CONCLUSION
Les graves événements qui bouleversèrent la France, de 178!) à 175)3, et amenèrent la chute de l'ancien régime, n'avaient pas été sans exercer une profonde influence sur la principauté de Montbéliard ; les grandes idées de liberté , d'égalité et de fraternité s'y faisaient jour.
Le peuple des campagnes, écrasé d'impôts, accablé de redevances, soumis aux réquisitions et aux corvées, était las de la tyrannie des seigneurs; il aspirait à un peu plus de liberté et à un peu plus de bonheur. A la fin de décembre 178Î), les habitants de la campagne présentèrent, au prince statthouder, un mémoire où ils demandaient l'abolition d'une foule de droits seigneuriaux et le redressement de nombreux griefs; c'était, en somme, un véritable « cahier de revendications ».
Frédéric-Eugène, craignant qu'un refus ne fût le signal d'une révolte générale, leur accorda quelques satisfactions. Mais le peuple, encouragé par les événements qui se passaient en France, augmenta ses prétentions ; il devenait de plus en plus menaçant, il ne suppliait plus, il exigeait, car il sentait sa force. Frédéric-Eugène d'abord n'avait pas cru au succès de la Révolution française. 11 était d'ailleurs mal renseigné : voici un extrait d'une lettre qu'il recevait dans le courant de Tannée 1789 : « Mais la folle espérance dont se flattent les gens des campagnes que les Etats généraux vont les dégager de tous les droits seigneuriaux, sans qu'il leur en coûte rien, les rend sourds à toutes les ouvertures qu'on leur fait ; c'est une ehose incroyable que les prétentions absurdes qu'ont aujourd'hui, à cet égard, les villageois et beaucoup de citadins; il faut espérer que la raison renaîtra parmi eux, ou du moins que la justice du monarque et des députés de la nation n'attouchera pas plus à cette espèce de propriété qu'à toutes les autres » (l).
(i) Archives Xalionale*, K. 2220.
Mais les choses changèrent, et Frédéric-Eugène, bien que soutenu par le duc régnant de Wurtemberg, vit qu'il ne pourrait pas résister et qu'il serait brisé par la haine populaire. Au mois d'avril 1792, il quitta Montbéliard avec toute sa famille et se retira dans le Wurtemberg; il laissait l'administration du pays aux mains du Conseil de Régence. La principauté d'ailleurs était singulièrement diminuée; en 1790, malgré les protestations du duc, les quatre seigneuries avaient été réunies à la France ; il ne restait plus au W7urtemberg que le comté de Montbéliard proprement dit.
Le mouvement révolutionnaire se dessinait de plus en plus en 1792, des arbres de liberté avaient été plantés dans la ville le Conseil les avait fait enlever, mais on les avait remplacés Les habitants des campagnes renouvelèrent leurs demandes au mois de janvier 1793, les bourgeois eux mômes firent re mettre au duc un mémoire en vingt cinq articles où ils deman daient l'assimilation avec la France pour ce qui concernait le commerce, la concession du droit de chasse ou de pêche, la suppression de certaines dîmes, celle des droits perçus sur les graines, etc.. (')
Le prince n'eut pas le temps d'examiner leur requête, les événements se précipitèrent. Le 10 avril 1793, le général Desprès-Crassier , commandant la cinquième division de l'armée du Rhin, prit possession de Montbéliard au nom de la France. Le 10 octobre, le conventionnel Bernard de Saintes, entra dans la ville à la tête d'un détachement de volontaires du Jura ; il prononça la réunion du Comté de Montbéliard à la France, quoiqu'il n'y fut pas autorisé par la Convention. Une députation du Magistrat l'attendait pour lui remettre les clefs de la ville. Bernard de Saintes les prit en disant : « Je vous apporte la liberté ». — Nous la connaissons de plus longue date et aussi complète qu'il est possible, lui répondit fièrement le maîtrebourgeois en chef Ferrand ; elle a été l'un des bienfaits de nos princes, nous n'avons d'expression que pour les bénir » (*). Cette orgueilleuse répartie déplut au conventionnel. — « Pas un mot de plus, monsieur, s'écria-t-il, j'ai des canons tout près d'ici », et il renvoya la députation.
(1) V. Tuefferd, Société d'Emulation. 1877. p. 647.
(2) Duvernoy. Ephéméridts.
Le 10 novembre suivant, les maires et les députés de toutes les communes du comté, vinrent prêter le serment civique devant Bernard de Saintes :
« Nous jurons devant l'Etre Suprême, dirent ils, de demeurer à jamais unis à la République française, une et indivisible ; de partager ses travaux et sa gloire, de maintenir de tout notre pouvoir la constitution que le peuple s'est donnée et de toutes ses lois. Nous jurons de maintenir la liberté et légalité et de mourir plutôt que de souffrir, qu'il y soit porté atteinte. Vive la République! » Des salves d'artillerie célébrèrent la réunion de Montbéliard à la France.
Ainsi disparaissait définitivement l'ancienne principauté; elle avait eu ses heures de joie comme ses heures de tristesse. Il ne reste plus dans la mémoire populaire qu'un souvenir de reconnaissance envers les princes qui avaient donné au pays les institutions larges et libérales, grâce auxquelles il s'était développé et avait prospéré ; les souffrances, les vexations ont été quelque peu oubliées ; et l'époque déjà lointaine où les ducs de Wurtemberg régnaient sur Montbéliard , apparaît à certains comme le « bon vieux temps » auquel il serait doux de revenir.