‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 21 sur 216 · DU 17 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

DU 17 NOVEMBRE

A trois heures de raprès-midi, la Société s'est rendue en corps dans la grande salle de la Faculté de Droit. Une affluence nombreuse se pressait , comme toujours , sur les banquettes et dans les tribunes réservées au pu* blic ; ces tribunes étaient occupées , Tune par une division des élèves du Lycée impérial, Tautre par les dames. Sur Testrade étaient réunis les membres de la Compagnie , parmi lesquels on en comptait plusieurs qui étaient venus des extrémités du département ou des départements voisins, entr'autres MM. le comte de La Ferrière-Percy;le comte de Barberey ; Patu de Saint- Vincent ; Alfred de Caix ; Quénault , sous-préfet de Coutances, et Tabbé Laurent, curé de St. -Martin à Condé-sur-Noireau.

Au bureau , à la droite et à la gauche de Mg'. Didiot , qui présidait la séance comme directeur de la Compagnie , on remarquait : M. Bertrand, maire de la ville et président de la Société pour Tannée 1858-1859; Mg'. de Bonnechose , archevêque de Rouen ; M. Tonnet , préfet du Calvados ; Mg'. Daniel , évéque de Coutances et Avranches ; M. Desclozeaux, recteur de l'Académie; le général de Salignac-Fénelon ; le colonel Conseil-Dumesnil et M. Charma , secrétaire de la Compagnie. Le Conseil académique, réuni en ce moment à Caen , honorait cette année encore , comme il avait bien voulu déjà le faire Tannée précédente , cette imposante solennité de sa présence.

Après avoir déclaré la séance ouverte, Mg'. Didiot se lève et adresse à T Assemblée Tallocution suivante :

Messieurs,

Lorsque, ranaée dernière, la Société des Antiquaires de Normandie me déféra avec tant de bienveillance le titre de directeur de la Compagnie , Je ne m'abusai ni sur le

XL HISTOIRE DE LA SOCléTÉ.

sens , ni sur la portée de cette distinction flatteuse. Certes, ce n'était ni au littérateur, ni an savant que s'adressait cet honneur. A cet égard, aucun titre ne me recommandait à vos suffrages. Admirateur sincère du beau partout où il se trouve, même chez les païens , ami par goût des sciences et des lettres « jamais il ne m'a été donné de les cultiver avec liberté. Lancé de bonne heure dans ce tourbillon des alTaires qui absorbe un homme tout entier et qui ne respecte guère plus le calme du sanctuaire que la sphère plus agitée où se débattent les intérêts du monde, je n'ai pas eu , Messieurs, cette liberté de temps et d'esprit qu'exige le culte des sciences et des lettres ; et, je le dis sans fausse modestie, si vos suffrages n'eussent pas été dictés par des motifs d'un autre ordre , j'aurais eu quelque raison d'être surpris d'un choix auquel je n'avais aucun titre littéraire.

A qui donc avez-vous voulu déférer cet honneur? à i'évéque , sans aucun doute ; à celui qui représente au milieu de vous les idées du bon et du vrai; à celui qui a reçu d'en haut la charge de veiller sur le dépôt sacré de la vérité religieuse , patrimoine commun de tous les hommes, règle infaillible de toutes les intelligences. Vous avez voulu, en un mot, consacrer une fois de plus le grand principe de l'union de la science avec la religion. Recevez-en nos remercîments , Messieurs. En cela, vous avez été sagement inspirés; car le repos et la gloire des sociétés sont fondés avant tout sur l'harmonie des forces qui les dirigent Les plus beaux siècles de notre littérature, les plus brillantes époques de notre histoire à tous les points de vue ^ sont précisément ceux où régnait cette union précieuse entre les deux grandes forces Intellectuelles qui gouvernent le monde moral , la raison et la foi. Et disons-le en passant , les sociétés si troublées de nos jours ne retrouveront la force et la vie que quand , repoussant les doctrines desséchantes du rationalisme . elles reposeront définitivement sur ces deux bases éternelles de tout édifice solide et durable.

C'était précisément cette grande et féconde idée que j'avais choisie pour sujet du discours que l'usage et les convenances m'imposaient le devoir de vous cidresser aujourd'hui. Et certes , dans une ville vouée comme la vôtre à la culture de l'esprit, ce n'étaient ni les raisons ni les autorités qui m'eussent manqué pour établir ma thèse. Ici, plus qu'ailleurs, on comprend que le génie est un sacerdoce; qu'à sa façon il a charge d'âmes; que le talent à son tour n'est jamais plus fécond que quand il s'appuie sur la vérité et que, selon la parole d'un orateur célèbre, la décadence de la foi amène infailliblement l'abaissement des esprits. Ajouterai -je que, de>son côté l'Église, invariablement attachée à toutes les grandes traditions, s'est toujours montrée l'alliée fidèle des sciences et des lettres? Vous me reprocheriez, Messieurs, de ne pas dire assez , car elle a fait plus : elle s'est fait à la lettre l'institutrice des peuples. C'est elle qui leur apprit à lire, à écrire; c'est elle qui initia nos rudes ancêtres aux règles de la grammaire et de la rhétorique; c'est elle qui enseigna le grec et le latin, c'est- ù-dlre les deux langues éminemment savantes, aux peuples barbares, en même temps qu'elle les élevait par l'Évangile et préparait ces grandes nations modernes si braves, si éclairées, si savantes, les reines du monde civilisé.

HISTOIRS DE Lk SOGliTE. XLl

Cette thèse magnifique, il m'a été littéralement impossible .de la réaliser. J'avais tenté, encore à temps, ce me semble , d'en ajourner raccomplisscment; je n'ai pas été assez Iteureux pour y réussir ; et , faut-il vous l'avouer , Messieurs , jamais je n'ai senti s'appesantir plus douloureusement sur moi ce fardeau sublime, mais écrasant de l'apostolat qui condamne un évêque à faire de soi et de sa vie un holocauste absolu , perpétuel . et qui interdit à sa pensée comme à ses pieds la liberté de se porter où ils veulent

Que , du moins , il me soit permis , Messieurs , de vous remercier de vos travaux et de vous donner , au nom de l'Église , un témoignage public des sympathies que nous inspire votre Société, L'étude de nos monuments anciens , la recherche de nos antiquités religieuses et même civiles, le soin pieux d'exhumer les débris du passé , ah ! Blesslenrs , c'est à nos yeux plus qu'un goût d'érudit, plus qu'une passion d'artiste , plus que la noble fantaisie de riches inoccupés , c'est une étude sérieuse, utile , religieuse même. Depuis que le christianisme règne sur l'Europe , Jésus-Christ a tellement pris possession du sol de la France et surtout de cette religieuse province de Normandie, que les moindres débris qui s'y rencontrent parlent de lui., sont frappés de son empreinte et deviennent comme autant de médailles de son histoire. L'archéologie bien comprise est donc, à vrai dire, l'un des riches et brillants côtés de la controverse chrétienne. De chacune de ces pierres exhumées par la science s'exhale un ' parfum de foi; et, sans le vouloir peut-être, plus d'un antiquaire est devenu un apologiste de la religion.

Continuez donc votre enivre , Messieurs : l'Église ne sera que juste en y applaudissant Vous avez pris une belle part dans les travaux de restauration chrétienne de notre siècle. Rassemblez les pierres éparses du temple; recomposez parmi nous l'œuvre des beaux siècles chrétiens; c'est une occupation digne de ndbles intelligences; c'est pour nous , qui sommes déjà avancés dans la vie, un des plus précieux trésors que nous puissions transmettre à cette jeunesse qui bientôt va prendre rang parmi vous.

Il y a deux jours , Messieurs , j'assistais avec vous à l'une des plus Intéressantes réunions que présente la ville de Caen , à l'ouverture des travaux de vos savantes Facultés. Ce n'était pas sans une douce et secrète émotion que j'entendais ces conseils sévères , mais toujours paternels , que des maîtres blanchis dans la science adressaient avec tant de mesure et d'autorité à cette jeunesse qui fait aujourd'hui la gloire de vo^ écoles , en attendant qu'elle fasse Tornement de ta société. Eh bien I qu'il nous soit permis h nous aussi ( et ici je parle an nom de mon illustre et vénérable métropolitain comme au nom du savant collègue , dont l'Église et runiverslté sont également flères , et qui aujourd'hui consacre à l'Église de Contances une expérience et des lumières si long-temps vouées à la jeunesse de ces contrées ) , qn'll nous soit donc permis, au nom de cette haute paternité que l'Église nous a conférée, de joindre nos conseils aux vôtres.

Jeunes gens , vous avez entendu naguères la voix de la science qui vous disait : Travaille ; l'honneur , la considération , la fortune sont à ce prix. Écoutez aujourd'hui

Page 1