RAPPORT
de la Commission chargée de juger le concours
ouvert par la Société d'Emulation sur cette question :
tt Quels avantages y aurait-il à rendre TinstrucUon
primaire obligatoire en France > et quels seraient les
meilleurs moyens à employer pour atteindre ce but?» (1)
Lu à la séance générale du 23 août 4861 par M. MettetaL directeur de l'Ecole Modèle, rapporteur.
Messieurs ,
Notre époque est remarquablement féconde en progrès sous bien des rapports. La puissance du génie de l'homme s'est peut-être manifestée dans d'autres temps avec autant d'éclat que de nos jours ; jamais , toutefois , les recherches que Tcsprit humain poursuit dans le domaine de la science et de l'industrie n'ont été couronnés de succès aussi nombreux , aussi frappants que dans les quatre-vingts dernières années. Tout nous parle autour de nous d'inventions , de découvertes récentes ; ces machines précieuses qui empruntent de la vapeur une force incomparable et qui remplacent avec tant d'avantage le vent, les chûtes d'eau et tous les autres moteurs ; ces fils enchantés qui transmettent la pensée d'un bout du monde à l'autre avec la rapidité de la parole : CCS métiers admirables qui suppléent à nos bras , à nos mains dans la confection des objets les plus délicats , qui filent, tissent, cousent, impriment, etc; cet instrument magique qui reproduit notre image avec une perfection qui fait le désespoir de l'artiste le plus habile ; cette science qui nous fait connaître la composition intime des corps , les lois de leurs combinaisons et qui rend de si utiles services aux arts et à l'agriculture ; tous ces prodiges, et bien d'autres , datent d'hier et nous ont placés dans des conditions inconnues des siècles passés.
Mais aux yeux de celui qui se préoccupe avant tout des véritables intérêts de l'humanité, de ses intérêts moraux.
(I) Cette Cominission était composée de MM. Wetzel , pasteur • président, Koutbeoot, fabricant; Jeanmmaire, pasteur; Jordan professeur ; Morel, professeur, et Mettetal directeur de l'école-modèle y rapporteur.
il ne suffit pas que quelques hommes privilégiés arrachent peu à peu à la nature ses secrets les plus cachés et multiplient les ressources qui peuvent augmenter notre bien-être physique : pour lui , il n'attache un grand prix à ces conquêtes qu'autant qu'elles doivent avoir pour conséquence de répandre la lumière dans tous les esprits « d'élever tous les cœurs et de contribuer ainsi à l'avancement du règne de la vérité et de la vertu.
Nous comprenons tous que les merveilles qui font la gloire des nations dont elles sont l'ouvrage hâteront le triomphe du Christianisme et de la civilisation : C'est là sans doute un immense résultat^ qui nous fait bénir la science ; cependant quelque imposant qu'il soit^ il ne nous satisfait pas ; nous voulons des effets plus immédiats, et si notre cœur de chrétiens souffre de l'état où se trouvent plus des trois quarts des habitants de la terre, encore plongés dans les ténèbres et voués au paganisme, nous ne sommes pas moins douloureusement aBfectés de voir au milieu de nous , dans ce pays 3ui impose au monde entier par le prestige de sa grandeur, 'y voir, dis-je , tant d'ignorance à côté de tant de lumières. Voudrais-je dire par là que chez nous l'instruction populaire n'a pas suivi le mouvement qui, tout en élargissant le cercle des connaissances humaines , a produit de nouvelles créations si variées et de si heureux perfectionnements dans les arts? Assurément non: nous devons reconnaître, au contraire, qu^ jamais le peuple n'a été , en France, aussi éclairé qu'aujourd'hui ; mais lorsque nous comparons ce qui est, sous ce rapport, à ce qui devrait être, nous sommes frapT pés des progrès qu'il serait urgent de réaliser encore pour satisfaire aux nouvelles exigences de la vie politique et pour asseoir la prospérité de la nation sur ses véritables bases ; et, d'un autre côté , lorsque nous portons nos regards sur l'état de l'instruction chez les peuples voisins, particulièrement en Suisse et en Allemagne , nous nous sentons dans une position d'infériorité qui blesse notre amour propre national, et qui semble nous adresser le reproche de nous laisser devancer par ceux qui devraient suivre nos traces. Une telle situation appelle nécessairement la sérieuse attention de tous les citoyens sincèrement dévoués au bien public , et il était naturel que notre société s'occupât de cette importante question, qui se rattache d'une manière si étroite au but vers lequel tendent tous ses efforts.
La Société d'Émulation s'est donc posé ce problème : «quels avanta^i^es y aurait-il à rendre l'instruction primaire obligatoire en France, et quelles seraient les mesures à prendre pour atteindre ce but?» et dans le sentiment des difficultés que présente sa solution, qui a fait déjà l'objet des recherches des esprits les plus distingués , les plus compétents , elle l'a mis au concours , offrant un prix de cent francs à l'auteur du meilleur travail qui lui serait présenté sur ce sujet.
Cet appel a été entendu : 2S mémoires nous ont été adressés. La commission qui a été nommée par le bureau pour les apprécier m'a chargé de vous rendre compte du résultat de son examen.
Je dois dire d'abord qu'il n'entre point dans le programme qui m'a été tracé de donner ici une analyse particulière de chacun des mémoires : cette revue ne manquerait certainement pas d'intérêt, tant parce qu'elle me fournirait l'occasion de vous communiquer des renseignements nombreux et de toute nature, qu'à cause des considérations diverses auxquelles a donné Heu de la part des auteurs l'étude des différentes parties de la question : mais elle entraînerait à de trop longs développements , et je me bornerai à vous taire connaître , en substance, les écrits qui ont le plus de mérite, notamment celui auquel la Commission a été unanime à décerner le prix dans sa séance du 16 courant.
Au reste, le concours offre ce fait significatif, que tous ceux qui y ont pris part, à l'exception de deifx seulement, sont partisans du système de l'instruction obligatoire.
mémoire eoaraniié.
Le mémoire dans lequel la Commission a reconnu le plus de qualités essentielles et qu'elle ajugé digpe de recevoir le prix > a pour épigraphe ces paroles tirées du Mémorial de Napoléon I" : u 11 n'y a que ceux qui veulent tromper le peuple qui peuvent vouloir le retenir dans l'ignorance. i>
L'auteur commence par faire en quelque sorte une profession de foi , une déclaration de principes ; il déploie son drapeau, et voici ce que nous y lisons : «Cherchons à faire jouir tout le monde des bienfaits de l'instruction, mais respect à la liberté de conscience et aux droits de la famille »
«.L'importance de la question > dit l'auteur, n'aura sans doute échappé à personne ; une solution qui tiendrait compte des circonstances présentes, sans cependant vouloir en faire Une règle trop absolue^ soit pour le présent, soit pour l'avenir ; une solution enfin ^ qui^ tout en réservant et sauvegardant les droits et les intérêts de la conscience et de la famille, ferait participer tout le monde aux fruits de l'instruction , une telle solution, dis'je> serait un grand bienfait pour la France, n
Là respire, sans contredit, une saine doctrine, que nous serions heureux de voir prévaloir partout, mais qui rencontre toutefois dans l'application de sérieuses difficultés. L'auteur ne se le dissimule point; il ne se flatte même pas de lever tous les obstacles, et n'a d'autre but, en traitant le sujet j que d'y apporter quelque lumière. Je crois. Messieurs > que tout juge impartial trouvera qu'il a rempli cette tâche avec honneur.
Le mémoire comprend quatre parties distinctes > où sont discutés les objets suivants !
1* Des avantages de l'instruction en général et de l'instruction primaire en particulier;
S"" Ce qui est fait déj& et ce qui reste à faire ;
3® Examen des principales objections et difficultés ;
k^ Moyens particuliers propres à atteindre le but.
/. Des avantages de l'instructUm en général et de Vinstructien primaire en particulier.
Avant de rechercher les moyens propres à répandre la science, il est naturel de se demander préalablement jusqu'à quel point elle est utile, nécessaire. L'auteur fait ressortir en premier lieu tout le prix de la science en général : «La science i dit^il, est une force> et c'est elle qui tient le sceptre du monde ; c'est elle qui nous permet de dicter des lois au vaste empire de la Chine; c'est une puissance qui anéantit les distances, comble les abîmes, transporte les montagnes, dompte les éléments et les rend sous la main de l'homme aussi dociles que l'animal le plus soumis : et la science n'apparaît pas seulement comme une force dans ses résultats les plus avancés , elle est une force aussi dans tous les degrés de son développement: il n'est pas d'art, pas de métier, pas de travail quelque grossier qu'il soit qui
n'exige quelques connaissances; et partout nous retrouvons la même loi , c'est que le «avoir est une force qui donne la supériorité à celui qui le possède. » Ensuite l'auteur montre que Tinstruction primaire^ en particulier, rend les plus grands services & la Religion, ft la morale, & la vie de famille, & la commune, À l'industrie, & l'agriculture, au commerce^ & l'année et & k^cience dlennéme. Il ne m'est pas possible de rapporter ici toutefli les considérations qu'il lait valoir : il me suffira de dire qu'elles sont frappantes de vérité , de justesse et présentées avec tous les développe^ ments nécessaires. Toutefois dans le tableau des avantages de l'instruction primaire, l'atileur a laissé une lacune que je dois relever : le droit d'électeur, dont jouit aujourd'hui tout Français Agé de H ans , exige pour s'exercer régulièrement et en connaissance de cause, (que chacun sache au moins lire et écrire , et cette considération est de la plus haute importance dans la question qui nous occupe.
//. Ce qui est fait dqh et ce qui reste h faire.
L'auteur reconnaît que la France a fut beaucoup déjà pour propager l'instruction primaire. Elle a créé des établissements pour former des instituteurs , et des examens publics servent à constater leur capacité ; depuis un d^ni-siècle, de nombreuses écoles ont été fondées sur toute l'étendue de la France, mais il faudrait encore en établir un grand nombre pour répondre à tous les besoins ; oh n'y compte encore qu'un instituteur par 4100 &mes de population, tandis que, dans la plupart des états de TÂllemagne et des cantons de la Suisse, la proportion va jusqu'il un instituteur par 500 et même 400 &raes de population.
Si^ d'un autre côté, on considère la fréquentation^ on trouve qu'elle est en progrès > comme le reste de l'instruction primaire. En 48â7 la population scolaire ne dépassait guère deux millions et demi d'en&ints ; aujourd'hui elle atteint presque le chiffre de trois millions et demi^ c'est-àdire le 4 1 "" environ de la population totale ; mais c'est trop peu , puisque > d'après la statistique^ un million d'enfants ne fréquentent pas les écoles , et il est évident que la France est loin, bien loin de retirer de l'instruction primaire toutes les ressources , toute la prospérité qu'elle peut en recevoir.
L'aulcur attache^ à juste titre ^ une grande importance
à l'éducation de la femme, et réclame pour la France de bonnes écoles normales de filles. Il nous semble qu'il serait plus opportun d'appeler l'attention sur la position précaire et fausse des institutrices , position qui éloigne de la carrière de l'enseignement la plupart des jeunes personnes qui se sentiraient quelque vocation pour cette profession délicate. Après avoir indiqué à grands traits ce qui reste à faire pour l'enfance privilégiée, il recommande de ne pas oublier l'enfance malheureuse , les idiots, les sourds-muets , Ips aveugles, les enfants vicieux, et il expose sommairement les moyens par lesquels il lui parait possible de mettre à la portée de tous l'instruction dont ils sont susceptibles.
///. Examen des principales objeetiom et diflicultés.
L'auteur répond ici à trois ou quatre objections, et examine quelques difficultés de principe. Il combat l'opinion de ceux qui prétendent que l'instruction rend mécontent de son sort, et que, si elle devenait obligatoire, elle affaiblirait chez les parents le devoir qu'ils ont d'élever eux-mêmes leurs enfants, et abaisserait ainsi le niveau moral ; puis il traite avec beaucoup de soin la question suivante: Â qui appartientril de donner l'instruction primaire ? en d'autres termes: de qui relève l'école? Est-ce d'elle-m^e, es^ce de l'Eglise, de l'Etat ou de la fiunille?