il ne se débarbouille point ! S'il prend des bains, c'est sur ordre du médecin. — Valot en ordonne vingt et ne badine pas sur leur durée. « Le roy y entroit le matin et sur les sept heures du soir. Il y demeureroit deux heures chaque fois. »
Le régime de Léopold Eberhard, ses excès , hâtèrent sa fin ; il s'éteignit en 1723, à l'âge de cinquante trois ans, après quelques jours de maladie, dans une des tourelles du château de Montbéliard.
Ce prince, crapuleux dans toute la force du terme, qui reconnut lui même dans le traité de Wiesbaden, en 1715, qu'il avait procréé trois sortes d'enfants , tous inhabiles à lui succéder au
comté de Montbéliard et à aspirer à aucun apanage , ne laissa dans la ville aucun regret. Il mourut insolvable et détesté. Le Sr Joseph Beumier, du nombre de ses deux cents créanciers, ayant (ait, pour le deuil et l'enterrement, une fourniture de crêpe, tafetas, pierrelate, ratine, bougran, serge, étamine et rubans, de 5,934 livres 19 sols et deux deniers, ne lut entièrement payé, bien que sa note ait été reconnue exacte, qu'en 1733. En 1743, l'épouse du conseiller Duvemoy , chose plus grave, n'était point rentrée dans une avance de 324 livres ou douze louis d'or, que feu son père avait faite à la Cour, le 26 Mars 1723, soit vingt ans avant, pour payer les médecins consultants, lors de la dernière maladie du défunt.
Sans quitter les princes, pénétrons maintenant dans un milieu honnête, mais fort convaincu de l'importance qu'il faut accorder à un régime suffisamment réparateur.
Nous voulons parler de la cour que tint, Frédéric- Ettgène, à Montbéliard, pendant vingt trois ans, de 1769 à 1792.
Aux Archives Nationales se trouvent quantité de menus ayant trait à ses réceptions. Tous portent la signature d'un maître d'hôtel. Ils se rapportent à Novembre 1783, Janvier 1784, Mars de la même année et Mai 1787.
En donner copie n'est pas nécessaire ; ils ne sont que la reproduction quelque peu abrégée du fameux dîner de la Grangela Dame, en Novembre 1783, dont il sera parlé plus loin.
Donc, ainsi que nous avons déjà eu l'occasion de le dire, au mois d'Août 1782, étaient arrivés à Etupes Paul Ier et son illustre épouse (').
Frédéric-Eugène se préoccupa de recevoir dignement son gendre et eut le souci de lui faire voir, non seulement des salons ornés, fleuris et des visages souriants, mais surtout des tables chaque jour bien garnies.
En conséquence, ordre fut donné aux fermiers suisses-allemands (ce sont là les termes de l'ordonnance), résidant à Allaiijoie, de fournir le Vendredi de chaque semaine pendant le mois, cinquante livres de beurre, dans la cuisine de S. A. S. à Etupes, moyennant le prix qui leur en sera payé, sous peine d'être punis sévèrement.
Pareille signification est faite aux fermiers de Belchamp, d'Audincourt, de Couthenans, pour quatre-vingts livres. Ceux de Montpretoir , près Saint-Hippolyte, de Sainte-Suzanne et du Grand-Cerf, doivent fournir quarante livres par semaine.
Pour assurer cette belle production, défense est faite aux paysans de se livrer, pendant le séjour de Leurs Altesses Impériales, à la fabrication des fromages gras.
En même temps, le Conseil délibérant :
a II est ordonné à tous les habitants des villages dépendant du Comté de Montbéliard , de porter chaque jour pendant le courant du mois, au village d'Etupes, les denrées qu'ils auront à vendre, particulièrement du beurre, des œufs, des poules, canards, oies, pigeons, au maître d'hôtel du Sérénissime Prince Frédéric, qui leur en paiera le prix. »
« Enjoignant au maire de chaque village de faire incessam-
(1) Il résulte de documents historiques récemment publiés (Journal Le Temps, supplément du 27 Juin 1906), que Marie Féodorovcna fut prise d'une violente douleur en apprenant l'assassinat de Paul 1", et qu'on eut toutes les peines du monde à l'éloigner du corps de son époux. — 11 lui avait été prêté jusqu'ici une attitude différente, et nous sommes heureux de la rectification.
ment assembler les membres de la communauté pour leur faire lecture de la présente , à l'exécution de laquelle chaque maire tiendra la main. »
C'est ainsi que la table du château regorgea de nourriture. — Mais qu'en fut-il du marché de la ville? — Cela n'a vraiment aucune importance!