XVI HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ
ment, au nom de ses collègues et en son nom propre, rappelé les précieuses découvertes qu'on y a faites : d'abord ces briques en terre vernissée du XII*. siècle, portant chacune un seul émail , et destinées , surtout dans le Nord où le marbre manquait, à remplacer d'une manière telle quelle, par les combinaisons plus ou moins habiles que l'architecte en pouvait faire , les pavés en mosaïque des premières basiliques chrétiennes et des églises qui s'élevaient sous un meilleur ciel et sur un sol plus heureusement doué ; — ensuite les tombes qui renfermaient , avec leurs vêtements et les attributs de leur dignité, la' dépouille mortelle d'Anne de Montmorency, de Laurence de Endos, de Gabrielle de Tessé, toutes trois supérieures de Tabbaye , la première au XVP. siècle , la seconde au XVir. , et la dernière au XVIH'.; — enfin une charmante chapelle do XIII*. siècle, qui était demeurée inconnue, quoiqu'elle fût en plein soleil , parce qu'elle se trouvait dans une partie dé l'édiflce exclusivement réservée aux Sœurs hospitalières. Nous y avons tous admiré, avec l'honorable Rapporteur , les immenses et magnifiques restaurations que déjà on y a opérées et nous en félicitons bien haut ici et les architectes qui les ont conçues et dirigées , et TAdminlstration municipale aux efforts persévérants de laquelle la cité les devra.
Ce n'est pas seulement par nous-mêmes, Messieurs , que nous accomplissons , dans la mesure de nos forces , la tâche à laquelle nous nous sommes voués ; nous avons à nous applaudir d'avoir , cette année encore , provoqué des études dont profitera notre histoire.
Nous avions , en i857, proposé pour sujet de prix la biographie du père de l'histoire normande , comme on l'appelle quelquefois, de Dudon de Saint-Quentin, et l'examen critique de son ouvrage et de l'édition qu'en a donnée Duchesne avec une Notice des manuscrits que les bibliothèques publiques ou particulières en ont pu conserver. Deux mémoires considérables, témoignant l'on et l'autre tie fortes et consciencieuses études, nous sont parvenus avant le terme que nous avions fixé.
Celui qui nous a été remis le premier et que , pour cette raison qui ne préjuge rien d'ailleurs, nous appellerons le n**. 1, est l'œuvre d'un esprit exact et méthodique ; ce qui dans ce travail frappe de prime-abord le lecteur, c'est le besoin d'ordre qui s'y fait partout sentir ; malheureusement l'auteur s'abandonne à cette disposition excellentp en soi avec trop de complaisance , et les divisions , les subdivisions , les têtes de chapitre, les tables des matières s'y répètent avec une profusion telle qu'au lieu de soulager et de soutenir l'attention, elles la fatiguent et la rebutent Ce qu'on y remarque ensuite, c'est une patience à toute épreuve; ce sont des recherches scrupuleuses qui ne s'arrêtent sur les points où elles se portent que là où il n'y a plus rien à voir ; l'excès ici, non pas dans l'étude (on ne peut jamais trop étudier une question) , mais dans l'emploi des matériaux recueillis , était à craindre encore ; un piège était tendu contre lequel l'auteur ne s'est pas assez mis en garde ; sa minutieuse érudition , qu'il n'a pas su contenir , l'a trop fréquemment entraîné à des hors-
HISTOIRE DE LA SOGliTJS. XVII
d'œavre, à des développements oiseux. Nous eussions aussi voulu rencontrer plus souvent chez lui cette critique sérieuse , élevée , qui ne se montre pas moins dans les questions qu'elle pose que dans les jtigements«qu'elle porte ; les lieux communs du dernier siècle ne sont plus de mise aujourd'liui, et nous nous attendions à trouver dans un travail de cette nature un peu moins de rhétorique et un peu plus de philosophie. Le style nous en a paru partout bien approprié à la pensée qu'il exprime; mais il devait être, comme la pensée elle-même, trop peu animé, trop timide, trop uniforme; nous ne lui en avons pas moins tenu grand compte de sa pureté et de sa correction. — En somme le mémoire n^ 1, malgré ses imperfections, nous a paru, en considération de ses mérites réels, digne d'une récompense que, d'ailleurs, avant d'avoir pris connaissance de celui qui nous était venu plus tard , nous ne pouvions pas déterminer.
Le n*. 2 se présentait à nous sous un tout autre aspect. Dès les premières lignes, on y sent la passion et Tenthousiasme qui remuent le cœur« qui élèvent l'esprit. L'auteur est normand ; il s'intéresse par cela même et nous intéresse avec lui au pays qu'il aime , et aux aïeux dont il n'est pas sans gloire de descendre, La notice biographique, consacrée au doyen de St -Quentin, est animée et complète , quoique sobre et retenue. Noas avons fort goûté les observations lumineuses de l'auteur sur l'époque où le livre de Dudon fut écrit, sur les circonstances qui en ont déterminé la composition , sur les sources où l'écrivain a puisé , sur la diversité des jugements qui oot tantôt exalté, tantôt rabaissé outre mesure une œuvre qui ne méritait ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. Un savant chapitre, qui ouvre le mémoire (nous le transposons à dessein et b mettons à la place où nous aurions mieux aimé le trouver), sur l'état de la littérature historique en France et particulièrement en Normandie au temps où Dudon écrivait, nous prépare bien à l'appréciation que nous aurons à faire de son livre. C'est surtout dans cette appréciation que se font remarquer la sagacité et le sens historique du concurrent; et nous n'aurions ici, comme presque partout, que des éloges à lui donner, s^il ne perdait pas un peu de vue , séduit par les événements qui se déroulent sous ses yeux, sa tâche et notre attente , et s'il ne refaisait point par moments, pour son propre compte, l'histoire qu'il avait seulement à juger. Les remarques qui viennent ensuite sur l'édition de Duchesne , sur les divers manuscrits que l'auteur du mémoire a pu examiner, ne sonf pas indignes des bonnes pages qui les précèdent, etl'appendice qui termine le tout contient, comme le reste, des détails dont les éditeurs futurs du livre qui en est l'objet tireront certainement parti. Quant au style , nous devons le dire , son animation , sa facilité , son originalité quelquefois piquante ne couvrent pas toujours les incorrections et les négligences qui le déparent; mais ce sont là, à ce qu'il nous a paru, des taclies qui ne tiennent , ainsi que le défaut d'ordre qui se laisse voir çà et là dans ce travail , qu'à la précipitation avec laquelle cette espèce d'improvisation écrite, a été probablement rédigée et qu'une révision attentive en fera aisément disparaître.
XVIII HISTOIRE DE LA SOGUÎTâ.
Après avoir pris connaissance de ces deux mémoires et les avoir comparés l'uo à l'autre 5 la Compagnie n'a pas liésité à décerner an n^ 2 le prix qu'elle avait proposé, et au n^ i, qu'elle regrette de ne pouvoir mieux récompenser, une mention très-lioiiorable. BL le Président , ayant alors ouvert les billets qui contenaient les noms des concurrents, la Société a proclamé par son oiigane , et elle proclame en ce moment par l'organe de son secrétaire , comme son lauréat , ML. Jules Lair, de Caen, élève sortant, et sortant le premier, de l'École des Chartes; et comme digne de la meilleure mention qu'il lui soit permis d'accorder, M. Francis Meunier , docteur ès^lettres de la Faculté de Paris.
Ce cQncours k peine terminé, et terminé aussi heureusement qu'il pouvait Fôtre , la Compagnie en a ouvert un autre. En voici le progranmie dont vous apprécieres , Messieurs , la convenance et l'opportunité :
presser la carte gallo-romaine du territoire comprenant les cinq départements de l'ancienne Normandie (seconde Lyonnaise) ; justifier, par des textes et par des observations faites sur les lieux mêmes ou empruntées à des mémoires dignes de foi , les noms et les emplacements des divisions , circonscriptions , villes , ports , camps , stations , routes , en un mot de tous les points où on aura constaté quelque trace de constructions ou d'habitations se rapportant à cette époque.
Sont admis h concourir , avec tous les gens de lettres étrangers à la Compagnie , les membres de la Société eux-mêmes, à l'exception de ceux dont se composera le Jury d'examen.
Chaque mémoire portera en tête une devise qui sera répétée sur un billet cacheté contenant, en outre, le nom et l'adresse de l'auteur; il devra être remis, franc déport, avant le 1*'. septembre prochain, à M. Charma, secrétaire.
Le prix est de 800 fr. ; il sera décerné dans la séance publique de 1859.
Comme les années précédentes, notre bibliothèque s'est enrichie de nombreux et importants ouvrages que la Société doit, pour la plupart , soit à la munificence du Gouvernement , soit aux Compagnies savantes , françaises et étrangères avec lesquelles elle est en commerce , soit à ses membres eux-mêmes, titulaires ou correspondants. Nous n'en donnerons pas ici la liste, qu'on trouvera imprimée en appendice à la suite de ce Rapport.
Nous ne pouvons non plus que nommer (les détails viendront en leur lieu ) les bienfaiteurs de notre musée : M. le Préfet du Calvados , M. le Maire de Caen , notre Directeur M. l'abbé Cochet, M. le marquis de Fontette, MM. les Maires deClinchamps et de Carcagny , M. le Curé de Hottot-Ies-Bagues , MM. Rémi Lair et le docteur Perrier, nos collègues MM. Gervais, Cotard, Paysan t, Puiseux, et, avant tous les autres, MM. Le Bart et Auguste Le Boucher, qui se sont constitués en quelque sorte nos approvisionneurs ordinaires et perpétuels.
Jusqu'ici , Messieurs , je ne vous ai présenté l'histoire de l'année qui s'achève
HISTOIfiB D£ LA SOCléTÉ. \l\
que par son côté riant ; 11 me faot, hélas I assombrir ce tableau par de tristes images» par de doolonreax souvenirs.
Cinq de nos collègues y dont un correspondant et quatre titulaires , ont , depuis notre dernière réanion publique, payé le tribut fatal.
Le docteur Ambroise Comarmond^ né en 1786 à Lyon où il mourut le 6 décembre 1857 y avait partagé sa vie entre les devoirs que lui imposait sa carrière médicale et le culte des antiquités. Sa ville natale qui connaissait et ses goûts et ses aptitudes, se l'était attacbéy en 1837, comme conservateur de sa bibliothèque du palais des Arts; en 18àl, comme directeur de ses musées archéologiques qu'il administra pendant 17 ans et dont les collections prirent, grâce à lui,. des accroissements considérables. La science lui doit» entr'autres publications, la Description du musée lapidaire de la ville de Lyon et celle des objeu d*art contenus dans les salles du palais St. 'Pierre. M. Gomarmond n'était inscrit au nombre de nos correspondants que depuis 1855 (1).
Dès 1827, Louis Estancelin était un des membres actifs de la Compagnie. Après avoir terminé ses études au collège de Juilly, il s'était enrôlé , en 1797 , dans un régiment de chasseurs à cheval et 11 avait fait les campagnes d'Italie. Nommé , en 1802, inspecteur des eaux et forêts, à Eu, il y géra , de 18U à 1830 , les propriétés de la famille d'Orléans ; pendant 16 ans, de 1830 à 1866, il représentait à la chambre des députés l'arrondissement d'Abbeville. On a de lui quelques ouvrages historiques au nombre desquels : Les comtes d'Eu ( un vol. in 8*. Rouen 1828 ) ; Le château d'Eu (Rouen 18&0 , tin vol. in 8*. ) ; et un livre d'un intérêt plus général : Recherches sur les voyages et les découvertes des navigateurs Normands ( Rouen 1832 , un vol. in 8*. ). n était né le 31 Janvier 1777 à Eu où il est mort le 1". mars 1858. ,
M. le marquis Gharles^Henri-Cabriel de Frotté était ausd un de nos très*anciens confrères. Né en 1785 « il vécut de la vie de famille tantôt à Paris tantôt à Couteme* dans rOrne , Jusqu'au retour des Bourbons. Nommé, en 1816, maréchal des logis avec le rang de capitaine dans une compagnie de mousquetaires ; député de l'arrondissement de Domfront, en 1815 ; capitaine, en 1817, au régiment des chasseurs du Yar; sous-préfet de Cherbourg en 1823 ; on lui avait, en 1830, confié la préfecture de la Creuse ; mais il résilia cette année-là môme ces importantes fonctions, et se retira dans son château de Couteme où il cultivait en paii les lettres et les ^ arts et d'où il suivait avec un vif intérêt; nos travaux et ceux de quelques autres corps savants auxquels il était affilié ; la mort est venue Ty frapper , après de cruelles souffrances et une longue agonie, le 27 octobre 1858 (2).
(I) La Deurfption du tnuêie tapiain n*a encore été publiée qu*en partie ; le premier volume seal (iS46-i85A, in-A*.) a paru ; le seoood, dont le digne tucceateur de M. Gomarmond, M. Martin Daus- Nfny, snrfeiile Timpretûon, ne tardera pas à paraître; on j lira uneNoUee, dont on a bien voulu nous communiquer le$ épreuvea, sur la vie et le$ principaux ouvrages de Tauleur; nous eussions désiré que cette pièce intéressante fût un peu plus déuillée, au point de vue bibliographique surtout l'ourquoi les prtNiuctions de M. Gomarmond n'y sont-elles pas toutes, -sinon appréciées, du moins mentionnées ?
(3) Voyes la Notice biograpinque que lui a consacrée notre honorable confrère , M. le comte de La