‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 99 sur 204 · SVR · texte numérisé non relu

SVR

L'iNCM ÉlGHÉ-GOMTÉ DE LISIEUX,

Par m. h. DE FORMBYILLE,

Ancien président et secréuire de la Société des Antiquaires de Normandie , membre de TAcadémie de Caen et de plusieurs Sociétés savantes françaises et étrangères, conseiller honoraire

à la Cour impériale de Caen.

-T^^iCTW^c^apr;^^

Nous veDOQS aujourd'hui préseuter uo compte sopimaire d'une graniie liijdn^inlstratioa ecclésiastique qui s'est exercée , pendant plus dje douze siècles, sur le territoire de l'antique cité romaine des Lexoviens (1).

Cette administration était puissante « parce qu'elle était , en même temps, religieuse et seigneuriale ; parce que les prélats qui la dirigeaient i^ent , pour la plupart , des hommes éminents par leur science , leur jélogueDce et leur influence dans les conseils des papes et des rois ; et ^parce que, enfin, les noml^reuses hautes-justices qu'ils possédaient, ainsi qpe leurs chanoines, leur donnaient dans le pays une importance féodale, teiB^pérée par des vertus. évangéliqyes, et par cela même utile aux popu- J[a|tions dont elle ménageait afosi tous les intérêts mor^iux et matériels. Ç^la faisait dire que si l'évêctié voisin , celui de Bayeux , s'appelait le ric/ie,' celui de Lisieux était qualifié de le noble.

L'ancien évêcbé de Lisieux , le dernier en ^ate dçs six dépendants de la métropole de Rouen , était composé (le quatre archidiaconés , saveir :

(4) Elle comprenait le pagu^ LUvinus ou Lieu vin ; le pagus Algiœ^ Pays-d^^nge ; et le pagns Utieus^ le Pays-d^Ouche.

i50 NOTICE HISTORIQUE

Pont-Ândemer , Auge , Lieu vin et Gacé ; de quatorze doyeunés et, en 1787 , de quatre cent quatre-vingt-quatre paroisses et cinq cent dix-huit cures , y compris celles de Lisieux et d'Orbec (1).

On comptait dans le diocèse , en 176& , cinq bailliages : !<> Pont- Audemer ; 2"" Pont-rÉvêque ; 3*" Honfleur , démembré de Rouen ; 4** Orbec, démembré d'Évreux; et 5** Montreuil , séant à Bernay, démembré d'Alençon.

Dans le bailliage royal d^Orbec, duquel dépendaient la ville, le comté de Lisieux et les hautes-justices de T Église , il y avait trois vicomtes qui en avaient été démembrées : V Moyaux ; 2^ Le Sap ; 3* FoUeville. A chacune de ces vicomtes était attaché un procureur du roi.

Les évêques étaient comtes et hauts-justiciers, dans la ville et la banlieue de Lisieux. Ils possédaient, dans les derniers temps, sept baronnies, savoir: 1** Nouant, dans le diocèse de Bayeux; 2"" Glos-sur-Lisieux , avec la seigneurie de Courtonnc-la-Meurdrac; S*' Bonneville-la-Louvet ; û*» Gacé; 5* Canappeville ; 6° Touques ; T Thiberville.

De leur comté relevaient douze fiefs, et de leurs baronnies trente-quatre» savoir : 1* de Bonneville-la-Louvet , quatorze ; 2** de Canappeville , trois ; 3** de Glos , neuf ; /i» de Nouant , deux ; 5** de Touques , quatre ; 6* de Thiberville, deux (2).

Onze de leurs chanoines avaient le titre de barons.

Vingt hautes-justices ecclésiastiques existaient dans la ville et la banlieue ou environs, savoir : 1** celle de Tévèque, comprenant la majeure partie de son comté ; 2° celle du doyenné ; 3° celle du chapitre ; b^ celle de la Chantrerie. Les seize autres hautes-justices étaient attachées aux prébendes canoniales suivantes : 1*" de Feins ; 2'' de Pesnel ; 3'' de Bourguignolles ; li^ de la première portion de La Pommeraye ou de St-Pierre-Adifs ; 5** de la deuxième portion de La Pommeraye ; 6* du Val-Rohays ; 7** de La Pluyère; 8" du Val-au-Vigneur ; 9° des Vaux ; 10« de Crèvecœur (première portion) ; 11** de Crèvecœur (deuxième portion) ; 12** des Loges; 13'* d*Assemont ; l/i* des Chesnes ; 15** de Rocques ; 16* du Radon.

Indépendamment de ces hautes-justices , il s'en trouvait encore , en

(i) Carte et pouxUés du fiiocèse, Mém, de la Société des Âmiq, de Norm,t t. XIII, p. 10. (2) IMémoire de M. d'Ârginvilliers , intendant de la généralité d'Alençon , folio 55, archives de ]*Einpire , série K , carton i 356.

SUR l'ancien éVÊCUB-GOMTÉ DE L1SIEUX. 151

1777 , douze autres dans le ressort du bailliage d*Orbec , savoir : i* de Gacé, pour une partie des cas royaux qui en dépendaient ; Tautre partie allait au bailliage de Breteuil; S*" du Houlley ; 3** de Fauguernon, s^étendant sur quatre paroisses ; ft* de St-Mards-de-Fresne ; 5** de Lieuray ; 6** de Drucourt ; T de La Goulafrière et du Sap-Ândré , qui allaient en appel ik Montreuil, ainsi que celle d'ÉchaufTour ; 8» de Caorche ; 9"" du duché de Broglie , ressortissant nuenoent au Parlement ; 10 de Manneval ; 11° de St-Aubîn-lc- Vertueux ; 12° d'Auquainville.— Planes allait, pour les cas royaux, au bailliage de Bernay.

Toutes ces hautes-justices , moins les quelques exceptions indiquées ci-dessus , relevaient du bailliage royal d'Orbec.

Nous ne dirons rien des autres hautes-justices qui relevaient des quatre autres bailliages de notre diocèse ; cela nous entraînerait trop loin de poire sujet.

Un édit de Philippe de Valois, avant qu'il Tût roi de France , avait ordonné la recherche de toutes les hautes-justices de son duché de Normandie , excepté Rouen et Fécamp. Toutes celles de Téglise de Lisieux avaient été saisies. Le Chapitre et d'autres dignitaires de cette église s'en plaignirent au roi. Alors , par mandement de Téchiquier , envoyé au bailli de Rouen le 26 octobre 1350, le lieutenant de ce bailli donna , à Pont-Audemer , le 15 novembre suivant, après une enquête solennelle, main-Icvée et délivrance de toutes les hautes-justices de Lisieux , pour continuer d'en jouir comme par le passé.

Chacune des hautes-justices du comté avait autrerois un sénéchal ou bailli, un lieutenant général et un particulier, un avocat et procureur d'office, un sergent et nn greffier. Mais tous ces Tonclionnaires étant trop multipliés sur uu aussi petit territoire, les hauts-justiciers se réunirent, le 15 juin 1688, pour demander qu'un seul bailliage vicomtal fonctionnât pour eux tous, sous le nom du Chapitre et des prébendes, avec un seul bailli, comme avant le partage des biens du Chapitre ; ce qui leur fut accordé par arrêt du Parlement de Rouen du 7 juin 1689, et ensuite par le roi. Il ne resta plus, dès lors, d*autres juridictions que celle-là et le bailliage vicomtal de l'évêque , composés , l'un et l'autre , d'un bailli , un lieutenant général , un particulier, un avocat procureur d'office , un greffier et quatre sergents.

|52 NOTIGB HISTORIQUE

Noua D^avoDs point rintention de faire ici la biographie ded évéqaetf die Lisieux ; elle se trouvera, dans un ouvrage actuellement sous presse, ches Piel , imprimeur , à Lisieuï.

Nous ne dirons rien non plus de leurs nombreux démètés avec leur Chapitre ; il en a déjà été parié ailleurs (1).

Le^ chanoines de tous les pays étaient partout les mêmes , et levM exigences étaient sonvent portées jusqu'au ridicule.

Nous n*en citerons qu'un exemple (2) :

Un seigneur de Chatellux possédait , à Auxerre , un canonieât laï(|tté. Lorsqu'il en prenait possession , il était obligé d'aller à l'église , bitftté et éperonné , revêtu d'un surplis avec un baudrier par dessus et une épée sur le bras gauche , portant une anmûsse et ayant un faucon sur le poing. Il tenait à la main droite un chapeau galonné , orné d'un' plumet. Après avoir reçu l'investiture, il se plaçait parmi les chanoines et devait assister à tout l'office dans ce bizarre accoutrement.

Quant au Chapitre de Lisieux , il forçait les évêques , lors de leur prise de possession , à descendra pieds uns (autrefois, ils le faisaient par humilité ) depuis la porte de la ville jusqu'à la cathédrale. Avant de leur en permettre l'entrée , il les obligeait à prêter trois fois le serment de respecter ses privilèges, souvent usurpés et parfaitement inconnus des* prélats qui arrivaient. Il leâ contraignait en meule temps, même par voie judiciaire , à donner à l'église un parement d'autel du un ornemetit de drap d'or , saus quoi l'entrée de l'église leur était interdite.

Nous ne parlerons point de l'élection des évêques dans les temps andens, soit parlé clergé, soit par le peuple, ni de leur nomination, dans les temps modernes , par les papes ou par les rois qui , lors de leur prestation de serment, leur donnaient un anneau et une crosse, comme symbole de l'union de l'empire et du sacerdoce (3). Aucune particnlarité^ ne s'y rencontre au sujet des évéqdes de Lisieux.

Nous né dirions rienf du saci'ë des: évêqdes de Lisieux , par les afctiévéqnes de Rouen , s'il rie s'y i^ttachait une cérémonie particulière utf péii gastronomique et qui rappelle involontairement les fameux dtners fan-

• (1) Notice sur les cbanoines de Lis^eui, lue d Itr Sorbonne et Imprimée en 1865. (3) Dictionnaire féodal , par Collin de Plancy. (3) Houard, Anàennes lois deê Français^ t. I*', p. 167 et suif.

SUR l'ancien ^.VÉGHlî-COHTé DE LISIBDX. 155

tastiques de Gargantua (1) et de Trimalcion , sans toutefois certains accessoires qui se rencontraient souvent aux banquets de l*enipék*eui^ Néron , et qui , certes , étaient loin de la petfsée de nos hdnorâbles efeclésîastiques (2J.

Le menu de ce dtner nous a été transmis, dans un procès'-verball authentique des tabellions de Rouen, rédigé sur la demande dé râtrcbe^ Té^ue et du Chapitre de cette métropole (S).

C'était le 2& juin l/i25 que Tévèque de Lisieux, Zaùon de dasftiglloTfe , donnait ce splendide feàtîn à lotit le clergé de la cathédrale de Rouen , ainsi (Ju'à tous les officiers attachés à cette église, y compris les avocats^, notaires , procureurs et appariteurs de Tofficialité. Il eut lied , dans le nàatioir des évèqtfes de Lisieux, à Rouen , dépendant de leur exemption de saint Cande.

Voici ce menu :

Devant Tarchevêque de Rouen Hiùent servis deux plats couverts, dans L^iin desquels il y avait des cerises ; l'autre contenait trois petits pâtés de veau. On en servît autant à tous ceux qui étaient dans la ifiènlé sàlle , et Ton versa à dhactlfl du vin blanc.

Après cela, o\i nirit devant Tarchevêque denx autreâ^ plats, aussi con^ verts. Dans Tun , il y avait de la venaison , avec de la sailce noire ; dans l'^autfe, un chapon gras, avec de la sauce blanche; sur le chapon avaient éfë semées des amandes et des dragées.

Ûeu^ ptats, qui contenaient des mets semblables, furent servis devafrit Tévêque de Lisieux , mais ils étaient découverts ; les mêmes plats furent donnés à tous les membres du Chapitre , ihais tonjours wù plat poiff deux chanoines.

A chaque service , on servait d'autres vins toujours meilleurs.

Vînt le tour des viandes rôtîeâ :

Dans le plat destiné à rarchevèquë figuraient nn cochotï de lalit , denr pluviers, un héron, la moitié d'un chevreuil, quatre poulets, qnàtré

,(i) Voir encore, ëëm Rabela», la Seiomaokic el les festins donnés à Rome , en 15i9 , dans le pal9i$ da cardinal du Bellay.

(2) Pétrone , t I , p. 167.

(8) Une copie de ce procès-verfoal se trouve aux archives départementales du Calvados. La relation en a été insérée dans les Aneedotei noi^man^es de M. Floquet, p. 25 , ainsi que dans la Bévue fnmçaite do mois de décembre 1888, p. iiO.

15& AOTICE HISTORIQUE

jeunes pigeons et un lapin, avec les assaisonnements convenables. On servit la même chose à Tévêque de Lisieux, au grand-chantre, et à Tarchi- ^iacre d'Eu. Dans chaque plat, destiné à deux chanoines, il y avait seulement un pluvier , un cochon de lait , un butor , une pièce de veau , une pièce de chevreuil , un lapin , deux poulets et deux pigeonneaux , avec des plats honnêtes de gelée. On servit aussi de ces divers mets aux chapelains et à tous les autres olSiciers ou subalternes de Téglise , mais dans un plat pour quatre convives.

Bientôt furent apportés , avec grand apparat, quatre paons rôtis , dont on avait eu soin de conserver les queues resplendissantes de leurs riches couleurs. Puis , après quelques instants d'attente , fut servie de la venaison de sanglier en abondance , et des gâteaux de froment pétris avec du lait d'amandes.

A la fin, vinrent les fromages, les tartes et les fruits. Il y en eut pour toutes les chambres et pour toutes les tables. Les absents même n'eurent pas tort : des valets portèrent à deux chanoines , retenus par leurs infirmités, deux plats semblables à ceux qu'ils auraient eus au banquet.

Après les grâces, dites par l'archevêque, furent apportées aux convives des confitures et des épices dans des drageoirs d'argent.

Au surplus , cette obligation du serment et du repas ( de juramento et pastu) était tellement devenue un devoir impérieux dans l'archevêché de Rouen, qu'un évêque de Coutances ayant voulu s'y soustraire , un arche* vêque^ Louis de Harcourt, s'était cru obligé , en HH» d'écrire à tous les prêtres et tabellions des villes et diocèses de Rouen et Coutances, pour leur enjoindre de tenir la main à l'exécution de ces prescriptions et devoirs, lesquels , disait-il , étaient autant de droit que de coutume et d'observance , avertissant tous ses suShigants qu'ils eussent à n'y pas manquer , avant d'entrer dans leurs églises , sous peine de s'en voir interdire l'entrée, et, en cas de désobéissance ultérieure, d'être suspendus de leurs fonctions (1).

Les évoques pouvaient toutefois se dispenser de donner ces dîners , en payant une somme de cent écus (300 livres) que l'on appelaitye^/}^^^/?/^» le droit de Past des évoques.

(1) Bessin, Conc. nomu , p. 180.

SUR l'ancien lÉVÊCHÉ-COMrÉ DE LISIËUX, 155

Quant au comté , dont furent investis ies évèques de Lisieux , il ne comprenait qu'un petit territoire, la ville de ce nom et les sept paroisses de sa banlieue.

Quelle était Torigine de ce comté ?

Tous les historiens constatent , qu'à l'époque où les évécbés se Tormèrent , sur les territoires des anciennes cités romaines , il s'établit , à côté de cette division ecclésiastique , une autre division administrative et dynastique (1). La Gaule entière avait été divisée en comtés, sous la domination des Francs , et presque tous les Pagi en avaient reçu le nom ; ce qui dura environ de l'an 800 à 1100.

On trouve notamment dans un Capitulaire (2) de l'an 853 : pagus et comitatus lisvinus, le comté de Lisieux, et dans le Gartulaire de saint Père, de Chartres, in comitaiu lisvin (3).

Quoi qu'il en soit , le comté qui fut concédé aux évêques de Lisieux ne parait pas remonter à ces époques reculées , à moins qu'ils ne l'aient alors usurpé.

On a toujours cru , et écrit sans contredit , dans tous les mémoires sur procès, jusqu'au XVIIP siècle, que ce fut au XI% sous l'épiscopat de Herbert [h) « ou sous le règne de Guiltaume-le-Conquérant , que ce comté fut réuni à l'évéché de Lisieux» Vers la même époque , disent les historiens (5) , se formèrent les comtés des villes ; d'autres ajoutent que les évêques en furent investis. Ces comtes en étaient en même temps juges et gouverneurs.

Les deux évêques de Lisieux , Herbert et Hugues d'Eu , premiers fondateurs de la cathédrale « de 1033 ou lO&O à 1055, étaient de la famille des ducs de Normandie, et l'on peut conjecturer, ainsi que l'ont dit plusieurs écrivains , que l'un de ces ducs leur conféra la qualité de comtes^ quoiqu'ils n'en aient pris le titre qu'au XY* siècle (6) , afin qu'ils réunissent

(1) Guérard, E$iai iur les divisions territoriales de la Gaule, p. 1&9, 1&6, etc. — VariD, Histoire de Reims , t. 1 , p. vi et x. — Fleury, Histoire du Droit français , p. 28.

(2) Baluie, t. Il, p. 69, n* 85S.

(3) T. I , p. i07, dans les docaments inédits publiés par le ministère de l'Instruction publique. {à) Noël Deshays, p. 18.

(5) Loiseau, Traité des seigneuries , ch. v, p. 26, n** 21. — Guérard, Des causes de la popularité du clergé en France , p. 18.

(6) Cart. lexov., folio xxii, v» xxxii, r» et v* miv, ¥• (écrit en i430).

en leurs mains le pouvoir temporel au spirituel, surtout à cause. des ^jSrands biens que possédait Hugues d'Eu , et qu'il annexa à son évèché (i).

Une cérémonie très-ancienne se célébrait à Lîsieux , les 10 et 11 juin, veille* et jour de la fête saint Ursin ; elle s^appelait de la Comté, parce que , pendant ces deux jours , deux des cbanoines étaient nommés comtes, et en avaient toutes Jes prérogatives à la place de Tévêque (2) • Il est de .tradition que rétablissement de cette cérémonie était attribué à Jean I", évêque de Lisieux, vers la moitié dp XI P siècle (3). S'il en était ainsi , il faudrait en conclure que , dès cette époque , les évêques étaient comtes comme ayant succédé féodalement à Tapcien seigneur qui gouvernait cette ville. M. Le Prévost émet Topinion qu'un nommé Anschetil , ^quî figure dans une cbarte du XP siècle , avait été comte de Lisieux, comme son père paraissait l'avoir été d^Évreux {J\).

Ce qu'il y a de certain , c'est que , dès le XII® siècle , les évêques de ce diocèse jouissaient de certains droits régaliens (5) , puisque l'évêque Arnoult , après de longs démêlés avec le duc de Normandie Henri II , .au sujet des plaids de Tépée, que ce duc lui contestait dans sa ville épiscopale , fut obligé , en \ 177 , de se démettre des fonctions de son chapelain, et de s'exiler (6) , bientôt après, de la Normandie , pour se retirer à l'abbaye de St-Victor de Paris , où il mourut le 30 août 1182 (7).

(i) Noël Deshays, p. 18 et 30. — Histoire de la maison d*Hareourt, U II, p. 30S8.

(S) Obituaire de ta cathédrale de Lisieux, imprimé en 1781, p. 16, ^ Almanaehs de Litieux é&ê années 177A, p. 61, et 1777, p. â3.

(3) Vies des saints patrons de Lisieux^ , p. 186. Il résulte d*un arrêt du Parlement de Rouen , ^u 2A janvier 1524, relatif à la condamnation à mort d*une fille Émine Leboulanger pour infonticide, qu'en •flSOO oulMO, le siège épisoopal de Lisieux étant établi à St-Germ^in^-la^Gampagne , à quelques lieues fie la viUe, c'étaient les chanoines qui gouremaient temporeUenaent et spirilueUeraent la fille et|te comté. Mais lorsque ce siège avait été transfère à Lisieux, les chQpoines, abandonnant leur autorisé, avaieqf « en reconnaissance de ce , accoutumé d'élire, par chaqu*un an , deux d'entre eux nommés « cornus, lesquels la veille et jour saint Ursin (10 et ii juin ), .exerçaient toutes. les prérogatives ;<le « l'évêque , destituant tous ses officiers de justice et autres , percevant ses droits de ville et y fSeiisant la < police, etc. »

(Â) Mém, de la Sociiti desAntiq, de /Vorm., t. XIII, p. 10.

(5) ff Eodem anno, XI. C. XI. Epis. Lexov. Joannes subdidit se Gaufrido, comiti andegafenst et reddidit civitatem quant atiquandiu contra eum tenuerat, Subditi sunt ei eiiam potentes Lexoviensis comitatus. s ( Guiberti opéra , p. 763. )

r6) Bessin, i'« partie , p. iOâ. — Guiberti opéra , p. 805 , Robert! de Monte , appendix ad 5îyihertum,

(7) Noël Deahajs , p. 76.

sua l'aNG1£N KVÈGHK-GOMTÉ de LlStEUX. 157

Quoi qu'il en soit, les contestations s'étant renouvelées entre Tévéque de Lisieux , Guillaume de Rupière , et Jean sans Terre , roi d'Angleterre et duc de Normandie , au sujet des droits que Tévêquc prétendait avoir toujours appartenu à ses prédécesseurs dans sa ville épiscopale, il fut reconnu» en la cour du roi, en sa présence et en celle de ses barons, par le témoignage de dix-huit chevaliers , le li septembre 1199, que ledit roi n'avait , dans la ville et banlieue de Lisieux , que trois plaids , dits de Pépée , savoir : De submonitione exercitûs , De via curiœ snœ et De moneta ; lesquels trois plaids devaient lui être apportés , ou à ses assises ou à son sénéchal , par la main de Tévèque ou de ses baillis. Tous les antres plaids , tant de l'épée que autres , avec leurs amendes , appartenaient à Tévèque. 11 fut, en même temps, reconnu qu'un nommé Robert , se disant vicomte héréditaire en ladite ville , n'y avait aucun droit de ce genre et , qu'en tout cas , il en faisait remise à l'évêque et à ses successeurs (1).

Lorsque , par suite de la condamnation de Jean sans Terre , pour le meurtre du jeune Arthur de Bretagne, son neveu, Philippe Auguste se fut emparé de la Normandie , ce roi confirma les privilèges de l'évêque de Lisieux , et donna à son nouveau vassal , l'évêque Jourdain du Hommet , qui lui avait livré la ville le 31 janvier 120& (2) , des lettres de souffrance y ou délai pour lui faire foi et hommage ; mais il paraît qu'il s'en repentit bientôt puisque, par lettres du mois d'octobre 120&, imposées à l'évêque Jourdain , il fit reconnaître par ce prélat que les lettres de souJBTrance qu'il avait reçues de lui ne pouvaient en rien lui servir contre la tenure du dit roi (3) . Cependant , l'évêque y avait fait ses réserves , en stipulant , en même temps , que cette tenure ne pourrait nuire à ses propres droits, s il en avait aucun (neque sît uobis in uocumentum de jure nostro, si quid in hoc habemus),

L'évêque avait raison , car ce droit lui avait déjà élé concédé par la charte de Jean sans Terre du 4 septembre 1199. La tenure dç Philippe

(i) Caru lexov,f f> !.— Martène, Amplis», collée, 1. 1, p. 1028 ; Ibid., Thésaurus anecdôtorum, t. I» p. 761. — Duffus Hardy, Roluli ehartarum, 1 1, p. 19. — Rymer, t X, p. 282. (2) Blason de la Normandie par Canel , L II , p. 85. *- Noël Desliays , p. 88. (8) ÂnU de Norm»^ t. XVÏ, p. 17, 2* partie. — Trésor des chartes , reg. 31 cl carlon J, 219.

Auguste ne s'appllquait-elle point seulement aux trois plaids de Tépée réservés par Jean sans Terre ?

Il est toutefois certain que, dans une assemblée des évêques et des grands barons de Normandie, pour se recorder par serment sur les usages particuliers de cette province, il fut reconnu, en 1205, par les barons au nombre de vingt-un (article 5) , quMls avaient vu les rois d'Angleterre, Henri et Richard , tenir le plaid de Tépée dans la ville et banlieue de Lisieux» avant (priusquam) (1) que l'évêque Arnoult eût été exilé de la Normandie pour cette cause (pour avoir contesté ce droit an roi).

Mais qu'importent ces contestations, quand on voit que les privilèges des évêques leur furent constamment reconnue depuis par les rois : l"" par Philippe le Bel, en mars 1505, disant ne vouloir qu'ancun droit nouveau ne fût acquis contre les droits, libertés et franchises dé Tévèque de Lisieux et de ses successeurs ; 2*" par bulles du pape Urbain lY, du 6 des ides d'avril 12G&, conQrmatives de tous les privilèges et exemptiOM accordés par ses prédécesseurs (2) ; 3^ par Philippe le Long , au mois de mai 1319, mettant sous sa protection spéciale l'église de Lisieux avec tom ses fiefs, libertés, franchises, usages, etc. (3) ; h"" par Charles le Bel, au mois de septembre 1322 [h) ; 5<^ par Philippe de Valois, au mois de juin 1328 (5) ; 6^ par Charles Y, en 1366, en transcrivant tout au long la charte de 1199 (6) ; T par Henri Y, roi d'Angleterre, régent de France, duc de Normandie, etc., le 1«' août l/i22 (7) ; 8* par Charles YIl, roi de France, au mois d'août l/i/i9, dans le traité de réduction de la ville de Lisieux (8) ; 9* par Charles YIII , au mois de novembre 1487 (9) ; 10* par

(i) Houard, Dieu de droit itorm», U II, p. 174* — Brussd^ Usage des fiefs, U II, p. 2A. — Bessiii, U I, p. iOà»-^Mim, de la Sociité des Antiq, de Norm,, t. XVI, p. 23, d^ ISâ,— Au liea de priusquam^ 00 lit dans Hoaard , t. I, p, 18 , n** 7 : < Après qu' Arnoult se fat retiré, etc. • — Mander, Établist^ tnents de Normandie au XIII* siècle, p. 8i, note h% cite un passage ainsi conçu : t Puis que \j èwvfa» Aufre qui pour ceu 8*en parti et s^en alla en essil. • — Dans le cartulaire de Rosny, Anu dé Pform,, t. XV, p. 167 à 168, on trouve pHiu^uam. — M asseville, t« III, p. 51, dit : Depuis que.

(5) Mém* de la Société des Antiq, de Norm», U VIII, p. SA.

(8) Cart, lexov.f fol. 8, recto.

(6) /6û/., fol. VIII, TS

{jS)\Mém. de la Société des Antiq» de Iform,, U VIII, p. 25. — Cart, leaeov,, foU IX , r*.

(6) Cart. lexov,, fol, I, v*.

(7) Jbid., ^ II, 1^. — Rjmcr, Fœdera, t. X, p. 282.

||r(8) Cart, lexov,, foL V, i«. — Ord. des rois de France, t. XIV, p. 59. — Registre dn parlement de Rouen, du 23 juillet 161A.

(9) GalU Christ,, t. XI, instnim., p. 21i^.

SUR L* ANCIEN évÊCBÉ-COMTÉ DE LISIEUX. 159

I^uis XIll, au mois de juiu \6llij avec euregislremeat au Parlement de Rouen, le 23 juillet suivant. Le tout était renouvelé dans des arrêts du conseil, de 17âO et 17S2, enregistrés à Rouen.

Il résulte de là, sauf les trois plaids réservés par le roi, que les évêques de Lisieux avaient, dans leur ville et banlieue, tous les autres plaids (1), c'est-À-dire la haute, moyenne et basse-justice, et tous les droits seigneuriaux qui en dépendaient, tels que la nomination de leurs sénéchaux ou baillis, et des officiers de cette justice ; de nommer directement les capitaines gouverneurs de la ville; de faire des règlements et ordonnances sur le Tait des métiers, sur les poids et mesures , la taxe des denrées , les droits de coutume sur les marchés, en un mot sur toutes choses concernant la police, le bon ordre et Tadministration de la ville. Ils étaient également chargés du logement des geu^ de guerre , ainsi qu'on le voit dans la capitulation de il\li9, où il est dit que les soldats seront logés par la justice de Monsieur de Lisieux, ainsi qu'il est accoutumé.

Pour l'exercice de sa haute-justice, l'évêque avait autrefois un sénéchal et un sous-aénéchal. On appelait de ce dernier au précédent ; mais afin de faire cesser cette anomalie qui établissait ainsi un troisième degré de juridiction, l'évêque Jean le Veneur obtint du roi François P', au mois de février 152&, des lettres-patentes changeant les noms de sous-sénéchal en vicomte, et de sénéchal en bailli vicomtal, pour exercer par un seul degré de juridiction, afin A'extollerel honorer le comté de Lisieux. Ces lettres furent entérinées à Rouen, le 12 août de la même année. On appelait des sentences de ce tribunal, pour les affaires civiles, au bailliage royal d*Orbec, et^ pour le criminel, au parlement de Rouen.

En cas de remplacement fait par l'évêque , de son bailli vicomtal et de son lieutenant général par d'autres de la même qualité» les fonctions devaient être remplies par les nouveaux élus , aux termes d'un arrêt du parlement du 20 juillet 156A..

Indépendamment de la juridiction ordinaire du bailli vicomtal, les évêques de Lisieux en avaient établi, au XVP siècle, une exceptionnelle pour juger, pendant deux jours de l'année (et appelée pour cela juridiction des jours), leurs propres affaires et celles de leurs officiers et des

(i) Voir, sur le plaid de Pépée au XI]1« siècle, les ÈtabtissemcntSf par Marnier, p. 50.

gentilshommes du comté. Elle attira bientôt à elle les affaires des particuliers, et même, par appel du bailliage de Lisieux, celles qui étaient de la juridiction du bailliage royal d'Orbec. Les habitants s'en plaignirent deux fois au bailli, qui fil des enquêtes le 10 mai 1558 et le 11 mars 1560. L'affaire fut portée devant le lieutenant au siège présidial d'Évreux, qui ordonna, le 15 décembre 1560, de faire droit aux dites doléances. Cette juridiction fut dès loi*s supprimée.

S'il se produisait quelquefois des dissentiments entre les officiers du bailliage, c'était le Parlement qui, par un arrêt de règlement, les mettait tous d'accord ; ce fut notamment ce qui arriva le 23 janvier 1582 (1).

Tout cela avait lieu, sans préjudice de la justice ecclésiastique qui était exercée par les offlcialités de l'évêque, du doyen et du chapitre, lesquelles jugeaient les fautes commises par les gens d'église et toutes les affaires dites ecclésiastiques. Elles usaient aussi, très-largement, du droit d'asile en faveur des criminels qui se réfugiaient dans la cathédrale.

D'après les anciennes lois anglo-normandes (2) , tout malfaiteur qui pouvait se réfugier dans une église ne devait être puni d*aucune peine capitale ni même corporelle ; et si quelqu'un était assez hardi pour se saisir de celui qu'une église réclamait, il était condamné à le restituer et à payer 100 sols d'amende à l'église.

Ainsi, en l&â?, un clerc, bénéficier de Lisieux, nommé Ânquetil, accusé du crime de lèse-majesté et de haute-trahison, pour avoir voulu livrer aux Français la ville de Lisieux occupée par les Anglais, s'était réfugié dans la cathédrale. Les gens du roi d'Angleterre l'en avaient retiré par violence au mois d'août lAâ7, pour le traduire aux assises du baiU liage royal d'Orbec. L'évêque et le chapitre se plaignirent au roi de cette violation des franchises de leur église. Le roi, par lettres du 1& décembre, déclara que les gens de guerre ayant agi sans autorisation de justice, le bref rendu contre l'accusé serait annulé, sans préjudice de la juridiction

(1) Cet arrêt fût rendu au sujet ; 1* des jour et heure d*audienoe ; 3* du rôle des affoires ; S* de leur communication au procureur fiscal ; â* de la résidence du bailli ; 5* de l'emploi du papier formule ; 6* de la permission d'absence du procureur fiscal ; 7* de la distribution des émoluments; 8* de renre8;8stre* ment des affiiires par le grefiier ; 9** des exploits à faire par les huissiers et seigents ; 10* du costume décent des juges, officiers et avocats, aux processions générales.

(S) Houard, Anciennes lois des Français^ t II « p. 77.

SUR l'ancien ÉVÊCHÉ-COMTlî DE LTSIEUX. 161

royale , de celle de Tévêque et du chapitre , et sous réserves expresses d'user contre les délinquants de censures ecclésiastiques et d'exercer toutes autres poursuites. Les parties furent mises hors de cause, sans toutefois réintégrer Anquetil dans l'église.

En 1537, une fille accusée de vol, s'étant réfugiée dans l'église, y avait été arrêtée et traduite devant la justice ordinaire. Le chapitre demanda qu'elle lui fût renvoyée et, après une sentence du sénéchal de Lisieux, du 16 février 1537, le chapitre en rendit une le 1" mars suivant, par laquelle il excommunia le geôlier et son valet, qui avaient violé les franchises de relise en y arrêtant cette fille. Il les condamna de plus à jeûner, « au pain de la douleur et à l'eau de la tristesse » , à chaque sixième férié du mois suivant, et en outre à une amende de 80 écus d'or au soleil, applicables à la fabrique, et à se retirer devant le pénitencier pour en recevoir une pénitence salutaire proportionnée à la gravité de leur faute. L'official du doyen fit ensuite publier son mandement à fin d'excommunication ; mais, quant à des peines corporelles, il n'en fut point question devant le juge d'église.

Comme il résultait de cette immunité de nombreux abus, l'ordonnance de 1539, donnée à Yillers-Cotterets (article 168), supprima cette pieuse coutume introduite pour soustraire certains criminels à la justice barbare de la féodalité. Longtemps auparavant les coupables d'homicides volontaires, de blasphèmes et d'autres crimes atroces avaient déjà été jugés indignes de cette franchise.

Les crimes commis dans les maisons religieuses ne relevaient point autrefois de la justice ordinaire.

C'est ainsi qu'un chanoine de Lisieux, qui avait frappé à outrance, aidé de ses complices, une femme avec laquelle il voulait avoir des rapports illicites, ce dont on disait qu'elle était morte, fut condamné seulement à une légère peine par Eudes Rigaut, archevêque de Rouen, lors d'une visite pastorale qu'il faisait à Lisieux au XIIP siècle (1).

Quant à ceux des chanoines dont la vie était plus ou moins déréglée, et qui étaient inculpés d'inconduite avec plusieurs femmes, et de courir la Quit in domibus meretricum, per villam et per lupanaria, l'archevêque leur

(1) Regestrum visitationum^ Manusc aux Arch. imp., p. 258 et suif. — Bonio, p. 267 et 65.

enjoignit seulement de se retirer, pendant le temps quMl lui plairait, dans une école ecclésiastique, leur faisant promettre de ne plus recommencer, sous peine de perdre une année du revenu de leurs prébendes; d'autres promettaient de se corriger, et il leur était pardonné.

Mais, au contraire, les crimes d'hérésie, de sorcellerie, ou autres sera blables, étaient punis des peines les plus sévères. Qui ne connaît les sentences des tribunaux de 1* Inquisition et des chambres ardentes dans divers parlements?

D'autre part, nous l'avons déjà dit, plusieurs chanoines, ainsi que le chapitre en corps , avaient aussi , avec gibet (1) , leurs hautes-justices ecclésiastiques, au nombre de dix-neuf, dans la ville et banlieue, et chacun d'eux avait son tribunal particulier, composé d'un sénéchal et d'autres officiers. Dans les affaires importantes, on y appelait quelquefois des avocats et des membres du bailliage vicomtal de Tévêque , en aide de justice.

Toutes ces petites juridictions n'étaient souvent occupées qu'à se dis* puter entre elles; on conçoit, en effet, qu'il était difficile à tant de petites justices de s'entendre sur leurs prérogatives de voisinage.

Ainsi, un vol de reliques et de joyaux estimé à 6,000 livres avait été

commis , en 1512, la veille de la Toussaint , dans la cathédrale , pendant la nuit , sur le grand autel. Appartenait*il au chapitre d'en connaître ? Ce fut le sénéchal de l'évêque qui instruisit l'affaire et condamna à mort ; sur l'appel du condamné, la sentence fut confirmée, le 13 septembre 1513, par la cour de l'Échiquier. Le coupable fut brûlé vif, c'est-à-dire étranglé dès qu'il eut senti le feu. Des lettres de pareaiïs furent données, le 30 septembre , pour mettre l'arrêt à exécution sur tous ses biens, pour le paiement des dépens et des dommages et intérêts accordés à révêque (2).

Autre affaire: une pauvre fille, nommée Émine Leboulanger, avait été condamnée à mort pour infanticide par le sénéchal de l'évoque ; elle avait

(1) Des fourches patibulaires, appelées la justice de Lisicux, se trouvaieul à peu de distance de la Yille, dans un carrefour qui porte encore le nom des BelIcs-Croix, situé sur la commune de Saint-Désir, à rembrancbement des chemins de la Pommeraye et du Prédauge, sur la prébende de BourguignoUes.

(3) On peut voir, pour le détail des objets volés, un uioniloire du pape Léon X du 5 des calendes de juin 1517, aux archives 4^parCemeolales du Calvados.

SUR l'ancien éVÊCHé-GOMTlî DE LISIEUX. 163

eu la tète tranchée et son corps avait été brûlé. Un chanoine , sur la prébende duquel le crime avait été commis, lui disputa cette tète et elle fut adjugée à son officiai , par arrêt du parlement de Rouen du 2/i janvier 152/i.

Dans la même année , un nommé Julien Drouet avait volé une bourse dans la cathédrale. Ce fut cette fois le sénéchal du doyen et chapitre , et non celui de l'évêque, qui suivit Taffaire et condamna le coupable à la torture. Drouet en appela , pour violation de privilège et immunité ecclésiastique ; mais le parlement de Rouen , par arrêt du 30 juillet 152/i , confirma la sentence et condamna Drouet à être fustigé , par trois jours de marché à Lisieux , et , au dernier dMceux jours , à avoir une de ses oreilles coupée , à être banni , la corde au cou » hors du royaume , ses biens et héritages confisqués. Renvoi fut fait au sénéchal pour Texé** cution.

Il était réservé à la cathédrale de subir une grande dévastation. Ce fut au temps des guerres de religion , au mois de mai 1 562.

Une troupe de huguenots, à la tête desquels étaient Guillaume de Hautemer , seigneur de Fervaques , se disant capitaine-gouverneur de la ville, devenu plus tard maréchal de France, et Louis d*Orbec, seigneur de Bienfaite, bailli d'Évreux, s'introduisirent dans la cathédrale, le 5 mai , et s'établirent ensuite dans la ville. Là , après avoir fait leurs préparatifs durant plusieurs jours , en s'emparant des portes de la ville et des clefs de la cathédrale , ils fouillèrent toutes les maisons pour en désarmer les habitants , et ayant convié tous les religionnaires des environs à venir les rejoindre , ils firent irruption tout à coup , vers dix heures du matin , le 9 , dans la cathédrale , armés de pistolets , de marteaux de fer , de hallebardes , de piques et de bâtons. Ils tirèrent des coups de feu sur les images des saints et du crucifix , brisèrent les portes, pillèrent les trésors de la cathédrale, composés de vases d'argent enrichis de pierreries à l'usage du culte , du poids de plus de 850 marcs d'argent , brûlèrent tous les ornements , les linges de l'église , les titres et papiers du chapitre et profanèrent les images des saints.

De là, se répandant dans la ville, ils dévastèrent les maisons des chanoines en les menaçant , si on ne les laissait faire leur volonté , de mettre le feu aux quatre coins de la ville. Ce pillage dura jusqu*à la fin

du mois , surtout chez les bourgeois suspectés d* appartenir à la religion romaine.

Fervaques , le plus acharné de tous, abreuvait d^outrages tous les ecclésiastiques , leur défendant , sous peine de la vie , de se livrer à aucun exercice religieux. Un prêtre, trouvé disant la messe dans une maison bourgeoise , fut saisi et conduit en prison par les rues , vêtu de ses babits sacerdotaux , tenant un calice dans ses mains comme s'il faisait l'office religieux.

Quand on eut découvert et brisé une châsse couverte de drap d'or et resplendissante d'or , d'argent et de pierres précieuses , dans laquelle étaient enfermées des reliques de plusieurs saints et de saint IJrsin , second patron de la cathédrale, Fervaques, dans son profane empressement, coupa avec sa dague les cordons qui fermaient le sac de cuir de cerf qui contenait ces reliques, et s'écria: « Ce sont des os de cheval ; « ses complices ajoutaient : de chien et de mouton, et répétaient à diverses c reprises : si vous voulez qu'elles vous servent encore à gagner de « l'argent , prenez-les , sinon elles vont être brûlées. »

Les complices de Fervaques le secondaient avec empressement dans ses déprédations, et l'un d'eux, nonuné Faucon, gardien d'une des portes de la ville, simulant que le duc d'Âumale venait au secours des habitants , et voulant faire acte d'intimidation , maltraita tellement un pauvre homme inoOensif , qui se trouvait dans une rue , que ce dernier en mourut ; ses sicaires et lui l'achevèrent sur-le-champ à coups d'épée et de pistolets.

Mais ce qui mit le comble à ses profanations^ ce fut le mariage d'un nommé Castel, moine défroqué, qu'il avait fait venir de Rouen. La cérémonie eut lieu aux frais de Fervaques, qui logea les époux dans sa propre maison , les vêtit , les nourrit et les conduisit partout avec lui pour être témoins des désordres qui se commettaient.

La relation de ces faits fut adressée, le 13 août , par les chanoines, au bailli de l'évêque (1), qui fit une information et décerna, le 7 septembre.

(1) Voir cette pièce aux archives départeineutales du CaJvados et à ia bibliothèque publique de Lisieux ; et , par extrait, dans le Neustria Chrisiiana de Dumoustier. M*' de la bibl. nationale, l. II et III» p. 3&4» à Tarticle Jean de Hennuycrs, i«' décembre 1562.

SUR L*ANaBN ÉVtCHÉ^COWté DB LISIËUX. 165

des ordonnances de prise de corps contre Fervaques et Louis d'Orbec ; mais ceux-ci avaient eu soin de se tenir à la tête de leurs compagnies d*hommes d'armes , et, bravant la justice, ils continuèrent leurs déprédations dans tout le pays.

L'information suivit son cours , et le parlement de Rouen , qui avait évoqué l'affaire , condamna d'abord, par arrêt du 27 août, les nommés Germain et Guillaume Lelièvre à être pendus ; puis , le 28 septembre , à la même peine, les nommés Heuste, Legras, Logier et Buquet, et, le 10 octobre, le nommé Desperrois. Les exécutions se firent à Louviers, où siégeait le parlement*

Que faisait alors Fervaques, grand guerrier d'ailleurs ? On le voit tour à tour servant toutes les causes : le roi et la Ligue , tantôt les catholiques et tantôt les protestants : d'abord à la cour de Henri III et de Catherine de Médicis , passant ensuite au service du roi de Navarre , puis revenant à Henri III , qui lui pardonne et le décore de ses ordres, et le quittant enfin pour s'attacher définitivement au roi de Navarre, dont il devient le fidèle serviteur (1). Celui-ci, devenu plus tard Henri IV, le fait siéger, par lettres-patentes, au parlement et aux états de la province, le fait gouverneur de Normandie (2) et enfin maréchal de France.

Ainsi , les malheureux , au nombre de sept , qui avaient prêté appui à Fervaques dans les saccagements de la cathédrale et des églises des environs, payèrent de leur tête ces actes de vandalisme, tandis que leur insti* gateur mourait ensuite tranquillement, en 1613, âgé do soixante-quinze ans , dans son château de Fervaques près Lisieux , comblé de biens et d'honneurs, ayant pour sépulture un caveau de la cathédrale dans la chapelle de la Vierge.

(i) Henri IV lui écrivait familièremeot, le 10 mars 1500, ces quelques mois : • Fervaques, à cheTtl» car je veux voir , à ce coup cy, de quel poil sont les oysons de Normandie ; veoés droict à Alençon. » (Doc. inéd. , Lettres de Henri IV, t. III, p. 161.)

On voit encore, au château de Fervaques, la chambre et le lit où coucha, dit-on, Henri IV, lorsque^ le 15 janvier 1590, il eut pris la ville de Lisieux, et d'où il écrivait à la comtesse de Grammont, sa maitresse : « J'ay pris cette place sans tirer le canon que par moquerie , où il y avait mille soldats et cent • gentilshommes, etc. * Une lettre écrite le 18, du camp de Lisieux, au sieur du Merle, et une à M. de Gauviile, le 19, prouvent qu'il resta plusieurs jours sous les murs de celle ville,

(2) Fervaques fut nommé , en 1603 , lieutenant-g^énéral du bailliage de Caux, réuni à ceux de tfouen, Caen, Gisors cl Évreux. (Doc. ipéd., Lettres de Henri IV, t. Vil, p. 926.)

166 NOTICE HISTORIQVB

11 n'e8t point besoin de dire ici qu*après le saccageaient du mois de mai 1562 , Fervaques s'était emparé des biens de révêcbé , et que , pendant la longue détention de ce temporel, qui dura plus de quarante aw, ces biens furent dilapidés et en partie vendus , que les maisons étaient tombées en ruines et les titres de propriété égarés ou perdus, à tel point que les évoques, qui se succédèrent, furent continuellement obligés d'obtenir des rois de France des lettres qui les autorisassent à en poursuivre les détenteurs, afin de pouvoir en recouvrer la possession. Ces lettres leur étaient données le 6 août 1563, le 17 janvier 1620, le & juillet 1637, et un arrêt du parlement du 21 novembre 16i!ii en prorogeait le délai pendant trois ans. On ne put même parvenir à recouvrer une partie de ces biens qu'après la mort de Léonor P' de Matignon, qui, quoique ayant obtenu, le 18 mai 1655, de semblables lettres du roi, avait eu soin, en se démettant de son évècbé en faveur de son neveu Léonor II , d*en retenir l'usufruit, et continua d'en jouir, malgré l'opposition des gens du roi au parlement de Paris, jusqu'à sa mort, arrivée le 1& février 1680 (1).

Dix ans après les événements de 1562, la Saint-Barthélémy se fit aussi sentir à Lisieux par l'arrestation des protestants de cette ville» A cette occasion il s'est élevé, depuis quelques années, une question qui a para d'une assez grande importance ; celle de savoir si l'évêque Jean Le Heniiuyer avait ou non sauvé ces mêmes protestants. Les écrivains du dernier siècle ont dit oui (2) ; puis , dans plusieurs brochures publiées de notre temps, diverses opinions ont été émises. M. Bordeaux (3) a dit également oui ; M. Louis Dubois (&) a pensé que non , parce que ce serait Gui de Longchamp, alors gouverneur de Lisieux, auquel il faudrait en attribuer le mérite. Quant à nous , notre opuscule publié à Caen (5) a pour but de démontrer qu'aucune de ces opinions n'est la vraie, et que cet heureux résultat fut la conséquence des édits de tolérance qui parurent alors et en exécution desquels ces religionnaires furent mis en liberté , par les

(4) Biitoire du revenui eeelisiastiqyês, par Jérôme Acosta, t. Il, p. 40.

(5) IfaUet et Hémer^, Merx. de France, iUh et i7&e, t. Il, p. 60.

(S) Recherches sur J, Le Hennuyer, Liaku, Pigeon, Inaprimenr, 1842 et iShk»

(4) L'éuéqne Le Hennuyer, Paru, Dumoulin, ISA S.

(5) Les Huguenote et la Saint-Barthilemy à Lisieux. Caen, Lesaulnfer, 1840.

SUR l'aNCUR BVÉGHi-COMTé DE LISIKUX. i67

soins probablemeiit d'une administration municipale très*tolérante, quoique pourtant il tt*en reste aucune trace sur ses registres. Une réfutation de ces opinions a été publiée par M. l'abbé Cagniard, curé de l'église St*Pierre de Lisieux (1); mais aucun fait nouveau n'y est révélé, et dès lors nous ne la trouvons aucunement concluante.

Gomment , en êflfet , supposer que Le Hennuyer, qui était l'aumônier

de Catherine de Médids et de toute la cour au moment de la Saint-

Barthélémy , et qui devait en connaître les secrets , se fut retiré de ces

saintes saturnales pour venir à Lisieux sauver les protestants de sa ville

épiscopale, lui qui, dix années auparavant, s'opposait à l'édit de tolérance

dn 17 janvier 1561 (vieux style) (2); lui qui, le 10 juin 156&, écrivait, dans

le préambule d'un procès-verbal authentique constatant la reconnaissance

^n'it faisait des reliques de saint Ursin, c que, pour punir les Huguenots,

« cette race de vipères , il ne sufQrait pas (comme pour le supplice dn

• parricide) de les enfermer dans un seul sac de cuir, avec un seul singe

« et un seul serpent (3) ? >

Parlerons-nous maintenant des troubles qui furent suscités par les Ligueurs dans la ville de Lisieux? ils rappellent des souvenirs lugubres iHais peu connus , tels que la torture exercée par ordre du parlement de Rouen et plusieurs sentences de mort, pour crimes de lèse-majesté, exécutées dans la ville de Lisieux.

Après les événements de 1562 et 1572 , les habitants qui ne se trou^ valent point assex protégés par le pouvoir royal , prirent le parti, comme ceux de la plupart des villes de Normandie , de réclamer la protection

(4) La Saint'Barthélemy à Lisieux, Lajoyc-Tissot, Lisieux, 1851.

(2) a Jehan Le Heniiuyer, évéque de Lisieux , après avoir \u et lu certain édit touchant la religîoii , « lait à St-Gennain-eii-La>e le 17 janvier 1561» a déclaré et déclare qu'il s'oppose à la publication d*icelui « en tant qu'il est contrevtmant au devoir de sa charge donnée de Dieu audit évéque et pasteur pour le c bien et le salut de son peuple, et duquel il faut qu'il répoudc devant icelui voir âme pour âme, et « offire dédaire les raisons de son opposition devant le roi, en son privé conseil, toutefois et quanUs qu*il « y sera appelé et de ce demande lettres, etc., et donne pouvoir, etc. •

(5) « 0 viperinum hominum genus , etc., cui , pro tam parricidalibus ausis, non una pararetur simia, ■ non serpens unus, non culeusunus! Porro in hac tanta i-erum desperatione, etc. > (Manuscrit sur parchemin , aux archives du département du Calvados). — ffota» La suite seulement de ce procèsverbal se trouve imprimée, page 135, dans la Vie des saints patrons du diocèse de Lisieux, par le chanoine Jean Le Prévost. — 1! n'est question de ce haut fait ni dans le OalHa ehristiana, m dans l'épRaphe de Jean Lo llcnnuyer.

168 NorriCB historique

de la Ligue. Le clergé seul, à la différeoce de celoi de Gaeo, resta fidèle à la cause royale.

Henri lY avait fort à Taire avec les ligueurs de ce pays ; mais , en même temps qu'il les soumettait par les armes , et que son fidèle parlement de Rouen les condamnait à mort, il ne manquait pas de tirer d'eux de fortes finances, et faisait même saisir leurs biens afin de les réduire à son obéissance et de pourvoir à Tentretien de son armée.

Dans une lettre , du 16 janvier 1590 , à la comtesse de Grammont , sa maltresse, Henri lY disait en parlant de Lisieux : • c'est la plus forte place que j'aie réduite à mon obéissance et la plus utile , car j'en tirerai 60,000 écus. Je vis bien à la Huguenote, car j'entretiens 10,000 étrangers et ma maison de ce que j'acquiers chacun jour (1). >

Aussi , lorsque après quelques jours de siège la ville de Lisieux capi* tula , le 16 janvier 1590 , s'il voulut bien pardonner aux habitants leur résistance , ce fut moyennant le paiement de 2,500 écus , dont il exempta seulement l'évêque et le chapitre qui lui étaient restés fidèles (2) ; il reçut le serment du capitaine gouverneur de la ville, Jean de Longchamp, et lui permit de se retirer pendant trois mois dans la forteresse de Gourtonne , près de la ville ; mais celui-ci n'en demeura pas moins attaché à la Ligue.

Cependant les Ligueurs continuaient leur résistance, occupaient les villes de Bernay et Honfleur, et se retiraient dans les châteaux de €ourtonne , Chambrois , Bienfaite et lieux voisins de Lisieux.

Le parlement, par arrêt du mois de juin 1590, commença par ordonner que Longchamp et les autres ligueurs qui occupaient le château de Gourtonne seraient sommés de se retirer dans les vingt-quatre heures.

La noblesse du pays faisait souvent cause commune avec la Ligue et refusait de faire son service au roi. Le duc de Montpensier écrivait, le 16 juin 1590 , du camp de Lisieux , au Parlement : que la noblesse de

(1) Doc. Inéd., Uitre$ de Henri IV, t. UI, p. iSS.

(S) Le rôle de cette somme , daté du camp deTant Lisieux , le 17 janvier , Ait inunédiatement signe par le roi ; S5S personnes en Grent les avances; elles ne furent remboursées du reliquat que le 8 août 1597 ( r^istres de l*bdtel-dc-?iUe de Lisieux).

8UB l'ancien éVÈGH^-GOUT^ DE LISIEUX. 169

Normandie mettait peu de zèle à se rendre auprès de lui , et recommandait de punir les in fr acteur s (t).

Déjà , le 5 février 1590 , Henri lY avait écrit au premier président du parlement de Rouen , dans les termes suivants : t Craignant que plusieurs gentilshommes et soldats demeurent derrière , j'envoie M. de Hallot pour les amener ; déclarant roturiers tous ceux qui portent les armes et qui manqueraient (de le suivre) , en procédant contre eux par saisies de leurs biens et toutes autres voies rigoureuses. — Faitçs le procès en toute diligence (2). » En conséquence, des saisies avaient été pratiquées sur les biens des Ligueurs ; et, le 5 mars, le parlement avait envoyé des députés de la cour , dans tous les bailliages de son ressort , pour Taire apporter les procès-verbaux de ces saisies. — Les 5 et 7 décembre suivants, de nouveaux députés avaient encore été envoyés pour reprendre les saisies commencées.

Le Tameux premier président Groulard n'était pas homme, ainsi qu'on va bientôt le voir, à fléchir dans l'exercice de ses fonctions.

Pendant que ces choses se passaient , de plus grands événements s'étaient produits dans la ville et les environs.

Dans les premiers jours de juin , le duc de Montpensier, gouverneur de Normandie , avait ordonné la démolition de la maison appartenant à un sieur tfeschard , procureur du roi en la vicomte d'Auge , en raison de sa trahison.

Puis , un prêtre de Lisieux avait été condamné , par sentence du bailliage d'Orbec du 17 septembre , à être pendu et étranglé (3).

Enfin une troupe de ligueurs avaient tenté , au mois de novembre suivant, de reprendre la ville de Lisieux et de la remettre au pouvoir d'un nommé Lagrandcbaux , qui l'avait déjà occupée et y avait commis des vols, des pillages et des crimes de lèse-majesté.

Un pétard avait été placé à cet effet contre Tune des portes de la ville. Plusieurs ligueurs furent arrêtés et condamnés à mort par le lieutenant du bailliage royal d'Orbec. Appel fut porté de la sentence et

(I) Registres du parlement de Rouen , L V.

(S) Dm. inéd., Uttrts de Henri IV, t. UI, p. 188 et 857.

(8) Registres du parlement de Normandie.

170 NOTICE inS'lORIQUB

Texécution suspendue, malgré la volonté du gouverueur de la ville qui tenait à faire immédiatement justice»

Les pièces seules, et non les condamnés, à cause de la difficulté des chemins , furent envoyées au parlement siégeant alors à Gaen.

La sentence fut conflrmée par arrêt do 10 novembre 1590. Elle portait que les nommés Gilles Cochon , Jean*JeaD dit le caporal Quatre- Vents et Pierre AnOrie étaient condamnés comme criminels de lèsemajesté , à faire réparation honorable , tête et pieds nus et en chemise , tenant chacun une torche ardente à la main , au prétoire de la juridiction et devant la cathédrale de Lisieux , demandant pardon et merci à Dieu, au roi, à justice, aux habitants dudit lieu, serviteurs de Sa Majesté ; et , ce fait , être pendus et étranglés en une potence sur la place publique de ladite ville , puis après , leurs corps être portés au lieu patibulaire, et leurs biens et héritages acquis et confisqués au roL — L'arrêt ajoutait : c et avant Texécution de mort dudit Jean^-Jean être icelui de recbef soumis à la torture (1) et question de fait pour sa conspiration , etc. ; — Et , snr la difficulté offerte d'exécuter nonobstant appel , attendu la qualité du crime de lèse-majesté» sédition et rébellion, et le péril de recousse des chemins , et ramené en considération que en tel crime est licite de commencer par Texécution , etc. , néanmoins la cour advise quMl lui suffit de juger sur la copie des pièces et renvoie poursuivre les complices » (2).

Trois jours après , le parlement demanda au roi en son conseil la permission, qu'il accorda le 23 décembre suivant , de faire juger en dernier ressort sur les lieux les procès de lèse-majesté par des commissaires de la cour , appelés des juges et avocats desdits lieux.

Nous venons de voir fonctionner régulièrement la justice du pays; mais lorsque la fiscalité du règne de Louis XIY se fut étendue sur les emplois même les plus minimes, elle n'épargna point les offices de la ju-

(1) Par sentence du lieutenanl de la vîconité d'Auge ù Ponl*rÉvêque , une fille Cécile Hébert avait subi la torture consistant au tourment des grésillons, durant la prononciation du miserere. Comme elle s'était évanouie, le juge avait renvoyé par continuation à huitaine. Sur appel, le parlement, par arrêt du 21 mars 1593, avait ordonné qu'elle serait amenée à la rovr pour être siatiié ( Registre du parlement de Rouen , t. VI ).

(2) Registre du parlement de Rouen siégeant à Caen, l« V.

SUR l'ANGI£N ÉVÈGHi-COUTé DE L1SIEUX. 171

dicature de Lisieux. Des sièges présidiaux avaient été établis par édit de 1647 à Lisieux, Falaise, etc. ; sur les remontrances des officiers de justice de toutes ces villes, il intervint, le 28 août de la même année, un arrêt du conseil d'état qui révoqua cet édit pour les lieux ci-dessus indiqués; mais toutefois à condition que les officiers de justice de ces villes paiet'oieat les sommes que le trésor aurait retirées de ces nouvelles charges. L'avare Achéron ne lâcha point sa proie.

TABET^LIONNAOE.

Le tabellionnage , dépendance naturelle de la justice, appartenait à révêque , ainsi qne la nomination des notaires apostoliques.

Cependant le roi ayant, en juillet 1677 , créé deux notaires royaux paur la ville de Lisieux, un nommé Drouet, chargé du recouvrement de la finance pour ces offices , voulut faire financer Tévêque et lui défendre d'exercer son tabellionnage en vertu d'un arrêt du conseil , du 13 octobre même année, lequel faisait défense à tous ceux qui avaient droit de haute-justice dans les villes de faire exercer le tabellionnage dans l'étendue de leur justice.

Malgré cet arrêt , l'évêque fut maintenu dans son droit par arrêt du conseil d*état, du 30 septembre 1679, en vertu de sa charte de 1199 , avec toutes les prérogatives qui y étaient attachées, et dont il jouissait, ainsi que ses prédécesseurs , depuis plus de quatre cents ans.

Ces prérogatives consistaient , d'après une enquête faite en exécution d'un arrêt du conseil, du 27 juin 1675, en ce que les tabellions du comté de Lisieux passaient toutes sortes de contrats, et pour toutes personnes, même non résidant en la ville et banlieue et tous héritages ne dépendant point de ce comté, ainsi que le faisaient tous les notaires royaux en Normandie.

Aussi, l'évêque de Lisieux continua-t-il, sans payer finance, d'affermer le tabellionnage de sa haute-justice. Il en fit autant pour les deux notaires royaux, créés en 1677, et pour lesquels il avait financé. Quant aux notaires apostoliques , ils étaient autrefois , dès le XP ou le XII' siècle, nommés par les archevêques et les évêques, pour recevoir toutes déclarations et passer tous actes relatifs aux matières bénéficiales. Après leur suppres-

172 NOTICR HlSTORIQUfi

sioD par Charles VIII et leur rétablissement , Loais XIV , en 1691 , réunit ces deux Tonctions notariales sous le nom de notaires royaux apostoliques en titre d'ofCce héréditaire » à la nomination du roi. Seulement ils prêtaient serment entre les mains des évêques ou de leurs officiaux. Mais le tabellionnage du comté continua d*étre afiermé , par les évêques de Lisieux , moyennant 300 liv. en 1760 et &00 liv. en 178A.

En même temps que Tadministration de la justice étendait son action sur tout le comté, il était pourvu par Tévèque au gouvernement militaire de sa ville épiscopale. Il en nommait seul le capitaine gouverneur , qui était colonel de droit de la milice bourgeoise.

On a conservé la tradition que , dès Vannée 1077 , c'était un sieur Gauthier , seigneur de Gormeilles « qui était chargé de Taire le guet en la ville de Lisieux , et qu'il commandait la garde préposée au manoir de Févêque.

On dit que ce Tut sous Philippe Auguste, vers Tan 1200, ou sous Philippe V, de 1305 à 1322 (Dupin, Hist. de Tadm. locale^ p. 70), qu'eut lieu rétablissement des capitaines ou gouverneurs particuliers dans les villes épiscopales. Sous ce premier roi et ses successeurs , jusqu'en li53, les évêques de Lisieux leur devaient le service de vingt chevaliers (1 ) ; mais ils en avaient aussi un certain nombre, savoir : trente pour leur service, et dix pour la défense de la ville et banlieue ; plus deux, l'un à Mézidon et l'autre à Gourbépine* Eu 1271, Guillaume de Lange, pour M. Tirel , devait un chevalier (2) à Tévêque de Lisieux. En 1515 , les seigneurs de Magny-le-Freule et de St-Denis-de-Mailloc étaient également tenus chacun à dix jours de garde en temps d'ost aux portes de la ville et de la cathédrale, qui servait alors de forteresse (3).

Il en était de même pour le château de Gourtonne«-la-Meurdrac , situé à 2 lieues de la ville , et servant de retraite aux évêques et aux ha*

(1) AnX. de Norm,^ t. XV, p. 187.

(S) Rôle des chevaliers de Normandie pour Tost d* Aragon.

(3) Ant, de Norm,, t. VIII, p. S6. — Tons les habitants, sauf quelques exempts par lettre» rojales ou épiscopales, étaient obligés de monter la garde aux portes de la ville.

SUR l'ancien ÉVÊCHIÎ-COMTÉ de LISIEL'X. 17â

bitants de douze paroisses voisines ; ceux-ci y devaient également faire guet et garde (!)•

La nomination des capitaines gouverneurs de Lisieux varia selon les temps et les circonstances politiques.

En principe, le droit de nomination à cet emploi appartenait à Tévêque, en vertu de sa charte de 1199 ; mais pendant les guerres , la violence se substitua au droit , et les rois eux-mêmes , usant de leur autorité souveraine , finirent par se faire présenter un candidat par les évêques el le nommèrent alors directement.

De là de nombreuses altercations et des procès portés jusqu'au grand conseil du roi qui décida, notamment le 15 juillet lliOO, que, le manoir épiscopal n'étant ni une forteresse ni un chastel royal, mais seulement Féglise et l'hôtel pontifical , anciennement fortifié , pour le temps des guerres , Tévêque aurait droit d'y mettre toutes les fois que métier serait, tel capitaine et garde comme bon lui semblerait, pourvu qu'il fut suffisant ; et ce , de préférence à Jean sire de Perrière, chambellan du roi et du duc d'Orléans, que le roi avait nommé directement (2).

Par une lettre du 9 octobre 1/^00, le roi Charles YI accorda à l'évéque d'Estouteville et à ses successeurs une semblable permission , vu que , en temps de guerre , le peuple de la ville et des environs avait coutume de se retirer dans son manoir et chastel (3). Semblables lettres furent accordées, le 22 avril l/i07, par le même roi au même évêque (/().

Durant l'occupation anglaise, qui dura, pour la ville de Lisieux, depuis le mois d'août 1A17 jusqu'au 16 août l/i/i9, les droits de l'évéque furent entièrement méconnus par la conquête , et les capitaines gouverneurs de la ville furent toujours nommés directement par les rois d'Angleterre. Ces fonctions étaient toujours données à des Anglais ; nous en avons compté quinze durant cet espace de 82 ans.

Il fallait bien aux nouveaux conquérants des hommes dévoués pour exécuter leurs ordres et maintenir leur autorité.

(1) Antiq. de Normandie, t. VIII, p. 21 et 22.

(2) Cart. Lexov., ^ VI, v".

(8) Ibid., f» VU, r-.

(k) Ibid:, r» VII, V, et VIII, r"

il II NOTICE HISTORIQUE

11 n'était pas doux pour les traîtres, ce roi d'Angleterre Henri Y, ainsi que nous le remarquons à Tégard d'un sujet anglais, nommé Edward^ qui rat trouvé en 1&17 du côté des Français dans la forteresse de Falaise. Le roi , par un bref daté du lieu même , ordonna que le corps de ee malheureux serait coupé en quatre quartiers , dont un serait envoyé à chacun des vicomtes de Caen , et capitaines de Lisîeux , d' Alençon et de Yerneuil , pour être exposé , sur une pique , au haut des principales portes de ces villes (l).

Quant aux gens de justice , tels que sénéchaux , baillis et autres, ils ne cessèrent point d'être nommés par les évêques de Lisieux , sans l'intervention du roi d'Angleterre, sauf toutefois un nommé Loys d'Espasan qui, le 27 avril 1&18, fut nommé sénéchal par le duc de Glarence, le temporel de Tévêché étant en régale.

Sous le gouvernement anglais, le clergé de Normandie n'était pas maltraité puisque, après la prise de la ville en août 1&17, le roi Henri V donna au chapitre, pendant une courte vacance du siège, les revenus de l'évêché, alors que les grands vicaires le gouvernaient seuls ; et, le 7 septembre lliil , il accorda des lettres de protection à un grand nombre d'églises de Normandie (2). Henri VI, à son tour, exempta le clei^é de tous droits de ville , de toutes impositions , de guet et de garde , et de contribuer dans les villes à la réparation de leurs fortifications. Cepen^ dant , il est constant que tous les titres et papiers de la temporalité de l'évêché de Lisieux , qui se trouvaient au château de Gourtoone , furent pillés et enlevés lors de la prise de cette forteresse, le 7 mars ikH (lettresde Charles VU du 11 février 1 /i56) , et ensuite portés en Angleterre. Un prélat italien, Branda de Castiglione, nommé administrateur des biens de l'évêché, les dissipa ailleurs, sans faire résidence, durant quatre ans, de l/i20 à 1A2&; mais il fut obligé, sur les plaintes du chapitre, de donner sa démission.

Enfin , le jour de la délivrance arriva , et ce fut l'évêque Thomas Bazin

(1) i4fit. de Norm,, t XV, p. 28Â, c. ii.

(2) Rjmer, Fœdera^ t. IX, p. 488, et Besân, I'* part., p. 181. Le roi d'Angleterre, Jean sans Terre» avait été plus soupçonneux puisque, le i8 novembre 1200, il écrivait au chapitre de Lisieux pour lut défendre de nommer aucun pasteur de Téglise sans sa permission. (Duffus-Hardy, RotuU ehar^arum^ t. I, p. 99.)

SUR l'ancien liVÈCHÉ-COMTÉ DE LISIKUX. 175

qui , capitiilaDt au nom des habitants , sous une des portes de la ville , le 16 août llib9 (1), avec les généraux de Charles VU , stipula qu'il conserverait toutes ses libertés et notamment le droit qu'il avait de nommer, pour la garde de la cité, jun capitaine que )e roi confirmerait.

A partir de ce moment, l'influence des rois s'exerça de plus en plus : les guerres civiles et religieuses exigeaient des hommes de leur choix , pour diriger leur action gouvernementale avec plus d'efficacité ; mais les évêques ne cessèrent de défendre leurs droits de nomination directe , et des arrêts du conseil justifiaient toujours leurs prétentions.

Cependant il fallait céder souvent à la force ou à l'autorité royale.

Fervaques , devenu la terreur des habitants depuis les événements de 1562 , se fit nommer , à trois reprises difféœntes , sans intervention des évêques , capitaine gouverneur de Lisienx : la première , par le duc de Bouillon, gouverneur de la Normandie, en mai 1562; la deuxième, par Ciiarles IX, le 15 juillet 1568; et la troisième, par Henri lY, vers Tannée 1592. Mais depuis lors, les capitaines étaient nommés tantôt par le roi, sur la présentation des évêques, ou bien directement par ces prélats. Au cas contraire, il y avait procès , et la justice triomphait souvent du despotisme.

Lorsque, en 1613 ou 161&, le capitaine Jean de Longchamp, nommé par le roi , donna sa démission en faveur de son gendre , l'évêque s'opposa à l'enregistrement de ces lettres données sans sa permission. L'affaire fut portée au parlement , puis au conseil du roi qui , par arrêt du 19 janvier 1619, conserva à l'évêque son privilège de nommer au roi le capitaine commandant de la ville, ajoutant que l'une des trois clefs des portes serait remise au capitaine, l'autre à l'évêque et la troisième aux habitants.

Nonobstant cette décision , un gendre de Jean de Longchamp ( César d'Oraison) fut pourvu du même office par lettres de Louis XIII, du 12 janvier 163&, sans la désignation de l'évêque. Il y eut contestation ; mais l'évêque Léonor I" de Matignon le nomma , et le roi lui donna de aouvelles lettres de provision.

En 1673 , le 22 janvier , Jean d'Oraison , fils du précédent , fut nommé par l'évêque , et le 9 décembre suivant par le roi.

(i) Cart, Lexov.^ f" 3.— Pari, de Rouen, 23 juillet 161A {Ordon. des rois de France, U XIV, p. 59).

176 NOTICE HTSTOBIQU£

Louis XIV fut Je premier monarque qui, le IS février 1680, nomma directement et sans présentation le flls de Jean d'Oraison , pour lui succéder dans son emploi de capitaine.

Puis, la fiscalité royale s'étant étendue sur toutes choses, le âl novembre 1712, le roi nomma un capitaine, moyennant finance de /i,eOO livres , plus /|20 livres pour droits accessoires. Le corps municipal de Lisieux le reçut sans opposition.

Il parait toutefois que les évêques de Lisieux ne supportèrent point encore sans contestation cet empiétement sur leurs privilèges; car ils obtenaient, en 1720, un arrêt du Conseil d'État du roi qui, en conséquence des chartes de confirmation de celle de 1199, les maintenait dans le droit de nommer à Sa Majesté le capitaine gouverneur de la ville.

Gela n'empêcha pas le roi de donner, en 1721 , l'office de lieutenant de roi à Lisieux , à un grand personnage de sa cour, Hyacinthe de Brancas » comte de Cérest. Le roi nomma de même directement , le 2/1 octobre 1766 , Lambert de Froudeville , lieutenant du roi à Lisieux. Mais , le 11 décembre de la même année , l'évêque nomma gouverneur de la ville sou neveu Garitat de Gondorcet , et Louis XV confirma cette nomination, le 17 mars 1767, pour exercer sa charge après la mort de M. de Brancas.

Page 1