‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 35 sur 204 · DISCOURS D'OUVERTURE · texte numérisé non relu

DISCOURS D'OUVERTURE

PBOMOHGE

Par m. de GAUMONT,

Directeur.

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Messieurs,

L'ancien monde fuit à grands pas ; mœurs , principes , croyances , arts , architecture : tout se modifie avec une rapidité surprenante , et bientôt un ordre nouveau aura pris la place de l'ancien.

Bien n'est plus curieux , pour ceux qui savent observer et suivre lé mouvement des idées , que cette transformation qui rendrait le monde méconnaissable au réveil ^ si Ton pouvait dormir seulement un demisiècle ; mais aussi, rien n'est plus inquiétant pour des antiquaires que l'abandon de tout ce qui avait présidé au développement moral et matériel de cette Normandie dont vous étudiez l'histoire politique, artistique et littéraire , avec tant de dévouement et de succès.

Cette préoccupation de l'avenir a été la cause première et l'origine de la savante réunion provinciale dont nous fêtons aujourd'hui le quarantehuitième anniversaire. En 1823, quand vous fîtes appel à tous ceux qui voulaient étudier l'histoire de notre belle province , décrire ses monuments , évoquer les souvenirs qui s'y rattachent , une telle Compagnie était chose nouvelle : il n'en existait qu'une en France , dont le siège était à Paris* On croyait alors qu'on ne pouvait étudier qu'à Paris ,

XGVl DISCOURS d'oDVBRTUAB.

parce que, disait-on, les conditions indispensables du succès manquaient ailleurs, c Je compare, me disait, à cette époque,, un membre de TÂcac demie des Inscriptions, je compare le savoir d'un homme studieux c de la province à ce que les physiciens appellent le calorique latent, 4 calorique qui ne produit ni chaleur, ni étincelles, Taute de frottement, c Pour travailler utilement , il faut être compris et encouragé ; en pro- « vince, on ne comprend pas Futilité des études archéologiques, et Ton • fait peu de cas de ceux qui s*en occupent »

Les temps sont bien changés depuis que le savant académicien de rinstitut parlait ainsi. La province s'est élevée au premier rang dans les travaux historiques et archéologiques , et vous avez pris une grande part , Messieurs , à cette éclatante révolution par votre courageuse initiative et par les excellents exemples que vous avez donnés.

Dès Tannée 1825 , vous commenciez des publications qui ont été continuées sans interruption jusqu'à ce jour et forment une des collections les plus remarquables et les plus riches qui aient jamais été éditées.

Cinq ans après, en 1830 , un ministre , dont nous admirons les écrits, mais dont nous admirons plus encore les vues élevées , le grand caractère et les vertus antiques, M. Guizot, était frappé de 1* utilité et de la bonne direction des études auxquelles se livrait la Société des Antiquaires de Normandie ; il la signalait comme un modèle et engageait les hommes érudits des anciennes provinces de France à en former de pareilles.

La grande voix de M. Guizot fut entendue : bientôt , le Languedoc , la Picardie et le Poitou eurent des Sociétés semblables à la vôtre : ce furent des filles de la Société des Antiquaires de Normandie. Plus tard , un grand nombre de Compagnies furent créées à son image dans d'autres contrées de la France et même à l'étranger.

Tels furent. Messieurs, les brillants débuts de votre Académie. Depuis lors, elle n'a pas cessé d'être à la tête des Sociétés archéologiques de province ; elle a été pour elles ce qu'étaient , au moyen-âge , les grands établissements monastiques qui , comme Gluny , Giteaux , Le Bec et tant d'autres, dirigeaient et maintenaient les études au milieu des populations préoccupées des intérêts matériels et des événements politiques» A votre exemple , les Sociétés dont je parle ont exploré les archives

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de leurs provinces respectives ; elles ont étudié les antiquités qui s'y rencontrent , depuis les monuments préhistoriques et les vestiges de la domination^ romaine jusqu'aux monuments du moyen-âge et de la renaissance ; elles ont réuni avec vous les matériaux d*un grand ouvragée, qui sera' Thistoire complète de Tart en France , en même temps qu'elles ont scruté et approfondi l^histoire des provinces et des lôèalités qui les composent, étudié les origines de la langue et les œuvres de nos vieux poètes.

Toutes ces Compagnies , animées du meilleur esprit , ont rendu des services incontestables. Est-ce à dire qu'elles aient accompli tout ce qu'elles pouvaient faire d'utile ? Je ne le pense pas. Il y a toujours de nouveaux horizons à découvrir pour ceux qui observent et qui étudient.

A présent que le sol est bien préparé , il faut liii faire produire dès moissons plus abondantes ; il nous faut faire pénétrer plus profondément dans la société les notions historiques ejt archéologiques; il faut qu'elles entrent dans l'éducation du peuple ; il faut que nous développions dans les esprits l'amour du sol natal , rendu plus vif par la connaissance des faits qui l'ont illustré ; il faut que nous retrouvions cette initiative que la centralisation a éteinte et sans laquelle nos efforts seraient impuissants. Il nous faut répudier les anciennes traditions d'obéissance passive aux prescriptions parisiennes ; car il n'y a que les hommes spéciaux de la province qui puissent bien comprendre les besoins intellectuels du pays, qui puissent trouver dans leurs affections natales l'énergie nécessaire pour le vivifier et pour féconder ses aptitudes.

La Société des Antiquaires de Normandie , déjà si haut placée dans l'estime publique, peut prendre une part considérable à ce grand mouvement par les exemples qu'elle a donnés et par ceux qu'elle donnera dans la suite.

Déjà une institution essentiellement décentralisatrice a été inaugurée par l'Administration de l'Instruction publique, et l'on doit d'autant plus l'en féliciter que la décentralisation lui a été longtemps antipathique: je veux parler dés prix décernés , dans chaque circonscription académique, aux meilleurs ouvrages qui s'y sont produits. L'idée, excellente eu elle-même, a été incomplètement appliquée. Il incombe aux Sociétés savantes, des provinces de perfectionner l'idstitutioD. Des modifications

XGVIII DISCOURS d'ouverture.

sont nécessaires ; mais elles se feront naturellement , avec l'utile concours des Académies et de Commissions qui, s'inspirant des besoins scientifiques et littéraires de chaque région, chercheront à perfectionner les études les plus utiles pour chaque pays.

Il faut , si Ton veut redonner de la vie à la province , porter dans les centres secondaires une grande partie de ce qu*on fait à Paris : dégager cette ville des superfétations sans nombre sous lesquelles elle est accablée.

Il est évident que les travaux scientifiques et littéraires y gagneront , que les matériaux seront plus facilement assemblés et mieux coordonnés.

Il me reste à vous remercier , Messieurs , de m'avoir appelé à ce fauteuil, que tant d'autres méritaient mieux que moi d'occuper. Entraîné loin de Gaen par l'organisation des grandes réunions nomades et décentralisatrices , appelées Congrès, j'ai pris à vos intéressants travaux une part beaucoup moins grande que je ne l'aurais voulu. L'insigne honneur que vous m'avez fait eût été beaucoup plus justement attribué à un confrère plus laborieux et plus assidu.

Je regrette vivement de ne pouvoir répondre, comme je l'aurais voulu, à votre extrême bienveillance ; au moins , ferai-je des vœux sincères pour vos succès futurs et pour l'accroissement de votre salutaire influence sur les études historiques et archéologiques.

Votre dernière séance publique était présidée par l'homme éminent que l'Académie des Inscriptions s'honore de compter parmi ses membres les plus savants , M. Paulin Paris ; vos séances mensuelles ont été successivement dirigées par vos habiles présidents , M. le conseiller Renault, M. le baron Le Menuet, M. le conseiller de Beaurepaire ; elles ont été fécondes en lectures et en communications , dont votre savant secrétaire général , M. E. Chatel , va nous présenter le fidèle résumé.

Grâce à votre dévouement et à votre excellente organisation , tout marche donc à souhait, Messieurs, malgré les malheurs qui ont affligé la France. Le travail a toujours été régulier et constant; et, si j'ose, en terminant, vous proposer une innovation , elle n'aura d'autre but que de rapprocher vos réunions générales des diiférentes villes qui occupent le vaste territoire de notre riche province.

DISCOURS d'OUYBRTDRE. XCJX

Je D'bésite donc pas à exprimer le désir qu'au lieu de tenir constam* ment vos séances publiques dans la ville de Caen , vous les teniez tour à tour à Rouen , Évreux , Atençon et dans d'autres villes , même dans des cbefs-lieux d'arrondissement

Votre présence quelque courte qu'elle pût être , récbanfferait le zèle, donnerait une impulsion considérable aux recherches.

Aujourd'hui que les chemins de fer rendent les déplacements si courts et si faciles, il est temps peut-être d'adopter cette mesure, conforme aux idées de décentralisation et de justice distributive qui prévalent aujourd'hui. Vous en retirerez, pour l'activité de vos travaux, pour l'influence et la popularité de vos publications, des résultats considérables. Je dois ajouter que cette idée n'est pas nouvelle. Elle avait été émise dès le temps, déjà bien éloigné, où j'avais l'honneur d'être votre secrétaire ( il y a plus de trente ans) ; et , si l'exécution en fut ajournée , elle avait été prise en considération et admise en principe.

Vous examinerez dans votre sagesse , Messieurs , si ce déplacement momentané ne serait pas un moyen sûr de dégager des éléments que renferment nos villes de second ordre ce calorique latent dont parlait , il y a quarante ans , un éminent académicien. J'en ai la conviction , votre présence électriserait des hommes studieux et modestes , qui gardent pour eux ce qu'ils savent , faute d'être invités à le communiquer.

Tel est, Messieurs, le vœu que j'ose vous présenter en terminant; puisse-t-il vous paraître digne d'être examiné I Quoi qu'il arrive , vos séances générales offriront toujours , soit qu'elles se tiennent à Caen ^ soit qu'elles aient lieu ailleurs, un intérêt qui ne leur a jamais manqué ; car vous savez traiter habilement des sujets qui ont toujours une utilité réelle et un incontestable à-propos.

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