XLII HISTOIRE DE LÀ SOCIÉTÉ
la voix de la religpion gui vous dit à son tour : Travaille ; c'est le devoir imposé à tout homme qui veut répondre à sa mission et servir noblement son pays. Mais, au nom de vos espérances immortelles, au nom de ces destinées plus hautes qui vous attendent, sachez mêler aux travaux de l'esprit cet arôme divin de la religion qui élève et adoucit les rudes labeurs de Tétude et dont le restaurateur des sciences au X\l\ siècle , Bacon, proclamait lui-même la nécessité : Religio aroma sciemùo; sans elle vos travaux seraient frappés de stérilité. Le pilote a beau raidir les bras pour conduire sa barque et maîtriser la tempête ; il n'arrivera jamais au port s'il ne lève de temps en temps les yeux au ciel pour demander sa roule aux étoiles.
Marchez donc , à l'aide de ce divin flambeau, à la conquête de la science. Travaillez , si telle est votre vocation , à vous rendre maîtres de la matière. Domptez-la , asservisscz-la à votre volonté; faites-lui parler le langage élevé des arts et de la religion comme ces artistes sublimes du moyen-âge, dont la Société des Antiquaires nous fait admirer les travaux ; arrachez-lui le secret de ses forces ; demandez-lui tout ce qu'elle peut vous donner; faites-en, si vous le pouvez, votre esclave; mais, fût-elle de l'or , de grâce n'en faites jamais votre Dieu ; et souvenez-vous bien d'une chose qui sera éternellement vraie : que si celui-là est puissant dans le siècle qui commande à beaucoup de bras et à beaucoup de richesses, celui-là est plus élevé devant Dieu qui apporte au service de la société une grande pensée dans un cœur pur et religieux.
La parole est ensuite donnée à M. Charma , qui s'exprime en ces termes :
Chers Collègues, Messieurs,
Permettez-moi d'abord d'offrir au Conseil chargé par l'État de veiller sur les destinées de notre Académie universilaire et qui veut bien aujourd'hui encore, comme il y a un an , honorer cette solennité de sa présence , l'expression vivement sentie de noire profonde gratitude; nous ne saurions trop reconnaître ce précieux témoignage de l'intérêt que d'augustes prélats, que des magistrats éminents, que des fonctionnaires d'un ordre élevé portent à nos modestes travaux.
Ce devoir accompli, j'aborde, sans autre préambule, le compte rendu que , de par nos statuts , il nous incombe à moi de lire et à vous d'écouter.
Le premier acte de toutes les Sociétés constituées comme la nôtre, c'est chaque année , le renouvellement de leur bureau. Nos suffrages , habituellement unanimes pour des choU de cette nature, ont appelé à la direction Mgr, Didiot, évêque de Bayeux et Lisieux, et à la présidence notre maire, M. Bertrand; nous n'avons pas hésité à rapprocher ainsi , sur des fauteuils amis , les dignes représentants de deux pouvoirs qui, dans notre cité archéologique (et plût au ciel qu'il en fût partout de même 1 ) se sont toujours entendus et s'entendront toujours.
HISTOIRE DE L\ SOClété. XLIII
AUX vingt «deax volumes que nous avions déjà donnés aux lettres normandes» nous avons ajouté deux publications qu*il ne nous appartient pas de juger, mais dont il ne nous sera pas interdit sans doute de constater ici le succès: Tune , la première partie de notre XXTII*. volume, contient des rôles, normands pour la plupart, que Bréquigny a tirés, dansje dernier siècle, des archives de Londres et que notre tionorable collègue, M. Léon Puiseux, a édités et annotés avec autant d'érudition que de sagacité; l'autre, la première livraison du tome XXI V, a pu ajouter aux pièces, que je vous avais annoncées, de MM. Tabbé Cochet, Eugène de Beaurepaire, Le Iléricher etThaurin. outre rbistoire de la Compagnie pendant Tannée académique 1 857-1858, rédigée par votre secrétaire, une intéressante Notice sur l'église Su-Georgi s du château de Caen, par M. G. Mancel, à qui reviennent de droit toutes les questions relatives aux antiquités de notre ville; d'utiles Observanons ûe M. de Boyer de Sainte-Suzanne sur Us divisions du théâtre antique ^ observations provoquées par nos remarques sur le théâtre découvert au village de Vieux ; l'Ingénieuse Monographie, que vous n'avez pas oubliée, du château de Crèvecceur^ par notre secrétaire-adjoint, M. le conseiller Dcmiau de Crouzilbac , et enfin l'excellente Étude de M. Léon Pulseux sur un personnage normand du moyen-âge y Robert l'Ermite, dont la mémoire n'aura rien perdu pour avoir attendu son historien depuis près de cinq siècles.
Un mot seulement sur nos publications prochaines dont j'aurai l'honneur de vous entretenir plus longuement, lorsqu'elles ne seront plus simplement une promesse, une espérance , mais un fait accompli. Nous croyons pouvoir nous engager ici à donner à nos lecteurs, avant la fin de 1860 , d'une part, les quarante ou cinquante feuilles de documents inédits; d'une autre part, les trois livraisons de mémoires courants, qui compléteront notre XXIIP. et notre XXIV*. volume. Dès demain, nous pourrons faire remettre aux ayant-droit la belle carte de l'ancien diocèse de fiayeux, dédiée par MM. Uvaliey-Duperroux et G. Mancel à Mgr. Didiot, à qui la Société doit, pour cette publication importante, plus d'un remerctment.
Nos dix séances mensuelles ( peut-être le moment serait-il venu d'en augmenter le nombre) sont tellement chargées qu'il leur arrive rarement d'épuiser leur ordre du jour.
Nous y dépouillons une correspondance considérable dont les pièces principales , numérotées et paraphées , sont déposées dans nos archives; il en est plus d'une que nous envieraient les collections d'autographes les mieux composées; et nous sommes aussi heureux que fiers de compter au nombre i«ou plutôt de placer en tête de nos correspondants les plus assidus le puissant et bienveillant protecteur de nos Académies départementales^ M. le sénateur Rouland , ministre secrétaire-d'Éiat au département de l'Instruction publique et des Cultes.
De toutes parts aussi nous arrivent d'importants ouvrages sur les sciences que nous cultivons ; entre ceux qui sont venus cette année se presser sur les rayons de notre bibliothèque , je me contente de vous signaler le X*. volume du Smithsonian coniributions to knowUdge, qui jette i comme les neuf premiers volumes du même recueil, une si vive lumière sur les antiquités bien peu connues encore de ce vieux continent
XUV HISTOIRE DE LA SOCliTE
qu'Où appelle le Nouveau-Monde ; le Roman London de notre infatigable conrrère et ami , Charles Roach Smllh , qui relève en quelque sorle sous nos yeux, en la reconstruisant avec les fragments retrouvés dans la Tamise et sous le sol où elle gisait ensevelie, Fantique cité bâtie ou du moins fortifiée par les Césars; les Motifs ei détails choisis d'architecture gothique empruntés aux anciens édifices de i* Angleterre j de Pogin et Wilson, traduits et annotés par Alphonse Le Roy , professeur de philosophie et d'archéologie à l'Université de Liège; plusieurs volumes de la riche collection des Monu-^ ments inédits relatifs à l'histoire de France, et le tome premier des Inscriptions romaines de l'Algérie y éditées par le plus savant de nos épigrapbistes, M. Léon Rénier, que nous devons à la munificence du Gouvernement impérial; le splendide Cartulairede l'abbaye de Notrc-Dame^des- Vaux de Cemay » publié avec autant de savoir que de luxe par MM. Merlet et Moutié, sous les auspices et aux dépens de M. le duc de Luynes , et enfin, pour ne pas prolonger outre mesure cet aride inventaire , le Tarnbeau de Childéric I^', ^ roi des Francs , restitué à l'aide de l'archéologie et des découvertes récentes faites en France, en Belgique^ en Suisse f en Allemagne et en Angleterre y livre bien remarquable de notre ancien directeur, M. l'abbé Cochet , et qui ne pouvait être ni conçu avant lui , ni rédigé par d'autres que par lui.
Depuis que nous avons, grâce au généreux et pei'sévérant patronage de M. le Préfet , constitué notre musée , il ne se passe point de semaine que nous n'ayons h enregistrer quelque présent plus ou moins considérable , quelqu'acquisition plus ou moins lmporlant& dont s'enrichissent nos collections. Nous regrettons ici encore de ne pouvoir accorder qu'une mention bien insuffisante à tant d'objets précieux dont nous eussions aimé à dérouler la liste complète, à donner la description détaillée; nous aurons du moins la satisfaction d'acquitter , autant qu'il est en nous , une dette sacrée en offrant nos plus vives actions de grâces à ceux de nos concitoyens , nos collègues pour la plupart , auxquels nous les devons en grande partie • et dont les noms leur sont , dans nos pieux souvenirs non moins que dans nos catalogues , et leur resteront attachés.
Nos bienfaiteurs, Messieurs, pour cette année , ce sont, en première ligne comme toujours, M. le Préfet du Calvados qui nous a offert une hachette gallo-romaine en bronze de la plus belle conservation , recueillie dans les environs d'Amfréville près Caen; deux beaux vases, également en bronze et du même temps, découverts par M. l'agent-voyer Bailleul dans l'arrondissement de Lisieux, près rancienne église St.- HIppolyte-de-Canteloup, et ces instruments de torture, tristement remarquables, qui , depuis l'heureuse époque où ils étaient devenus inutiles , avaient été oubliés dans les prisons de Falaise; après M. le Préfet, M. le Maire qui veut bien toujours nous destiner les pierres tombales et les objets divers qu'on recueille à Ste. -Trinité où se poursuivent les grands travaux de restauration si dignes du monument auquel Ils rendront sa splendeur première ; puis, M. Le Bart qqi n'est pas venu à une seule de nos réunions ( et il ne manque à aucune ) sans nous apporter quelque précieux bijou appartenant à la période romaine , au moyen* âge, à la Renaissance ou aux
HISTOIRB DE LA SOCI^Ti« \LV
temps moderDes ; enfin MN. Costard, G. Maacel , Morière et Paysant , qui noas ont fait hommage , ran, d'une curieuse pièce de l'armure de nos ctievallers au XIIP. on au XIV*. siècle; l'antre ^ de tel produit intéressant d'une industrie autrefois en vigueur chez nos pères et qui aujourd'hui n'existe plus ; celui-ci, d'une magnifique fibule gallo-romaine; celui-Lt, de plusieurs monnaies du moyen-âge, précieuses par leur rareté. Notre reconnaissance ne peut pas ne pas leur adjoindre la Fabrique de Carcagny pour une de ces statues, très- recherchées des antiquaires, cornmunément appelées chaires de saint Pierre^ et M. le docteur Vaslel , pour une trèsbelle amphore, trouvée , selon toute vraisemblance , dans les environs de Caen.
Je ne sortirai pas, Messieurs, de notre musée, que j'engage ceux qui ne le connaissent pas encore h venir visiter, sans offrir, au nom de la Compaguie à son honorable conservateur , M. Ch. Gervals , qui en est sinon le créateur , au moins l'organisateur , les remercîments les mieux sentis et les félicitations les plus sincères. Des lectures, des rapports, des communications de toute nature ont plus que rempli , dans nos séances , la place qui leur est réservée.
Nous avons entendu et renvoyé à notre Commission des impressions de nombreux mémoires entre lesquels nous avons surtout remarqué : deux Lettres de M. l'abbé Cochet iMrtiR^ résidence autrefois célèbre de Ckarles'Ie-Chauvey sur ce palais de Pitres, un des cent -vingt ateliers monétaires de l'Empire à cette époque , d'où est émané , en 86/^ , le fameux édit qui en porte le nom et qu'on peut regarder comme le règlement organique du monnayage en France sous la seconde race ; un Récit du siège de Cher* bourg par les Anglais en 1418 , que nos historiens ont complètement ignoré et que nous a révélé , avec son talent ordinaire, M. Léon Pulseux qui nous y a signalé l'usage jusque-là inconnu des boulets rouges ainsi que des pompes aspirantes et foulantes à l'aide desquelles les assiégés transportaient l'eau de la mer dans les fossés creusés au pied de leur remparts ; une Notice de MM. le professeur Jules Cauvet suri* origine et l'histoire du droit de Colombier au moyen-âge; une Introduction de ftL Hippeau à la vie de saint Thomas Beeket, poème de Gamier de Pont-Sainte-Maxence ; une Étude sur l'abbaye de Mondaye et son école d^ architecture , de sculpture et de peinture , par M. Lavalley-Duperroux ; des Observations de MM. Eugène de Beaurepaire sur Us briques armoriées du château de Duceg près Avranches , et Charles de Beaurepaire sur l'administration de la Normandie pendant la domination anglaise d'après deux comptes inédits de Pierre Surreau, receveur-général de 1424 à 1429; une Monographie, par M. de La ifnéTlére 9 de St.'Martin'Sur'ReneUe , ancienne église paroissiale de Rouen ^ supprimée en 1791 , et deux opuscules de M. Thaurin , l'un Sur le vieux Rouen et ses monuments gallo-romains , l'autre Sur les pierres tombales des anciens sénéchaux du Neubowrg et de leurs femmes dans l'église Ste, -Opportune- du-Bosc g canton de Beawnont-le-Rûger^
Entre les communications d'un haut intérêt qui nous ont été faites , je n'en citerai qu'une; elle donnera une idée de celles que pour le moment je me vols condamné à laisser dans l'ombre.
Prié par Mà\l. Trebulien et Mancel de collationner, dans un ms. de la Bibliothèque
XLVI HISTOIRE DE LA SOGléT^.
impériale , an passage da Poème de la Conception de Wace qu'ils ont, comme on sait , édité en I8à2 avec un grand succès, M. Eugène Gbatel , en lisant un autre manuscrit» contenant le môme poème, avec une attention que ceux qui en avaient eu connaissance avant lui étaient k>in de lui avoir donnée, a reconnu que la publication de nos honorables connrères ne reproduisait pas Tœuvre entière, comme on Tavait supposé , du trouvère normand, mais qu'elle n'était que la première partie d'une trilogie, qui, après avoir débuté par la Conception, se continue parla Vie du Christ et se termine par sa Passion. Heureu^L de cette rencontre inattendue , M. Chatel prit une copie exacte du poème ignoré avant lui. Bientôt il apprend de notre collègue , M. Hippeau, qu'un manuscrit du Brùùh muséum contrent aussi les (rois parties de l'épopée dont on n'avait publié que la première; il demande et obtient de M. le Ministre de l'Instruction publique et des Cultes une mfssion qui lui permet d'aller copier dans toute son étendue le manuscrit anglais ; s'étant ainsi procuré le moyen de comparer à loisir le texte de Paris et celui de Londres, M. Cbatel a réuni tous les éléments d'une publication dont la Société s'empressera, aussitôt que le travail du savant archiviste lui aura été remis , de doter notre littérature nationale.
Une des obligations les plus impérieuses que la Compagnie en naissant s'est imposées et qu'elle n'a jamais mises en oubli, c'est, vous ne l'ignorez pas, de lutter, dans la mesure de ses forces , pour la conservation des monuments dont notre contrée se décore , contre les injures du temps ci Tincurie ou même riniulelligente et ingrate malveillance des hommes. Nous avons eu, cette année, le bonheur de contribuer pour notre part y en secondant de tout notre pouvoir les généreuses intentions de Monseigneur de Coulanees et Avranches, à sauver, avec le concours de notre ancien directeur, IM. le sénateur Prosper Mérimée, l'égli^ anciennement abbatiale, aujourd'hui paroissiale de Lessay , sur laquelle notre zélé confrère, M. le sous-préfet Quénault, avait appelé notre attention et dont une Notice de M. le conseiller Renault, adressée aux autorités compétentes, leur flt bien comprendre la haute valeur.
Une autre tâche que malheureusement les dépenses considérables qu'elle entraîne toujours ne nous permettent pas de remplir avec la suite*et la régularité que nous voudrions y mettre , celle de remuer le sol pour y retrouver les débris^ des civilisations ensevelies, a pu, après une intermittence de quelques années, être, à notre grande satisfaction , reprise ces jours derniers. Nous fouillons , à Thenre qu'il est , au village de Vieux , que nous ne revoyons jamais en vain , un champ qu'autrefois l'intendant Foucault a bouleversé et dévasté en pure perte pour la science ; nous avons Tespoir fondé de recueillir encore, sur ce point où les ruines elles-mêmes ont été déplorablement ruinées , assez de détails pour ajouter à l'histoire de la cité des Yiducasses , que nous essayons de reconstruire , une page de plus. Déjà de nombreux et précieux indices nous autorisent à croire que nous mettons à jour ce qui reste de Tun des édi* fices les pltis considérables de l'antique Arégénus. Bientôt, peut-être, serons-nous cd droit de vous soumettre une opinion suffisamment motivée sur les étranges substructions que la pioche découvre et dont les caractères et la destination ne nous sont pai»