ROBERT GUISCARD A ROME , EN 1084. LXXXK
L'Allemand n*est pas sourd à cet avertissement. Il quitte Rome et s'enruit avec une précipitation qui le fait comparer , par un poète , au jeune daim se livrant à sa course rapide :
« Qui (Robertus) regem depalit extra
Urbem , qui veluti per stratum damula fugit Francigenam (1). »
Les troupes de Henri avaient donc abandonné Rome , lorsque Guiscard parvint sous les murs de la ville , défendue désormais par les seuls Romains. Le duc arriva devant la porte qui donne accès à la voie Tusculane (2). Tel est le point précis indiqué par GcofTroy Malalerre ; mais, ce renseignement n'est pas aussi clair qu'il le paraît au premier abord. La route actuelle de Frascatî et de Tusculum n'est pas, en effet, une ancienne voie, et l'on se tromperait, je croîs, en conduisant les Normands sous la vieille porte Asinaria (3) où cette route aboutit. D'un autre côté, parmi les voies antiques, on n'en trouve aucune qui portât le nom de tiisculane jusque sous les murs de Rome. Celle que l'on appelait plus particulièrement ainsi se jetait dans la voie Latine, à trois lieues environ de l'enceinte d'Aurélien , et une autre venait également se joindre à cette même voie, une lieue et demie plus loin {h\ Il semble dès lors certain que ce soit la voie Latine dont le chroniqueur ait entendu parler ; et, dans ce cas , la porte qu'il désigne est la porte Latine.
L'armée de Robert campa dans le voisinage d'un aqueduc, nous apprend encore Malaterre. — Ici, de nouvelles recherches deviennent nécessaires pour dire quel était cet aqueduc à l'ombre duquel reposèrent les soldats normands ; car , dans l'endroit où nous plaçons l'arrivée de Guiscard , c'est-à-dire à la porte Latine, on est bien éloigné de l'aqueduc de Claude, de ces majestueuses arcades dont les ruines imposantes ajoutent , dans la campagne de Rome , à ce grandiose que Chateaubriand ne voyait pas au même degré dans les sites éblouissants de Naples (5}. Mais, ce que l'œil
(1) Domnîzo ; ap. Dumoulin, Les conquestes et les trophées des Nornians , p. 113.
(2) Gaufredus Malaterra, lib. III, cap. xxxvi,
(8) Remplacée, depuis Grégoire XIII, par la porte St-Jean. (6) V. Nibby, Diotorni di Roma, t. III, p. 294 et 596. (5) Voyage en Italie ; lettre à M. de Fonlanes.
XO ROBERT 6U1SGARD à ROME, EN i08A.
de Fobservateur superficiel n'aperçoit pas , l'archéologie romaine est là pour nous le découvrir, et nous savons par elle que Taqueduc d'Ântonin Garacalla pénétrait dans la ville, entre les portes Latine et Apptenne, c'est* à-dire à quelques pas du lieu où le chroniqueur nous montre Guiscard , s^arrêlaut sous les mui*s de Rome (1). On sait d'ailleurs, par l'anonyme de Mabillon , que ce monument existait dans son intégrité , au commencement du IX" siècle, et rien n'empêche de supposer qu'il fût encore dans cet état à la fin du XI% C'est donc auprès des arcades élevées par le fils de Septime-Sévère, que l'armée normande attendit le moment favorable pour la délivrance de saint Grégoire YII. Le camp n'était qu'à une petite distance du lieu choisi par les Scipions pour leur sépulture , et il touchait à cet autre lieu rendu célèbre dans les fastes de l'Église , par le glorieux triomphe de l'évangéliste saint Jcao sur le persécuteur Domitien (2),
Robert Guiscard demeura là pendant trois jours, étudiant avec soin la Tille dont il voulait s'emparer. Puis , accompagné de treize cents hommes, il se dirigea de grand matin vers la porte St-Laurent, la dépassa, et parvint enfin dans un lieu rapproché d'un autre aqueduc, et situé près du Tibre , lieu peu gardé , parce qu'on ne soupçonnait aucune attaque de ce côté. A l'aide d'échelles , il escalada les murailles, ouvrit à isa troupe la porte Fiaminienne, connue aujourd'hui sous le nom de porte del Popolo, et, suivi de ses soldats, il courut donner accès à toute l'armée, qui attendait, aux abords d'un pont, le moment de pénétrer dans Rome. — Nous devons noter ici que l'entreprise de Guiscard fut , peut-être , rendue plus facile par le concours des partisans que le Pape avait conservés dans la ville. On peut ainsi faire cadrer avec notre récit celui que nous fournissent certains historiens, d'après lesquels le feu aurait été mis en plusieurs endroits de Rome, de façon à attirer loin des murs le peuple menacé par l'incendie, dans le cité elle-même (3). — Quoi qu'il en soit,
(1) V. Nibby, ^oma gntiea, t. I, p. HO-Zà^,
(2) A l'endroil même où saint Jean ftit jeté dans Thuile boaillante , Benoit Adam , auditear de Rote pour la France, a fait construire, en 1509, une chapelle commémerative. Quelques mètres seulement séparent cette chapelle de la poile Latine.
(3) Non mancavano a Papa Gregorio aderenli in Roma, spezlalmente fra la Noblltà. Scrivono alcnni, che per concerto precedentemente fiitto, e suggeiito da Cenclo console de Romani, fa altaccatto in più Inoghi délia Ciltà il fuoco, e menlre il Popolo si trovava impegnato per eslinguere Hncendlo, Roberto tu messo entro la dttà per la porta Flamlnia (Muratori, Annali d'ilalia, anno 1084).
ROBERT GUISGARD A ROME, EN 108/i. %Gl
il me faudrait mainlenant désigner le pont sur lequel Tannée normande attendait son cher; mais je ne saurais le Taire avec une entière certitude* Cependant, je crois ne pas me tromper en nommant le pont St-Ange, et en pensant que lès Normands , pour arriver ainsi sur la rive droite du Tibre , traversèrent le fleuve au pont Molle , non loin de Tcndroit où la mort de Maxence avait rendu complet le triomphe de Constantin , sept siècles et demi plus tôt.
La ruse du duc était couronnée par le succès. Il se trouvait au cœur de la place. Toutefois, les Romains coururent aux armes et tentèrent une lutte qui leur fut fatale, car elle se termina par la victoire des Normands et la destruction d'une partie de la ville , c'est*à-dire de toute cette région Toisine du Corso , où Ton rencontre encore de nos jours les églisçs de St^Laurent m Lucina, et de St-Sylvestre m Capite (1).
Ce dut être un beau ^ un émouvant spectacle , que celui qui s'offrit alors aux yeux de Tarmée libératrice et du peuple vaincu, mai^, hélas t non repentant. Les portes du mausolée d* Adrien s'étaient ouvertes; le Pontife avait quitté sa prison , et , protégé par le guerrier normand , il s'avançait en triomphe vers le palais de Latran. La force avait rempli sa mission ; la Taiblesse rayonnait de toute la majesté de ses droits, et devant elle s'inclinait celui qui , peu d'années auparavant , avait , lui aussi, méconnu l'autorité du Saint-Siège. Mais les temps étaient changés. Une heure était venue où Cuiscard avait demandé son pardon, offert la restitution des domaines envahis, proposé un nouvel hommage de vassalité pour ses États ; et aujourd'hui c'est un fils dévoué , c'est un /idèle qui
(1) Étudier sur tous ces points et comparer entre eax les récits de Gaufredus Malaterra (lir. III, ch. 36} et de Pandulpbus Pîsanus (ap. Muratori, t. III, p. 4, p. 313). — Il n*est pas très-facile de déterminer, avec le texte de Geoffroy Malaterre, le point de Tenceinte fcrlifiée où Gutscard effectua son escalade, et M. Gaultier d'Arc {Histoire des conquêtes des Normands^ p. 393) s'est trompé complètement dans son interprétation, si je ne m*abuse moi-même. Pour avoir rintclligence du passage de Geoffroy, Il faut remarquer : 1 * que le lien où le duc fit apposer les échelles est situé près du Tibre, indication qui ne convient nullement ù la porte St-Laurent, comme le voudrait M. Gauttier d'Arc ; 2* que le second aqueduc dont parle Geoffroy est sans doute celui qui conduit Peau appelée encore par les Romains aequa vergine, et que cet aqueduc pénètre dans la ville sous la villa Médicis, c'est-à-dire à une petite ^stance du Tibre ; 3" que la porte Flaminienne est située entre la villa Médicis et le Tibre, en partant du point de Tenceinte où pénètre le conduit de Vacqua vergine et en descendant vers le fleuve ; H* enfin» que la porte Flaminienne est désignée par Pandolfo, ce qui fait disparaître toute késltalioo.
XCII ROBERT GUISCARD A ROMK , EN 108ft.
accompagne, pour le défendre, le vieillard dans lequel il reconnaît soa suzerain et vénère le Père de la famille chrétienne (!)•
Le calme dura peu. Les Romains revinrent de leur première stupeur. Ils ourdirent une conspiration , et , le troisième jour après la délivrance de Grégoire VII , elle éclata au milieu des cris et des vociférations de la multitude insurgée. « Fit clamor et strepitus in urbe > , dit le chroniqueur Geoffroy, qui nous dépeint également les efforts et les tentatives du peuple contre les soldats normands : « super nostros irruere conantur. » C'est alors que le duc Robert, pour comprimer et châtier la révolte, abandonna la ville à la vengeance de ses troupes , et cette vengeance produisit la plus terrible dévastation que Rome ait jamais subie. Alaric, Genséric, Ricimer et Totila , les Goths et les Vandales , avaient déjà rempli de ruines la cité des Césars ; mais ces ruines furent moindres, dit-on, que celles accumulées par les soldats de Guiscard. Le feu devint leur auxiliaire, et Tincendie, allumé le 29 mai , propagé d'ailleurs par un vent impétueux , transforma bientôt toute la région comprise entre le palais de Latran et le Colisée , en un champ de désolation où les cendres fumantes recouvraient les édifices écroulés (2).— Une découverte récente permet d'apprécier jusqu'à un certain point les résultats produits par l'activité des flammes et la violence des hommes. On me permettra d'en dire quelques mots ici.
Au milieu du vaste quartier saccagé , s'élevait depuis les premiers siècles du christianisme une église bâtie au lieu même où avait habité le pape saint Clément , troisième successeur de saint Pierre. Cette église existe toujours , et je veux noter en passant qu'elle est le titre cardinalice de l'archevêque actuel de Rouen, Sou Em. le cardinal de Bonnechose. Or, jusqu'à ces dernières années , on savait bien que la vieille construction , ruinée par les Normands en 108/i , avait été restaurée par le pape Paschal II, en 1108 ; mais on croyait seulement à des réparations, et, si complètes qu'on les supposât d'ailleurs , ou était loin de soupçonner que
(1) « Sicque directo impetu usque ad turrim Crescentii percurrens Papam eripil (Guiscardus), eductum que honore quo decebat abducens palatio Lateranensi resUtuit, ubi dux prior, et omnis exercitus, subse-^ queuter cum oblalionibus ad pedes ejus debilo more provoluti, plurimum thesaurum contulerunt. » (Gaufredus Malaterra, lib. III, cap. 36 ; éd. Migne.)
(S) V. Gaufredus Malalerra et Pandulpkus Pisaiius.— « Et lo duc encontinent clama sa gent et les fist armer et combalirent fortement, et puiz furent Taiot li Romain, tt une grand part de la citéfu arse (Chronique de Robert Viscart, par Aimé du Mont-Cassin, l'tv. II, c. vu). »
mOBBRt GUISCABD. A EOSE 5 US 1084. X^ni
le sol de Féglisc actuelle fût autre que celui de raticienue. C'est en 1857 que des foiiilles entreprises par un religieux domiuicain , auquel la science doit beaucoup , le P. MuUooly , permirent de pénétrer dans la basiliqne primitive , et donnèrent lieu à des découvertes intéressantes et précieuses à un baut degré. Je n'ai pas à m'en occuper ici , et notre attention doit se concentrer sur ce seul point , aujourd'hui démontré , que l'édiGce de Paschal II fut bâti par ce pape , au-dessus de l'ancien monument ; et comme, d'un autre côté, l'église du XIP siècle est an niveau, au-dessous même du sol voisin , on demeure convaincu que ce sol est le produit des ruines de 108& , assez énormes pour avoir fait disparaître , en l'ensevelissant , une basilique tout entière. — Après ce détail , on sera peu surpris que l'archéologie romaine indique l'année 108& comme séparant la Rome ancienne de la Rome moderne, au point de vue topographique, c'està-dire sous le rapport de l'aspect et de la configuration des lieux (1).
Ainsi donc, tandis que le peuple révolté expiait sa trahison par le sang et les larmes , les collines de Rome perdaient leur antique physionomie. La vengeance normande s'attaquait jusques aux pierres. Rien ne calmait la fureur ou la brutalité des soldats ; et dans leur excitation barbare, au milieu du carnage et de l'incendie, l'histoire les accuse d'avoir rendu les femmes romaines victimes des traitements les plus indignes. -- Ajouterai-je que Robert est désigné comme Tinstigateur de ces actes abominables (2) ?
Du reste, la désolation de la cité coupable était impuissante à modérer la colère du duc. « Les Romains, s'écriait-il, sont pervers et infidèles : aux innombrables bienfaits de Dieu et de ses saints ils répondent et ne répondront jamais que par l'ingratitude. Rome , qu'on appelait autrefois la capitale du monde , la ville oii les péchés se guérissent , qu'est-elle deveoiie? Un repaire de serpents et l'antre où demeurent toutes les corruptions. Mais cette caverne de brigands je la détruirai par le fer
(i) Dans son g^rand ouvrage sur Rome (Parte prima modema , neila Prefiurione) , Antonio Nibby dit à propos des ruines faites par Guiscard , et de rannée 108A : • Anno che puô desig;narsi , corne limite definitiTO fra Roma antica e Roma modema» quanto alla topografia. Roma dopo quel disastro rimasta déserta, cangiô întieramente di aspetto : in quelia roTina caddero le chiese, e i monasteri corne i templi e i palasi antichi, poichè la storia délie chiese, e de^monasteri, che si trovarono su qnella strisda di fuoco e di sangue ne parla, eoc. •
(9) V. Pandulphus'^Pisanus, loc dt.
XGIV HOBBRT 6UISGÀBD A BOMB, EN 108&.
OU par le feu! i» (1). — Le fer et le Teu, voilà donc les InstrumeDts que la main normande continuera à employer pour punir la ville , reine , de sa grande forraiture. 11 Tant qu'elle périsse et que sur son sol dépeuplé habitent d'autres hommes pris au-delà des Alpes. Tels sont les sentiments du duc de Calabre. Mais la miséricorde parlera par une bouche éloquente ; et la Papauté , qui jadis avait préservé Bome des atteintes d'Attila , va de nouveau la défendre , en calmant Robert Guiscard. — Grégoire se jette donc aux pieds de son terrible libérateur, et tout en larmes : c Loin de moi, dit-iU que Rome soit détruite pour moi ! Je n'ai pas été élu pour la destruction de la ville, mais pour le salut du peuple. J'aime mieux, en mourant, suivre Notre-Seigneur Jésus-Christ, que punir les pécheurs en vengeant iniquement mes injures » (2). Le saint avait apaisé le farouche guerrier. Rome était sauvée.
Ici s'arrête cet épisode de l'histoire normande sur la terre italienne. J'ai éprouvé un charme véritable à le raconter au milieu des monuments qui l'ont vu s'accomplir ^ et dont quelques-uns portent encore les traces du passage de nos compatriotes dans la ville éternelle. Ces traces ont un côté triste , je ne l'ignore pas ; et je sais aussi , ce qu'il y a à déplorer dans la conduite du prince normand. Ses torts , je les condamne ; mais , qu'on me permette ensuite de les oublier , pour me souvenir seulement de ce qui fait la gloire de Guiscard : — je ne veux plus penser qu'à la cause noble et sainte dont il fut le défenseur, et je crois que dans notre Normandie beaucoup oublieront comme moi et se souviendront avec moi.
(1) Orderic Vital, lib. VU.
(S) Tune Papa ad pedes ducis corruit, lacrymisque profusus ait : Absit hoc a me, ut Roma destruaiur pro me/ Non enim ad destruetionem urbis^ $ed ad êolvationem eteetus $um plebis, Mcdo Dominum nostrum Jesum ChrUtum morte sequi , quam peceaioribus punitU injurias meae nequiter vteieci, etc. (Oràeric ViUl, Ut. VU).