ANNO DOMINI M CCCC XLIX
Il Taut ici nous arrêter à ce document, et en apprécier la valeur. « La maison des Antonins ou des religieux de St-Antoine, dit Expilly, est une dépendance de l'abbaye de St-Antoîne de Viennois... Ces religieux ont une église qui n'est rien moins que belle , mais qui est remarquable à cause que le fameux Alain Chartier y a été inhumé. On sçait que ce
AlaÎD fiit envoyé par te roy Charles VII en Ecosse Tan 1&S7 , et avant que partir remit ladite chanoinîe au Roy pour en disposer en régate, qui la bailla à M. Guillaume Chartier, frère dudit Alain. »
( Eœtrait des arrests de Régale du 7 mon iAiS).
H nous parait y avoir là plus d*une erreur, et nous ne saurions voir dans cette note la preuve qu^Alain ait été chanoine de Paris : i* Alain ne put être pourvu d'un canonicat en lÂi9 ; car Gharies VI n*en aurait pas disposé en faveur d'un secrétaire de son fils rebelle ; 2* Charles VII ne put avoir , en iA37 , la disposition du canonicat ; S* il est établi que Guillaume ne succéda pas à son fière et ne devint cha» noine qu*en 1687. Tout au plus Alain aurait-il pu avoir la prompsse d'une prébende.
32 LES CHARTIBR.
sçavant fat secrétaire des rois Charles YI et Charles YII. Mais on ignoroit absolument h temps et le lieu de sa mort. L'épitaphe suivante , qui a été trouvée dans Féglise de St-Antoine d'Avignon, il y a environ trente ans, a dévoilé le mystère , si, en effet, c'en étoit un pour tout le monde (suit Tépitaphe). C'est à M. de Saint-Quentin de Remerville qu'on est redevable de l'épitaphe que nous venons de rapporter. Ce sçavant la découvrit par hasard dans l'église de St-Antoine, ainsi que nous l'avons dit, et sans lui, elle eût été non-seulement ignorée^ mais encore perdue , puisqu elle a été entièrement effacée en réparant et blanchissant cette église (1). »
Voilà , à coup sûr , des circonstances assez étranges : une épitaphe retrouvée inopinément dans un lieu où Ton aurait dû le moins s'altendre à la rencontrer , conservée providentiellement par un antiquaire , sans lequel elle eût à tout jamais disparu sous la chaux. Mais le doute pourrait bien succéder à l'étonnement, si l'on s'arrête à la Torme et à la teneur de l'épitaphe. La forme d'abord , on l'a remarqué déjà (2) , n'est pas celle du temps. C'est donc un document refait après coup et à une époque bien postérieure. Les notions qu'il contient s'accordent, sur certains points , avec les données historiques ; elles s'en écartent sur d'autres , et c'est là surtout ce qui rend à nos yeux cette épitaphe très-suspecte et nous porte , sinon à la rejeter entièrement , du moins à ne nous en servir qu'avec la plus grande défiance.
Il n'est nullement prouvé, en effet, qu'Alain soit allé mourir à Avignon ; il est prouvé qu'il vivait encore en i&/(9; car, dans la Ballade de Fougères, il parle de faits qui s'accomplirent au mois de mai de cette année. Ainsi, si la date de l'épitaphe est la date véritable, elle devrait s'entendre ou de la fin de 1&&9, ou, comme nous l'avons dit plus haut, des premiers mois de 1&50. Mais, enfin, il n'y a pas là d'impossibilité péremptoire à mettre en présence de Tépitaphe ; nous allons en trouver une dans les deux litres A' archidiacre de Paris et de conseiller du roi donnés à Alain. II est incontestable , en présence du silence des documents , qu'Alain ne fut
(1) Ex)*il1y , toc. cit. , p. S41. — Dans le Guide du voyageur, ou Dictionnaire historitfue des rues et places publiques de la ville d^ Avignon, par M. Paul Achard, archiviste du déparlemeiit ( AvîgnoB, 1857, in-8*), on lit: a C'est dans Téglise des Antonins que fut inhumé, en iAiid, Alain Chartier. • Maison n'allègue aucune autorité nouvelle. Alain est qualifié par Tauteur de chancelier de rUniverfité de Paris.
(2) M. Vallel de Viri ville, dans la Nouv, liiogr. générale.
AEGHERGEIES SUR GUILLAdME, AL/ilN ET JEAN GI1ARTIER. S5
poiDt en possession de ces deux dignités. Ce qui D*est pas moins certain, c'est que l'épitapbe se tait sur la seule qualification authentique et officielle qu'ait eue Alain et que tous les documents contemporains lui attribuent , celle de notaire et secrétaire du roi^
Ceci nous conduit à une question plus délicate et qui n'a point encore reçu une solution définitive. Alain Gbartier était-il engagé dans les ordres? ÂTant que Tépitapbe ait été produite , on admettait volontiers qu'il était liûque (1 ) . Mais cette opinion avait été un peu ébranlée par la constatation, regardée comme certaine , de la qualité d'arcbidiacre de Paris, qui semblait entraîner la possession d'un canonicat et justifier l'assertion de Daniel Gbartier , qui Fait d'Alain un chanoine de Pariç. Pourtant , on observait que « la qualité d'archidiacre n'a pas toujours exigé la prêtrise ni le diaconat, et que peut-être ce titre n'étoit-il, dans certains cas, qu'un titre honorifique qui pouvoit être conféré à des laïques (2). b On a même soutenu de nos jours qu'Alain avait eu un fils, et l'on a été jusqu'à nous dire son nom. Un de ses plus récents biographes a écrit ces lignes : c Alain Gbartier laissa un fils nommé Simon. Ge fils Tut avocat au Parlement de Paris (3), » etc. Les généalogistes s'en sont mêlés (&). Malgré l'affirmation de Godefroy , qui dit formellement que les avocats célèbres et les conseillers au Parlement de Paris du nom de Gbartier appartiennent à une famille Gbartier d'Orléans , entièrement différente de celle de Guillaume et d Alain (5) , on a , depuis deux siècles , tenu pour constant que les Gbartier qui s'allièrent aux Montbolon, aux Mole, aux de Mesmes, étaient de la famille d'Alain Gbartier. De nos jours, plusieurs familles
(ft) « Qnoiqu' Alain Chartier ne dût pas avoir ici sa place, à cause qu'it n'a éii qu'un simple laïque, » Hermant , Hist, du diocèse de Bayeux , p. 8S2. (2) Mémoire de M. Pezet, p. 2&9, note. (8) H. Mancel, dans les Normands illustres , p. 15.
(4) Voir les Généalogies de la famille Charlier conseirées aux archives (M. 92 : collège de Boissy ) et œOe manoicrite qui se trouve an Cabinet des litres : Gbârtiir.
(5) Preuves et obseruations sur les mém. de Commines (éd. de Bruz. , i 706, t. III, p. 28). — Hermant disait de son côté que , de son temps (1705) , il ne restait plus à Bayeux personne de la ftimflle Chartier (p. 881-82). C'est André du Chesne qui, après Daniel Chartier, avait popularisé cette filiation, en rattachant Simon , avocat au Parlement , aux Chartier de Normandie {Dédicace â Mathieu Mole), L'abbé fioujel disait à ce propos, au dernier siècle : c II fiiut croire qu*il a examiné ce point d'histoire avec toute l'exactitude que lui demandoit Besly, avocat du Roi à Fontenay. Celui-ci parle moins affirmativement de cette généalogie dans la lettre qu'il écrivoit à du Ghesneau mois de juin 1616 (t. IX, p. 459}. »
â& LES GHÂRTIBR.
revendiquenl encore cette glorieuse |)arenté, et ont même la prétention ée descendre d*Atain en ligne directe.
Voyons si le prétendu archidiacre peut régitimeaient servir d'aieul à une si nombreuse lignée, et si ses titres ecclésiastiques sont compatible» avec une paternité canonique.
Et d'abord nous passons condamnation sur le titre d'archidiacre et sur la question de savoir ^si , au XY* siècle , il y avait des archidiacres^ qui ne Tussent point prêtres. Nous n'acceptons pas cette qualification pour Alain Chartier. Mais , en la rejetant , nous lui en attribuons une autre » celle-là bien authentique ; Alain était, en t/i28, on Ta vu , chancelier de Bayevx ; il figure avec ce titre dans les pièces relatives aux négociations du mariage du dauphin avec Marguerite d'Ecosse. Pour être chancelier ou gardien du sceau, Alain devait, sans doute, èti*e chanoine. Était*il prêtre ? Il y a lieu d'en douter, d'autant que nous voyons qu'au XlIP siècle, il n'y avait à la cathédrale de Bayeux qu'an seul chanoine prêire (1) ; la discipline ecclésiastique n'était assurément pas plus en vigueur au XY® siècle qu'au XI11«. Ce qui est au moins certain, c'est qu'Alain Chartier était clerc, et ne fut pas marié. Dès 1&18 , il parait avoir eu l'expectative d'une prébende à la cathédrale de Paris (2) ; dans un manuscrit qui contient ses œuvres , il est qualifié de o vénérable , discret et saige maistre Alain Chartier , en son vivant docteur en décret (â) t ; enfin lui-même s'exprime à cet égard d'une manière très-explicite. A la suite du Débat des deux fortunes d amour . on lit ces vers :
Cest livret voult dicter et faire escripre Pour passer temps sans courage villain , Ung simple clerc ^ que l'en appelle Alain , Qui pqrle ainsi cfamoitr pour oyr dire (4 ).
Ainsi , si Alain Chartier ne fut point , croyons-nous , engagé dans les
(i) Voir Y Histoire du diocèse de BayevLx^ par M. Fabbé Laffetay , U I, p. 50.
(2) Voir la note de Du Puy reproduite plus haut.
(3) Ms. St-Vîctor, Z^k.
{k) Édition de Du Chesne , p. 581. C'est à tort que Tabbé Goojet prétend , dans sa Bibliothèque f\
çaise (t. IX, p. 165 ), que ce passage est omis par Du C'iesno.
tnndres , au moins il irétait pas homme lay , et il semble avoir pris an sérieux sa qualité de derc (4).
Noos avons rapporté plus haut la Tameuse ani^cdote du baiser donné à Alain par la jeune danpbine. Les uns (2) ont cité cette anecdote 4*après Pasquier, d'autres (S) d'après Gilles Corrozet, quelques-uns (6) enfin d'après Jean Bouchot, auquel Tbonneurde la paternité doit en être attribué. C'est, en eflTet, dans les Annales (TÂquitaine, publiées en 152ft, qu'elle apparaît pour la première fois (5) ; elle est reproduite par Bouchot dans ses Épistres familières du Traverseur (6), Gilles Corrozet la cite dans ses Divers propos mémorables des nobles et illustres hommes de la Chrestienté (7), et Etienne Pasquier dans ses Recherches de la France (8). Est-elle bien authentique ? Un érudit distingué, M. Tamizey de Larroque, a émis à ce sujet des doutes sérieux, auxquels il est difficile de répondre d'une Taçon péremptoire (9). Combien de fois la légende s'est introduite dans l'histoire I Le XVI» siècle, en général, et Bouchot, en particulier, ont encouru à cet égard une lourde responsabilité. Pour ne citer qu'un exemple de ces récits légendaires , nous rappellerons la fable d'Agnès Sorel et de son influence politique, si longtemps regardée comme un article de foi , et dont peut-être on a taxé la réfutation de blasphème
(i) Si les Chartiêr ou Le Otartier qui, de nos jours, prétendent descendre d'Alain Chartier , le poète , veulent à toute force maintenir la tradition qui les rattache à un Alain Chartier, pourquoi ne descendraient-ils pas d'Alain Charlier, secrétaire du roi en 1&76 (voir Tessereau, Hi$t,. chronologique de la grande chancellerie ^ t. I , p. 5A) ? Cet Alain parait avoir été frùre du Simon cité plus haut. Voir une Généalogie des Chartier, ins. fr. 5é8i, t 7A9.
(3) La Biographie universelle, le Dictionnaire de la conversation, etc, ete.
(3) Du Verdier, Moréri, Hermant, etc.
(A) Ménage dit à ce sujet : « Du Ghesne et Besli , qui ont fiiit des recherches exactes touchant Alain Chartier, ne citent point d'auteur plus ancien qui ait rapporté ce fait que Jean Bouchet, en ses Annales d'Aquitaine et dans sa 13* épistre fiimilière. 11 le sa voit apparemment par tradition, étant né en 1Â75, trente ans après la mort de Mai|pierite. « Henagiana^ t. UI, p. 205. Gou jet écrit: > Si Ton en croit Jean Bouchet en ses Annales d* Aquitaine , qui pouvoit tenir ee Ihit de qudque historien plus ancien. • Biblioth. française, t. IX, p. 157. — Si les biographes avaient, comme ces auteurs, consulté les sources, et remonté à Du Chesne et à Daniel Chartier, ils auraient rendu justice à qui de droit, comme Ta fait de nos jours la Nouvelle biographie générale.
(5) Bibl. imp. , réserve L I K, ^ 39 V.
(6) 1545,in-fdl., f» 16 v«.
(7J Paris , 1556 , petit in-8".
8) 1696 , liv. VI, cb. XVL
(9) Voir r/m^rm^^mre des chercheurs, t. II, col. 439 (40 irais 4865; el (ol. £06-207, 662, A95.
36 LES CHARTIEB.
historique (1). Parviendra-t-on à chasser la légeude de l'histoire ? Ce serait une tentative impossible. Faut-il lui donner droit de cité , et , en l'acceptant sans contrôle , lui accorder , comme on Ta fait trop souvent , une place d'honneur 7 Ce serait manquer à tous les devoirs de l'historien. Quand il rencontre la légende, l'historien est bien obligé de ne pas la repousser impitoyablement ; mais il est tenu de lui laisser le rang qu'elle mérite et de ne la livrer que pour ce qu'elle vaut, La tradition , en l'absence de témoignages positifs, ne peut Taire loi, et ne saurait offrir qu'une donnée qui , pour agréable et piquante qu'elle soit , est le plus souvent altérée et sans valeur historique. C'est , si l'on veut , une curiosité à placer en marge de récits sérieux et authentiques. — Il en est de l'anecdote du baiser de Mai^uerite comme de bien d'autres : le dernier mot n'en sera jamais dit, et l'on s'efforcera en vain de remonter à l'origine du fait. Que l'on plaide maintenant les circonstances atténuantes en faveur du piquant récit qui , au bout de soixante-quinze ans , est venu illustrer l'histoire d* Alain Chartier ; que l'on invoque les usages du temps , l'imagination poétique et exaltée de Marguerite (2) ; que l'on insiste , si l'on veut, non sur les soixante ans d'Alain (3) , mais sur l'extrême jeunesse de la dauphine qui, dès l'âge de onze ans, ne cessa de voir à la cour de France le poète négociateur (on s'en souvient) de son mariage, et était âgée seulement de vingt-un ans quand elle mourut en l/i/iS : rien de mieux. Mais on n'aboutira qu'à ceci : à prouver que les impossibilités qu'on peut imposer à certains faits légendaires n'existent pas ici, et que l'anecdote « n'offense pas plus le bon sens que la pudeur »..., en se plaçant au point de vue du XV' siècle.
Avant d'en finir avec ce qui est relatif à Alain (&) , nous devons dire
(1) Charles VU et Agnès Sorel, dans la Revue des questions historiques, t. I, p. 30Â-234* — Un des auteurs des observations émises dans V Intermédiaire, sur la question du baiser, dit en propres termes qjaCm il est des traditions qui forment comme le patrimoine moral des peuples et qui, si elles n^existaient pas» devraient être inventées. Qu'est-ce donc, ajoute*t-il, si, quand elles existent, la critique historique entreprend de les reléguer parmi les fables ? » (Col. à95,)
}S) Voir les observations de M. Vallet de Viriville dans l'Intermédiaire, col. 306-807, t. II. (La signature T. E. a été corrigée par celle de V. de V* dans Verrata de la couverture du numéro du iO juin 1865. )
(8) L*auteur raisonne dans Thypothèse, que nous n*avons point admise, où Alain serait né vers 1885.
(A) Nous ne nous arrêterons point id à une singulière assertion de Guillaume Golletet qui , dans son Histoire des poètes français [Bibl. du Louvre, F. 2898 (manuscrit original), et F. 2898^ (copie faite par
BECHBRGUBS SUR GUILLAUME, ALAIN £T JEAN GHARTIBR« 37
an mot delà date de son décès. Est-il bien mort en 1&&9 ou en 1A50, nouveau style, comme Tindique Tépitaphe d'Avignon, et un 17 mars, comme le prétend Pluquet ? En présence des doutes très-légitimes quMnspire Tépitapbe , il n'est possible de rien aflSrroer à cet égard. Du Ghesne a donné nne pièce de vers datée de l/i52 (1) ; mais rien ne prouve que cette complainte soit d'Alain Ghartier. On lit à la fin d'un manuscrit des Œuvres : c Explicit le Curial fait par maistre Halein Gbarretier cccc l vu (2). » C'est là une date de transcription du manuscrit, donnée par le scribe ; mais on n'y trouve pas, comme dans d'autres manuscrits postérieurs, les mentions de deffunct ou en son vivant (â). Pourtant, Alain était certainement mort à cette époque. Nous en avons la preuve dans le Roman du cœur (t amour espris , ouvrage daté de 1457, où on lit :
L'ens verrez maint épitacle
Dng y a, de fresche mémoire^ Qui fat homme digne de gloire.
Ce fut maistre Alain Charretier Qui tant sceust d'amours le mestier Qu'il en fist les très plus beaux ditz Qa*oncques puis son temps furent ditz (4).
Il n'est pas besoin d'ajouter à ce témoignage celui de Jean Régnier , bailli d'Auxerre, qui était mort en l&6â , et qui parle quelque part de
Maistre AJain , duquel Dieu ait l'âme Lequel cy gist soubz une lame (5) :
son fils)], yeut absolument qu^AIain ait été secrétaire du duc Louis d* Anjou, lequel aurait été régent « tandis que le dauphin Charles n^aurait jamais porté ce titre.
(') Complmnle faite A Paris et présentée à sa dame Pan mil quatre cents cinquante deu» (p. 779).
(2) Bfs. franc., 2665, ^ 138 v*.
(3) Ms. St-Victor, 89&,entéledu Quadrilogue inveetif lAté ci-dessus; ms. fr., 5889, ^ il v* (ce ms. est daté du 27 avril 1A76)*
(4) Voir les Œuvres du roi René^ publiées par le comte de Quatrebarfoes , t. III, p. 92, 102 et 132. Ce document a été dté par M. Vallet de Virinlle dans la Nouvelle Inograpkie générale.
(5) Les fortunes et adversitez de feu noble Homme Jehan Régnier, eseuyer, en son vivant seigneur de Garchy et bailli d'Auxerre, 1526, in-8* (BibU imp.; réserve ). Ce passage a été dté par TabbéGouJet, dans sa Bibliothèque française, t. IX, p. 159. Cf. p. 84A.
S8* Les CHARTIBR.
nl'celdi^ de HîT^tW (famoiw, souvent attribué à. Alain , et (ril onJUf;.
Assez près- au bout d'ung sentier Gisoit le corps d'ung très parfait , Saige et loyal , Alain Chartier , Qui en amours iist maint beau fait , Et par qui fut sceu le nieffait De celte qoi Tamant occy , Qu'il appeUa , quand il eut fait La Belle Dame sans mercy (4).
Il est donc constant qu'Alain vivait encore en mai i&/i9, et qu'il était mort, au plus tard , en 4ili57.
Malgré les erreurs que présentaient les biographies de Guillaume et d'Alain Chartier , les traits généraux de leur vie étaient connus. Il était facile, en y regardant d'un peu près, de s'assurer de leur commune origine, de leur naissance à Bayeux, de leur qualité de frères, etc. Que savait-on de ce moine de St-Deuis , de ce Jean Chartier qu'on s'est unanimement accordé à présenter comme frère des deux autres , et en particulier d'Alain ? On a dit qu'Alain l'introduisit près de Charles VU, et que c'est ainsi qu'il obtint son titre d'historiographe ; il suffisait dN)uvrir sa Chronique pour apprendre qu'il avait été chantre de St -Denis ; on a prétendu qu'il était l'auteur des Chroniques de Si-Denis , lesquelles , s'il faut en croire certains biographes (2), < sont réimprimées dans la collection des historiens de France. » D'autres ont dit que , « aux Grandes Chroniques, Jean Chartier ajouta l'histoire de Charles VII, composée par son frère Alain, le tout imprimé deux fois dans le XY* siècle, et qu'on trouve aujourd'hui dans la colleclioii de Dom Bouquet (3). > Nous ne nous arrêterons pas à ces erreurs bibliographiques : les citer , c'est en faire justice. Nous renvoyons , du reste , sur ce point , à l'excellente notice bibliographique qu'a placée M. Vallet de Viriville en tête de la Chronique de Charles VIL
(1) Titre d'un des ouvrages attribués à Alain. Voir rédiL de Du ChesM, p. 733.
(2) M. Weiss, dans la Biographie universelle, suivi par \e Dictionnaire de la conversation, et par Lebas, dans son Dietionnnaire encyclopédique,
(8) Encyclopédie des Gens du monde.
BBCHEfiCHES SUR GUILLAUME, ALAIN ET JEAN GHARTIBR. 39
Il nous parait constant que les biographes n'ont su de Jean Chai:tier que ce quMI nous apprend loi-raéme dans sa Chronique, et que tout ce quMls y ont ajouté est de leur propre fond , c*e$t^*dire erroné. Ainsi , ils ont fait de Jean le frère d'Alain, parce que , voyant deux personnages du même nom en possession de charges à la cour, ils en ont conclu qu'Us étaient de la même famille (1) ; ils Tont fait naître à Bayeux (2) , parce que , partant de cette donnée, ils ont supposé que, comme Alain , Jean devait y avoir vu le jour. Maintenant , est-ce tout-rà-fait gratuitement qu'on a supposé que Jean était frère d'Alain ? Nous croyons que l'erreur provient de la fausse interprétation d'un texte. En lisant dans un écrit • du poète , que nous avons déjà cité : «> Tu me admonestes et exortes souvent , homme éloquent et mon frère très aimé , etc. , » l'on aura cru que cet écrit s'adressait à Jean. C'est ce qu'a fait de nos jours M. Paulin Paris dans ses Manuscrits français de la bibliot/ièque du roi (3) : « Cette pièce , dit-il , permet de penser qu'Alain s'adresse ici à Jean , l'auteur d'une Chronique de Frafice. » Or , il est aujourd'hui reconnu que le Curial est adressé , non à Jean , mais à Guillaume Chartier. Que restet-il de l'assertion des biographes ? Pas même une conjecture plus ou moins plausible. Quel point de contact peut41 y avoir entre Jean, d'une part, et Guillaume et Alain ,' de l'autre? Communauté d'origine? Rien absolument ne le prouve. Parenté ? On ne saurait rien conclure d'une simple similitude de nom : car nous trouvons , à la même époque , un 'Jean Charretier, mentionné dans des comptes royaux (A) ; un Jean Charetier ou Chartier , clerc , maître ès-arts et chanoine de Paris (5) ; un autre Jean Chartier , prêtre , curé de la Yilleneuve-le-Roy (6) ; un qua-
(i) Doublet, dans son Histoire de P abbaye de Si-Denis (1635)^ est, je crois, an des premiers qui aient donné Jean comme frère de Guillanmç (pi 269). ^3) Moréri, Chandon, etc.
(5) T. VII, p. 2Î5.
(4) En 1^21. Àrch., KK, 50, ^ àà, cité par M. Vallet de Virîville dans ses Extraits. Édit. de Chartfer, t. UI, p. 320. ^
(5) U fot reçu le 39 novembre 1A52, et donna sa démission en 1460. Arcii., LL, 189, ^ 79 v*, 2i9, ^ 166 et 220, ^ 288.
(6) En i&52. Arch., X, iâSd. Cité par nous dans la Correspondance littéraire du 20 septembre
ko LES GHABTIBR.
trième Jean Ghartier, dit Limoges, écuyer, vicomte d'Évreux (i), sans parler d'un Alain Gbartier , qui était secrétaire du roi en 1&76 (2).
Serait-on plus fondé à chercher un lien entre les prétendus frères dans les relations qu'ils auraient pu avoir ? Mais les notions que nous avons réunies nous montrent Jean en possession d'olEBces considérables avant que SU-Denis fût rentré sous l'autorité royale : ce qui exclut l'hypothèse que l'appui qu'il aurait pu trouver à la cour et la protection du roi aient facilité l'obtention de ces dignités (&). C'est donc à son seul mérite et à la réputation qu'il s'était acquise dans le monastère, que Jean Ghartier dut de fixer l'attention du roi pour la chaîne d'historiographe qui lui fut conférée en 1/^37. Si des relations ont existé entre Guillaume, Alain et Jean , ce ne put être que postérieurement à l/iâ6. Mais on ne voit pas qu'il y ait eu entre eux le moindre contact. Si Alain eût été frère de Jean , il serait surprenant que celui-ci ne Tait point nommé une seule fois dans sa Chronique. Quant à Guillaume , il y est nommé , il est vrai ; mais, dans les six brèves mentions qui lui sont consacrées {li)f on ne trouve rien qui trahisse la plume complaisante d'un frère. La seule parole louangeuse que se permette le chroniqueur est celle que nous avons relatée plus haut , et qui se rapporte à la procession solennelle ordonnée par l'évêque de Paris * non pas après la victoire de Formigny, comme il le dit fautivement , — il n'était donc pst.s très-bien informé de ce qui concernait Guillaume , — mais au commencement de la campagne de Normandie : < Qui estoit fort belle chose à voir et grant honneur pour cet évesque. »
Rien n'autorise donc à regarder comme exacte l'assertion des bi(^r&phes qui nous montre Jean comme le frère de Guillaume et d'Alain. Le simple examen des données qu'on possède nous conduit au contraire à la rejeter comme ne reposant sur aucune preuve solide et comme dénuée de fondement Mais nous pouvons, sur ce point, introduire dans le débat un document nouveau, et, à notre sens, décisif. Dans des lettres données par Louis XI , le 7 juillet l&6â , en faveur de Thomas Boutin , écuyer ,
(1) En 1Â72. Cabinet des titres, dossier Saint-Georgbs.
(2) Tessereau, BUu chronologique de la grande chancellerie, 1 1, p. 5&. (9) Voir la Notice de M. Vallet de ViriviUe, p. tth.
(à) T. I , p. 187 ; t. II , p. SOO ; t. III , p. 78 , 77, 91 et H7.
le roi, dans l'exposé des diJEBcuItés survenues, relativement à un droit de patronage à la cure de St-Denys de Yictot, s'exprime en ces termes : c Lequel appoinctement et ratificacion (faits entre Guillaume Boutip» père de Thomas , et Jeanne Gosse , dame de Yictot . sa femme , avec Thibaut du Bois ) , lesdiz feuz Guillaume Boutin et sadicte femme n'eussent bonnement peu ou osé contredire , obstant les grans guerres et divisions qui lors estoient en nostre dit paîs de Normandie , qui en grant partie estoit tenu et occupé par les Anglois , noz anciens ennemis et adversaires ; mesmement que lesdiz Guillaume Boutin et sadicte femme estoient véhémentement soupçonnez desdiz Anglois estre bons et loyaulz François pour icellui temps , tant à l'occasion de ce que ledit suppliant leur filz aisné et principal , lors suivant les guerres et demourant au parti de nostre très cbier seigneur et père , que Dieu absoille , et aussi pour ce que feuz noz amez et serviteurs maistres Alain Chartier et Thomas Chartiet* , frères , notaires et secrétaires de ttostre dit feu seigneur et père, etdx et nostre amé et féal conseillier Fevesque de Paris qui à présent est demourant en nostre service , lesquelz estoient nepveuz dudit feu Guillaufne Boutin , père dudit suppliant , etc. (1). « Yoilà donc un nouveau Chartier qui vient prendre place à côté d'Alain et de Guillaume, et qui exclut définitivement , ce nous semble , le moine de Saint-Denis. Désormais , les trois frères Chartier ne doivent plus être Guillaume, Alain et Jean, mais Guillaume, Alain et Thomas. Nous aurions voulu trouver d'autres documents qui nous permissent de compléter les indications de cette lettre de Louis XI , dont on trouvera la teneur plus loin ; nous aurions voulu découvrir quelques notions sur ce Thomas Chartier , notaire et secrétaire du roi Charles YIL Les registres d'aveux conservés aux archives , les documents du Cabinet des titres , les listes de secrétaires du roi, d'autres renseignements particuliers ne nous ont rien offert de concluant et de formel, ni sur ce personnage, ni sur les relations de parenté qui existaient entre les Boutin et les Chartier (2). Nous en
(1) LeUres-patentes de Louis XJ. Original en notre possession, archives du ch&teau de Morainville» Voir à Tappendice.
(3) En 1A67, un Robert Boutin fut reçu clianoine de Paris et mourut en i&82. Archives LL, 3ââ , £ i89 V* et 2i3. En 1507, un Jean Boutin était chanoine de Bayeux. Notes de M. Tabbé Richard, curé de Rumesnil, communiquées par M. Le Court, membre de la Société française d'archéologie.
A2 LES GHARTIER.
sommes réduit , à cet égard , à des conjectures. Ce dut être une sœur de Guillaume Boutin qui épousa Jean Ghartier, bourgeois de BayeuK. Ce Guiliaume était fils de Ttiomas Boutin , maiotenu comme noble le 5 juin ld88 après information Taite par le vicomte de Vire , et de Catherine de La Lande. On voit, par les lettres de Louis XI, quMl demeurait à Yilliersle-Sec , près Bayeux , ce qui explique Talliance des deux familles.
Ces renseignements mettront peut-être sur la voie de découvertes plus précises. Les Boutin ont occupé un rang considérable en Normandie dès le commencement du XIV' siècle. Jean Boutin, dont la nièce, mariée à Michel Alain, demeurait en 1387 à Saint- Jean de Caen , était physicien du roi. Un jour oii l'autre , on aura la preuve formelle de Talliance de Boutin et des Gbartier , et de nouveaux renseignements sur Alain et sur Thomas. Pour aujourd'hui, contentons-nous d'avoir précisé les notions relatives à Guillaume , Alain et Jean Gbartier , et d'avoir établi que le moine de St-Denis n'était point un des fils du bourgeois de Bayeux, et n'a eu aucune relation de parenté avec les trois frères Guillaume , Alain et Thomas Gbartier.
LETTRE DE GUILLAUME GHARTfER A JEAN BOURRÉ.
Monsieur du Plessis, je me recommande bien affectueusement à vous. Je cognoys que j'ay aucunement différé à pourveoir à vostre nepveu d'une prébende de Paris. Mais du temps que n'estoit gradué , ne le devoye honnestement faire. Et depuys ay esté contraint d'appaisier les conlencions de la prébende que on disoit estre lectorale et appaisier ceulx qui contendoient d'icelle. Vous povés savoir par voz amys de par deçà ce que leur ay dit et fait touchant le fait de vostre dit nepveu , lequel je ay eu tousjours , pour Tonneur de vous , en bonne et singulière recommandacion , et Tay aussi ordonné es sainctes ordres et fait et en ma maison et ailleurs toutes bonnes exortacions à estude et à toutes bonnes
meurs, ainsy que eusse voulu faire à mes propres nepveux , ausqueiz et à tous aultres, depuys qu'il a esté gradué et que j'ay eu appaisé les questions dessosdictes, je l'ay voulu et vueil préférer* Depuys longtemps, et mesmement durant la maladie de feu maistre Jehan Aguenin, qui a esté longuement malade y ne ay eu aucunes lettres du Roy ne de vous , si non lettre du Roy en faveur d'aultres , à quoy ay tousjours respondu que mon entencion estoit de préférer vostre dit nepveu , et que ainsi Tavoye tousjours respondu au Roy et à ses lettres. Et me estoye disposé à aler visiter mon dyocëse , pendant laquelle vîsitacion avoye disposé de envoyer à monseigneur d'Avrenehes ung vicariat pour le fait et seurté de la provision de vostre dit nepveu. Mais pour les lettres du Roy touchant aucunes processions , devôcions, prières et sonneries que a or^ donné estre faictes , je suys restoumé en ceste ville et en icelle ay trouvé ledit Aguenin m artieulo mortis. Et non obstant requestes et inlimacions que prétend ung quidam de huiles du pape et placet du Roy, ainsy que vous pourront escripre voz amys, je ay fait pour vostre dit nepveu , pour Tonneur de vous, autant et plus que n'eusse voulu faire pour mon propre frère. Or vous prie que vous pourveoiez tellement que n'aye dangier de censures , qui seroit bien grand pour moy , et escande , ainsy que plus à plain, comme je croy, voz amys et gens de par deçà vous escripront , et tousjours me avoir en vostre bonne amour et bienvueillance, laquelle je désire et ay tousjours désiré autant que de homme de ce Royaulme , considérés les grans services que avés fais et faictes chascun jour au Roy nostre sire. Vous scaurez plus amplement , tant par maistre Jaques Maugy , lequel a conduit très honnorablement le fait de vostre dit nepveu en l'estude par deçà et en doctrine et en meurs , et lequel ces jours , à vostre très grant honneur et louange , a receu le degré de maistre en théologie en ceste université de Paris , lequel espoire d'estre de brief par devers vous , tant aussy par voz aultres amys de par deçà, ce qui est fait et qui est à faire tant pour mon honneur et le vostre que pour fait et seurté de vostre dit nepveu. Et en ce et toultes aultres choses , je suis prest de vous complaire et à voz amys. Le Saint Esperit soit garde de vous. Escrîpt à Paris ce derrenier jour d'avril.
( Autographe) Le bien vostre , G. evesque de Paris.
Au dos : A mon très chier et especial amy Monsieur du Piessys , conseiller du Roy nostre seigneur.
( Original , Gaignières 372, fol. 23. )
hti LES CHARTIEK.
ïï.
EXTR/UT DU JOURNA.L DU PRIEUR MAUPOINT, RELATIF \UX TROUBLES DU BIEN PUBLIC (1).
Le vendredi ensuivant qui fut le xxiw jour dudit mois d*aoust, révérend père en Dieu Monsieur messire Guillaume Chartier , evesque de Paris , docteur en décrets et en lois , environ six heures devant midi, célébra en Tesglise de céans yne messe du Saint-Esprit à notte et en pontificaulx , on grand dévotion et révérence, et à laquelle messe plusieurs notables hommes et grands seigneurs se comparurent, especialement iceulx députez desdits Estats, pour aller à Beaultë prez du bois de Vinciennes par devers lesdits duc de Berri et duc de Bretaigne et aultres ducs et comtes leurs aliez pour leur rendre responce par bouche au
contenu des lettres Et desquelz députez les noms surnoms et tiltres s'en- *
suivent : 1° mondit sieur de Paris, etc. , etc.
(^, Le samedi ensuivant, qui fut la feste monsieur S^ Barthelemi apostre..., mon dit sieur de Paris et lesdicts sieurs cy dessus nommez députez, avec eux une quantité de notables hommes.... furent assemblez. Il s'assemblèrent environ huit heures devant midi en Thostel de la ville de Paris afin de faire leur rapport et relation de tout ce que ils avoient oui dudit comte de Danois pour mondit sieur le duc de Berri et les aultres ducs et comtes et leurs aliez ; et en efifect lesdicts députez, par la bouche de maistre Jean Ghoard rapportèrent que ledit comte de Dunois proposant pour tous les aultres seigneurs de son parti et en complaignant recita les griefs cy dessus escripts et feist les demandes cy devant dictes , et pour fortifier ses complaintes et demandes disoit que luy, et plusieurs autres seigneurs là piresens estoient ceux par le moyen et aide desquelx le feu Roy , père du Roy , avoit conquis et recouvert son royaulme sur les Anglois et que en cette faveur on leur devoit adjuger leurs demandes, especialement on leur devoit faire ouverture de la ville de Paris ou au moins le Roy les debvoit soubdoier et pansioner, comme le feu Roy les soubdoioit et pansionoit et les entretenoit en leurs pansions et si les gardoit et les maintenoit en toutes leurs prééminences, prérogatives, honneurs, libertez et franchises et les appelloit en ses conseils, en especial quant il luy survenoit aulcune matière difficile et usoit de leur conseil, ce que le Roy ne faisoit pas^ comme disoit ledit comte de Dunois pour mondit sieur duc de Berri et pour ses aliez et pour ce requeroient à toute instance que les trois estas du royaulme fussent convoquez et assemblez ou à Paris on à Orléans ou à Tours et oultre requeroient que passage pour eux et pour toute leur armée leur fut baliée parmi la ville de Paris.
(1) Il s'étend de 1^37 à iâ73.
REGHËRGUËS SUR GUILLAUME , ALAIN ET JEAN GHARTIEK. /i5
Laquelle relation ainsi faicte par ledit maîstre Jean Ghoard et confessée vraye par les aultres cy dessus nommez députez , maistre Henri de Livres, licentié en droict et en lois, natif de Paris, maistre des requestes du palais et prevost des marchands à Paris, lequel presidoit en ladicte assemblée, deist que de ce qui estoit relaté il souffîsoit assez pour celle matinée et qu'il feroit diligence de assembler des gens desdits clergé, de Parlement, de TUniversité, et des bourgeois cedit jour après disner, sans aultre conclusion dire ne prendre, dont plusieurs furent mal contons, pour ce que les aulcuns des assistans lors en ladicte. assemblée volaient que ledict prevost des marchands conclut que on feist ouverture de la ville de Paris auxdicts Bretons et Bourguignons.
Cedit jour de samedi après disner, par le commandement et par la diligence que feist ledit prevost des marchands, les dessusdicts députez et gens desdits estas, du clergié, du Parlement, de l'Université et des bourgeois^ en très grant nombre derechef furent assemblez oudit ostel de la ville en Grève, en laquelle assemblée ledit prevost des marchands recita ce qui avoit esté dict le matin et relaté par lesdicts députez j sans reciter la conclusion que les aulcuns des assemblez le matin vouloient estre faicte, laquelle chose luy fut réputée à grant prudence , car la conclusion que on vouloit que il feist le matin n'estoit point à reciter par luy. Lors opinèrent mondit sieur, Monsieur de Paris, Messieurs de Tesglise et conseguaulment tous et chacun des aultres seigneurs desdicts estas, chacun selont leur estât et degré. De reciter et coucher îcy les opinions et délibérations d'ung chacun opinant, pouroit estre icy trop ennuyeux; car en opinant pour la plus saine part des opinans lesdictes matières^ especialement de faire ouverture de la ville de Paris, demourèrent en perplexité sans y donner conclusion certaine, non obstant * que les aulcuns de ceux qui lors et oudit lieu estoient presens et opinans deliberoient et conclnoient que soubs certaines restrictions comme de non piller la ville, de non efforcer les ostels des bourgeoi», de non bouter ne mettre leur armée dedans Paris, on debvoit mettre à Paris lesdits Bretons et Bourguignons, especialement mondit seigneur de Berri , à quatre cens hommes pour son estât, monsieur de Bourbon pareillement , monsieur de Bretaigne pareillement et le sieur de Carolois pareillement, chacun de eux quatre cens hommes, qui font en somme seize cens hommes et lesdicts quatre seigneurs. Et vouloient lesdicts ainsi opinans et crioient en toute instance que ledit prevost des marchands conclut à cette fin ; ce que il ne conclut pas, car il conceut en soy même et entendi que mondit sieur de Paris et aultres sieurs de la plus saine partie, lesquels avoient délaissiez leurs opinions en perplexité, sans y avoir donné conclusion certaine, ne avoient point voulu conclure en leurs opinions sans le sceu de mondit sieur le comte de Eu^ lieutenant gênerai du roy et des aultres nobles sieurs, comme de Monsieur le bastard du Maine, de Monsieur Charles de Meleun, bally d'Ëvreux, et aultres sieurs lors estans dedans Paris pour le Roy, accompagniez de douze cens fus de lances et de environ trois mil francs archiers. Et pour ce ledit prevost
/t6 LES CHARTIER.
des marchands ne feist point de conclusion ne pour une partie desdicts opinans ne ponr l'aultre ; mais remit toates- lesdiictes matières au bon adyis et à la voulente de mondit sieur de Eu et desdicts aultres nobles, lors estans dedans Paris pour le Roy. Et atant se leva et départi dudit ostel de la ville et pareillement toute l'assemblée.
Ledit prevost des marchands , ce jour et à celle heure, qui estoit environ cinq heures après midi, se retraihi devers niondit sieur de Eu et en son ostel, les aultres 'chacun en leurs maisons, le Roy lors estant à Mante comme on disoit Lors fut faicte une rumeur et bien grant clameur parmi Paris que lesdicts députez, au moins les aulcuns de eulx, et aulcuns bourgeois, avoient esté d'opinion de mettre lesdits sieurs dedans Paris, et sur cete rumeur le commun peuple de Paris concluoit que Ton vouloit mettre lesdits Bretons et Bourguignons dedans Paris ou grand doumage du Roy et de la ville ; pourquoy le peuple de Paris fut comme tout esmeu de tuer lesdits députez et aultres bourgeois. Mais Dieu de sa grâce y ponrveust, car il ne se feist rien ne de Tungne chose ne de l'aultre. Neantmoins toute celle nuict de cedit jour et le dimanche ensuivant toute matinée, le peuple de Paris demoura tout esmeu contre lesdits députez pour ce que ce dimanche ils vouloient retourner audit lieu de Beaulté par devers lesdits sieurs, et doubtoit-on que ils ne rendeissent responce agréable et promeissent faire et baller entrée dedans Paris à mondit sieur de Berri et aultres sieurs ses allez, dont y se fat peu estre ensuivi grant meurtre, car Monsieur de Eu et les aultres nobles, les gens d'armes et tout le commun peuple de Paris estoient au contraire pour le Roy. Pour quoy toute celle nuict et ledit jour de dimanche, il se feit et fut faicte sur les ' murs et parmi la ville de Paris grand guest et grant garde, en grant armée et puissance de gens d'armes ; et toutes les gens d'esglise, chacun en son estât et en son esglise , faisoient à Dieu grant prières et dévotes oraisons pour la paix et vraye concorde du Roy et desdicts princes ^et pour la conservation de la cité de Paris et des habitans dicelle.
Ledit dimanche, qui fut le 25^ jour dudit mois d'aoult, ainsi comme environ une heure après midi, par le congié de mondit sieur de Eu, gênerai lieutenant du Roy à Paris et par le congé et au sceu de tous les aultres seigneurs nobles lors estans dedans Paris pour le Roy , mondit sieur de Paris et tous les aultres cy dessus nommez députez , en grands pleurs et en grant fraieur , partirent de Paris pour aller et de faict allèrent audit lieu de Beaulté, par devers mondit sieur de Berri et les aultres seigneurs et princes ses allez, pour leur faire et de faict feirent responce selon ce que mondit sieur le comte de Eu et les aultres nobles pour le Roy le leur avoient ordonné. Et laquelle responce, en effect et en substance fut telle et ainsi rendue par la bouche de Monsieur de Paris :
c Sur les matières par Monsieur de Danois vendredi proposées en nos présences, et par nous ouies et raportées en la viUe de Paris , il n e plaist point aux gens du
Roy estans à Paris de nous rendre aucune reaponce sans premièrement avoir parlé au Roy et sans scavoir sur le tout son bon gré et plaisir. »
Et atant se teut mondit sieur de Paris, et luy et les aultres députez atant se départirent dudit lieu de Beanltë, et retournèrent à Paris ; et disoient que ledit comte de Dunois, pour lesdicts aultres princes et seigneurs, leur avoient respondu que le lundi ensuivant ils baulroient assault contre la ville de Paris le plus fort et le plus criminel dont ils se pourroient adviser^ et que il cousteroit les vies de cent mil ' hommes et de chacun prince la chevance jusques à la chemise , avant que ils ne obtînsent à leur intention. Laquelle responce faicte par ledit comle de Dunois et relatée par lesdicts députez et venue à la cognoissance des gens d'armes et du commun peuple de Paris , chacun de dedans Paris feist diligence de faire grants guects et grands gardes tant sur les murs que parmi la ville de Paris ; et atant se passa ledit jour de dimanche et la nuict.
(0. GiLKNi£R, vol. GY, p. 88*tQ5).