‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 60 sur 204 · EXAMEN CRITIQUE · texte numérisé non relu

EXAMEN CRITIQUE

Od a vu plus haut comment les biographes, et M. Pezet à leur suite, oDt tranché la question de parenté entre les trois frères. — Alain et Jean , ont-ils dit, étaient frères : « Sur ce point aucuns doutes n'ont été élevés (1). > Quant à Guillaume, était-il frère d'Alain et de Jean, comme l'ont prétendu Moréri et Ghaudon , ou seulement leur parent , suivant la restriction apportée par M. Weiss dans la Biographie universelle? Voici comment on a cru résoudre le problème: Il n'y a incertitude, a-t-on dit , que sur le degré de la parenté ; car la parenté elle-même est incontestable. L'expression de parent n'est point d'ailleurs exclusive de la fraternité de Guillaume et d'Alain. Moréri donne pour certain que Guillaume était le frère de Jean , et nous venons de voir quil est incontestable que Jean était le frère d'Alain. La Biographie universelle le reconnaît aussi. Donc, en bonne logique, Guillaume, frère de Jean , l'était aussi d'Alain (2).

Voilà en vérité une étrange façon de raisonner. On décide la question par la question même. On regarde comme incontestable ce qui est à démontrer; puis, s'appuyant sur la graxie autorité de Moréri et de M. Weiss, corroborée par des ouvrages usuels ou locaux, on déclare le fait acquis « sans aucun contredit possible (3). »

Nous nous occuperons plus loin de Jean. Examinons seulement ici si

(1) Mémoire de M. Peut, /. c, p. 25i.

(2) Jind,, p. 35S-58.

(3} Ibid.y p. 263. Ed discutant récemment la question qui nous occupe, h la suite de la reproduction de Tacte du 8 août i&55 , M. le vicomte de Toustain a admis avec autant d'assurance , mais sans plus de fondement, la solution de M. Peiet et de tons les biograplies (V. Revue nobiliaire^ janvier 18M, p. 9-iO). — M. Vallet de Viriville, dans sa Notice sur Jean Chariier^ se borne à dire, nous l'avons vu, sans discuter le fait : « Jean Cliartier éUit frère de Guaiaume et d'Alain. Ces irois frères naquirent, suivant une tradition constante, à Bayeux , dans une maison que la même tradition désigne encore de nos jours (p» v-vi). >

28 LES GHAaTIBR. .

AlaiD et Guillaume étaient non-seulement />éi/'^/}/6'. mais encore frères^ et auquel des deux il faut accorder une priorité de naissance que Ton attribue généralement à Alain.

Avant Tarticle de la Biographie universelle, on n'avait point émis cette opinion que Guillaume n'était que \eparent d'Alain. M. Weiss, s'appuyant, comme Ta fait remarquer M. Pezet, sur TÉpître dédicatoire d'André du Gbesne à Mathieu Mole (1), eut le tort de rompre avec la tradition qui, sur ce point, était fondée. 11 n'était guère besoin d'ailleurs de s'arrêter longuement à des doutes qui n'avaient rien de sérieux. N'avait-on pas , sans parler de la déclaration formelle de Daniel Chartier , qui n'eût pas été une preuve suffisante (2) , le témoignage du Gallia chrisiiana (â) ? Ne pouvait-on pas recourir au manuscrit cité par les Bénédictins, où l'on aurait lu, en tète du Curial d'Alain Ghartier, ces mots tracés' par le copiste: ■ Scribit magister Alanus Aurige suo frairi magistro Guillelmo I Aurige, canonico Parisieusi et consiliario régis curie Parlamenti , • nunc vero Parisieusi episcopo , de vita cvriali tractatum (4) ? » Même avant le témoignage de Jean de Lannoy , qu'est venu apporter M. Mangeart en 1853, témoignage que nous avons reproduit plus haut (5), on avait donc la preuve authentique, fournie par un contemporain, que Guillaume et Alain étaient frères.

Pourquoi a-t-on donné à Alain la priorité de naissance ? L'erreur, — aujourd'hui détruite d'une manière définitive par la publication de l'acte du 8 août t/i55 où Guillaume est représenté comme fils aîné de Jean Chartier, boui^eois de Bayeux (6) ,— repose sur la fausse attribution qu'on

(i) ■ Aussi l'honneur luy est-il demeuré après. sa mort, dit Pauteur en parlant d*Alain, quMI a le premier mis la maison des Charliers en ciëdit, et relevé l'éclat de son lustre, presque effacé, si haut, que ie Toy Charles VII, son maistre, daigna bien, en considération de ses services, gratifier messire Guillaume Chartier, son parent, de Tevesché de Paris. »

(5) Daniel Ghartier, sieur de La Boulardière, avocat au Parlement de Paris, donna, en 1582, une édition du Curiai ( c^est-à-dire VEtpérance ou cotisolatxon det trois Vertus), S'adressant au lecteur dans une épitre, il lui dit: « Ce qui nous est apparu de la vie de l'autheur, nous t'en avons bien voulu foire participant. » Et entre autres renseignements plus ou moins véridiques, il dit qu'Alain « estoit frère de M. Guillaume Chartier, duquel fiiit mention Ph. de Gommines, » etc.

(8) Gallia christiana, L VIT, col. 150.

(6) Ancien ms. Colbert 8016, maintenant ms. latin 5061, ^ 58 v*".

(5) Voir p. à.

(6) Voir ci-dessus, p. 6.

RBCHERCriES SUR GUJLLAOIK , ALAIN ET JEAN CHARTIER. 29

avait faîte à Alain Ghartier de V Histoire oii Chronique de Charles VIL Bieo qu'André du Cbesne fût Ini-niême revenu de la méprise quMl avait commise dans ses Œuvres de maistre Alain Charlier , bien qu'après lui La Thaumassière (1), Moréri (2) et Goujet (3) eussent restitué à Gilles Le Bouvier, dit Berry, roi d'armes de France (4), la paternité de cette Chronique, un grand nombre d'auteurs, depuis Lacroix du Maine et du Verdier (5) , jusifu'à M. Pezel , qui s'efforçait de donner le dernier mot de la question des Ghartier (6), et jusqu'à M. Ghéruel, dans son Dictionnaire historique des institutions de la France (7) , ont répété qu'Alain Ghartier avait écrit la vie de Gharles VIL Or , comme on lit en tète de la Ghronique qu'on lui attribue : < En l'honneur de nostre Sauveur Jésus-Ghrist et de la glorieuse vierge Marie, du seiziesme an de mon aage, qui fut en l'an mil quatre ce^is et deux (8) , etc. , » la naissance d'Alain a été placée en 1386. Gette date ne saurait donc être maintenue, non plus que celle de 138/i on 1385, donnée par M. Pezet pour la naissance de Guillaume.

En quelle année naquirent Guillaume et Alain , son frère puîné ? Nous sommes réduits , à cet égard, à des conjectures. Mais, les dates acceptées généralement , outre qu'elles reposent sur une base dénuée de fondement, sont , croyons-nous , inconciliables avec les faits. Guillaume Ghartier mourut le 1" mai 1472 , au retour d'une procession solennelle , et , par conséquent , dans le plein exercice de ses fonctions épiscopales. Il n'est pas présumable qu'il ait eu alors 87 ou 88 ans. Ge n'est pas un homme de plus de 80 ans qui eût pu avoir le rôle actif que nous lui avons vu jouer dans les troubles du bien public. Nous croyons qu'il faut placer sa

(!) Histoire du Berry , p. 79. « A présent, dil-il, il passe pour constant que c'est nostre Gilles Le Bouvier qui en est Tauteur. »

(2) Dictionnaire historique.

(8) Bibliothèque française , t. IX , p. 158. L'abbé Goujet fait ici deux personnages dîflêrents de Gilles Le Boai^ier et du hërault Berry.

(4) ibid. Voyez Pexcellonte notice que M. Vallet de Virivîlle a consacrée à ce personnage en tête de V Armoriai de France, Paris, 4866, grand in-8".

(5) Bibliothèque française , édit. de 1772-76, t I, p. 14 , et t. III, p. 30.

(6) Ibid., loc. dt., p. 250-51.

17) T. II , p. 817.

(8) UHistoire mémorable des grands troubles de ce royaume soubs le Roy Charles VU, par M. Alain Ghartier. Nevers, 1594, in-4«, p. 4. Cf. Œuvres de Mmstre Alain Chartier, publiées par du Chesne, p; i.

dO LES CHAanBB.

naissance vers 1392. Dans cette hypothèse , il aurait , à &0 ans , débuté à Poitiers comme professeur de droit cauou ; serait devenu évèque à 55 ans; aurait, vert encore à 73 ans, pris part aux événements qui accompagnèrent la guerre du bien public , et serait arrivé , à 80 ans , au terme de sa laborieuse carrière. Quant à Alain , il ne peut être né après 1395, puisque nous le trouvons composant, en 1&15 ou l&t6, après la bataille d'Âzincourt, le Livre des Quaire-Bames , et bientôt investi des fonctions de notaire et secrétaire du roL II devait élre , dès lors , un « notable clerc. > Il y a donc, à notre avis, toute vraisemblance à placer entre 1392 et 1395 les naissances de Guillaume et d'Alain.

Avant de quitter Guillaume Ghartier , il convient de mentionner deux erreurs, qui, bien qu'elles n'aient point trouvé créance, ont été commises par certains biographes. M. Pezet, s'appuyant sur l'autorité de Beziers , fait de Guillaume un chanoine de Bayeux, et allègue la date de l/il5 comme celle où il aurait été mis en possession de ce canonicat (1). C'est là un fait dont il n'y a aucune trace authentique (2). N'a-t-on pas fait aussi de Guillaume un évêque de Bayeux (3) ? Les frères Sainte- Marthe , dans la première édition de leur Gallia christiana (A) , ont réfuté Claude Robert, et démontré que Guillaume n'occupa d'autre siège épiscopal que celui de Paris.

Nous avons suffisamment fait ressortir la double erreur où sont tombés les biographes, en faisant d'Alain l'ainé des frères et en plaçant sa naissance en 1386. H ne fut pas , comme quelques-uns l'ont dit, après Daniel Ghartier (5) , secrétaire du roi Charles V , absurdité évidente , puisque Charles Y est mort en 1380. Fut-il , comme le prétend le même Daniel Ghartier , chanoine de Paris (6) ? Fut-il , comme l'ont dit Chaudon et

(1) Mémoire cité, p. 255.

(2) Le Catalogtu des hommes Utustres du chapitre de Bayeux, qu^indique Pauleur et qu'il n*a pu coih sulter, a été aussi vainement cherché par nous. Ce ne serait pas là d'ailleurs une autorité bien sûre.

(S) Gallia christiana, cura et labore Cl. Roberti. Paris, i626, t. I , p. Ii3 et 257. (à) i656, t ll,p. 3&i.

(5) Le Curial, édit. de i582, et avant lui l'éditeur de l'opuscule goth. de 8 (T., intitulé : Bréviaire des nobles, fait et composé par maistre Alain Ghartier, notaire et secrétaire du roy Charles V, VI et VU. Voir Brunet , Manuel du libraire , dem. édit , t I , col. 181 A.

(6) Même édit. du Curial, loc. oiL On lit dans la collection du Puy, à la Bibliothèque impériale, la note suivante de la main de du Puj :

• 1^19. M. Alain Ghartier, secrétaire du roy Charles Vi, fut laict chanoine de l'église de Paris. Ledict

Feller , archidiacre de Paris et conseiller au Parlement ? M. Weiss , en présence de cette assertion , a déclaré carrément , dans la Biographie tinivenel/e , « qu'il n'avait vu nulle part qu'Alain ait été archidiacre de Paris et conseiller au Parlement * , et il a ainsi entraîné à sa suite le troupeau servile des biographes. Et cependant, dès 1762, l'abbé Expilly avait, dans son Dictionnaire des Gaules et de la France (1 ) , publié l'épîtaphe suivante :

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