IV. Moyens particuliers propres à atteindre le but
Pour étendre à tous les enfants les bienfaits de l'instruction primaire, il faut, avant tout, comme il a été dit précédemment, que la France soit pourvue d'un nombre suffi* sant d'instituteurs, et qu'il y ait partout des écoles ou des établissements à la portée des enfants ; c'est une affaire d'administration. Il peut arriver cependant que certains hameaux soient trop écartés ou soient trop petits pour avoir une école : dans ce cas, on pourrait imiter ce qui se passe ailleurs: «En Prusse on établit pour les petits hameaux et les maisons isolées des instituteurs ambulants , qui restent deux ou trois jours dans la même localité , puis s'en vont donner leurs leçons plus loin, et reviennent au point de départ lorsqu'ils ont fait le tour de leur district. On a compté qu'environ 400 enfants reçoivent leur instruction de cette
manière dans, le gouvernement de Dantzig et l'expérience prouve que cet expédient peut suffire au besoin.
L'auteur aborde ici la geande question delà fréquentation obligatoire: « Personne plSque moi, dit-il, ne répugne aux moyens de rigueur; mais ces moyens sont une nécessité qui s'impose dans toute société. Il y a et il y aura toujours des hommes qui ne se soumettront pas volontairement à l'ordre établi, et pour lesquels il faut des autorités, des lois, une police, des juges et des punitions. Pour le grand nombre on n'aurait pas besoin de rendre l'enseignement obligatoire. Nous avons vu que trois millions et demi d'enfants fréquentent sans contrainte l'école primaire, et il n'y a pas de doute que sans contrainte ce nombre continuerait à grandir; car le devoir d'instruire les enfants entre insensiblement dans la conscience du peuple, et devient un des traits de son caractère. Dans les pays où l'enseignement est obligatoire depuis 30 ans , les parents , sauf de rares exceptions, ont beaucoup plus à cœur qu'autrefois l'instruction de leurs enfants. Hs ne disent plus comme la génération précédente : «On n'a pas besoin d'être si instruit ; nous n'avons rien appris, et cependant nous avons fait notre chemin dans le mçnde.» On aurait tort nàyimoinsde conclure de ces faits que l'on n'a pas besoin de proclamer l'enseignement obligatoire; car outre qu'il contribue puissamment à développer chez les retardataires le besoin de l'instruction , il y aura toujours dans la société une minorité indifférente et démoralisée qui ne se soumettra à l'ordre que si elle y est contrainte. «Mais si je demande, ajoute l'auteur , qu'on rende l'instruction primaire obligatoire , je veux des mesures rais^Hinables et pratiques. Point de système forcé exagérant l'instruction outre mesure: on ne doit point oublier que le peuple n'est pas fait pour l'école > mais bien l'école pour le peuple. »
' Dans l'enseignement obligatoire> le l/égislateur doffavoir égard à trois choses : à la fortune des parents « à leur genre de travail et à leurs convictions religieuses. « On a cru, dit l'auteur, que la gratuité de l'enseignement devait être une conséquence de l'obligation de fréquenter l'école. Rien de plus injuste et de moins nécessaire que cette conséquence. Elle est injuste, parce quelle crée un privilège en faveur des écoles publiques, et est ainsi une atteinte indirecte à l'enseignement libre. Dans tous les pays oit l'enseignement est
obligatoire^ les parenU seuls peuvent envoyer gratuitement leurs enfants aux écoles primaires. Il faut. en second lieu, avoir égard au genre de travaiUes parents. On a voulu , dans certains cantons suisses , lorcer les habitants de la campagne à envoyer leurs cnfonts à Técole durant Tété et cela jusqu'à l'&ge de 46 ans. Mais les parents, qui avaient besoin de leurs enfants pour leurs travaux agricoles, ne se sont pas soumis à la loi. Dans le canton d'Argovîe on a vu dans une seule année un tiers des parents passibles des peines prononcées contre la transgression des règles établies pour la fréquentation. Cette résistance que les campagnes opposent aux écoles d'été , sauf pour les plus jeunes entants , me parait naturelle. U est nécessaire que les enfants apprennent à cultiver, à se servir des outils, et s'habituent de bonne heure aux rudes travaux des champs : les parents d'ailleurs ont dans leurs enfiuits des aides utiles, pour ne pas dire indispensables.»
Nous ne pouvons , Messieurs , que nous associer à cette manière de voir; il est juste de ménager tous les intérêts, et c'est certainement parce qu'on s'obstine ai France à exiger trop en faveur de l'école , dans la belle saison , qu'on n'obtient fueune concession sous ce /* apport de la part des habitants de la campagne.
U faut aussi être moins exigeant dans les centres industriels, où les parents placent de bonne heure leurs enfants en apprentissage ; mais c'est contre sa conviction que l'auteur demande plus de tolérance dans ce cas ; car la vie de fabrique cause un mal incalculable aux enfants. «Le législateur doit, en troisième lieu , avoir égard aux convictions religieuses des parents ; il faut qu'il permette à chaque confession de pourvoir librement aux besoins religieux des écoles qui en dépendent. »
Agrès ces réflexions, l'auteur donne les règles sur lesquelle on pourrait, selon lui , baser la fréquentation obligatoire en France.
Elles sont toutes tirées des règlements scolaires de la Suisse et de l'Allemagne ; je ne citerai que deux articles.
4^ Tout enfant qui ne reçoit pas chez ses parents oudans une école privée, le degré d'instruction prescrit par l'article S3 de la loi sur l'enseignement du 4 S mars 4850 , est tenu de suivre l'école primaire publique depuis l'âge de six ans à riigede quatorze ans.»
«S"* Dans les campagnes l'école d'été n'est obligatoire que pour les enfants au dessous de 10 ans. Les autres ne seront astreints qu'à une fréquentation de 10 à 12 heures par semaine^ en moyenne ; heures que l'on répartira pour chaque école selon les circonstances locales.»
Les contraventions seraient punies d'un. rappel à l'ordre > d'une amende ou de la prison .
Tel est^ Messieurs > en résumé^ le Mémoire que nous couronnons aujourd'hui. Quelques-uns sont plus riches en documents statistiques^ mais aucun n'est aussi complet^ aussi satisfaisant en ce qui touche aux points essentiels. Ses caractères les plus saillants sont : une convenance parfaite sous tous les rapports; la délicatesse^ le tact ^ la justesse dans les vues et dans l'argumentation : aucune objection sérieuse n'est éludée; elles sont^ au contraire^ toutes abordées de front, et sont réfuté)» avec beaucoup de jugement et d'énergie ; j'ajouterai qu'elles le sont victorieusement selon le sentiment de la Commission.
Quant aux mesures proposées , elles nous paraissent sages , et la sanction qu'elles ont reçue de l'expérience dans d'autres pays nous permet de croire qu'elles seraient applicables et efficaces dans le ndtre.
La Société d'Emulation a donc lieu de s'applaudir d'avoir provoqué la production de ce travail. Il ne nous reste qu'à former des vœux pour qu'il exerce l'influence que nous désirons ; c'estrà'dire qu'il réchauffe les tièdes , convertisse les incrédules^ et concoure ainsi au triomphe d'une grande cause.
M eiitloiis honorables.
Six auti-es mémoires ont été remarqués par la Commission et jugés par elle dignes d'être spécialement mentionnés ; ce sont ceux qui portent les N" 18, 21^ 4, 23, 24 et 2, dans l'ordre d'inscription.
Mémoire N"* 18, ayant pour devise : «Nous voudrions que le Gouvernement prit à. tâche d'anoblir les 3S millions de Français, en leur donnant l'instruction, la morale^ l'aisance.»
L'auteur de ce mémoire est partisan décidé du système
— aide rinsiruction obligatoire ; il le défend avec énergie^ avec chaleur ; c'est même avec un sentiment marqué d'indignation qu'après avoir fait l'apologie de l'instruction ^ il cherche à confondre ceux qui repoussent les moyens propres à la propager. Que désirent-ils, en effet, siiK)n de « voir se perpétuer et même s'aggraver l'état d'abjecte ignorance dans lequel végète encore aujourd'hui plus d'un tiers de la population française, que cette ignorance même rend apte à tous les genres de servitude , sociale , politique et religieuse ? »
Si nous comparons la France aux autres Etats de l'Europe, sous le rapport de l'instruction acquise, nous trouvons au dessus de nous la Prusse , la Confédération helvétique, l'Autriche, la Bavière, la Hollande, le Danemark, la Suède, presque tous les états secondaires de l'Allemagne; et l'on hésiterait à prendre des mesures qui pussent nous élever & un rang plus honorable ! Gontinuera-t-on d'employer en France les moyens de persuasion , les influences officieuses , dont les résultats sont si insuffisants ? Assurément on ne le doit pas , et le temps est venu de recourir à des mesures plus efficaces : la loi doit rendre l'instruction primaire obligatoire , elle en a le droit. L'auteur pose ici les bases d'un règlement, qui devrait être observé sous peine d'amende ou de prison.
Toutefois une difficulté sérieuse se présente : s'il ne se trouve dans une commune qu'une seule école, pourra-t-elle toujours satisfaire aux besoins religieux de toutes les familles? si, par exemple, l'enseignement y est imprégné de l'esprit catholique , pourra-t-on contraindre un père protestant à y envoyer ses enfants ? Evidemment non. Si l'on veut que la firéquentation de l'école devienne obligatoire pour tous, il est donc nécessaire que l'école soit exclusivement , scrupuleusement laïque, que l'enseignement scolaire soit absolument indépendant de l'enseignement religieux, qui doit être abandonné aux soins des ministres des différents cultes.
Ce mémoire est fait avec méthode , et est écrit dans un style correct: l'auteur, qui traite la question avec une sorte d'enthousiasme, se laisse parfois aller à des mouvements d'une vivacité peut-être excessive. Il se tient un peu trop dans les généralités, et nous semble au reste avoir commis une grave erreur en demandant que l'enseignement religieux fût banni de l'école. Serait-il prudent, serait-il possible de priver l'instituteur des précieuses ressources que
lui offre la Religion dans raccomplisscment de son importante et difficile mission? L'instruction primaire > l'instruction qui se puise à l'école, doit, avant tout, être éducative ; la dépouiller de ce caractère, c'çst la rabaisser et méconnaitre la nature des services qu'elle est appelée à rendre à la société : elle doit moraliser, et, en conséquence, reposer nécessairement, en ce qui concerne l'éducation des enfants , sur les préceptes de la morale chrétienne, sur les principes religieux, sans cependant porter atteinte & la liberté de conscience et au respect auquel ont droit les diverses croyances religieuses.
Mémoire iV® 21, ayant pour épigraphe : Sinitc parvulos venirc ad me.
La Commission s'est imposé le devoir d'accueillir avec in\partialité toutes les opinions, et de juger les travaux qui lui étaient soumis uniquement d'après le talent que leurs auteurs y ont déployé et la lumière qu'ils ont su répandre sur la question. C'est ainsi qu'elle a accordé une mention honorable au mémoire N"^ 2i , où le principe de l'instruction obligatoire est condapné d'une manière absolue.
L'auteur reconnaît toute l'utilité de l'instruction primaire, et convient qu'il faut tâcher de la rendre universelle ; mais, selon lui, la contrainte légale n'est ni juste, ni sage, ni infaillible : Prenez garde , dit-il à ceux qui la recommandent; cette contrainte de l'Etat sur le père de famille, qui semble toute simple et tout équitable aujourd'hui, peut devenir demain une vexation intolérable. Par exemple, que des dissidences religieuses viennent à naître , ce qu'à Dieu ne? plaise, dans le pays; que le Gouvernement soutienne ou'combatte un schisme , une réforme , voyez-vous quelle arme terrible il aura contre ses adversaires , dont il pourra prendre les enfants afin de les enlever au culte qu'il repousse? Et les familles n'y pourront rien, car l'Etat dira : « le droit de vos enfants est plus respectable que le vôtre ; vous êtes dans l'erreur, nous voulons que vos enfants soient élevés dans la vérité. » L'objection ne manquerait certes pas de force, s'il n'était au moins douteux que cette hypoth^e pût jamais se réaliser.
Celle qu'il présente plus loin est certainement plus se-
rieuse: ^ Si par hasard , dit-il > un père refusait de livrer son enfant; s'il s'écriait ^ non pas comme vous le dites : <t je ne veux pas que mon fils apprenne à lire, » mais bien : « je nerveux pas que mon fils lise dans vos livres ! v que feriez-vous? quelle punition pourriez-vous infliger k cet homme? »
L^auteor développe et soutient assez bien sa thèse ; on ne peut s'empêcher d'accorder une certaine valeur à son argumentation ; mais lorsqu'il a montré les fâcheuses conséquences que pourrait avoir TempliM des moyens coercitifs, il tombe, à notre avis, dans une flagrante contradiction. Il propose des mesures qui auraient pour effet , à ce qu'il pense, de forcer tous les parents à envoyer leurs entants à l'école : ainsi tout jeune homme qui aurait atteint sa vingtième année sans être pourvu d'un certificat scolaire constatant qu'il a un degré suffisant d'instruction , serait compris dans le contingent militaire ; tout français qui n'aurait point obtenu ce certificat serait privé du droit d'électeur. Ces mesures seraient assurément au moins aussi vexatoires, aussi impopulaires que la contrainte légale, dans Tétat actuel des esprits ; d'idlleurs, ou elles seraient efficaces, ou elles ne le seraient pas : dans le premier cas , elles équivaudraient à une contrainte réelle ; dans le second, elles n^atteindraient pas le but.
Du reste ce mémoire est bien écrit et rédigé avec ordre.
Mémoire PT^i^ ayant pour devise: Il fout, par Tinstruction primaire, élever & la dignité d'hommes tous les individus de l'espèce humaine.
Le mémoire N^ 4, le plus éten4u de ceux qui ont été présentés , se distingue principalement par l'abondance des documents qu'il renferme, et par l'esprit de modération qui y règne : On y rencontre peu de vues nouvelles, ainsi que le dit modestement l'auteur lui-même, qui s'est attaché à éclairer la question et k en faciliter la solution pIutAt en recueillant des faits et des opinions d'hommes éminents , qu'en se livrant à une discussion approfondie des différents points qu'elle offre, et à une réfutation complète des objections que lui opposent les adversaires du système de ToMigiBition , dont il est partisan : il en résulte que les renseignements positifs >
statistiques ou autres , remportent de beaucoup en étendue s|ir les coDsidératioDs de l'oidre moral ; et cette di^roportion ne dépare pas seulement l'ensemble du travail^ qui manque ainsi d'harmonie ; mais die nuit incontestablement à i'e&t qu'il était appelé à produire.
Ce m^oire est^ du reste^ fait oonsciencieusemçnt, bien qu'un peu à la hàte> et dénote chez l'auteur un ardent dévouement à la cause de l'éducation populaire. S'il présente quelques défauts de forqie ou de fond^ fl n'est pas moins très-utile à consulter « et c'est & ce titre que la Commission l'a jugé digne d'une mention honorable.
Après avoir établi que l'instnictiim^ lorsqu'elle moralise^ est un bien au triple point de vue des intéràs de la famille^ de l'Eglise et de la société > l'auteur arrive à cette conclusion> qu'il est du devoir de la famille , de l'EgUse et de l'Etat, de veiller au développement intellectuel et moral des enfonts. Examinant ensuite la manière dont ce devoir a été rempli jusqu'ici^ il déplore la coupable incurie des parents sous ce rapport, rend hommage aux efforts qpe fait l'Eglise protestante , en particulier , pour répandre l'instruction^ et passe en revue les moyens employés, les résultats obtenus par les divers gouvernements qui se sont succédé en France depuis 4789 jusqu'à nos jours. Il rappelle les mesures prises, les tentatives faites par chacun d'eux pour organiser le service de l'enseignement primaire et favoriser la propagation de l'instruction : tout en reconnaissant que des progrès immenses ont été réalisés, il constate, par des données statistiques, que le but est loin d'être atteint d'upe manière satisfaisante, et qu'aujourd'hui 42,000,000 de Français ne savent ni lire ni écrire ; toutefois il montre que sous l'empire de la législation actuelle, et sans qu'il fût nécessaire de recourir à de nouveaux moyens , ce chifEre subirait daçs un avenir prochain une diminution considérable^ et s'abaisserait à K,SOO,000 pour la génération qui nous succédera.
En présence de ce résultat, il est évident qu'il reste encore beaucoup & faire ; mais le problème. étant difficile, on ne peut s'entourer de trop de lumières, et il parait assçz naturel d'étudier la législation scolaire des autres Etats de l'Europe et même de ceux de l'Amérique : l'auteur jette doçc un coup d'œil sur l'état de l'instruction primaire et sur lés lois qui la régissent en Espagne , en Portugal, en Russie, en Grèce, en Turquie, i Rome, en Angleterre, en Belgi-
quo> en Hollande > en Suisse, en Allemagne, dans le Danemark et en Suède, dans leMassachussets, le Connecticut, la Pensylvanîe, en Californie, etc.
« En résumé, dit l'auteur, dans presque tous les Etats dont nous venons de parler, rinstruction est considérée comme une base des institutions sociales et religieuses ; elle est gratuite pour les pauvres et obligatoire pour tous. Les résultats qu'elle a produits sont in^niment supérieurs & ceux qui ont été obtenus en France, où. l'obligation n'est pas encore une des dispositions de la loi. Nous ne ^croyons pas qu'elle y soit moins possible qu'ailleurs. »
L'auteur estime qu'il serait sage d'emprunter aux pays où l'instruction primaire est le plus prospère, les moyens qui y sont employés , tout en les modifiant d'après nos exigences nationales. C'est à tort qu'on refuserait à l'Etat le droit de se substituer au père dans le soin d'élever ses enfants , lorsque ce dernier oublie son devoir : la loi qui protège l'enfant dans ses biens , lorsque la mauvaise administration d'un père ou d'un tuteur les compromet, ne doit pas être désarmée et impuissante lorsqu'il s'agit de sauvegarder ses intérêts moraux et intellectuels ; et l'Etat ne devra pas borner sa sollicitude à la maison paternelle ; il suivra l'enfant chez le maître, le cultivateur, le chef de fabrique, qui ne pourront le prendre à leur service qu'autant qu'il possédera le degré d'instruction nécessaire : du reste la prospérité de l'iiâustrie et de l'agricultare ne pourra qu'y gagner. Une autre considération très-importante milite en foveur de l'obligation : le suffrage universel est à la base de nos institutions ; comment un citoyen exercerait-il son droit de suffrage, s'il est à la merci d'un tiers, et s'il ne peut au moins lire le bulletin qu'on lui présente, ou écrire le nom de celui qu'il veut élire ?
L'auteur termine en proposant un règlement conforme aux principes qu'il a émis^ et d'après lequel le juge de paix du canton serait chargé de prononcer contre les parents négligents des peines qui présenteraient trois degrés : réprimande, amende, emprisonnement, selon la gravité des cas.
Mémoire N^ 23 , ayant pour devise : Instruis le jeune enfant à l'entrée de sa voie ; lors même qu'il sera devenu vieux, il ne s'en éloignera pas.
Le mémoire N** 23 présente cette particularité, que l'auteur
ne se pronoiiee pas sur Topportunité qu'il pourrait y avoir à rendre Tinstruction primaire obligatoire en France. Il discute les avantages et les inconvénients des deux systèmes opposés, et pour en faire mieux appréder la valeur relative, il compare entre eux les résultats assez remarquables obtenus dans les cantons de NeuchàteL de Vaud et de Genève, où ils sont appliqués Tun et l'autre.
Dans le premier de ces cantons la fréquentation des écoles est obligatoire ; « mais hélas ! dit l'auteur, c'esV surtout sur le papier ; les autorités scolaires craignent de se compromettre, les autorités civiles intermédiaires ne veulent souvent pas s'en mêler, et l'autorité supérieure ferme les yeux. » Ce| état de choses doit être attribué à ce que le canton de Neuchàtel étant essentiellement industriel, les enfants peuvent y travailler utilement dès l'âge de dix à onze ans.
Dans le canton de Vaud l'instruction primaire est de même obligatoire ; mais elle l'est dans la pratique, au moins dans certaines limites, et on peut dire qu'elle est acceptée par l'opinion publique.
Quant au canton de Genève^ rinstnietion y est laissée complètement au libre arbitre de chacun, et néanmoins aucune famille ne prive ses enfants de l'instruction primaire.
Il résulte de là que les progrès de l'instruction populaire dépendentbeaucoup moins des lois destinées à les favoriser, que des dispositions des esprits et de l'importance que les familles attachent à l'éducation des enfants.
Bien que l'auteur déclare qu'il n'a point d'opinion arrêtée sur la question, il semble incliner pour le système de l'instruction facultative. « La comparaison que nous venons de faire, dit-il, entre les trois cantons de la Suisse romande, semble montrer que l'instruction laissée au point d'honneur des familles , mais hautement et efficacement patronée par l'Etat , acquiert une force de vie propre qu'elle n'a peut-être pas dans le système obligatoire. Dans celui-ci , ne risque-ton pas de fausser le fond^nent sur lequel doit reposer cette belle et intéressante partie de l'éducation de l'homme, à savoir qu'elle doit trouver son principal encouragement dans la famille ? »
Il serait peut-être difficile d'obtenir en France une loi qui rendit l'instruction obligatoire : « il faut , dit l'auteur , que des obstacles bien sérieux s'y opposent, pour qu'elle n'ait pas
^é iûle ewMte du femarquable rapport rédigé par M. Cousin à Tappui de la loi de 4833 , puisqu'il était partisan de ce système.; mais depuis , de nouveaux besoins peuvent s'être développés , et une loi nouvelle qui les sanetiomierait trouvenât peut-être fecilement aujourd'hui son appli€ation. »
, L'auteur termine son travail en indiquait ayeo détail les principes qui devraient^ selon lui^ présider à l'organisation du système de l'instruetion obligatoire.
Ce mémoire ofire d'utiles enseignements dans les faits qui y sont rapportés^ et contient des vues sages ; mais il ne résout qu'imparfaitement la question telle qu'elle a été posée par îa Société d'Emulation ; l'auteur pûralt ne pas posséder tous les éléments nécessaires pour la traiter d'une manière complète et en toute connaissance de cause.
Mémoire PT 24. Saqs devise.
L'auleur prend avec beaucoup de cœur la défense de TinstruciioB primaire^ dont il cherche à iaire comprendre les bienGiite et même la nécessité ; mais il se livre trop exclusivement à des considérations générsdes^et n'entre dans quelques détails que sûr des points qui ne sont, pour ainsi dire, qu'accessoires dans la question mise au concours.
Il ne pense pas qu'on puisse raisonnablement contesta à l'Etat le droit de rendre l'instruction obligatoire: « En vain, dit-il , objecte-t-on le droit du père de famille ; une loi quelconque estrclle autre chose qu'une restriction de la liberté individuelle ? »
Quant aux mesures à prendre, l'auteur se borne à l'indication suivante; « Les moyens à employer sont ceux par lesquels toute loi s'impose à la généralité des citoyens : le premier moyen, et le plus eflScace, sera de promulguer la 1(» et d'y tenir la main. »
Ce mémoire, bien que très-insufifisant dans ses développements, est en général sagement pensé et bien écrit.
Mémoire N^ 2 , oj/atil pour devise : Mecum erit iste labor.
L'auteur regarde la question de l'éducation populaire comme la plus importante de celles qui préoccupent aujourd'hui
l'altention publique; mais il ne parle que d'une manière vague des avantages que pourrait procurer la diffusion des lumières ; « De puissants motifs d'intérêt propre, dit-il, de hautes considérations de dignité humaine, qu'il serait trop long de développer, paraissent imposer à l'Etat le devoir de favoriser autant que possible la propagation de l'ipstruction , surtout parmi les classes qui en sont le plus déshéritées, M et l'on ne doit pas hésiter à employer la contrainte, si elle devient nécessaire : l'instruction primaire doit donc être rendue obligatoire, et qu'en résultera-t-il ? 1" Les calculs égoïstes des parents seront déjoués et leur négUgence sera réfrénée ; 2^ les pernicieuses influences locales seront détruites. L'auteur s'élève ici et ailleurs avec trop de passion contre les ennemis de toute supériorité intellectuelle, et entre à ce sujet dans des détails beaucoup trop longs. 3*" L'indépendance et le bonheur de l'instituteur seront assurés ; 4® enfin les enfants intelligents auront le temps d'acquérir les connaissances qui leur seront nécessaires dans le cours de la vie.
Quant aux moyens à enfployer, ils ne sont indiqués que sommairement : les parents seraient tenus d'envoyer leurs enfants à l'école depuis Tàge de 5 ans jusqu'à celui de IS ans, et seraient passibles d'une amende, lorsqu'ils man^ queraient à leurs devoirs sans raison valable.
Dans ce mémoire le sujet n'est, poiu: ainsi dire, qu'effleuré ; les principales difficultés que soulève la question n'y sont même pas mentionnées : on n'y rencontre aucune trace de renseignements statistiques, et les points qui y trouvent place ne sont traités qu'incomplètement et dans un style un peu trop déclamatoire ; cepeiulant la Commission a cru devoir rendre hommage au vif intérêt que l'auteur porte aux progrès de l'instruction primaire, et c'est en grande partie pour ce motif qu'elle lui a accordé une mention honorable.
Observation. Il nous a été adressé par M. G. R. , Maître des requétesau Conseil d'Etat, etMembre correspondant de la Société d'Emulation, une brochure où la question de l'instruction obligatoire est traitée d'une manière supérieure et avec tous les développements qu'elle comporte. Mais ce mémoire ayant été rendu public, il n'était pas possible que l'auteur participât au bénéfice du concours.